Chez l'illustre Écrivain

Part 7

Chapter 73,944 wordsPublic domain

Mon ami Charles L... est mort, la semaine dernière. Quand je dis que Charles L... fut mon ami, c’est beaucoup dire. Notre amitié consistait surtout à ne nous voir jamais, ou si rarement! Tous les cinq ou six ans, nous nous rencontrions, par hasard, dans une rue, et toujours pressés, toujours courant, nous causions cinq minutes, à peine.

--Ah! c’est toi!

--Quel bon vent?

--On ne se voit jamais!

--Que veux-tu? C’est la vie!

--Il faudrait pourtant se voir un peu, que diable!

--Certainement!

--De vieux amis comme nous, c’est dégoûtant!

--Alors, à bientôt, n’est-ce pas?

--A bientôt!

Et nous en avions pour cinq autres années à attendre le nouveau hasard d’une nouvelle rencontre!

--Ah! c’est toi?

--Quel plaisir de se revoir, hein?

--Ne m’en parle pas!... Et qu’est-ce que tu fais?

--Toujours la même chose!... Et toi?

--Moi aussi!... Il faudrait pourtant se voir un peu!

--Ça oui, par exemple!

--Un de ces jours, hein?

--C’est ça! Un de ces jours, mon vieux!

--Alors, à un de ces jours!...

--Ah! nous en avons des choses à nous dire! Crois-tu?

--Depuis le temps!... à un de ces jours!

Et nous étions aussi ignorants, aussi ignorés l’un de l’autre que si nous vivions, lui au fond de l’Australie, moi dans les glaces de la Laponie.

Tout ce que je savais de lui, du moins, tout ce que je soupçonnais de lui, c’est qu’il était un de ces braves gens comme il s’en trouve tant dans la vie, un de ces braves gens dont il n’y a pas grand’chose à dire, sinon que ce sont des braves gens! Et je n’en dirais rien, aujourd’hui, si sa veuve n’était venue me voir, hier. Je ne la connaissais pas. C’était une petite bonne femme, sèche et pointue, avec des bandeaux gris, et une bouche si mince que, lorsqu’elle la fermait, on ne pouvait distinguer à première vue le trait des lèvres.

--Ah! monsieur, me dit-elle, c’est un grand malheur pour moi, je vous assure!

Sa voix blanche, sans timbre, sans accent, m’étonna.

--Quand on a vécu si longtemps ensemble, continua-t-elle... une séparation si brusque... on a de la peine à s’y faire!

--Je vous crois, madame, et je vous plains infiniment.

Je la priai de s’asseoir. Elle ouvrit son châle, et j’aperçus un gros paquet, entouré de papier prune, qu’elle portait sous son bras...

--C’est un manuscrit, fit-elle en le posant sur ses genoux...

Elle ne vit pas, sans doute, l’expression de terreur qui se peignit sur mon visage, à ce seul nom de manuscrit, car elle poursuivit:

--Je l’ai trouvé dans un tiroir, ce matin... Lui aussi, monsieur, il écrivait!... Il écrivait ses mémoires!... J’aurais pensé à tout de sa part, excepté à cela... Il n’avait pas l’air de quelqu’un qui écrit des livres, bien sûr!... Car, enfin, vous qui le connaissiez beaucoup, qui étiez son meilleur ami, vous devez savoir qu’il n’était pas fort, le pauvre homme!...

Je m’inclinai avec un geste vague, qui pouvait être aussi bien un geste d’acquiescement qu’un geste de protestation.

--Ah! ce qu’il en a commis des bêtises, dans sa vie, non par méchanceté--il n’était pas méchant pour deux sous,--mais parce qu’il n’avait pas de jugement... pas d’intelligence!... C’était... enfin... quoi, c’était rien du tout!

Et elle soupira:

--Ah! je n’ai pas toujours été heureuse avec lui.

Je craignis une scène d’attendrissement, des confidences que je n’étais pas en humeur d’écouter... Et, vivement, je ramenai à son point de départ la conversation qui menaçait de s’égarer dans les sombres maquis du sentiment.

--Enfin, demandai-je, que voulez-vous de moi?... Et pourquoi m’apporter ce manuscrit?...

--Je voudrais, répondit-elle, que vous le lisiez... Mon Dieu! je me doute bien que ce n’est guère intéressant... Si c’est sa vie qu’il raconte, là-dedans, ça ne doit pas être drôle, drôle!... Pourtant, on ne sait jamais!... Et puis, il m’a dit bien des fois que vous étiez son meilleur ami. Il avait en vous une confiance infinie... il avait, pour vous... une admiration sans bornes!...

--Il était bien bon!... maugréai-je...

--Et si, par hasard, vous jugiez que cela puisse être publié... Dame, après tout!... Dans la position où je suis, ça ne serait pas une mauvaise chose... On m’a raconté qu’il y avait des livres qui rapportaient des mille et des cents!...

Et, se levant à demi, elle déposa le manuscrit sur ma table.

--Je suis très flatté, madame, de la confiance que voulut bien me marquer votre mari... Mais vous savez combien on a peu de temps à soi, dans la vie... Pourquoi ne liriez-vous pas ce manuscrit vous-même?

La veuve hocha la tête et tristement elle répliqua:

--C’est que moi, voyez-vous, je n’ai pas beaucoup de critique... Et puis, il faut tout vous dire, jamais je n’ai pu me faire à son écriture!...

Il y eut un court silence, durant lequel la veuve caressa d’une main embarrassée et timide les effilés de son châle, durant lequel je me caressai le front avec le manche d’un grand coupe-papier...

--Je me souviens bien, dis-je, gêné moi-même par ce silence... Votre mari était caissier dans une maison de commerce!...

--Oui, monsieur!...

--Est-ce que vous connaissiez ses goûts littéraires... est-ce qu’il en parlait devant vous?

--Il ne parlait jamais de rien devant moi!... Il ne parlait jamais!...

--Ah!

Nouveau silence.

--Vous avez des enfants?

--Non, monsieur... Heureusement... dans la position où je suis, qu’est-ce que j’en ferais?... J’ai déjà bien assez de ce manuscrit.

Je ne crus mieux faire, pour me débarrasser de cette lamentable veuve, que de la prier de me laisser ce manuscrit. Je lui promis de le lire et de lui en exprimer mon avis, un jour ou l’autre.

--Plutôt l’autre!... accentuai-je en la reconduisant...

Quand je fus seul, j’eus un instant l’idée de jeter aux ordures ce paquet importun. Pourtant, je le débarrassai du papier goudronné qui le recouvrait, et sur la première page, écrits à l’encre rouge, j’aperçus ces deux mots: _Mes mémoires_.

Je retournai encore cette page et me mis à lire... mais dès les premières phrases je demeurai stupide... C’était tout simplement admirable... Le reste de la journée, et toute la nuit, je les passai dans la lecture frémissante, angoissante, de ces pages que voici.

* * * * *

Aujourd’hui, je me suis regardé, par hasard, dans une glace. Il y a longtemps que cela ne m’était arrivé, car je fuis tous les miroirs, toutes les surfaces polies et reflétantes où je pourrais, tout d’un coup, me trouver en face de moi-même, car, toujours, j’évite de me voir. Parmi tous les spectacles, le spectacle de ma propre personne est celui qui me dégoûte le plus.

Aujourd’hui, par hasard, je me suis regardé dans une glace. C’était dans la rue, au détour d’une rue, devant une vitrine de magasin... Et je me suis rencontré avec moi-même, je me suis croisé avec moi-même, comme on se rencontre et comme on se croise avec un inconnu!

Ah! le pauvre visage!... Et qu’il me désole!... Aucun néant, aucune mort, aucune cendre, ne peuvent donner l’idée du pauvre visage que je suis!

Ma peau est jaune, de ce jaune étiolé, de ce jaune malsain, de ce jaune malade qu’ont les plantes enfermées. Pourtant, mes pommettes conservent encore, ici et là, quelques zébrures roses, d’un rose aqueux, ce qui prouve que si faible, si délayé, si délayé qu’il soit, un peu de sang circule en moi. Mes veines ne sont pas encore tout à fait des tuyaux vides... Par exemple, mes yeux sont morts; aucune flamme n’y parvient; aucune lueur ne brille, aucun reflet ne glisse sur leurs globes éteints... Ma bouche est si mince, si desséchées sont mes lèvres qu’on dirait que jamais aucune parole ne passa sur elles, aucune parole d’amour, d’espérance ou de haine. Elles sont muettes comme une source tarie, ou plutôt elles sont pareilles à la margelle d’un puits dans lequel il n’y eut jamais d’eau fraîche, dans lequel il n’y eut jamais d’eau... Mes doigts me font pitié, me font horreur. A force de manier de l’or, de compter de l’or, de peser de l’or, à force d’épingler des billets de banque et de ranger des titres dans des coffres de fer, mes doigts ressemblent à des griffes, à des serres d’oiseau de proie, même lorsqu’ils tiennent une fleur!... Et j’ai la face méfiante, le dos courbé, l’allure à la fois indolente et crispée d’un caissier!

D’un caissier!

Et c’est juste!... Quelle autre face, quel autre dos, quelle autre allure pourrais-je avoir puisque, depuis vingt-cinq ans, je suis celui, en effet, qu’on nomme un caissier? Puisque toute la journée, toutes les journées de ces vingt-cinq années, j’ai vu, par le rectangle grillagé d’un guichet, j’ai vu se succéder les mêmes figures arides, les mêmes figures grimaçantes et les sales passions, et les ignobles désirs, et de la vénalité, et du vol, et du crime, toutes les tares bourgeoises et tout ce que contient d’égoïsme féroce, de rapacité sournoise, de meurtre, de charité et de lâcheté, l’âme du gros capitaliste aussi bien que celle du petit rentier, et du prêtre, et du soldat, et de l’artiste, et du savant, et du pauvre--ah! le pauvre servile!--tout cela éclairé des reflets sinistres de l’or que je leur distribuai!... Et leurs mains, toutes leurs mains!... Ah! toutes leurs mains, ah! l’horreur de toutes leurs mains sur les petites tablettes des guichets!

Ma destinée aura été vraiment d’une exceptionnelle ironie... Je puis le dire, moi seul qui me connais, moi seul qui sais ce que je suis, derrière mes lèvres vides et la peau morte de mes yeux, je puis le dire, avec un sûr orgueil: Jamais il n’exista un être humain aussi enthousiaste, aussi passionné en toutes choses, aussi véritablement et profondément vivant que je le fus: mon esprit est un vaste réservoir de forces créatrices, de justice et de beauté! Il y avait, il y a encore en moi un ardent foyer de pensées violentes et de bouillonnants désirs... J’ai connu toutes les audaces, et j’ai rêvé d’accomplir--et j’ai accompli, toutes les grandes choses... Non dans le rêve où tout se déforme, s’estompe en nuées, se dilue en vapeurs, mais dans la vie!... Personne ne fut plus que moi dans la vie, au centre de la vie, personne ne fut plus contemporain de soi-même, que moi!... Dans les lettres, dans les arts, dans la science, dans la politique, dans la révolution, j’ai participé à tout, et j’ai reforgé le monde à la forge inextinguible de mon cœur...

Eh bien! je suis ce phénomène inconcevable. Je crois que jamais un homme ne se rencontra aussi chétif, aussi effacé, aussi tremblant, aussi silencieux que moi... Il n’y a pas, j’en suis sûr, d’exemple d’un homme plus dénué que je le suis de moyens physiques capables de donner l’essor à tout ce qui se crée et fermente en lui, de donner une forme extérieure à ses exaltations! J’ai été l’éternel prisonnier de moi-même, malgré moi-même, et pas une minute je n’ai pu me libérer de moi-même, me libérer de ma bouche, de mes yeux, de mes doigts, de mon or et de mon corps caissier!...

Alors que je bouleverse l’univers, que je fais passer à la refonte toutes les questions sociales, que je crée d’immenses poèmes, d’immenses philosophies, et des arts redoutables... un fauteuil recouvert de moleskine, une table de chêne, des livres, des registres, une clef, des titres et de l’or et de grands coffres, et un petit rouleau de papier buvard... voilà donc ce que je suis, et dans quel milieu, et parmi quels objets, je me meus!...

Je suis semblable à ce bout de terre ingrate et stérile, où pas un brin d’herbe, pas une fleur ne poussent, où il n’y a que des cailloux et des écorchures lépreuses, et dans les profondeurs de laquelle bouillonnent des laves terribles, et couvent des feux formidables qui ne s’éteindront jamais, et dont, jamais, personne ne soupçonnera l’effrayante beauté!...

Quand je rentre de mon bureau, le soir, marchant à pas menus, les épaules effacées, un peu courbé, un peu cagneux, et de visage si impersonnel que j’en deviens invisible, c’est pour moi une chose douloureuse, inexprimablement douloureuse de voir qu’aucun être humain ne me regarde et ne se doute que je porte en moi toutes les forces cosmiques de la nature et toutes les flammes de l’humanité!...

Et quand je rentre à la maison, dans mon appartement si pauvre, si froid, si anonyme lui aussi, c’est pour entendre ma femme glapir, d’une voix pareille au bruit que fait, dans les fentes d’une porte, l’aigre vent de Nord-Ouest.

--Qu’est-ce que tu as fait encore?... Pourquoi rentres-tu si tard?... Allons, dépêche-toi de descendre à la cave, pour le vin... Tu n’es bon qu’à çà!

Oh! cette voix de ma femme, ces cheveux ternes de ma femme, cette bouche sans jamais un sourire de ma femme, et ces yeux de mouche charbonneuse de ma femme, et ces mains de ma femme, ces mains hideuses et sèches, lorsqu’elle prend les cinq cents francs que je rapporte, chaque mois, de ces cavernes pleines d’or, où je vis!

Ma femme!

Je ne sais, en vérité, comment et pourquoi je l’épousai. Ou plutôt, je le sais. Ce fut par timidité, par faiblesse, et par cette incapacité absolue où je suis de dire: non! à quelqu’un, de me défendre contre les gens et contre les choses.

Depuis dix ans que j’habitais Paris, tous les dimanches je dînais et passais la soirée chez de vieux amis de ma famille, petits commerçants dans le quartier du Marais. Cette obligation hebdomadaire m’était un supplice, mais, pour rien au monde, je n’y eusse manqué... Ah! ces lamentables dimanches!... Et ces vieux amis, combien ils m’étaient à charge, combien ils me pesaient sur le crâne! C’étaient de pauvres gens d’une stupidité incurable et hargneuse et qui passaient leur temps à se plaindre que le commerce n’allait pas!... Certes, jamais, à aucun moment de ma vie, je n’ai entendu dire à un commerçant que le commerce allât bien... Le commerce ne va jamais bien... Il ne va pas, pour toutes sortes de raisons comiques et contraires; il ne va pas, un jour, à cause de l’Angleterre, un autre jour, à cause de l’Allemagne; ceux-ci accusent les monarchistes d’entraver, par leurs sourdes menées, le commerce; ceux-là, les républicains, par leurs divisions... Si les Chambres sont réunies, quel malheur pour le commerce! si elles sont en vacances, quelle catastrophe!... Ce qui n’empêche pas tous ces braves gens de faire fortune, en peu de temps.

--Eh bien! comment ça va-t-il? demandais-je, régulièrement, chaque dimanche.

--Ça va mal! répondaient-ils.

--Vraiment?... De quoi souffrez-vous?

--Nous ne souffrons pas... mais c’est le commerce qui ne va pas!...

Et, de fait, par une exception fâcheuse, leur commerce, aux vieux amis de ma famille, n’allait pas du tout... Il n’allait pas, parce que, outre qu’ils étaient trop bêtes, ils étaient aussi trop laids.

On ne se doute pas du rôle déprimant que la laideur joue dans les relations sociales. Pour ma part, j’ai toujours remarqué que la laideur d’un boutiquier s’étend et déteint sur toute sa boutique, car ce n’est pas seulement un objet déterminé que nous venons acheter chez lui, c’est une impression humaine qui s’échange, sans que l’on s’en doute, entre deux êtres dont l’un veut tromper l’autre et qui doivent lutter d’intelligence ou de grâce physique. Quand il entre dans un magasin, l’acheteur n’aime pas se trouver en présence de visages répugnants. Il en conçoit aussitôt une méfiance, et son humeur devient agressive. Lui offrît-on, à un compte excessivement avantageux, les meilleures et les plus belles marchandises du monde, il en discute avec acrimonie l’authenticité, la valeur et le prix, et, la plupart du temps, il s’en va sans avoir rien acheté. Du moins, c’est un sentiment que j’éprouve très violent, et dont je reconnais la parfaite justice. Jamais, moi si timide, je n’ai pu me décider à prendre un objet des mains d’une personne de qui ne me venait aucune émotion esthétique. Je n’en ai pris qu’un, hélas!... Et ce fut ma femme!...

Naturellement, les vieux amis de ma famille accusaient tout et tout le monde, hormis eux-mêmes, de la triste condition de leur existence commerciale et ils eussent été bien étonnés si je leur avais expliqué mes théories à ce sujet... Mais vous devez comprendre que je ne leur expliquais rien du tout... et que notre intimité si cordiale se bornait aux propos strictement indispensables, sans que jamais nous ayons eu à échanger le moindre sentiment ou la moindre idée...

Les vieux amis avaient une fille.

Une fille!... Hélas, oui!... Et je me demande encore, parfois, comment il a pu se faire que quelque chose, même celle qui était leur fille, ait pu naître de ce double néant!...

Elle s’appelait Rosalie!...

Sèche de peau, sèche de cœur, anguleuse et heurtée, les yeux gris comme deux boules de cendre, les cheveux rares et ternes, la poitrine insexuellement plate, elle avait, à vingt ans, l’aspect délabré d’une très vieille ruine; sa laideur était si totale qu’elle était quelque chose de plus que de la laideur, rien... rien... rien!... Je ne la regardais pas sans terreur, car ce fut le seul être humain qui me représenta, exactement, cette chose incompréhensible... comment dirai-je!... oui, une chose «qui n’a pas été».

On peut être très laid et très émouvant; on peut être très laid et garder, en même temps, une étincelle de cet admirable rayonnement que donne la vie; on peut être très laid et avoir, par exemple, une flamme dans les yeux, un timbre musical dans la voix, un joli mouvement du buste, une jolie flexion des hanches... moins que cela encore, un vague frisson, par où le sexe se dévoile, avec toutes ses attirances mystérieuses et profondes!... Rien de pareil ne relevait d’une lueur de vie, d’une pointe de féminité, l’absolu effacement de la pauvre créature... J’ai dit qu’elle était anguleuse... Elle eût pu avoir, par conséquent, un accent, un dessin, un modelé, où raccrocher un sentiment d’art et d’humanité, car la laideur a quelquefois des beautés terribles... Non, pas même cela... Elle était anguleuse sans angles, heurtée sans heurts, et si grise et si décolorée que, dans n’importe quelle lumière, sur n’importe quel fond, aucun contour n’était apparent... Hoffmann nous a conté l’histoire de l’homme qui a perdu son ombre... Rosalie était ce personnage plus effarant qui avait perdu ses contours... Elle ressemblait à un fusain sur lequel quelqu’un, par hasard, aurait frotté la manche...

Et voici ce qui se passa, un dimanche.

Ce dimanche-là, lorsque j’arrivai, à mon heure coutumière, chez les vieux amis de ma famille, je ne trouvai que le père. Il était fort grave, et plus cérémonieux que d’habitude... et je remarquai qu’il avait endossé la longue redingote des grands jours...

--Ces dames ne sont pas encore rentrées, me dit-il. Profitons de leur absence pour causer sérieusement... En deux mots, voici la chose...

Il me força à m’asseoir dans l’unique fauteuil du salon, et s’assit lui-même, en face de moi, sur un pouf de tapisserie, qui représentait, ah! je m’en souviens, un chien engueulant une perdrix!...

--Voici la chose, répéta-t-il... Depuis longtemps, vous avez fait une impression profonde sur le cœur de ma fille... Elle vous aime, quoi!... Rosalie n’est pas démonstrative, c’est une personne sérieuse et qui a des principes... mais elle a une âme, une âme comme tout le monde!... Vous, vous n’êtes pas beau... Vous n’êtes pas un aigle... Mais enfin vous avez une bonne place... et puis vous êtes un brave garçon... C’est ce qu’il faut, dans un mariage... Sans compter que nous sommes de vieux amis... et que, si vous n’aviez pas eu des intentions sur ma fille... vous ne seriez pas venu, depuis dix ans, dîner, tous les dimanches, avec nous... C’est évident... Donc, il faut vous marier tous les deux... et le plus vite possible!... Je ne puis pas donner de dot à Rosalie, parce que le commerce ne va pas... Mais je sais que vous n’êtes pas un homme intéressé... Vous êtes un brave garçon... D’ailleurs, Rosalie a un trousseau, un tas de choses utiles dans un ménage...

Il parla longtemps... Je ne l’écoutais plus, et il se passait en moi des choses violentes...

A cette époque, j’étais vierge, vierge de corps... mais non de pensée. Au cours de ma chétive et silencieuse jeunesse, j’avais connu les plus terribles amours... Oui, dans ma petite chambre froide et toujours solitaire, devant ma caisse et mes guichets, j’avais par la pensée, par le cerveau, connu jusqu’aux suprêmes exaltations de la chair, tous les mystères et toutes les secousses de l’amour... J’avais aimé plus que des femmes, des symboles de beauté, de volupté et de magnifique débauche... J’avais aimé les Vénus et les Dianes, et les vierges sublimes, et les saintes martyres, et les princesses luxurieuses, et les sanglantes reines... Tout ce que l’art, la légende et l’histoire avaient incarné dans le marbre, dans le rêve et dans la vie, de créatures splendides, tout ce qui, jadis, avait vécu d’une vie exceptionnelle, dans la passion sublime et dans la sublime impudeur, je l’avais possédé réellement, physiquement... Ma bouche s’était collée à toutes les nudités illustres, et j’avais soulevé les voiles les plus pudiques, et les plus lourds brocarts réservés aux caresses des rois...

Et voilà que tout cela allait disparaître... et que sur tout cela l’ombre de Rosalie, l’ombre grise et fétide de Rosalie allait s’allonger...

Le vieil ami de ma famille parlait toujours... Il parlait encore quand ces dames rentrèrent... Alors il se leva, et il dit:

--Vous ne savez pas!... Charles me demandait la main de Rosalie! Charles n’est pas beau et ce n’est pas un aigle... mais je la lui ai donnée tout de même... Est-ce vrai, Charles?

J’aurais voulu crier, hurler... prendre une chaise et en asséner des coups furieux sur le crâne de ces trois hideux personnages... Je répondis:

--C’est vrai!...

Et prenant ma main qu’il mit dans celle de Rosalie, il dit encore:

--Embrassez-vous, mes enfants!

Durant cette horrible soirée de fiançailles, il ne fut question que du «commerce qui ne va pas». En vain j’essayai de rappeler à moi les visages glorieux, les bouches voluptueuses, les corps de beauté de mes amantes... Elles avaient disparu, et c’étaient le visage gris, la bouche grise, le corps effacé de Rosalie, qui les remplaçaient à jamais!...

Mon mariage fut quelque chose d’une ironie merveilleuse et, quand il m’arrive parfois d’y reporter mes souvenirs déjà lointains, c’est toujours avec une vive gaieté. Cette gaieté, souvent, je me la reproche comme un sentiment bas et indigne de moi... Mais je n’en suis pas le maître. Je sens tout ce que cette gaieté grinçante a de cruel pour ma femme, pour son pauvre visage d’alors, pour sa pauvre intelligence, et que si elle est la créature imparfaite, inachevée, ridicule qu’elle est, ce ne fut pas de sa faute... Née de ces larves visqueuses, dans ce milieu rabaissant et borné, où ne passaient que des caricatures d’humanité et des déformations de la vie, comment aurait-elle pu être autre qu’elle n’était? Est-ce que du chardon qui pousse entre les pierres peut sortir une belle rose éclose et nourrie dans les terreaux gras et chauds?... Et puis, est-ce que le chardon n’a pas une beauté, une beauté plus forte que la rose, et plus émouvante et plus tragique?

Je conviens qu’il eût été plus généreux à moi, et non seulement généreux, mais d’un sens artiste et humain, d’éprouver de la pitié envers Rosalie, et par la pitié de l’amour, au lieu de m’exciter contre elle à de vulgaires et méchantes moqueries... Car, pour les âmes hautes, rien n’est plus touchant, rien n’est plus sacré que les êtres qu’on appelle ridicules. On devrait les respecter et les plaindre comme on respecte les aveugles et comme on plaint les infirmes... Hélas! qui donc plaint les infirmes?... Les bossus, par exemple, ne sont-ils pas l’objet des rires de tout le monde?... Ah! je me demande aussi si je n’ai pas gaspillé, en cette pauvre bonne mentale qu’était ma femme, si je n’ai pas gaspillé, bêtement, d’immenses trésors de joie esthétique et d’amour!...