Part 8
Naturellement, lorsqu’ils apprirent mon mariage, mes parents accoururent de leur province, fort agités et troublés. Ils ne le trouvaient pas à leur gré, ayant, paraît-il, rêvé pour moi «un établissement meilleur et conforme à notre situation sociale»... Même, ils s’indignèrent et m’accablèrent de reproches.
--A ton âge... caissier dans une bonne maison et de l’avenir devant toi... tu vas t’embarrasser d’une petite pimbêche, sotte et laide, et qui n’a pas le sou, comme Rosalie! Mais c’est de la folie!... Et comment?... Et pourquoi?...
A toutes leurs questions, je répondais:
--Je ne sais pas.
Et ils ne pouvaient point me tirer autre chose.
Ah! les soirées mémorables et pénibles, et comiques aussi qui, chaque fois, menacèrent de se terminer par une brouille générale, entre tous ces vieux amis, dont l’intérêt crispait les âmes féroces!... Oh! les discussions aigres, sournoises et colères, toujours les mêmes, où il était attesté, d’une part, que le commerce n’allait pas et que je n’étais pas un aigle... d’autre part qu’on n’avait jamais vu, chez les parents qui mariaient leur fille, une telle ladrerie!... Car les vieux amis, en dépit de toutes les récriminations, persistaient à ne pas vouloir donner de dot à leur fille... mieux que cela, ils entendaient garder le piano, acheté par Rosalie, sur ses petites économies de jeune fille...
--Et comment voulez-vous que je démeuble mon salon?... criait le père... Qu’est-ce que je mettrais dans mon salon, à la place du piano?...
Et ma mère répliquait:
--Le piano ne vous appartient pas... Il est à Rosalie...
--Rien, ici, n’est à Rosalie...
--Vous n’allez pas dépouiller Rosalie, au moment où elle entre en ménage!...
Le père s’obstinait:
--Il n’est pas juste de dire que le piano appartienne à Rosalie, tout entier... Nous avons mis cent cinquante francs, de notre argent, à nous!... Nous avons une part... Il ne sortira pas d’ici.
--C’est honteux!... Une telle avarice, ça n’a pas de nom!... Vous êtes un mauvais père!... Et tout cela, je vous demande un peu, pour un piano!...
--Mais mon salon?... Alors quoi?... ça ne sera plus un salon!
--Hé! je me fiche un peu de votre salon!... Je ne pense qu’à ce qui est juste et au bonheur de ces enfants...
Et cela finissait par une crise de larmes, par une crise de nerfs, dans laquelle la pauvre Rosalie sanglotait, et pleurait de sa voix blanche:
--Mon piano!... Il est à moi!... Je l’ai payé... Je veux mon piano!
C’était ma mère qui, toujours, menait le débat... Elle était tout d’une pièce, hargneuse, tyrannique, et très violente. Jamais, en aucun cas, elle n’admettait la contradiction... Mon père, lui, hochait la tête, approuvait silencieusement par de petits gestes courts et vifs, comme s’il attrapait, au passage, des vols de mouches... C’était un excellent homme et qui n’avait sur n’importe quoi et sur n’importe qui, aucune espèce d’idées... Jamais il ne se fût permis d’aller à l’encontre d’une opinion ou d’un désir exprimé par sa femme qui se chargeait de tout, dans sa maison, même de la besogne et des attributions qui incombent aux hommes. Cela, d’ailleurs, satisfaisait pleinement son inertie physique et mentale, et aussi sa peur des responsabilités.
Un jour, durant ces préliminaires interminables qui donnèrent à mon mariage de si beaux présages d’union et de bonheur, un jour qu’ils étaient, elle, à bout d’arguments, lui, à bout de gestes approbatifs, ma mère se tournant vers moi, s’écria:
--Et toi?... Pourquoi ne dis-tu rien?... Mais dis donc quelque chose!... Tu es là comme une borne!... C’est tout ton avenir qui s’engage, c’est toute ta vie qui se discute!... Et tu ne dis rien!... Et tu n’oses pas ouvrir la bouche!... Et tu n’es même pas à la conversation!... Et tu nous regardes comme des curiosités!... Voyons, dis quelque chose!...
Je ne savais que dire... Tout cela m’écœurait profondément... Je répondis:
--Ça m’est égal! Tout m’est égal!
--Tais-toi, alors! fit ma mère.
Enfin, au bout d’un mois, elle finit par arracher aux vieux amis, outre le trousseau, une somme de cinq mille francs, et le piano. Et j’entends encore le père de Rosalie balbutier, dans une affreuse grimace, et d’une voix de vaincu...
--Vous me saignez aux quatre membres... Et qu’est-ce que je ferai de mon salon, désormais? Ça n’est pas bien, pour de vieux amis, de nous prendre ainsi à la gorge!... surtout quand vous savez que le commerce ne va pas!...
Je passe sur la cérémonie du mariage, sur la toilette blanche et sur le voile blanc, et la figure si pauvre, si grise, si effacée de Rosalie, dans le nuage nuptial... Et je passe aussi, sur le landau et le repas dans une gargote de la banlieue!... Ce fut simplement hideux.
Et j’arrive au moment où, pénétrant dans la chambre qui nous avait été préparée, je l’aperçus, couchée dans un lit, et sa tête--oh! sa tête anxieuse et rêche à la fois--sortant hors des draps!...
J’avais apporté un volume qui, d’ailleurs, ne me quittait jamais... C’étaient les _Pensées_, de Pascal. Je déposai le volume sur la table de nuit, et, après m’être déshabillé, je me glissai, à mon tour, dans le lit, près de Rosalie...
Rosalie, n’avait pas bougé. Elle ne me regardait pas... elle ne regardait rien. Elle tremblait un peu, et ses lèvres avaient un petit mouvement bizarre, comme en ont les moutons qui ruminent...
--Rosalie lui dis-je... savez-vous ce que c’est que l’amour?
--Non!... je ne sais pas!... bégaya-t-elle.
--Alors, Rosalie, je vous l’apprendrai. Et quand vous connaîtrez ce que c’est que l’amour, vous verrez que c’est une chose bien monotone, bien ennuyeuse, et, parfois une bien sale chose... Mais auparavant, laissez-moi vous lire quelques pages de Pascal... C’est un auteur admirable, plein de beautés effrayantes, et que vous ne comprendrez jamais...
Je me mis à lire. Durant plus d’une heure, je continuai de lire, m’interrompant seulement pour regarder Rosalie et voir l’impression que cette lecture faisait sur son âme... Elle avait ses pauvres cheveux ternes relevés et noués par un petit ruban bleu sur le sommet de son crâne... Oh! ce petit ruban bleu, qu’il était mélancolique!... Une fois, je vis les coques maladroites de ce ruban s’agiter comme mues par des soubresauts nerveux... Une fois, je vis les yeux de Rosalie se mouiller de larmes silencieuses... Une fois, je vis que Rosalie était endormie, la bouche ouverte, et soufflant une odeur fade... une odeur de pourriture!... Alors, je fermai le livre... Et, moi aussi, je m’endormis!
Telle fut la première nuit de nos noces!...
Je crois que j’aurais pu aimer ma femme, et je crois aussi que ma femme eût pu m’aimer... Elle n’était pas méchante, elle ne pouvait pas être méchante, puisqu’elle n’était rien. Elle pouvait être tout, de la passion, de la beauté, du rêve... Il fallait la faire naître à l’amour, voilà tout! C’était une pauvre créature embryonnaire, à peine formée, à peine vivante, et qui, toujours, avait dormi dans les limbes de la création!... Que ne l’ai-je réveillée? Que ne lui ai-je ouvert les yeux aux splendeurs de la vie? Le pouvais-je?... Oui, j’ai aujourd’hui cette impression et ce remords que je le pouvais. Je le pouvais, car la vie était en moi, avec tous ses tumultes, et toutes ses flammes et toutes ses passions... Il n’était pas même besoin que je lui parlasse. On ne parle pas seulement par la voix; on parle par le regard, par le geste et par la caresse. Il m’était facile de la prendre, dans mes mains, argile informe, et de la pétrir et de la modeler jusqu’à ce que l’argile devînt de la chair... du sang... de la pensée. Jamais son esprit, jamais son cœur n’avaient été mis en face d’une beauté et d’une émotion. Je devais lui donner mon esprit, et mon cœur, je devais la recevoir dans mon esprit et dans mon cœur, comme dans un palais plein de musiques, de danses, de fêtes et de fleurs!... Et je l’en ai chassée!
Et pourtant, elle avait pleuré! La nuit de notre mariage, si petite, si pauvre, si douloureusement pauvre, avec sa face grise et son petit ruban bleu qui nouait ses cheveux de vieille, elle avait pleuré!... C’est donc qu’il y avait en elle une source de sensibilité, de souffrance, d’amour!...
Pourquoi ne les ai-je pas bues, ces larmes qui n’étaient pas des larmes de rage et de dépit, mais des larmes de tendresse, j’en suis sûr, des larmes d’imploration silencieuse?... Pourquoi ce corps triste, cette chair grenue, qu’un peu de pitié, qu’un peu de joie, qu’un peu de confiance eût transfigurées, pourquoi ne les ai-je pas attirées et retenues contre mon corps et contre ma chair?... Et pourquoi ne l’ai-je pas saisie dans mes bras en lui disant:
--Mais non, tu n’es pas une femme effacée et grise, mais non, tu n’es pas laide, mais non, tu n’es pas une larve humaine, puisque tu pleures!... La souffrance et la joie, et la volupté, ont des pouvoirs magiques sur les êtres les plus dénués et les choses les plus repoussantes, et elles les transforment en beautés... C’est comme le soleil qui met de l’or sur les pires cailloux du chemin et qui change, en manteau de pourpre, les haillons sordides du mendiant!... Vois l’eau!... Est-ce que l’eau, l’eau des fleuves et des lacs, et l’eau des petites sources, sous les branches retombantes, est belle par elle-même, par elle seule?... Elle n’est belle que par la lumière, par les frissons et les formes mouvantes de la lumière qu’elle reflète... Tu es, chère âme, une eau qui n’a rien reflété encore... Et voici, enfin, la lumière, je te donne enfin la lumière!...
La vérité est que j’aurais bien voulu lui dire tout cela... Je ne le pus... Je vous jure que, depuis qu’elle avait pleuré, je me sentais pour elle une immense pitié. Il me fut impossible de la lui exprimer... Je suis atteint d’une impuissance singulière... Il se passe en moi des choses extraordinaires et tumultueuses, et je suis en état permanent de création... J’éprouve les sensations les plus fortes et les plus violents enthousiasmes... Il y a des moments où il me semble que je suis soulevé de terre, et que j’atteins aux cimes éblouissantes de l’absolu... Mais tout cela qui bouillonne en moi, demeure en moi, caché en moi, et n’apparaît pas sur ma face et ne franchit jamais l’abîme de silence qu’est ma bouche.
Je ne dis donc rien à Rosalie... je ne lui dis jamais rien!
Nous ne parlions pas.
Un soir, pourtant, je lui parlai. C’était quinze jours après notre mariage. Je rentrais, comme de coutume, de mon travail. Et je trouvai Rosalie un peu pâle, assise dans sa chambre et qui pleurait.
--Pourquoi pleures-tu? lui demandai-je... Est-ce qu’on t’a fait de la peine?
--Non!
--Est-ce que tu es malade?
--Non!
--Alors, pourquoi pleurer?...
Et, tout à coup, se levant, elle se jeta dans mes bras, secouée par ses sanglots, comme par une grande fièvre, et elle me dit:
--Oh! mon petit homme!... mon petit homme!... mon petit homme!...
Je fus très ému, et vraiment, à cette seconde, Rosalie resplendissait. Il y avait dans ses yeux une flamme nouvelle et ardente; la peau de son visage rayonnait; ses cheveux brillaient, une chaleur de vie intense s’échappait, comme d’un foyer, de son corps, qui se collait au mien.
--Allons! allons! lui dis-je, en la forçant à se rasseoir, il ne faut pas pleurer, il ne faut jamais pleurer. Et jamais il ne faut m’appeler votre petit homme. Je ne suis pas un petit homme...
Elle sanglota longtemps. Et elle s’écriait, entre des spasmes:
--Je suis trop malheureuse... Non, je suis trop malheureuse!
Doucement, je lui demandai:
--Pourquoi êtes-vous malheureuse... Il vous manque donc quelque chose?...
Et elle répondit!
--Oui! Il me manque quelque chose... Il me manque quelque chose dans la tête, dans le cœur, dans les bras... partout!... Oui, il me manque d’être vivante, je vous assure... Et cette vie à laquelle j’aspire, cette vie, vous ne voulez pas me la donner!... Je serai donc toujours morte?
--Allons!... Allons!... lui dis-je... Calmez-vous!... Il est temps que nous dînions!...
C’est à partir de ce moment que Rosalie prit vraiment possession de notre ménage... Au lieu de rester calme et silencieuse, peu à peu, elle devint glapissante et aigre. Elle m’enleva tous mes droits d’homme dans la maison, me dépouilla de toute espèce d’autorité. Puis, bientôt, comme je ne résistais pas, heureux dans le fond d’esquiver les responsabilités, elle ne m’adressa plus la parole que pour me couvrir, me harceler de reproches que je ne méritais d’ailleurs pas... J’étais la cause de tout ce qui arrivait de fâcheux, la cause de la pluie, de la boue, de l’omnibus qu’elle avait raté, du petit bibelot qu’elle avait cassé, des incessantes disputes avec la femme de ménage. Et j’avais toujours à mes trousses, comme un roquet rageur, sa voix, sa voix colère, sa voix qui ne cessait pas une minute de m’envoyer avec les reproches habituels, toutes les variétés d’insultes domestiques...
Enfin, elle décida qu’elle aurait l’argent, comme elle avait déjà toutes les clefs, même celle de mon armoire à linge et de mon bureau. Et, tous les matins, pour me faire sentir mon servage, c’est elle qui me distribua les douze sous de mon omnibus...
Que m’importait d’entendre sa voix? Je ne l’écoutais pas. Que m’importait de n’avoir pas d’argent? Je n’avais aucun besoin, aucun vice antérieur, pas même le goût de la charité!... L’argent me dégoûtait. A force de manier l’or et les billets de ma caisse, j’en étais venu à le haïr. Il ne me représentait que de sales visages, de sales choses, des crimes!
Ma vie n’était ni dans ma maison, ni dans ma femme, ni dans l’argent; ma vie était ailleurs: elle était en moi!
Mon temps était donc partagé entre ma maison et mon bureau.
Ma maison!...
En dépit des taquineries et des irascibilités, de jour en jour plus agressives, de ma femme, je ne me sentais pas malheureux dans ma maison. Doué d’une puissance considérable d’abstraction, j’étais parvenu très vite à m’abstraire, non seulement de sa présence morale, mais encore--et c’était l’important--de sa présence matérielle. Les gens qui habitent près d’une gare s’accoutument rapidement à ne plus entendre les sifflets et les roulements des trains... C’est ce qui m’advint, pour ma femme. Elle avait beau être laide, je ne la voyais plus; elle avait beau glapir ses reproches éternels avec une voix aigre et perçante, je ne l’entendais plus. A force de volonté, je m’étais créé une vie intérieure si fortement close aux contingences du ménage, et aux extériorités de la vie, que je vivais comme si Rosalie n’eût pas été là, sans cesse près de moi. Il m’arriva même, habitant la même chambre qu’elle, et couchant dans le même lit, d’oublier totalement que je fusse marié, et de reprendre mes rêves d’autrefois... Les princesses aux lourdes robes de brocart, les vierges pâles dévorées d’amour mystique, les courtisanes aux cheveux d’or, à la peau peinte, toutes revinrent me visiter, plus splendides, plus hardies, plus savantes en caresses, et je m’embellis à nouveau de les aimer, selon leur chair et selon leur âme, éperdument!
Croyez aussi que je ne négligeais pas mon esprit, au bénéfice de mes sensualités. Bien au contraire, je le cultivais avec soin... Après le dîner, toujours silencieux de ma part et souvent bruyant de la part de ma femme, nous passions dans une petite pièce, ridiculement meublée qui nous servait de salon. C’est là qu’avait été transporté le piano, le piano fameux si disputé lors de notre contrat de mariage. Il y avait aussi, sur la cheminée, une pendule, en bronze doré, qui représentait les Adieux de Marie Stuart, sous un globe! Mais rien, ni la jardinière en bois rustique, ni les chromolithographies qui ornaient les murs, ne m’était une offense ou un agacement... Ma femme s’installait, devant un petit bureau, en faux bois de rose, où elle faisait ses comptes de la journée; ou bien elle raccommodait, avec une patiente vertu, d’ignobles chaussettes et de sales torchons. Moi, je m’étalais sur l’unique fauteuil--un fauteuil Voltaire recouvert de reps grenat,--et, les bras sur les accoudoirs, les jambes écartées, les yeux fixés au plafond, je pensais. Oui, en vérité, je pensais! Dédaignant les vaines éruditions, je créais des formes spirituelles, j’échafaudais les plus audacieuses philosophies, et bien des fois j’obligeai l’histoire, la science, les littératures, les morales, les religions et les cosmogonies, à repasser dans des matrices vierges... Quand je serai arrivé au chapitre de mes idées et opinions, vous verrez tout ce que j’ai détruit, tout ce que j’ai reconstruit... c’est quelque chose d’effrayant et qui m’étonne souvent.
Quelquefois, ma femme--je continue à lui donner ce nom,--s’irritait de ce silence que troublaient seulement, de temps en temps, les bruits de la rue, un fiacre qui passait, une boutique qui se fermait, et la trompe lointaine d’un tramway. Et, tout d’un coup, fermant avec colère son bureau, ou jetant d’un geste rageur son ouvrage dans le panier, elle s’écriait:
--Est-ce une vie?... Non... non... J’en ai assez à la fin!... Ça m’étouffe!... avoir un mari étalé comme un veau dans un fauteuil... et qui ne parle jamais!... Mais si tu étais impuissant, si tu étais incapable de faire une caresse à une femme, il fallait le dire! Je ne puis plus!... je ne puis plus!...
Et comme je ne répondais pas:
--Mais dis donc quelque chose!... n’importe quoi! ah misérable!... Il n’a même pas l’air de m’entendre!... Et ne jamais sortir... être toujours en prison, comme une criminelle!... Voyons: depuis que nous sommes mariés, qu’as-tu fait pour moi?... Que suis-je ici?... Pas même ta domestique... Quelque chose de moins qu’une chienne!... une domestique, on lui parle... une chienne, on la caresse!... Toi... ah! toi... mais dis donc un mot... mets-toi en colère... que j’entende ta voix!... Rien! Rien!...
Alors, elle marchait dans la petite pièce, bousculant les meubles:
--Non... non... ça n’est pas possible de s’ennuyer comme ça!... Je m’ennuie... je m’ennuie... je m’ennuie!... Et je sens qu’à force de m’ennuyer, tu me feras commettre un crime.
Et elle retombait, accablée, sur sa chaise.
Moi, sans remuer ni mes bras, ni mes jambes, ni mes yeux toujours fixés au plafond, je répondais, parfois, d’une voix lente:
--Vous vous ennuyez, Rosalie?... C’est de votre faute, et non de la mienne. Je n’y puis rien... Moi, je ne m’ennuie jamais, parce que je porte le monde en moi... parce que j’ai tout en moi!... Vous, vous n’avez rien en vous... que vous-même... Il n’est pas étonnant que vous vous ennuyiez!... Mais faites comme je fais... Remontez les siècles et bousculez l’histoire... Appelez à vous l’amour, le rêve, la beauté, le bonheur... Et vous ne vous ennuierez plus!...
Dans ces moments-là, ses contours effacés devenaient durs... elle avait, au coin de la bouche, aux pommettes, sous les paupières, des accents crispés, des angles vifs, des coups de crayon noirs; et sa peau grise se tachait de plaques rougeâtres... Elle ne disait plus rien, parce qu’elle avait trop de choses à dire, parce que les mots soulevaient sa poitrine plate, s’engageaient pêle-mêle, en troupes désordonnées, dans sa gorge, et fermaient l’orifice de ses lèvres de leurs masses agglutinées... Et elle quittait le salon, en coup de vent, claquait les portes; et elle s’enfermait dans sa cuisine où, jusqu’à minuit, elle épanchait sa colère et ses rancunes en récurant furieusement ses casseroles... Puis, calmée, elle revenait se coucher près de moi... près de moi qui, sur des draps d’éclatante pourpre, sous des ciels de lit d’or, étreignais mes sublimes amantes, avec des cris de volupté; et, souvent, jusqu’à l’aube, pauvre petite loque de chair abandonnée, elle pleurait, pleurait, pleurait!... Chose curieuse, rien de tout cela ne m’émouvait... Maintenant, je n’éprouvais plus, en mon cœur, ce sentiment de remords et de triste pitié qui, dans les premiers jours de notre mariage, m’avait, plusieurs fois, porté vers elle!...
Chaque dimanche, nous allions dîner chez les parents de Rosalie. Ils étaient toujours les mêmes, stupides et vulgaires, et il n’y avait chez eux de changé que le salon, où l’enlèvement du piano avait produit un vide... Par amour-propre, sans doute, ma femme n’avait pas voulu confier à son père, ni à sa mère, ce qui se passait chez nous... Ceux-ci la croyaient heureuse, et ils disaient souvent:
--On voit bien que c’est toi qui portes les culottes... D’ailleurs, c’est juste, car ton mari n’est pas un aigle, et tout est ainsi pour le mieux!...
Toutes les semaines, la même scène se reproduisait. Le père, goguenard, regardait le ventre, le pauvre ventre plat de sa fille, et il s’écriait:
--Eh bien!... Quoi donc!... Ça ne s’arrondit pas encore! Ah! vous y mettez le temps, sapristi!...
Et comme Rosalie baissait les yeux:
--Eh bien, quoi! expliquait-il... Il n’y a pas de honte!... Moi, avec ta mère, le premier mois ça y était!... Mais ce n’est peut-être plus la mode aujourd’hui!... Et, ma foi, après tout, ça vaut sans doute mieux!... Dans le temps où nous sommes, les enfants, ça coûte cher à élever... et ça ne donne guère de satisfaction!... Amusez-vous, allez!... Amusez-vous!...
--Et le commerce, beau-père? demandais-je pour donner un autre tour à la conversation.
--Le commerce? mon cher garçon, mais il ne va pas du tout... Jamais il n’a été plus mal... Et comment voulez-vous que le commerce aille?... Voilà encore qu’on vient de nommer un député socialiste à Pantin!
--Et puis, appuyait la belle-mère d’un air méchant... il n’y a plus de religion! Il n’y a plus de famille!
--Parbleu!... Il n’y a plus rien de rien!... Et qu’est-ce que j’ai lu ce matin dans mon journal?... Il paraît que l’Angleterre fait encore des siennes!... Elle veut nous prendre je ne sais plus quoi... Est-ce vrai?... Comme si son commerce n’allait pas, à l’Angleterre!...
Et quand, pour la centième fois de la soirée, il avait été constaté que «le commerce n’allait pas» qu’il ne pouvait pas aller... nous rentrions chez nous...
Dans la rue:
--Tu vois!... me disait Rosalie... comme c’est flatteur de s’entendre dire des choses pareilles par ses parents!... Mais toi, rien ne te fait!...
Nous attendions des heures au bureau de l’omnibus... Oh! ces visages, dans l’omnibus!... ces visages mornes, tassés et roulant, dans l’omnibus!... Et tout ce que contiennent de vide, tout ce que contiennent de néant tragique, ces yeux, ces yeux, ces yeux!...
On a pu voir à quel genre de créature humaine appartenait ma femme. Je ne veux plus en parler, ni raconter les mille incidents fastidieux et presque toujours les mêmes de notre existence conjugale, s’il m’est permis d’appeler conjugale une existence qui le fut si peu. D’abord, cela m’est pénible, car souvent, du fond de moi-même, il se lève un grand remords; ensuite, cela me paraît tout à fait inutile. Pourtant, avant de reléguer la figure de ma femme dans l’ombre étanche d’où elle n’aurait jamais dû sortir, je voudrais dire deux mots d’un petit drame qui vint rompre, un instant, la monotonie de notre si pauvre histoire.
Ma belle-mère, qui était, du reste, de vie chétive, tomba malade et mourut.
Elle mourut juste au moment où l’on se décidait à appeler le médecin.
--Ce n’est rien!... disait-elle. C’est une indigestion... J’ai sur l’estomac comme une boule... Ce n’est rien!
A quoi mon beau-père ajoutait, en manière d’explication rassurante:
--Ce sont les haricots de l’autre jour... Moi aussi, je me suis senti tout chose après en avoir mangé... Mais ça n’est rien!
On fit boire beaucoup d’eau de mélisse à la malade et, sur le conseil d’une voisine qui était sage-femme, on lui administra quelques cuillerées d’huile de ricin. Et, comme son état empirait:
--Ça n’est rien!... disait-elle en nous regardant d’un regard un peu effrayé... Ça n’est rien... Je sens que c’est une boule... là... N’est-ce-pas que ça n’est rien?
--Mais non!... Mais non!... affirmais-je...
--Mais non!... Mais non!... répétait le beau-père avec assurance... Ça n’est rien!... Parbleu! ça se voit que ça n’est rien!... Il faut qu’ils passent, voilà tout!...