Part 6
Et même, à ce propos, je voudrais bien savoir quelle conception ma voisine se fait de l’amour, si elle répudie toutes les folies mystiques, toutes les sottises et tous les crimes sentimentaux par quoi les religions, les poésies, les littératures de tous temps et de tous les pays, ont dégradé et sali ce grand acte joyeux et terrible de la Vie... Je n’ai pas encore osé lui poser, à ce sujet, la moindre question. J’ai craint une désillusion, d’abord, et ensuite qu’elle ne vît là une ruse sournoise du désir, un moyen détourné de galanterie grossière. Et j’ambitionne que nos relations soient pures de tous mensonges, de toutes vulgaires actions.
Naturellement, comme il faut bien se connaître, je lui raconte mes histoires, elle me dit les siennes, sans réticences; du moins, j’aime à le penser.
Aujourd’hui, elle m’a parlé de son enfance et de sa première jeunesse. Elle a été élevée en un couvent du Sacré-Cœur, dans une ville morte et silencieuse de la province normande. Chose curieuse et rare, cette éducation oppressive n’a jamais rien pu contre la franchise et la sincérité de sa nature. Elle affirme même qu’elle est sortie du couvent plus irrespectueuse, moins croyante qu’elle y était entrée. D’ailleurs, elle ne tire de ce phénomène aucune vanité, en faveur de son intelligence. La gaieté--son inaltérable gaieté--avec ce qu’elle comporte d’insouciance dans le présent et d’espoir dans l’avenir, a tout fait. Cette gaieté joyeuse et forte fut l’antiseptique qui la préserva de tous les mensonges avec lesquels on pétrit, dans ces maisons-là, l’âme des jeunes filles. L’année qui suivit sa sortie du couvent, il lui arriva de grands malheurs.
Ses parents perdirent leur fortune et elle perdit, peu après, ses parents. Habituée au luxe et à l’affection, elle se trouva, tout d’un coup, seule et sans ressources. Désormais, il lui fallait travailler pour vivre. Cette perspective, elle l’envisagea sans terreur, car elle pouvait utiliser quantité de petits agréments, de petits talents où elle excellait: la broderie, la couture, la peinture, la musique. Et qui l’empêcherait de donner aux autres des leçons de n’importe quoi: d’histoire ou de danse, d’anglais ou de tapisserie?... Après avoir vainement cherché, çà et là, un peu de travail chez d’anciens amis de sa famille, à Paris dans les magasins, elle résolut de s’adresser aux Bonnes Sœurs, aux si Bonnes Sœurs qui l’avaient élevée.
--Elles connaissent tant de monde, se disait-elle, elles ont une clientèle si étendue et si riche, de si puissantes influences, partout... qu’elles me trouveront immédiatement ce que je cherche et ce qu’il me faut... C’est évident!
Sur la recommandation de son ancienne préfète des Études, elle se présenta, un matin, au Sacré-Cœur de la rue de Varennes, certaine du succès et prête à accepter n’importe quel joli et honnête travail qu’on lui proposerait... Et voici la scène que ma voisine raconte et mime avec un esprit malicieux et souriant...
Elle arrive au couvent. Une religieuse, pas trop vieille, pas trop laide, très aimable de manières, très onctueuse de gestes, la figure molle et grasse, les lèvres humides de saintes paroles, la reçoit avec empressement, avec effusion même.
--Cette chère enfant!... lui dit-elle, quand la jeune fille eut terminé son récit... Mais c’est une joie... Mais c’est un devoir pour nous de vous soutenir, de vous défendre, de vous sauver...
Elle lui prend les mains, les caresse, les tripote dans ses mains potelées et un peu moites...
--Pauvre cher cœur!... Il y a tant d’embûches dans le monde, quand on n’est pas riche... Le diable guette si habilement, sous toutes les formes de la tentation et du péché, l’âme ignorante et candide d’une jeune fille!... Mais nous sommes là, heureusement...
Et, sans entrer dans des détails plus précis, elle s’informe:
--Avez-vous un directeur? Êtes-vous Enfant de Marie?... Pratiquez-vous bien vos devoirs religieux?...
Ma voisine ruse, élude toutes ces questions qui la gênent et qui vont se multipliant et s’enhardissant jusqu’à violer sa pudeur intime... Alors, la bonne mère hoche la tête, très triste, et soupire. Sa voix se fait moins douce... ses lèvres se dessèchent.
--Ah! dit-elle, je vois que vous avez oublié la Sainte-Vierge, mon enfant... et le divin cœur de Jésus... C’est très... très fâcheux... Vous comprenez... dans ces conditions, cela devient difficile... plus difficile... car nous avons, devant Dieu, des responsabilités... Voyons... avez-vous entendu le dernier sermon du Révérend Père du Lac?
--Hélas! non, ma mère!...
--Non!... s’écrie la religieuse, scandalisée, qui joint ses deux mains comme pour une prière d’exorciste... Mais c’est très mal... très mal... Et quel dommage pour vous!... Le Père a été si éloquent, si admirable! Il a prouvé, d’une manière si claire, qu’il vaut mieux mourir de faim plutôt que de commettre un péché mortel! Ah! comme je souffre que vous n’ayez pas entendu ce magnifique sermon!
Incapable de tenir plus longtemps son sérieux, la jeune fille demanda ironiquement:
--Est-ce qu’il était à jeun, cet admirable Père, quand il a dit qu’il valait mieux mourir de faim?
Le visage de la chère Mère prend une expression sévère, et, repoussant les mains qu’elle caressait, elle se lève, toute droite, un pli au front:
--Vous êtes bien gaie, grince-t-elle, pour une personne dans votre position.
Puis, glacialement:
--Enfin... je verrai... je réfléchirai... Nous prierons pour vous... Revenez dans une semaine.
Et elle la congédie...
Ma voisine n’était pas très fière de cet accueil... Mais, une fois dans la rue, parmi le mouvement et la vie, elle oublie l’inutilité de sa démarche et ce que cela va lui valoir de surcroît de misère. Et elle se met à rire, si longtemps et si fort, que les passants se retournent et pensent, sans doute, qu’elle est folle...
Le travail ne venant toujours pas, elle retourne, la semaine écoulée, au couvent... La Mère lui dit:
--Je n’ai rien... Nous n’avons rien... Allez voir le Révérend Père X... il connaît beaucoup de monde... et il est si bon, si bon, au confessionnal!...
La jeune fille fait la grimace. Elle est venue chercher du travail, pas un confesseur... Pourtant, elle se décide à descendre au parloir, et conte sa petite affaire au Révérend Père X...
--Ah! ah! lui dit cet homme pieux... C’est fort touchant... Mais la peinture, mon enfant, voilà une chose bien aléatoire... Quant à la broderie, je n’ai pas ça... non, non... en vérité, je n’ai pas ça! Mais, par exemple, peut-être pourrais-je vous trouver un mari... un bon mari... assez riche et très pieux... et bien pensant...
Elle remercie le Jésuite, et déclare qu’elle ne veut tenir un mari que d’elle-même. Et, comme il la reconduit:
--Vous avez tort, mon enfant... absolument tort... Vous êtes une jolie personne... Et un mari, c’est toujours un mari...
Et les jours passent... passent... Elle n’a pas de commandes de peinture, ni de broderies à faire, ni de copies, ni de leçons, ni rien... Ses derniers sous s’épuisent. Elle a dû vendre ce qui lui restait de petits bijoux... Va-t-elle donc en être réduite à la mendicité?... Mais sa gaieté la soutient toujours, sa gaieté dissipe toutes les terribles images, tous les cauchemars de la détresse... Rentrée dans sa chambre d’hôtel meublé, elle chante pour ne pas écouter les voix de malheur qui lui disent: «Dans quelques jours, tu seras morte de faim!» Et puis, elle calcule, en soi-même: «Si tout le monde me repousse... je suis jeune... je suis jolie... j’ai un ardent besoin de vivre... Je me vendrai comme j’ai vendu mes bijoux... Tant pis pour les bonnes Sœurs et les si bons Pères jésuites, qui l’auront ainsi voulu!»
Pourtant, une troisième fois, elle retourne au couvent... La sainte Mère lui offre généreusement un scapulaire, quantité de médailles bénites, et un chapelet... un chapelet, si commode, si petit «qu’on peut très facilement s’en servir en omnibus»...
Et cette troisième visite est suivie d’une quatrième, laquelle fut illustrée de la conversation suivante:
--Comme vous êtes pâle, chère enfant!
--C’est que j’ai grand’faim, ma Mère!
--Je suis sûre que vous n’avez pas fait vos devoirs religieux, ces jours-ci?
--Hélas! non, ma Mère...
--Eh bien! tenez, cela tombe à merveille, mon enfant...
--Vous m’ayez trouvé une position, ma Mère?
--Il y a justement, ici, mon enfant, un bon Père dominicain... un si bon Père dominicain!... Je vais lui demander de vous entendre...
--J’aimerais mieux un peu de travail, ma Mère, si peu de travail que ce soit...
--Sans doute... sans doute... Mais profitez de l’occasion... Elle ne se retrouvera peut-être plus jamais... C’est un si bon Père dominicain... Et puis... vous pourrez tout lui dire... tout... tout... Il est sourd!...
Et ma jolie voisine termine ainsi son récit:
--Vous pensez que je ne retournai jamais plus dans ce maudit couvent. Deux ans après, j’étais mariée. Or, le jour de mon mariage, je reçus de la Révérende Mère une lettre qui commençait ainsi: «Ma chère petite protégée...»
Et longtemps, elle rit, comme chante un oiseau sous les branches...
La peur de l’âne.
L’autre jour, un homme conduisant un âne par la bride descendait les Champs-Élysées, à l’heure élégante. L’âne était tout petit, très svelte et joli. Il avait des jambes fines et nerveuses comme celles des chevreuils, des yeux expressifs, spirituels, enjoués et d’une telle douceur que je voudrais en voir de pareils aux visages des humains. Sa robe, lavée, peignée, lustrée, était gris-rose, et une raie d’un noir de velours brillant lui courait, comme un ruban, sur le dos... Je les rencontrai, l’âne et l’homme, juste en face de la grande trouée que forment les nouveaux Palais. A cet endroit, l’avenue est toujours fort encombrée par les voitures, et la circulation des piétons très difficile, surtout à cause des braves sergents de ville à qui est dévolu ce privilège de rendre impossible toute espèce de circulation dans Paris... Ce jour-là, l’encombrement était extrême, et, de plus, le pavé de bois, glissant, glissant... Le petit âne marchait péniblement, en rechignant, au milieu des voitures et des promeneurs, obligé qu’il était de se garer, à tout instant, des unes et des autres... Et il glissait sur ses sabots mal ferrés... En dépit de son agilité, il manquait de tomber à chaque pas.
--Allons! fais donc attention! dit l’homme, qui lui parlait comme à une personne, mais très doucement, presque en camarade... Tu ne tiens pas debout!... On va se moquer de toi, bien sûr... Tu as l’air d’un petit âne pochard!...
L’âne secoua ses oreilles, qu’il avait très longues, pour exprimer un mécontentement, et une protestation... Et il regarda son maître et son regard sembla dire:
--Pourquoi aussi me conduis-tu dans cette avenue fourmillante et bruyante que tu sais dangereuse aux petits ânes? Et pourquoi mes fers ne tiennent-ils pas le pavé? C’est de ta faute. Tu aurais mieux fait de prendre par le détour des rues... D’ailleurs, j’ignore où tu me conduis, et j’aime savoir ce que je fais...
--Allons!... ne bavarde pas... et viens!... Pour un petit âne souple et léger comme tu es, descendre les Champs-Élysées, ce n’est pas une affaire... Et puis cette avenue est très chic... J’ai voulu que tu voies le beau monde!...
Le petit âne examina toute cette foule brillante et parée qui passait, dans tous les sens, auprès de lui. Il secoua, d’un mouvement plus impatient, ses longues oreilles, et il sembla dire à l’homme:
--Je ne le trouve pas beau, moi, ce monde-là!... J’aime mieux les gens de mon village... et surtout j’aime mieux les beaux talus des routes, et les belles prairies, où je broute les herbes fraîches... Et puis, je t’assure que ce pavé glisse... glisse...
--Allons! ne fais pas l’entêté... et viens!
Mais l’âne s’était subitement arrêté, les oreilles tombantes, la queue agitée...
--Viens donc!...
Comme l’âne ne venait pas, l’homme le tira par la bride d’une secousse légère.
--Sacré petit bougre!... jura-t-il... Voilà encore que tu vas faire tes farces!
Et il imprima à la bride une secousse plus forte.
L’âne écarta un peu les jambes de façon à se bien caler sur le pavé, allongea le col, et, la tête oblique, les oreilles tout à fait baissées, le regard malicieux, il resta immobile. Et il semblait, oui, ma foi, il semblait dire:
--Tu peux tirer la bride, et encore tirer la bride... Je ne veux plus rien savoir!... Et je ne consentirai à marcher que lorsqu’il n’y aura plus personne dans l’avenue et que le pavé ne sera plus glissant!...
Quelques promeneurs s’étaient arrêtés. Malgré les voitures, une foule, bientôt, se forma autour de l’homme et de l’âne. L’homme était humilié, l’âne était ironique... Et la foule s’amusait de l’âne et de l’homme...
--Ah! nom d’un chien! cria l’homme... je te dis que tu vas marcher!...
Il allait peut-être le battre, quand l’âne, brusquement, fléchit le genou et se laissa tomber, comme un petit âne mort sur le pavé... La foule applaudit... Quelques voix crièrent:
--Bravo, l’âne! bravo, le petit âne!...
L’homme comprit qu’il ne tirerait rien de son petit âne par la violence. Il se mit à lui dire des paroles gentilles, le caressa sur l’échine, sur le col... lui souleva la tête:
--Allons, petit âne... relève-toi... Ne sois pas méchant... C’est très vilain, ce que tu fais là... Et tu me mets dans une situation déplorable... Tu vois... à cause de ton entêtement, tout le monde se moque de moi, à présent... Tu me rends ridicule, moi qui ne t’ai jamais battu... Relève-toi tout seul, comme un petit homme... voyons! je t’en prie!
L’âne était étendu tout de son long, le col allongé, les jambes droites, confortablement, comme sur une bonne litière. A chaque objurgation de son maître, il faisait de menus mouvements de tête, et des regards malins passaient entre ses paupières mi-fermées, et tout cela voulait dire clairement ceci:
--Non... je ne me relèverai pas... Je suis bien mieux ainsi, et c’est toi qui l’as voulu, après tout... Pourquoi me relèverais-je? puisque je ne peux pas marcher sur ce maudit pavé, pire que du verglas... Dieu! que tous ces gens sont laids et ridicules qui me regardent!... Mais je suis heureux de les voir tels, car ils renforcent mon mépris pour les hommes et pour leurs curiosités stupides... J’attendrai donc ici, avec tranquillité, que tu sois raisonnable et que les choses aient changé...
La foule devenait de plus en plus amusée. Elle prenait parti pour le petit âne contre l’homme, car c’était, exceptionnellement, une bonne foule, qu’animait l’esprit de justice... Et cela enrageait un peu l’homme, et cela le blessait dans son lourd amour-propre d’homme, vaincu par l’esprit d’une petite bête...
Il se pencha sur l’âne, essaya de le prendre à bras-le-corps, de le soulever, de le remettre sur ses jambes. Mais l’âne opposait une inertie incoercible à tous les efforts de l’homme. L’âne était, dans les maladroites étreintes de l’homme, aussi mol et fuyant, aussi inconsistant qu’un chiffon ou qu’une poignée d’étoupe... Dès qu’il se sentait un peu soulevé de terre, alors, tous les muscles détendus, toutes les articulations désunies, tous les membres ballants, il se laissait retomber comme une masse, comme un paquet de matière inerte... aux applaudissements de la bonne foule, qui clamait:
--Bravo, l’âne!... Bravo, le petit âne!
Haletant, suant, rouge de fatigue et de honte, vingt fois l’homme s’acharna. Et vingt fois l’âne s’échappa des bras de l’homme. Dès que l’homme, après un violent effort, était parvenu à lui faire toucher terre du bout de ses sabots, les sabots aussitôt se dérobaient... Et, les genoux fléchissants, l’âne se recouchait sur le pavé... avec une lueur ironique dans les yeux...
La foule, de plus en plus intéressée, s’enthousiasma:
--Bravo, l’âne!... Bravo, le petit âne!
Mais l’homme, criblé de lazzi et de quolibets, ne s’avoua pas vaincu.
--Écoute, fit-il au petit âne!... Écoute bien ce que je vais te dire... Si, dans une minute, tu ne t’es relevé tout seul, car je n’en puis plus et mes bras sont rompus, et si tu ne reprends pas gentiment ta promenade... eh bien... je vais te conduire aussitôt... et te vendre au manège des ânes vivants de l’avenue de Suffren.
L’âne dressa les oreilles et souleva la tête.
--Qu’est-ce que tu dis?
--Je dis, reprit l’homme... que si tu ne m’obéis pas... dès ce soir, tu tourneras... tu tourneras, comme un toton, sur la plate-forme du manège de M. Helen...
Alors, d’un coup de reins, l’âne, avec une agilité surprenante, se mit debout sur ses quatre petites jambes fines et nerveuses, et, d’un pied sûr, il reprit sa marche à travers les voitures...
--C’était pour rire!... dit-il à l’homme...
Et, bientôt, tous les deux, l’âne et l’homme, disparurent parmi la foule...
Tableau parisien.
C’était, il y a huit jours, sur le boulevard Saint-Michel, en face du lycée Saint-Louis, vers neuf heures du soir. Un lourd camion, chargé de pierres de taille, gravissait la rampe, péniblement tiré par cinq chevaux. A cet endroit, la montée est rude et difficile. Sans doute aussi que le camion, comme cela arrive à tous les camions, était trop chargé, car les bêtes, épuisées d’efforts, ruisselantes de sueur, s’arrêtèrent. Le charretier cala les roues de la voiture et laissa, un instant, souffler ses chevaux, dont les flancs battaient d’un mouvement de respiration haletante.
--Ah! les rosses... Ah! les carnes!... dit-il. Voilà plus de dix fois qu’elles s’arrêtent.
Il aurait pu les battre, mais il n’avait pas l’air méchant. Il passa le fouet autour de son cou et il ralluma sa pipe éteinte.
Autour du camion arrêté, s’était formé un petit attroupement de badauds qui regardaient ils ne savaient trop quoi, et qui échangeaient des observations ou des souvenirs, n’ayant, d’ailleurs, aucun rapport avec ce qui se passait. Ils parlaient de la campagne, de chevaux emportés, de chiens enragés, de Sarah Bernhardt et de l’Exposition.
Lorsqu’il jugea que les chevaux s’étaient suffisamment reposés, le charretier voulut les remettre en marche. Mais leurs muscles s’étaient raidis. En vain, sous l’excitation des coups de fouet, les pauvres bêtes allongèrent le col, tendirent leurs reins, arc-boutèrent au sol leurs sabots. La voiture ne put démarrer.
Une femme dit:
--C’est trop lourd! On n’a pas idée de charger des chevaux comme ça!
Un homme dit:
--Ah bien!... Si cinq chevaux ne peuvent tirer deux méchants blocs de pierre!... Ah! malheur!
Un autre, qui était coiffé d’un large panama, dit:
--Encore de la pierre de taille!... Encore des constructions!... Comment veut-on qu’il n’y ait pas une crise terrible sur la propriété bâtie?
--C’est évident! approuva un troisième monsieur, c’est de la folie!
--Nom de nom de nom!... jura le charretier.
Et l’attroupement grossissait. Ce fut bientôt une foule, une foule nerveuse, bavarde, composée de tous les échantillons de l’humanité parisienne.
Tout à coup, un jeune homme, très élégamment vêtu, que suivait une bande d’amis, empoigna le cheval de tête par la bride, en déclarant:
--Les chevaux... ça me connaît!... Vous allez voir... Je vais bien les faire démarrer, moi!...
Et d’une voix subitement furieuse:
--Hue!... carcan...! cria-t-il.
En même temps, levant sa canne, il en asséna de violents coups sur la tête de la bête.
--Hue donc!... Hue donc! sale rosse!
La bête recula, se cabra un peu, plus offensée, je crois, de la sottise du jeune homme que des coups de canne. Philosophe, le charretier laissait faire, haussant les épaules, sa casquette complètement renversée en arrière, sur la nuque.
--Hue donc!... Hue donc!...
Et le jeune homme frappait à tour de bras. Un peu de sang coula d’une écorchure sur les naseaux de l’animal, qui reculait toujours mollement, ne se défendait pas, habitué qu’il était aux coups, sans doute.
La foule admirait l’audace du jeune homme, l’encourageait et répétait avec lui:
--Hue donc!... Hue donc!...
Alors une femme interpella le jeune homme:
--Je vous prie de cesser, monsieur, dit-elle. Vous n’avez pas le droit de battre ainsi des chevaux.
--Pas le droit? riposta-t-il. Ah! elle est forte, celle-là!... Pas le droit de battre des chevaux!... Elle est bonne!...
La femme s’obstina courageusement:
--Non, monsieur, vous n’avez pas le droit. C’est honteux, ce que vous faites.
--Mêlez-vous de ce qui vous regarde, vous!... Pas le droit?
En se tournant vers la foule:
--En voilà une roulure!... s’exclama-t-il. Continue de faire le trottoir, c’est ton affaire.
Il y eut quelques rires parmi la foule, d’autant que ces insultes s’accompagnaient, en guise de ponctuation, de coups plus violents portés au cheval.
--Hue donc!... Hue donc!... clamait la foule contre le cheval et contre la femme, qu’elle réunissait dans le même mépris et dans la même haine.
La femme ne releva pas l’injure. Elle dit simplement, fermement:
--C’est bon! je vais chercher les agents.
--Hue!... Hue!...
--Prends garde qu’ils ne t’emmènent à Saint-Lazare!...
--Mademoiselle, écoutez-moi donc!...
Et le charretier jurait toujours:
--Nom de nom de nom!...
Au bout de quelques minutes la femme revint avec deux agents. L’affaire expliquée, en dépit de la foule, qui donnait nettement raison au jeune homme, ceux-ci lui donnèrent tort. Et, après lui avoir demandé ses nom, prénoms, qualité et domicile, ils dressèrent solennellement procès-verbal.
--Ça, par exemple!... maugréait le jeune homme, si on n’a plus le droit de battre les chevaux, maintenant!... Elle est forte!... Bientôt, on ne pourra plus tuer les lapins. Et on a la liberté!... Et on est en République! Non... elle est violente, celle-là!...
Il invoqua tous les grands principes de liberté. En vain. Après quoi, les deux agents firent circuler la foule mécontente et qui protestait, elle aussi...
--Ah! bien, vrai!... Pour un méchant carcan!... Ç’aurait été un patriote, on ne ferait pas tant de manières! On a droit de battre les patriotes... mais les chevaux!...
Le jeune homme, avant d’obéir aux injonctions de la police, cria, héroïquement, en agitant son chapeau:
--Vive la liberté!
Un autre montra le poing au cheval:
--Va donc, électeur de Millerand!...
Et le charretier, sans qu’on sût exactement à qui ou à quoi s’adressaient ses jurons, jura encore:
--Nom de nom de nom!
Quant aux chevaux, immobiles, la tête basse, la crinière brouillée, les jarrets meurtris, ils semblaient très humiliés de se savoir inférieurs à ce ramassis de sottes et féroces gens qu’était cette foule... Ils se disaient mutuellement, avec cette modestie qui les caractérise et les rend ignorants de leur force et de leur beauté:
--Si les hommes, rois de la nature, sont si stupides et si laids, qu’est-ce que nous devons être, nous autres, pauvres chevaux!...
Le jeune homme, suivi de ses amis, auxquels s’étaient joints quelques admirateurs spontanés, descendit triomphalement le boulevard. Puis, il s’arrêta à la terrasse d’un café. Il était fort excité, et des éloquences révolutionnaires bouillonnaient dans son âme.
--Ainsi, s’écria-t-il, nous sommes dans un pays de liberté. Et je n’ai pas le droit de faire ce qui me plaît!... Battre les bêtes, si c’est mon plaisir... et pisser où il me convient... C’est monstrueux!... Toujours des restrictions et des entraves au développement des besoins humains! Eh bien, moi, je n’appelle pas ça de la liberté. La liberté, c’est d’écraser les chiens, battre les chevaux, et pisser partout où l’on veut. Voilà ce que c’est que la liberté.
--Bravo! bravo! bravo!...
--Si j’étais roi de France, ou empereur, ou Président de la République française, je rendrais un décret ainsi conçu: «Article premier.--Il est permis de pisser partout, partout où l’on veut».
--C’est cela, où l’on veut, où l’on veut, répétèrent les amis.
Le jeune homme reprit:
--Et il n’y aurait que cet article, dans le décret, car il comporte toutes les autres libertés. Voilà comment j’entends la liberté.
Et, au milieu des acclamations enthousiastes, il commanda des bocks.
Les Mémoires de mon ami