Chez l'illustre Écrivain

Part 13

Chapter 133,985 wordsPublic domain

Je n’avais pas bougé de mon coin, pris, tout entier, par l’imprévu de l’aventure et du spectacle si nouveau qui s’offrait à moi. Je puis dire que c’était la première fois que je voyais de la misère, de la misère totale, et comme il n’en existe réellement qu’à Paris.

En province, dans les petits bourgs et dans la campagne, la misère n’est que relative, parce que, riche ou pauvre, tout le monde s’y connaît... Et puis, les champs, les forêts, les vieilles masures abandonnées, les huttes de cantonnier, les troncs des arbres morts, ont, tout de même, de l’hospitalité!... Les vagabonds trouvent des cavernes pour s’y tapir, des fruits aux arbres, et dans les maisons, presque toujours, un morceau de pain... A Paris, ils ne trouvent rien. Les individus ont trop de hâte, trop de fièvres, trop d’affaires, pour songer à être bons. L’État fait de la charité une sorte de citadelle inaccessible. Pour y parvenir, il faut des mots de passe qu’on ignore, des cartes d’identité, il faut passer par des filières administratives, des stations dans les bureaux, être électeur, payer des contributions, posséder des certificats de bonne vie et mœurs, pour avoir droit à un secours!... A Paris, on ne peut se payer le luxe d’être pauvre, qu’à la condition d’être riche!... Le Dépôt, c’était véritablement, pour moi, la fissure de lumière par où je plongeais jusqu’au fond du gouffre de misère... Et je fus effrayé... et je sentis, en mon âme, comme un découragement!

Près de moi, il y avait un homme qui n’avait pas bougé, non plus, de toute la nuit. Il était là, quand j’étais entré. Il se tenait assis, sur le plancher, le dos appuyé au mur, la tête dans ses mains, et il paraissait dormir... Je ne fis pas d’abord attention, étant trop occupé de moi-même, et du camelot, et des figures sinistres qui allaient et venaient ainsi que des bêtes fauves dans des cages. Ce ne fut que vers le matin, lorsque le gaz s’éteignit, qu’il remua un peu ses jambes, raidies par l’immobilité, et qu’il recula, contre la muraille, ses épaules meurtries et ankylosées... Je le vis alors, je vis son visage, si tant est qu’on puisse dire de cette face humaine que ce fût un visage: des yeux las et comme voilés, une peau fripée et jaune, une courte barbe, terne et rare, qui ressemblait plutôt à une maladie dartreuse qu’à une barbe. Lui aussi me vit, du moins il me regarda; il me regarda longtemps et fixement, sans que j’eusse la sensation qu’il me vît. Malgré son manque d’expression, ce regard exprimait une grande douceur, triste et résignée. Cela venait sans doute de ce que le regard étrange de cet homme n’exprimait rien, et je remarquai sur ses deux prunelles quelque chose de blanchâtre, et de pareil à deux petites taies, qui en brisaient l’éclat intérieur.

--Je ne te vois pas bien!... me dit-il. Mais tu as l’air tout jeune... et tu n’as pas de barbe... Et sûrement tu n’es jamais venu ici!... Pourquoi es-tu ici?

Bien que je fusse heureux qu’on m’adressât la parole, et que ma pensée eût un contact avec une autre pensée humaine, je répondis, brièvement, et de façon à rompre tout entretien:

--Je ne sais pas!

L’homme hocha la tête et son dos oscilla contre le mur.

--Tu ne sais pas! fit-il... sans doute! On ne sait jamais pourquoi l’on est ici! Tu ne veux pas parler?

--Si!... je veux bien parler.

--Alors, pourquoi me dis-tu des bêtises, avec un air de crainte... Est-ce que je te fais peur?...

--Non... Tu ne me fais pas peur!...

--Alors, pourquoi es-tu ici?...

Je m’enhardis:

--Je suis ici... parce que dans la maison que j’habite une vieille femme a été assassinée!...

--Tous les jours, on assassine des vieilles femmes. Ça n’est pas une raison.

Après un silence de quelques secondes, il ajouta:

--Tu habites une maison?... Tu as de la chance, toi!... Approche un peu, que je te voie mieux. Ton visage est tout brouillé... Quel âge as-tu?

--Vingt ans... Et toi?

--Oh! moi, je n’ai plus d’âge!... Depuis trois années, les minutes me semblent si longues, si éternelles, que je crois bien que j’ai vécu, au moins, quarante ans!... Et je n’ai pas de maison non plus, je n’ai rien... Que fais-tu?

--Je suis employé dans une maison de banque... Et j’aligne, sur des pages, des chiffres auxquels je ne comprends rien!...

--Tu as de la chance!

--Voilà seulement huit jours que je suis à Paris!... Et toi, qu’est-ce que tu fais?

--Moi, je dors sur les bancs des jardins publics. Mais c’est un métier difficile et plein de dangers, j’y renonce. Autrefois, je chantais et je disais des vers dans des cabarets de Montmartre... Mais les vers étaient trop tristes... et j’étais trop mal vêtu!... On exigeait que j’eusse une redingote tombant sur mes talons, un pantalon à la houzarde, une cravate à triple torsion... et des cheveux je ne sais comment!... Au bout de quelques soirs, on n’a plus voulu de moi... et l’on m’a mis à la porte... Comprends-tu?

--Je ne comprends pas bien ce que tu dis!... Tu chantais des vers?...

--Hé oui!

--Des vers de toi?

--Bien sûr!

--Alors, tu es poète?...

--Regarde ma peau fripée, et le creux de mon ventre, et mes guenilles... Est-ce que je n’ai pas l’air d’être poète?... Regarde-moi mieux, toi qui habites une maison... Je suis presque aveugle... Une nuit que j’avais dormi, au bord de la Seine, derrière un tas de pierres, je me suis réveillé avec des yeux qui ne voyaient plus!... qui ne voyaient presque plus... C’est peut-être la vingtième fois qu’on m’amène ici!... Car je suis si pauvre, si indiciblement pauvre, que je n’ai même plus le droit de dormir quelque part!... Quand je suis trop fatigué, et que je m’étends sur un banc, ou sous l’arche d’un pont, on me ramasse... Il paraît que j’ai volé quelque chose à la société!...

Il eut un sourire d’une tristesse charmante, et il reprit:

--Aujourd’hui, je passerai devant des juges... Et ils me diront: «Ah! c’est encore vous!... Nous n’en pouvons plus de vous condamner». Et ils me renverront... Les prisons ne veulent plus de moi... Elles refusent de me nourrir... Je ne leur fais pas honneur, n’ayant jamais commis de crime!... Qui est-ce qui a tué la vieille femme pour le meurtre de qui tu es ici?

--Je ne sais pas!... Veux-tu que je te raconte?

--Je n’y tiens pas... Cela ne m’intéresse point... Il y a tant de vieilles femmes qu’on tue, chaque jour, dans Paris!... Je te demandais cela pour dire quelque chose, et aussi parce que je voudrais que ce fût moi qui l’aie tuée!...

--Toi! pourquoi, toi?...

--Parce que j’aurais une maison, une gamelle et, sur le corps, un peu de laine chaude... Je rêve du bagne comme d’un palais... On doit y être bien!... Mais je suis trop lâche!... La vue d’un couteau me fait trembler!... Et je m’évanouis à l’odeur du sang!... Oui! les assassins et les voleurs sont des hommes heureux... Ils peuvent vivre!... Moi, qui ne puis me résoudre à tuer et à voler, je vais... je vais comme ces chiens perdus, fouillant ci, vautrés là... dans le froid, dans le vent... dans la pluie, dans la nuit!...

Il fit de sa casquette une sorte de tampon qu’il inséra entre le mur et son dos...

--Dis donc?...

Comme je n’avais pas répondu:

--Dis-donc? répéta-t-il... M’écoutes-tu?...

--Oui, je t’écoute... Mais j’ai trop de peine à entendre tes paroles!... Tu me fais pleurer!...

--Eh bien! écoute encore ceci... après, tu pleureras à ton aise, et moi je me rendormirai, car je n’ai pas assez dormi... Dis donc...

--Je t’écoute...

--Quand nous serons libres, tous les deux, toi et moi... tu me feras une petite place dans ta maison.

--Je veux bien!

--Et puis, tu tueras des gens riches... et si l’on te pince, je dirai que c’est moi qui les ai tués!... Comment t’appelles-tu?...

A ce moment, il se fit, dans la salle, un grand tumulte... Des gendarmes venaient d’entrer:

--Ah! zut!... fit l’homme... On vient peut-être me chercher... J’aurais voulu dormir encore!...

Ce n’était ni moi, ni mon compagnon que les gendarmes étaient venus prendre... Mon compagnon, alors, se rendormit, et moi je continuai de regarder l’affreux drame du Dépôt.

C’est de cette journée que datent la pitié et la révolte qui furent, pour ainsi dire, les bases de ma vie morale. Ma faiblesse physique, ma timidité intellectuelle n’ont jamais permis à ces deux sentiments de s’affirmer dans une forme active, et j’en ai cruellement souffert... Mais, voyez combien le cœur de l’homme est rempli d’énigmes et de contradictions douloureuses. La créature humaine envers qui j’eusse dû montrer le plus de pitié, ma femme, est peut-être la seule envers qui je me montrai inexorable. Pas une minute, mon dégoût n’a faibli devant sa laideur et devant le ridicule de son âme, qui sont, pourtant, des choses émouvantes et bien faites pour remplir d’adoration et de dévouement les grands cœurs...

Ah! je ne regrette pas cette journée passée au Dépôt. Elle m’a permis de voir de la misère que l’on ne peut même pas soupçonner au dehors. J’ai vu de pauvres petits enfants de six, de huit et dix ans, enfermés dans des couloirs étroits, obscurs et puants, avec des galvaudeux plus âgés et vicieux; j’ai vu des misères sordides, des êtres en loques, hâves, décharnés, d’ambulants cadavres, de frissonnants spectres, sortis de quels enfers!... Ah! on se le demande. Quand une société enferme dans une telle promiscuité de débauches des enfants de six ans avec des adolescents déjà corrompus, a-t-elle le droit de se plaindre si elle ne récolte, plus tard, que des mendiants, des sodomistes et des assassins?... A-t-elle surtout le droit de les punir?...

A Paris, les philosophes de l’optimisme meurtrier ne voient pas la misère... Non seulement ils ne la voient pas, ils la nient!...

--Nous avons décrété l’abondance générale, disent-ils; le bonheur fait partie de notre Constitution... Il est inscrit sur nos monuments, et fleurit gaiement à nos fenêtres, enseigne nationale... Il n’est de pauvres que ceux qui veulent l’être, que ceux qui, malgré nous, s’obstinent à l’être... Ce sont des entêtés!... Par conséquent, qu’ils nous laissent tranquilles.

Et comment verraient-ils la misère?... Paris la cache sous son luxe menteur, comme une femme cache sous le velours et les dentelles de son corsage le cancer qui lui ronge le sein. Pour ne pas entendre les cris qui montent des enfers sociaux, Paris étouffe le lamento de la misère dans l’orchestre de ses plaisirs... Aucune voix de pauvre diable ne traverse, ne peut traverser le bruit continu des fêtes et le remuement d’or des affaires...

Et comment verraient-ils la misère?... Savent-ils seulement qu’il existe, entassés dans des demeures trop étroites et malsaines, des milliers et des milliers d’êtres humains pour qui chaque aspiration d’air équivaut à une gorgée de poison, et qui meurent de ce dont vivent les autres?... Le triste poète, à ma gauche, dormait maintenant profondément... A ma droite, un homme, maigre, au teint plombé, vêtu d’un bourgeron de travail, toussait avec de pénibles efforts. Je lui demandai pourquoi il était ici et quel était son crime:

--C’était la paye hier, répondit-il d’une voix sifflante... Je me suis saoulé comme de juste... Et je crois bien que j’ai eu des mots avec un agent qui me bousculait... Il me semble que je l’ai appelé: «Vache!...»

D’abord, j’étais saoul et je chantais. Ensuite, pourquoi m’a-t-il rudoyé?... Je ne lui disais rien!... Est-ce qu’il est défendu aux pauvres de chanter, maintenant?... Ce qui m’embête, c’est la femme et les gosses, qui ne savent pas, bien sûr, ce que je suis devenu et qui doivent me croire mort! Sans ça, mon Dieu, dormir là ou ailleurs!...

--Vous avez l’air malade? lui dis-je. Et vous toussez!

--Si je suis malade?... Parbleu!... Comment voulez-vous que je ne sois pas malade?... Il faudrait que vous voyiez notre logement!... L’atmosphère est tellement viciée où nous vivons, que, chaque matin, quand je me réveille, ayant d’ailleurs mal dormi, j’ai toujours la sensation d’une petite asphyxie... Ce n’est que dans la rue, en allant à mon travail, et après avoir pris deux ou trois verres, que, peu à peu, mes poumons parviennent à se décrasser des poisons absorbés pendant la nuit... Et vous pensez si j’y vais gaiement, au travail, avec le front serré, la gorge sifflante, l’estomac mal en train, les jambes molles!... Et comment voulez-vous aussi que les enfants ne soient pas malades!... Et la femme, je me demande où elle trouve la force de résister à ce lent et continuel empoisonnement. Moi, ça va encore, parce que je me saoule de temps en temps, et que de me saouler ça me nettoie la carcasse... Mais la femme!... Mais les gosses!... Ils n’ont pas toujours de quoi manger à leur faim!... Ça, c’est vrai, que si je buvais moins, ils pourraient peut-être manger plus!... Mais, si je ne buvais pas, il y a longtemps que je serais mort!... Alors, quoi faire?... Et c’est sans remède, voyez-vous, et c’est abominable! Si on avait de l’air, encore!... Dans les maisons, ou plutôt dans les taudis où l’on nous force à habiter, il n’y en a pas!... Où en prendre?... La porte s’ouvre sur un couloir ou sur un palier, empuanti par les émanations des cabinets et des plombs... La fenêtre, elle, donne sur une cour profonde, humide et noire comme un puits, où flottent, dans l’air déjà irrespirable des grandes villes, tous les germes mortels, où tourbillonnent tous les pullulements bacillaires que peuvent produire les ordures stagnantes et volantes de cent cinquante ménages, parqués en d’obscures cellules... J’aime mieux ne pas ouvrir et ne respirer que nos ordures à nous, que nos poisons à nous!... Dame! n’est-ce pas?...

--Et, alors?...

--Alors!... Rien...

--Et les pétitions?

--Oh! la la!...

--Et la révolte?...

--J’en ai soupé... On a fait des révolutions en criant: «Du pain!... Du pain!...» On pourrait en faire une, en criant: «De l’air!... De l’air!...». Mais, comme les révolutions, jusqu’ici, ne nous ont pas donné davantage de pain, il faut croire qu’elles ne nous donneraient pas davantage d’air pur!... J’aime mieux me saouler, quand je puis!...

--Est-ce qu’il n’y a personne qui s’occupe de vous?...

--Il y en a quelques-unes... On ne veut pas les entendre... On n’entend jamais que ceux qui font les lois... Et toutes les lois sont contre nous!... C’est bien simple!... Il faut, à l’homme, pour vivre--pour vivre seulement--cent mètres cubes d’air pur, par vingt-quatre heures... au-dessous de quoi, c’est l’asphyxie... Or, les logements--nos logements--n’ont en moyenne qu’une capacité de trente mètres... et dans ces trente mètres sont entassés la famille, le chien, le chat, les oiseaux,--car il faut bien des bêtes pour nous aimer,--sans compter les fleurs qui exhalent de l’acide carbonique durant toute une nuit de huit heures... Ajoutez que, le plus souvent, ces trente mètres ne forment qu’une seule pièce, tout à la fois cuisine et chambre à coucher, que la cheminée ou le fourneau rebelle, la lampe qui fume, prennent l’oxygène utile et rejettent les gaz dangereux... Ajoutez aussi qu’à chaque entrebâillement de la porte, entre de l’air qui a passé de chambre en chambre, dans toute la maison... de l’air qui est allé sentir les alvéoles pulmonaires d’un tuberculeux d’en haut, d’un catarrheux d’en bas, qui a passé sur de la diphtérie, de la fièvre typhoïde, de la scarlatine. Conclusion: maladie et misère, et finalement mort... J’aime mieux me saouler.

Il fut pris d’une quinte de toux qui lui déchira la poitrine... Après quoi:

--Et vous... me dit-il... vous êtes un enfant de bourgeois... et vous ne semblez guère plus heureux que moi!...

Je répondis gravement:

--Oh! moi... Depuis que j’ai vu tant de misères, je sens bien que je ne serai jamais plus heureux...

Et un immense désespoir entra en moi.

Ce n’est seulement que dans l’après-midi que je fus amené chez le juge d’instruction. Le camelot m’y avait précédé. Je le vis dans les couloirs du Palais de Justice, qui marchait, la tête basse et la mine navrée, entre deux gendarmes. Il était très pâle et fort abattu... Peut-être avait-il avoué son crime? Peut-être le seul aspect de ces inexorables couloirs lui avait-il mis aux épaules et dans le cœur cet accablement. Oh! ces couloirs! Le froid glacial et morne de ces couloirs!... Et ces visages de justice, plus froids encore et plus terribles que ces murs!... Et ces visages de douleur, sur lesquels la loi a mis ses griffes de torture!... Et comme les pas résonnaient cruellement, dans ces longs couloirs, entre ces murs nus où l’espérance ne peut accrocher ses dernières loques!... Que de dos tristes, de dos vaincus!... Et que de bouches de proie aussi, les bouches aux mauvaises paroles, les bouches aux mensonges féroces!... Et comme les robes des juges et des avocats soufflent, dans leur vol sinistre; un vent qui fait frissonner!...

En croisant le camelot, j’eus réellement pitié de lui... Bien sûr, il avait tué la vieille femme aux tapisseries... Je ne pouvais plus douter de son crime... Mais qu’était cette vieille femme, que faisait-elle, à quoi était-elle utile dans la vie?... Je l’avais rencontrée deux fois dans l’escalier de l’hôtel. Elle m’avait paru revêche et grognonne, et, tout de suite, j’avais détesté ses lèvres sèches et ses deux petits yeux cruels... Le camelot, lui, en dépit de certaines tares de misère, semblait un joyeux drille... Il avait un air de bonhomie gouailleuse, de cynisme bon enfant qui m’était plutôt sympathique... Bien des fois, en sortant de sa chambre, il chantait des airs gais, de sautillants refrains, indice, après tout, d’une conscience calme et sans haine... En tuant la vieille, il avait peut-être des raisons profondes, si profondes, qu’il ne les soupçonnait même pas...

J’ai souvent pensé, depuis ces heures troublées, où tant et tant de choses avaient surgi en moi et devant moi, j’ai pensé que l’assassinat pouvait bien être, comme la tempête, comme les épidémies, une loi mystérieuse, une force économique de la nature. La nature, dont nous ne connaissons pas, dont nous ne connaîtrons jamais les desseins, élit certains hommes, arme certains bras, pour des suppressions nécessaires, pour des équilibres vitaux indispensables... Il y a des assassinats que je ne m’explique que comme une sorte de volonté cosmique, que comme un rétablissement d’harmonie... Aux vivants forts et joyeux, il faut de l’espace, comme il en faut aux arbres sains, aux plantes vigoureuses qui ne croissent bien et ne montent, dans le soleil, leurs puissantes cimes, qu’à condition de dévorer toutes les pauvres, chétives et inutiles essences qui leur volent, sans profit pour la vie générale, leur nourriture et leurs moyens de développement... Est-ce qu’il n’en serait pas pour l’homme ce qu’il en est pour les végétaux?... Et j’ai souvent protesté. «Mais non, mais non, disais-je... L’homme a une faculté de déplacement, et la terre est grande!... S’il n’est pas bien ici, il peut aller ailleurs... Le végétal, lui, est rivé au sol où le retiennent, enchaîné et captif, ses racines... Et puis, que sait-on?... Et ne faudrait-il pas mieux abattre les gros arbres pour laisser aux petits qui meurent à leur ombre, plus d’air, plus de lumière?»

Ce que je savais, par exemple, au moment où je rencontrai, entre les gendarmes, le malheureux camelot accablé, c’est que son crime ne m’effrayait pas, ne m’effrayait plus... Mieux, je le considérais comme une victime inconsciente de la nature... Et si j’avais pu le sauver du châtiment, je l’eusse fait avec une grande joie... C’est que je sentais naître en moi un sentiment encore confus, un sentiment qui, par la suite, fut la philosophie de mon existence et que je puis traduire ainsi: «Il faut être toujours pour ce qui vit, contre ce qui est mort».

Quant à moi, fort de mon innocence, ignorant encore ce que l’appareil judiciaire recouvre de ruses, de parti pris et de mensonges, je n’avais aucune peur... Je m’étais habitué à l’hostilité de ces murs, de ces couloirs, de ces visages, et ce fut d’une chair tranquille et d’un cœur indifférent que j’entrai chez le juge d’instruction.

C’était un petit homme gras et rose, un peu chauve, sans lunettes, sans barbe et dont la main gauche, vulgaire, boulue et courte, était ornée de bagues barbares. Un être quelconque, un passant, rien!... Oui, cet homme qui jugeait les hommes, qui disposait, à sa volonté, de leur fortune, de leur honneur et de leur vie, me parut être cette apparence vague, cette ombre anonyme, ce furtif reflet d’humanité, qu’on appelle un passant... Ni sur lui, ni en lui, il ne portait aucun signe physique ou moral de sa puissance formidable... Il était juge, comme il aurait pu être médecin, épicier, notaire ou restaurateur... En vain, je cherchai en lui quelque chose par où il dépassât le niveau du contribuable et de l’électeur. Je n’y trouvai que les tares ineffaçables de la médiocrité... Il ne me troubla pas.

Dès que j’eus été introduit, les gendarmes se retirèrent... Le juge écrivait... Il écrivait peut-être un arrêt de mort, et ses gros doigts n’avaient pas un frémissement... Tout d’abord, il ne leva pas les yeux sur moi... Il était tassé dans un fauteuil à dossier bas, et ce que je voyais le mieux de lui, c’étaient son crâne rose sous les poils rares, et les bagues de sa main... Je voyais aussi sa paupière gauche, armée de longs cils, une paupière plissée qui remuait, comme un petit morceau d’étoffe dans un courant d’air... En face de lui, devant une table séparée de la sienne par une espèce de cartonnier sur le haut duquel étaient posés, sans ordre, des dossiers, un autre personnage quelconque, un second passant, la tête couverte de cheveux ébouriffés, se curait les oreilles avec un porte-plume... C’était le greffier... Si le juge était gras et rose, le greffier était maigre et blafard... La peau de son front et de ses joues était pareille à la peau fripée d’un vieux gant... Il avait de longues jambes croisées sous la table, de longues jambes osseuses que terminaient des pieds énormes, chaussés de bottines dont les élastiques trop lâches bâillaient... Il me regarda, mais d’un regard si morne que je n’eus pas conscience d’avoir été regardé par quelqu’un de vivant... Ses yeux ressemblaient à deux petites lucarnes qui n’auraient jamais reflété aucune image, aucun coin de ciel... Quand il eut fini de curer ses oreilles, il déposa sa plume dans un plumier et se mit à ranger quelques papiers,--interrogatoires falsifiés, dépositions altérées--avec des mouvements brusques.

Et tandis que j’attendais, je songeais:

--Est-il donc possible que ces deux êtres qui sont là, devant moi, aient une maison, une famille, des amis, des passions?... Sont-ils même vivants?... Est-ce qu’ils vont au théâtre, à la campagne?... De quelle matière grossière sont-ils fabriqués? Au moyen de quel mécanisme remuent-ils les bras, les jambes, la tête?... Souvent, dans les foires de mon pays, j’ai vu, sous les tentes d’un jeu de massacre, des fantoches, gonflés de son ou de crin, qui semblaient vivre, penser, aimer, comprendre davantage que ces deux bonshommes-là... Est-ce que jamais ils ont parlé d’amour et de rêve à une vierge, à une fleur, à un rayon de lune?

J’aurais voulu les toucher, faire jouer leurs articulations, écouter le tic-tac de leur poitrine.

Et la pièce était tapissée d’un papier vert, ignoblement vert... et, par l’unique fenêtre aux rideaux jaunissants, j’apercevais, sous un ciel gris, parmi d’errantes fumées, des toits, des cheminées, toute une population difforme de tuyaux, de girouettes, d’appareils en zinc, dont les mouvements, les girations, me représentaient quelque chose de véritablement plus humain que ces deux hommes, mornes et glacés, ces deux figurations d’hommes, qui étaient là, devant moi...

Enfin, le juge ayant cessé d’écrire, appuya d’un doigt gras sur un bouton électrique. Un huissier apparut, puis s’en alla chargé de papiers... Et puis, l’homme gras et rose voulut bien remarquer ma présence... Il me regarda d’un regard fixe et sans pensée, se renversa sur le dossier de son fauteuil, inclina sa tête sur sa main chargée de bagues, et, d’une voix fluette, acide, il dit:

--Qu’est-ce que vous faites ici, vous?

Et, se reprenant, il ajouta: