Part 12
Je commençai par ramener sur le ventre nu de la vieille femme sa chemise roulée, déchirée et sanglante, et, prenant le cadavre dans mes bras, la face, la poitrine, les mains barbouillées de sang visqueux, je m’ingéniai à le soulever, à le traîner, afin de pouvoir le déposer sur le lit... Deux fois, je le laissai retomber avec un bruit sourd... Ploc!...
--Je veux en avoir le cœur net... je veux en avoir le cœur net!... chantait en moi la voix de plus en plus obstinée.
Et, comme, pour la troisième fois, je tentais d’enserrer le cadavre trop lourd pour mes bras débiles, une main, tout à coup, se posa sur mon épaule, pesamment.
Je poussai un cri et me retournai... Et je vis deux yeux féroces et gouailleurs, une barbe sale, une bouche ignoblement tombante, la bouche, la barbe, les yeux de mon voisin, le camelot...
--Ah!... ah!... fit-il, je t’y pince!...
Puis:
--Qu’est-ce que tu fais ici?...
L’étonnement ne me permit pas de parler, l’étonnement, seul, car je n’imaginais rien au delà de cette présence, et je n’en redoutais rien d’autre que la propre terreur qu’elle dégageait:
--Qu’est-ce que tu fais ici?... répéta-t-il.
--Je ne sais pas!... balbutiai-je.
--Ah! tu ne sais pas!... tu ne sais pas!... Elle est bonne!...
Et il me secouait rudement par les épaules... Et ses yeux avaient des lueurs sombres. Il était en chemise, lui aussi, avec les jambes nues, des jambes couvertes de poils.
--Pourquoi es-tu ici?
Alors, ne sachant ce que je répondais, je répondis sur l’air de la chanson, qui chantait en moi:
--Je voulais en avoir le cœur net!... Je voulais en avoir le cœur net!...
--Ah! tu voulais en avoir le cœur net!... Eh bien... attends un peu!...
M’ayant lâché, il sortit, referma la porte... Et j’entendis aussitôt la voix qui retentissait dans l’escalier.
--A l’assassin!... au secours! au secours!...
Et des portes s’ouvrirent, claquèrent. Et des voix se répondirent, d’étage en étage... Et les cris du camelot retentirent, plus forts:
--A l’assassin!... au secours!... à l’assassin!...
Hébété, je m’étais laissé tomber, sur le plancher, près du cadavre... Et je répétais sur l’air d’une vieille chanson de mon pays:
--Je veux en avoir le cœur net!... Je veux en avoir le cœur net!...
Aux appels, aux cris poussés par le camelot dans l’escalier, toute la maison s’était réveillée, toute la maison s’était levée. Et la chambre de la vieille fut bientôt envahie par une foule de curieux, les uns vêtus à la hâte de n’importe quoi, les autres en chemise, tous si pittoresquement désordonnés, si expressivement effarés et tremblants, que, malgré mon hébétude, je ne pus m’empêcher de remarquer leurs comiques silhouettes et d’en jouir--ce ne fut qu’un moment--d’en jouir comme d’un spectacle très divertissant. Même, après tant d’années, je revois la plupart de ces têtes, lâches, peureuses et cruelles, et ce m’est encore une gaieté...
Ils arrivaient successivement dans la chambre, chacun avec un petit bougeoir à la main, tendaient le col, demandaient:
--Qu’est-ce qu’il y a?... Qu’est-ce qu’il y a?
A toutes les interrogations, le camelot répondait:
--Hé! Vous le voyez bien... Il y a qu’elle est morte!... Il y a qu’il l’a tuée!...
--Oh! mon Dieu!...
Il me désignait d’un doigt formellement accusateur à l’indignation de tous... Et pour qu’il ne restât plus un doute dans l’esprit de personne, il expliquait avec des gestes rapides:
--Je l’ai surpris au moment où il achevait de la tuer... Elle était renversée comme ça, sur le plancher... lui, couché sur elle... comme ça, il la tenait à la gorge... Et il farfouillait la blessure de son couteau, comme ça!... comme ça!...
Il y avait, çà et là, des exclamations d’horreur, et, peut-être, des protestations, des doutes...
--Mais, regardez-le... s’acharnait le camelot... Regardez sa chemise, ses mains, son visage... Ils sont pleins de sang!
--C’est vrai!... C’est vrai!...
--Oh!... oh!... oh!...
Une femme dit:
--C’est presque un enfant!
Un autre dit:
--Il n’a pas de barbe encore!...
Une troisième dit simplement, avec de l’admiration:
--Ainsi!... Voyez-vous ça!
Alors, le camelot insistait:
--Mais regardez-le!... Et son air de bête prise au piège!...
--C’est vrai!... C’est vrai!...
Comme je l’ai raconté plus haut, épuisé par mes efforts à le soulever, à le traîner, je m’étais laissé tomber près du cadavre... Je ne faisais pas un mouvement... Et je considérais tout ce monde, je considérais le camelot, sans entendre encore, sans comprendre qu’il m’accusait du meurtre de la vieille aux tapisseries... Je n’avais plus aucune idée dans la tête... Ma tête était vide, vide, vide!... Et tout cela qui se passait autour de moi était si nouveau, si étrangement nouveau, et si grimaçant, si incohérent, qu’il ne m’était pas possible d’admettre que je ne rêvasse point... Toutes ces figures, je me rappelle, n’avaient plus pour moi la moindre consistance corporelle... C’étaient des ombres qui se déformaient au moindre souffle du vent entrant par la porte, et qui s’évanouissaient pour se reconstituer ensuite, fuligineuses... Je les suivais, comme on suit, dans l’air, les fumées, les nuages ou les brumes qui montent, le matin, des rivières...
Le camelot, actif et terrible, vint à moi, m’obligea à me lever, et, m’empoignant l’épaule d’un geste rude:
--Comment l’as-tu tuée?... Pourquoi l’as-tu tuée?... Réponds!...
Comme je restais muet:
--Allons! réponds... insista-t-il.
Et il me secouait l’épaule à me briser la clavicule. Il me semblait aussi que ma cervelle clapotait dans mon crâne, comme de l’eau remuée... J’avais le vertige...
--Réponds donc!...
Machinalement, je répondis:
--Je ne sais pas... Je ne sais pas!...
Triomphalement, le camelot se tourna vers les curieux, et, les prenant à témoin de mes paroles:
--Vous voyez! dit-il... Vous entendez!... Il avoue!
--Oui!... oui!... oui!...
Je vis des bouches m’invectiver, des yeux me maudire, des poings se tendre furieux et menaçants vers moi... Une femme enveloppée d’un châle rouge, et qui tenait une petite lampe à pétrole dans sa main, proposa qu’on me mît à mort.
--Oui!... oui!... oui!...
Le camelot s’interposa:
--Non!... Il ne faut pas y toucher... Il faut qu’il meure sur l’échafaud... Attendons le commissaire de police... On est allé chercher le commissaire de police...
Un vieil homme hochait la tête... Il dit:
--Est-ce possible!... Il est si faible... Et les blessures sont si horribles... La gorge a été fendue d’un seul coup!...
--Mais regarde donc sa chemise sanglante, réitéra le camelot, ses mains rouges, son visage tout barbouillé... Et puisqu’il avoue!...
--C’est vrai!... c’est vrai!...
Le vieil homme s’obstina:
--Je ne dis pas le contraire... Pourtant, il est bien faible... Et il paraît idiot!...
--Puisqu’il avoue!... Tu l’as bien entendu!...
S’adressant aux curieux:
--Vous l’avez bien entendu, tous? demanda-t-il d’une voix forte.
--C’est vrai!... c’est vrai!...
--Et il n’est ici que depuis huit jours!... Qu’est-ce qu’il est venu faire ici?... Pourquoi est-il ici?...
--C’est vrai!... C’est vrai!...
Ensuite, on parla de la vieille, de ses vertus, de sa bonté; on vanta sa vie pauvre et résignée... C’était une sainte... Pour tuer une pareille femme, il ne fallait pas avoir de cœur!... Il fallait avoir l’âme bien criminelle!... Quelques-uns pleurèrent...
Combien de temps cette scène dura-t-elle? Je n’en sais rien. Il arriva que je n’entendis plus rien... J’étais engourdi... J’avais comme un immense besoin de dormir... Et lorsque le commissaire de police entra, suivi de plusieurs agents, mon esprit était bien loin de l’hôtel, du camelot, du cadavre... Mon esprit était revenu au pays, là-bas, à M. Narcisse, à ma mère, à mes longues stations contre les vitres de ma chambre...
--Comment vous appelez-vous?... me demanda le commissaire.
--Je ne sais pas... je ne sais pas!... répondis-je.
--Vous ne voulez pas dire comment vous vous appelez?...
--Je ne sais pas!...
Le commissaire grogna:
--C’est bien!... Hum!...
Puis il me laissa sous la garde des agents, il examina le cadavre, inspecta la chambre du crime, puis la mienne, toujours suivi du camelot obséquieux et bavard, qui, sans cesse, répétait:
--Monsieur le commissaire, voilà comment ça s’est passé...
Le commissaire de police était un petit homme gros et court et qui soufflait comme un bœuf. Malgré la gravité de l’affaire, malgré le cadavre et le sang il avait une physionomie joviale, un air de pochard gai et bon enfant, que le souci de sa responsabilité ne parvenait pas à rendre sévère. Il ne me fit pas peur. Au contraire, son agitation m’amusa extrêmement. Il entrait, tournait, virevoltait, sortait, revenait et ressortait avec un empressement si comique, qu’il ressemblait à un fantoche de pantomime. Et le camelot fantoche aussi, mais fantoche sinistre, ne le quittait pas d’une semelle, entrait, tournait, virevoltait, sortait, revenait et ressortait avec lui, toujours bavard et toujours gesticulant. Sur le palier, les gens de l’hôtel assistaient curieusement à ces allées et venues, ne perdant pas un seul des mouvements du commissaire et du camelot. Et moi, flanqué de deux agents indifférents et silencieux, je faisais comme les gens de l’hôtel, sans songer un instant que je fusse un des principaux acteurs de ce drame. Et je me souvenais que, jadis, étant enfant, j’avais vu, dans des baraques de la foire, des scènes pareilles, dont le burlesque n’était peut-être pas si intense, et ne diminuait pas, aussi complètement, la majesté terrible du crime.
Lorsque le commissaire se fut enfin rendu compte et du meurtre de la vieille, et de la disposition des lieux, il ordonna aux curieux de se retirer chacun chez soi... Puis, s’adressant au camelot, qui lui soufflait dans le dos je ne sais quelles dénonciations:
--Qu’est-ce que vous foutez ici, vous? Allez-vous-en!...
Mais le camelot résistait:
--Puisque je l’ai vu, monsieur le commissaire! Ma présence ici est indispensable. Je suis le seul témoin!... Puisque j’ai tout vu.
--Comment vous appelez-vous?
--Isidore Borgne, monsieur le commissaire.
--Hum! Hum!... Et qu’est-ce que vous faites?
--Je suis camelot...
--Ah! ah!... Qu’est-ce que vous faites, nom de Dieu?
--Je vends des plans de Paris...
--C’est bien!... Foutez-moi la paix, maintenant... Et si j’ai besoin de vous... je vous ferai appeler...
--Mais, monsieur le commissaire!...
Le brave commissaire se fâcha, devant cette insistance, et appelant un agent:
--Empoignez-moi ce lascar-là, ordonna-t-il... Et surveillez-le!...
Le camelot protesta pour la forme:
--Je suis un bon citoyen, moi... Ça ne se passera pas comme ça!...
Et il se remit docilement, mais un peu effaré, aux mains de l’agent...
Lorsque le palier fut déblayé, le commissaire referma la porte de la chambre qu’éclairaient maintenant deux bougeoirs, posés sur la cheminée, et une lampe à pétrole, sur une petite table encombrée, je me rappelle, de chiffons rouges. J’étais toujours flanqué de mes deux agents, et le cadavre gisait à mes pieds, sur le plancher où la mare de sang s’élargissait... Le magistrat prit une chaise, s’assit en face de moi, s’épongea le front, souffla... Et, après m’avoir considéré avec attention durant quelques secondes, il dit:
--Voyons ça!... voyons ça!... A nous deux, maintenant.
Je n’étais pas ému... Et même, à cette minute tragique, j’avais l’esprit très libre... Je dois avouer aussi que le cadavre ne me terrifiait plus... Il ne me donnait pas d’autre idée que celle d’un vieux meuble brisé, d’un vieux tapis déchiré... Non, en vérité, je n’avais plus la sensation que cette chose inerte eût été une personne vivante... Toute ma curiosité allait vers le commissaire, vers sa face ronde et couperosée, où l’alcool avait déposé des couches de bistre, vers sa chaîne de montre qui pendait sur son gros ventre, et vers son pantalon qui, tendu sur ses larges cuisses courtes, faisait, aux jarrets ployés, des rides crapuleuses... Pas une seconde, en le regardant curieusement, comme on regarde une caricature, je ne songeai qu’il y eût, sous ce visage vulgaire, en ce grotesque exemplaire d’humanité déformée, qu’il y eût une force sociale... plus qu’une force sociale, mais la société tout entière, avec ses droits implacables de juger et de punir!...
J’y ai pensé depuis, bien des fois, à cette fiction abominable et terrifiante qu’on appelle: la société!... Et bien des fois, je me suis demandé par suite de quelles déformations morales, de quelles aberrances intellectuelles, ceux à qui la prétendue société délègue ses droits arbitraires de juger et de punir, ont-ils, tous, un air de parenté physique, une ressemblance matérielle qui fait que depuis plus de deux mille ans, toutes les faces de juges sont pareilles, et portent les mêmes tares sinistres d’iniquité, de férocité, et de crime!...
Cette observation ne s’applique pas à mon commissaire de police dont le visage, au lieu des tares professionnelles, se contentait de montrer des tares d’alcoolique, et une laideur rubiconde si joyeuse qu’il ne me vint pas à l’idée de trembler devant lui, comme quiconque, innocent ou coupable, doit trembler, jusqu’au tréfonds de ses moelles, devant le juge qui l’interroge...
J’examinais donc le brave commissaire, et je ne le voyais plus dans la chambre où il était assis devant moi, c’est-à-dire, dans sa fonction sociale; je le voyais dans sa fonction humaine, c’est-à-dire au petit café où il devait, tous les jours, enluminer sa trogne et vernir ses joues et perdre, de plus en plus, dans la joie de boire, dans le rêve charmant d’être saoul, la cruauté de son métier... Et je l’aimais véritablement d’être un ivrogne, car les ivrognes sont de braves gens, et, toujours, d’admirables poètes.
Tout à coup, le commissaire me demanda:
--Allons, voyons, dites-moi pourquoi vous avez tué cette vieille femme?
Je n’avais pas bien compris cette question, qu’il m’avait posée d’une voix soufflante et brouillée. Je dis machinalement:
--Je voulais en avoir le cœur net.
Le commissaire s’ébroua comme un cheval.
--Comment, le cœur net? fit-il. Le cœur net de quoi? Vous vouliez la violer?...
--Oh! monsieur le commissaire...
--Enfin, expliquez-vous!... Quoi? Qu’est-ce que vous entendez par votre cœur net?
Et, sans me donner le temps de répondre, brusquement:
--Comment vous appelez-vous?
Je me nommai.
--Et qu’est-ce que vous faites ici?
Je le lui dis.
--Quel âge avez-vous?
--Vingt ans!
--Et d’où venez-vous?
Alors, je racontai mon pays, ma mère, monsieur Narcisse, mon petit chien Bijou, ma maladie, notre voyage à Paris, et les vieux amis de ma famille, et la terreur que j’avais eue, dès le premier jour, dans l’escalier de la maison meublée...
Le commissaire ponctuait chaque phrase d’exclamations comme celles-ci: «Bon! Bon! Diable!... Diable!» et il soufflait comme une forge!
Lorsque j’eus terminé mon récit:
--C’est bien curieux!... fit-il, c’est curieux!... Une jeune femme, mon Dieu... que vous l’ayez tuée, je ne l’excuserais pas... mais je le comprendrais... Dans la passion, on ne se connaît plus... Va te faire fiche! Mais une vieille comme celle-ci!... Ma parole d’honneur, c’est trop fort!... Vous êtes donc fou?...
--Mais je ne l’ai pas tuée, monsieur le commissaire, criai-je de toutes mes forces. Ce n’est pas moi qui l’ai tuée!...
--Alors, qu’est-ce que vous me chantez depuis une demi-heure? Qui est-ce qui l’a tuée?...
--Je ne sais pas!...
Le commissaire se leva, me prit par les épaules, me regarda fixement:
--C’est le camelot, hein!... Allons, dites-le!... Mais dites-le donc!...
--Mais non... je ne sais pas... je n’ai rien vu... Et c’est pour cela, monsieur le commissaire, que je voulais en avoir le cœur net!
Le commissaire réfléchit, puis, prenant une résolution brusque:
--Tout cela n’est pas clair! dit-il... Je vais vous mener au Dépôt... Je vais mener aussi le camelot au Dépôt... Vous vous débrouillerez devant le juge d’instruction.
Et il ordonna aux agents:
--Au Dépôt, tout le monde!... Par le flanc droit, arche!...
Je fus donc conduit au Dépôt. Durant la route, le camelot ne cessa de protester:
--Je suis un citoyen français!... Je me plaindrai à Rochefort!...
Il y avait eu, dans la journée, une rafle de malfaiteurs et de filles publiques. Toutes les salles de cette abominable prison étaient encombrées, pleines de figures assez sinistres, il est vrai, mais dont j’eus plus de pitié que d’horreur. Je n’essaierai pas de dépeindre la saleté et la malodeur de ces salles. Cela dépasse toute imagination, et je ne crois pas qu’il y ait, dans la langue, des mots assez forts, assez vengeurs, pour en donner l’idée. L’impression sur ma personne physique fut telle que je faillis m’évanouir. Il me sembla que je venais de recevoir, d’un coup, le choc de toutes les maladies mortelles. De fait, l’air chargé de miasmes trop lourds était irrespirable. Il s’agglutinait à mes bronches comme de la matière solide, âpre et gluante.
Quant à l’impression morale que j’en ressentis, ce fut pire encore. Longtemps, je fus accablé comme sous le poids d’une chose trop pesante et douloureuse.
Ce qui, dans ce grouillement humain, apparaît plus que le vice et le crime, c’est la pauvreté, la détresse infinie où la société peut précipiter des êtres vivants et qui ont, si rudimentaires, si déformés qu’ils soient, un cerveau et un cœur, de la pensée et de l’amour!... Ces deux choses mystérieuses et qui font la créature humaine, il n’est pas un regard où je ne les aie reconnues, même aux yeux des plus brutes et des plus déchus!... Et ces êtres qui, malgré tout conservent dans les ténèbres de leur raison et de leur conscience, une petite lueur, ou plutôt un reflet pâle et trouble de cette lueur d’humanité, on les traite comme on n’oserait pas traiter des rats ou des cloportes!... Ici, dans la promiscuité hideuse de ces salles, tous les âges sont confondus... A côté des vagabonds endurcis, des vieux routiers de la débauche et du crime, se voient des enfants, de pauvres enfants de douze ans, à qui il serait facile, pourtant, d’éviter de pareils contacts et qui, bien souvent, gardent, d’une seule journée ou d’une seule nuit passée dans cet enfer, une flétrissure éternelle... Ils sont entrés, ignorants et aussi purs qu’il est possible à de petits abandonnés de l’être, et ils en sortent, souillés dans leur corps, quelquefois, dans leur âme, toujours! C’est l’apprentissage, par l’État, par la justice de l’État, du bagne et de l’échafaud.
Parmi toutes ces créatures de hasard, parquées plus barbarement que des bêtes dans cette geôle immonde du Dépôt, je ne doutai point qu’il s’en trouvât beaucoup d’innocents comme je l’étais moi-même, et, d’autres, plus douloureux encore, dont le seul crime était que devant tant de maisons, tant de magasins gorgés, tant de richesses gaspillées, ils n’eussent ni un abri, ni un vêtement, ni un morceau de pain!... Et, à l’aspect frémissant de toutes ces misères je me souvins avoir vu, il n’y avait pas trois jours, ce drame effrayant... mais combien banal, et de tous les jours!
Ce matin-là, à mon heure habituelle, je me rendais, obéissante machine, à mon bureau. Il pleuvait... Une de ces petites pluies parisiennes si lentes, si tristes et qui vous traversent l’âme, plus encore que le vêtement. Dans la rue, pleine de flaques, devant la boutique d’un épicier, il y avait un gros tas d’ordures... Les gens allaient et venaient, courbés sous des parapluies luisants, et l’eau, jaune et sale, gargouillait dans les ruisseaux. Un chien passa qui, ayant flairé le tas d’ordures, continua sa route, dédaigneusement, dans sa jugeotte impeccable de chien, sans doute: il avait compris qu’il n’y avait rien pour lui. Ensuite, une vieille femme, vêtue de guenilles, le visage décharné, survint, marchant péniblement sur le trottoir. Ce qui lui servait de vêtements ruisselait de pluie, alourdissait encore son allure lourde et chancelante... Elle avisa le tas qu’avait méprisé le chien, s’arrêta, courba son échine très âgée, et se mit à fouiller dans l’ordure avec ses mains. Que cherchait-elle? Comme tous les pauvres maudits qui gardent, en eux, l’impossible espoir des trouvailles libératrices et qui voient luire la fortune dans les déchets, dans les vomissures des maisons, peut-être espérait-elle trouver un objet de prix qu’elle aurait pu vendre, ou simplement un morceau de pain qu’elle aurait pu manger!... Je la regardais avec une curiosité pitoyable, et la pluie qui tombait plus fort, à ce moment, s’acharnait sur sa robe qui, collée, laissait voir sa déplorable ossature... Sa main fouillait, comme un crochet, l’ordure... Tout à coup, elle agrippa une orange dont la moitié était pourrie et couverte de moisissures!... Elle en essuya l’ordure sur l’ordure de sa manche et vivement, avec un geste d’affamée, elle la porta à sa bouche, et se mit à la manger avidement, voracement, gloutonnement... J’eus le cœur étreint par une grande angoisse... Je n’avais pas imaginé que les pauvres en fussent arrivés à cette infamie de la pauvreté qui leur jetait la bouche aux ordures de la rue!... Je tâtai si j’avais quelques sous dans ma poche, et y trouvant une pièce de cinq francs, je la donnai à la vieille, les yeux pleins de larmes... Alors, la vieille prit la pièce du même geste âpre et farouche avec lequel elle avait pris l’orange, sans me remercier, sans même me regarder... Et, barbotant dans les flaques, presque légère, elle traversa la rue et se précipita dans la boutique d’un marchand de vins où, bientôt, elle disparut... Et j’espérai... ah! oui, je vous le jure, j’espérai avec ferveur qu’elle se saoulerait et qu’elle achèterait, avec ma pièce blanche, un peu d’oubli et un peu de joie!
J’examinai toutes les figures autour de moi... Oui, vraiment, c’étaient des figures de crime, parce que c’étaient des figures de faim... Combien y avait-il de ces souffrances, des souffrances pires, sans doute, parmi tous les guenilleux dont les salles du Dépôt étaient pleines!... Et je les aimai d’un immense amour!...
Cette nuit-là, dans cette abjecte prison, où il y avait de tout, assassins, vagabonds, voleurs, ivrognes, j’eus la révélation soudaine que la société cultive le crime avec une inlassable persévérance et qu’elle le cultive par la misère. On dirait que, sans le crime, la société ne pourrait pas fonctionner. Oui, en vérité, les lois qu’elle édicte et les pénalités qu’elle applique, ne sont que le bouillon de culture de la misère... Elle veut des misérables, parce qu’il lui faut des criminels pour étayer sa domination, pour organiser son exploitation!... Et j’ai compris que celui-là qui, une fois poussé au crime par la nécessité de vivre, est tombé dans le crime ne peut plus se relever du crime, jamais, jamais. La société l’y enfonce, chaque jour, à chaque heure, plus avant, plus profondément... Elle est semblable à ce passant, sur la berge d’un fleuve, à ce passant qui, voyant un noyé se débattre et l’appeler, lui jetterait des pierres et des pierres, afin qu’il disparaisse à jamais dans les ténèbres de l’eau!...
Toute la nuit, je demeurai silencieux, dans un coin de cette salle qu’éclairait funèbrement un bec de gaz dont la flamme vacillait sous l’orage des voix... Des gens me frôlèrent, des gens me bousculèrent; d’impudiques vieillards, avec des yeux de fous, me soufflèrent dans l’oreille des mots abominables. Je ne disais rien... je regardais, et mon âme, de plus en plus, descendait en des tristesses profondes...
Et le camelot allait et venait, important, bavard, tutoyant tout le monde... Il avait retrouvé là de vieilles connaissances... de vieux amis de crime...
Ce n’est qu’au matin que, malgré les interrogatoires du commissaire de police, j’eus enfin la certitude qu’il avait assassiné la vieille aux tapisseries.
--Oui, oui! Je comprends maintenant... c’est lui!... c’est lui!...
Et je me dis encore:
--Après tout, il a peut-être bien fait de la tuer. Je ne sais pas... Je ne le dénoncerai pas... Ah! ma foi, non!... Qu’ils s’arrangent tous les deux, la justice et lui!