Part 11
C’est ainsi que je fus amené, peu à peu, par la privation de tout amour, à ne vivre qu’en moi-même, à me créer des figures, des aventures et des paysages purement intérieurs. Toute la journée, dans une petite pièce sombre qui donnait sur une cour noire et sale, occupé à la tenue des livres et à la correspondance commerciale, travaux que je finis par rendre absolument mécaniques, je ne sortais jamais plus, dans la ville ni dans la campagne. Depuis le départ de M. Narcisse, il n’y avait plus de fleurs chez nous, non, même plus de fleurs, sinon le bouquet nuptial de ma mère, qui se désagrégeait, sous un globe, dans la salle à manger... La sorte de petite grâce, l’espèce de petit parfum que nous avait apportés la présence du lamentable professeur, tout cela avait disparu... A peine si j’avais la curiosité de regarder dans la rue où c’étaient, sans cesse, les mêmes visages, les mêmes choses, les mêmes bêtes qui passaient, avec des habitudes chaque jour pareilles et des mouvements qui, jamais, ne se renouvelaient!... Les petites villes ont, même sur les bêtes, des influences déplorables et des contagions d’abrutissement... Quand j’avais des loisirs et des livres, je lisais; c’était là mon unique récréation. Mais j’ai déjà dit que je n’avais pas souvent de livres!
J’en arrivai très vite, et presque sans souffrir, à m’abstraire de toutes choses ambiantes, même des événements quotidiens de la maison, même de mon père, de ma mère, de la vieille femme de ménage, des clients, qui n’étaient plus pour moi que de vagues ombres, projetées sur le carreau de la boutique, ou glissant sur les murs. La conversation de mes parents, le soir, leurs querelles, aiguës et glapissantes, leurs plaintes, leurs conseils et leurs reproches, tout cela n’avait pas plus d’importance dans ma vie muette et fermée aux bruits extérieurs, que le bourdonnement des mouches, dans l’arrière-boutique où je travaillais, ou que le vent soufflant du dehors, sur les toits de la ville!... Et encore, il m’arrivait, parfois, d’écouter le vent... Il avait des musiques que j’aimais...
Ayant très peu vu, très peu vécu, mais beaucoup senti déjà, j’avais accumulé en moi, retenu en moi assez de formes différentes, assez de pensées et de sentiments divers pour me construire une existence silencieuse au dehors, violente et grondante au dedans, en somme, pleine de beautés plastiques et morales--du moins, je les jugeais telles... Cette existence, que je ne puis mieux comparer qu’à un temple dans un désert, je la peuplai de toutes sortes de choses et de toutes sortes de gens, faits de ce que j’avais saisi au passage, empruntés aussi à ce que j’avais lu dans les livres... Et mon imagination achevait le reste... Évidemment, cela était souvent incohérent et chimérique. Il y manquait, en plus de l’harmonie, la force créatrice de la réalité, mais je m’y amusai extrêmement. Et je ne tardai pas à développer en moi, chaque jour davantage, par un entraînement continuel, par une espèce de curieux automatisme cérébral, cette puissance d’idéation, cette frénésie d’évocation si extraordinaire, que mes rêves prenaient, pour ainsi dire, une consistance corporelle, une tangibilité organique, où mes sens se donnaient l’illusion parfaite de s’exercer, de s’exalter mieux qu’à des réalités! J’ai connu, sans me rendre compte de leur mécanisme, et sans y aider autrement que par le cerveau, j’ai connu, dès l’âge de treize ans, des plaisirs sexuels d’une singulière complication et d’une acuité de possession telle, que je ressentais, à les éprouver, d’obscures et mortelles terreurs.
Mais je restais chétif, de nature rétrécie, de membres grêles et insuffisants, de muscles mous; j’avais, comme aujourd’hui--car je n’ai pas vieilli, étant né vieux--la peau étiolée, fripée et toute grise, mes veines charriaient un sang pauvre et mal coloré; mes poumons respiraient avec effort, comme ceux d’un pulmonique. Toutes ces tares physiologiques, je les attribue à cette tension permanente de mon cerveau qui, de tous mes organes, était le seul qui fonctionnât... Étant toujours assis, je n’ai pour ainsi dire pas grandi, et à seize ans, mon dos était voûté ainsi qu’un dos de vieillard...
Hier, en fouillant dans un tas de choses inutiles et depuis longtemps mises au rebut, j’ai retrouvé une photographie de moi, faite, à cette époque, sur le désir de ma mère, par un photographe ambulant. Pourquoi ma mère a-t-elle eu cette idée bizarre de faire fixer mon image d’enfant, qui accuse son atroce égoïsme, et ce que sa maternité eut d’insensible et d’imprévoyant?... Cette photographie est un peu effacée et toute jaune. Mais les traits et l’expression du visage demeurent sur le fond disparu. Eh! bien, je n’ai pas changé... Je suis tel que j’étais alors... un petit vieux triste et fané. Non, en vérité, je n’ai pas vieilli, sinon que mes cheveux, rares d’ailleurs, ont pris une teinte ternement blanchâtre, et que mes dents--celles, du moins, que je n’ai pas perdues--sont devenues toutes noires et pareilles à des racines d’arbuste mort... Et voyez combien il y avait peu de vie physique en moi, ce qu’il y avait en moi peu de sève: ma barbe n’a pas poussé! Enfant, j’avais l’air d’un vieillard; vieillard, je ressemble à un enfant malade!... Et pourtant, quel est l’être humain en qui se soient concentrées plus de flammes que dans ce corps chétif que je suis, plus de flammes dévoratrices et meurtrières, et qui soit allé, comme moi, jusqu’au bout de son désir?...
Chose curieuse, autant mes rêves, dans l’éveil, étaient exubérants et magnifiques, autant, dans le sommeil, ils étaient plats, pauvrement et douloureusement plats! Je n’avais alors et je n’ai encore maintenant que des rêves d’inachèvement, que des rêves d’avortement!... Je ne pouvais et je ne puis saisir quoi que ce soit, dans mes rêves, ni rien étreindre, ni rien atteindre, ni rien toucher!... Et, par un contraste bizarre, ce ne sont, dans ces rêves-là, que des représentations vulgaires, des figurations inférieures de la vie!...
Ainsi, me voilà dans une gare... Je dois prendre le train... Le train est là, grondant, devant moi... Des gens que je connais et que j’accompagne, montent dans les wagons avec aisance... Moi, je ne puis pas... Ils m’appellent... Je ne puis pas, je suis cloué au sol... Des employés passent et me pressent: «Montez donc!... Montez donc!...» Je ne puis pas... Et le train s’ébranle, s’enfuit, disparaît. Les disques ricanent de mon impuissance; une horloge électrique se moque de moi... Un autre train arrive, puis un autre... Dix, vingt, cinquante, cent trains se forment pour moi, s’offrent à moi, successivement... Je ne puis pas... Ils s’en vont, l’un après l’autre, sans qu’il m’ait été possible d’atteindre, soit le marchepied, soit la poignée de la portière... Et je reste, toujours là, les pieds cloués au sol, immobile et nu--pourquoi nu?--devant des foules dont je sens peser sur moi les mille regards ironiques.
Ou bien, je suis à la chasse... Dans les luzernes et dans les bruyères, à chaque pas, se lèvent bruyamment des perdrix... J’épaule mon fusil... je tire... Mon fusil ne part pas, mon fusil ne part jamais... J’ai beau presser sur la gâchette. En vain! Il ne part pas!... Bien souvent, les lièvres s’arrêtent et me regardent curieusement; les perdrix s’arrêtent dans leur vol, devenu immobile, et me regardent aussi... Je tire... je tire!... Il ne part pas... il n’est jamais parti!
Ou bien encore j’arrive devant un escalier... C’est l’escalier de ma maison. Il faut que je rentre chez moi!... J’ai cinq étages à monter... Je lève une jambe, puis l’autre... et je ne monte pas!... Je suis retenu par une force incoercible, et je ne parviens pas à poser mes pieds sur la première marche de l’escalier... Je piétine, je piétine, je m’épuise en efforts d’inutile ascension... Mes jambes vont l’une après l’autre, avec une rapidité vertigineuse... Et je ne monte pas!... La sueur ruisselle sur mon corps, la respiration me manque... Et brusquement, je me réveille... le cœur battant, la poitrine oppressée... la fièvre dans toutes mes veines où le cauchemar galope...
Tels sont mes rêves, la nuit; tels sont toujours mes rêves!... Pourquoi ces rêves, et jamais d’autres?... Y a-t-il donc un symbole dans les rêves?
J’en ai dit assez, je pense, sur mon adolescence solitaire, rêveuse et triste, pour bien faire comprendre le pauvre être silencieux, ignorant, timide et passionné que j’étais, lorsqu’il fut, un beau soir, décidé par mes parents que j’irais à Paris. Je dis mes parents et ce n’est exact que pour l’un d’eux, car mon père n’approuvait pas ce départ, et il invoquait, à l’appui de sa résistance, des raisons comme celle-ci, qu’il émettait, du reste, la bouche molle, le regard incertain, avec l’air de «s’en fiche», si je puis dire:
--Il est bien trop bête, pour aller à Paris... Pour un autre, parbleu! Paris serait la fortune!... Ah! si j’avais été à Paris, moi!... Mais lui!... Que veux-tu qu’il fasse à Paris!... Jamais il ne se reconnaîtra dans les rues de Paris... Ah! le pauvre enfant!...
Ma mère était d’un avis différent... On sentait, dans toutes ses paroles, la hâte qu’elle avait de se débarrasser de moi... Pourquoi? Est-ce que je la gênais? Est-ce que je la contrariais en quoi que ce fût? Cela me fit de la peine, non pour moi, je vous assure, mais pour elle... Je n’aimais pas à la surprendre en flagrant délit d’égoïsme et de dureté. Aux objections, d’ailleurs, de plus en plus indécises de mon père, elle répliquait:
--Une place comme ça!... C’est une chance incroyable... une occasion unique. Si nous n’en profitons pas, nous l’aurons toujours sur les bras!... Que peut-il devenir ici, sinon manger de la nourriture qu’il ne gagne même pas!...
--Enfin, il t’aide... Il tient tes livres!
--Eh bien...! il ne manquerait plus que ça!
--Oui, mais, Paris!... Paris!...
--Voilà-t-il pas une grande affaire?... Il s’arrangera, donc!...
Or, cette chance, cette occasion unique, cette place obtenue, grâce à je ne sais plus quelles recommandations de curés, c’était une place moitié de comptable, moitié de copiste, dans une administration dont après trois ans je n’ai jamais pu savoir ce qu’elle administrait, et si elle était commerciale, industrielle, financière, artistique, politique, religieuse, militaire, maritime, coloniale, étant un peu tout cela, et bien d’autres choses encore...
Naturellement, ce fut l’avis de ma mère qui prévalut. Quant à moi, selon les bonnes traditions de la famille, je n’avais même pas été consulté. Bien d’autres eussent été heureux de partir d’une maison où ils n’étaient pas aimés, heureux de conquérir leur liberté et de donner à leurs rêves de jeunesse l’essor magnifique... Eh bien, cette décision, je l’acceptai avec la plus complète indifférence et--cela vous paraîtra, peut-être, extraordinaire--sans la moindre curiosité. Là ou ailleurs, que m’importait!... Puisque j’avais déjà pris l’habitude de ne pas vivre parmi les hommes et parmi les choses... puisque je sentais que je ne pourrais vivre qu’en moi-même!
Ce fut ma mère qui m’installa à Paris, n’ayant pas, pour cette délicate mission, confiance en mon père, lequel «ne faisait jamais que des bêtises, et n’avait pas la moindre idée de ce qu’est l’argent»... Elle profita de ce voyage pour renouer connaissance avec ces vieux amis de la famille, les braves merciers du Marais, chez qui le commerce n’allait pas, et dont, plus tard,--à la suite des circonstances infiniment burlesques que j’ai racontées--je devais épouser la fille. Nous fûmes bien accueillis. Chacun se remémora un tas de vieilles choses oubliées et, dans un attendrissement général, il fut convenu que je viendrais, chaque dimanche, dîner en famille, avec ces vieux amis de la famille, que diable!...
--Et nous le surveillerons! Et nous lui apprendrons ce que c’est que l’existence parisienne... Ce sera comme notre enfant... notre deuxième enfant!...
Braves gens!... Ah! l’horreur sinistre des braves gens!...
Sur leur indication, ma mère me choisit, pour la somme de quinze francs par mois, une chambre, ou plutôt un indicible taudis, dans une ignoble maison meublée de la rue Princesse, une petite rue étroite et sombre, sans cesse encombrée de lourds camions et où jamais l’air ni la lumière n’avaient pénétré... Une prison!... Ma mère dit simplement, après avoir, pour la forme, inspecté la chambre:
--Ça n’est pas très luxueux... mais c’est bien suffisant pour un jeune homme de province... Et puis, là, tu es à égale distance de ton bureau et des vieux amis de la famille... Et, surtout, il ne faut pas oublier qu’il y a là, tout près, un omnibus pour les jours de pluie... ce qui est très commode...
Ma chambre donnait à l’extérieur sur une cour aussi noire, aussi humide, mais moins large qu’un puits. Quand on ouvrait l’unique fenêtre, on se heurtait à la fenêtre, en face, où pendaient sur des cordes d’innommables guenilles... A l’intérieur, elle donnait sur un palier effrayant, puant, suintant, et qui, tout de suite, vous donnait l’idée du crime... Le soir, une petite veilleuse qui brûlait dans un coin, à chaque étage, faisait mouvoir des ombres effarantes... et, sur les murs, des rampements d’insectes mous...
Pour voisins, j’avais à droite une espèce d’individu sale et rébarbatif qui--je le sus plus tard--vendait dans les rues des plans de Paris, et, je crois, aussi, des images défendues, qu’on appelle des cartes transparentes; à gauche, j’avais une vieille dame asthmatique, qui réparait des tapisseries... Les locataires des autres étages me semblèrent, dans le même genre, de condition misérable ou de métier louche, appartenant presque tous à cette confrérie extraordinaire, mystérieuse et troublante du camelot!... J’avoue que je ne fus pas trop rassuré. Lorsque je sortais de la maison ou que j’y rentrais, j’avoue que j’avais au cœur un tremblement, un effroi... l’effroi de ces murs, de ces escaliers, de toute cette obscurité morne et visqueuse, où les rencontres humaines prenaient des aspects sinistres...
Ma mère, sans doute, n’avait rien vu de tout cela. Elle n’avait vu ni ces murs, ni ces escaliers, ni ces visages, car je ne puis croire qu’elle ait, délibérément et consciemment, choisi ce coupe-gorge pour y loger son fils...
Durant les trois premières nuits, bien que j’eusse la prudence, aussitôt rentré, de verrouiller ma porte, il me fut impossible de m’endormir. Et je regrettai presque ma chambre de là-bas, qui, certes, n’était pas somptueuse non plus... et je regrettai aussi la cour si triste où ma mère, le matin, venait, sale et débraillée, traînant ses savates et son jupon dans l’ordure, étendre ses frusques sur les cordes... Et je regrettai, pareillement, la rue si mélancolique où, toujours aux mêmes heures, spectres d’hébétude, les mêmes passants passaient!...
C’est dans cette maison de la rue Princesse que, huit jours après mon installation, il m’arriva la seule aventure dramatique de ma vie, car mon mariage, au fond si tragique, et la mort si irrésistiblement comique de ma belle-mère, je ne les considère pas comme des aventures, mais seulement comme de menus incidents sans importance ou du moins, comme des incidents dont l’importance n’est que pittoresque et anecdotique. Vous comprendrez donc que je mette une certaine coquetterie d’émotion, et même quelque orgueil, à vous en faire le récit...
Une nuit--il pouvait être deux heures du matin--je venais de m’endormir... Je m’endormais très tard, parce que ayant pu me procurer des livres je lisais, je lisais, jusqu’à ce que la fatigue me fît tomber le livre des mains... Je venais de m’endormir, lorsque je fus réveillé en sursaut par un grand cri... Ce cri semblait avoir été poussé dans la chambre de gauche qu’habitait la vieille dame aux tapisseries... Je me dressai sur mon lit, écoutant... A vrai dire, je n’étais pas très étonné... Terrifié?... oui, peut-être... Mais étonné, non!... Ce qui m’étonnait, c’est que ce qui arrivait là ne fût pas arrivé plus tôt... Qu’était-il donc arrivé? J’écoutai, le cœur battant... Un second cri plus faible... puis, comme un bruit de lutte... un heurt de meubles... un paquet qu’on traîne... des chaises remuées... des coups sourds... et enfin, une voix, une voix de terreur, que je distinguai nettement... une voix de femme comme étouffée, et criant: «Au secours!... au secours!...» à plusieurs reprises... puis rien!...
Je me levai... A la hâte, je m’habillai dans l’obscurité... Ma peur était telle, à ce moment, que pour rien au monde je n’aurais voulu allumer une bougie...
Dans la chambre voisine, tous les bruits avaient cessé... Et c’était maintenant, dans toute la maison, comme un silence de mort...
Qu’allais-je faire?... J’hésitai longtemps à prendre un parti... N’avais-je pas été victime d’une hallucination?... J’écoutai encore... Rien... rien!... Rien que le tic-tac de mon cœur qui battait avec force... Et ce silence me parut plus effrayant que les bruits, que la voix, que les coups sourds!...
--Il faut que je sache!... il faut que je sache!... me dis-je.
J’ouvris la porte, et me trouvai sur le palier. La veilleuse était éteinte... Une ignoble odeur d’huile brûlée me fit broncher, comme un jeune cheval l’odeur d’un cadavre dans la nuit...
Et, perdu dans cette ombre, je me sentais tout tremblant... tout tremblant... tout petit... tout petit!... Ah! si petit!...
Je n’osais plus, je ne voulais plus, je ne pouvais plus avancer; la nuit du palier pesait sur moi plus lourde, plus écrasante, qu’une chape de plomb... Et le silence était si profond que j’entendais, réellement, ramper les insectes noirs sur les murs...
Pourtant, le courage ne tarda pas à me revenir; le désir de savoir ce qui s’était passé là, de connaître la raison de ces cris, de ces appels, de ces chocs sourds, dissipa ou plutôt galvanisa ma terreur... Après tout, j’avais peut-être été victime d’une hallucination... Mais je voulais en avoir le cœur net, comme disait ma mère chaque fois qu’elle se trouvait en présence d’un événement embrouillé, de quelque chose qu’elle ne comprenait pas et dont elle avait l’obsession de la comprendre... Si je mentionne ce souvenir, qui peut paraître puéril ou déplacé en un tel récit, c’est que je me rappelle--comme si je les revivais encore,--que, durant ces tragiques minutes, j’avais, en moi, la hantise de cette phrase stupide et que je me répétais sans cesse, d’une voix intérieure, mais obstinée, ces mots: «Je veux en avoir le cœur net, je veux en avoir le cœur net!...»
Je rentrai dans ma chambre où j’allumai--avec combien de peine--une bougie... et je sortis, de nouveau, sur le palier.
Alors je vis une chose si effrayante que je reculai encore... Mais ce ne fut qu’une faiblesse d’une seconde, et, par un violent effort sur moi-même, je la surmontai facilement... Voici ce que je vis.
La porte de droite, la porte de cette chambre qu’habitait la vieille dame aux tapisseries, était grande ouverte... Un linge blanchâtre et deux pieds en dépassaient le seuil, deux pieds immobiles et nus, deux pieds dressés dans la position que doivent avoir les pieds appartenant à une personne couchée sur le dos...
Il est rare que les choses--à l’exception des yeux--soient effrayantes en soi. Elles ne le sont que par les circonstances qui les entourent, à un moment déterminé, et les événements terribles où elles n’ont d’autre valeur d’action que d’y avoir--je ne dis pas même participé, mais simplement assisté!...
Ce qui m’effrayait dans ces pieds, ce n’étaient pas les pieds eux-mêmes, mais les cris, les appels, les chocs que j’avais entendus, et qui leur donnaient une signification précise de témoignage? Et puis, il faut bien que je le dise... A cet effroi général, s’ajoutait un autre effroi particulier; c’est que j’ai toujours eu, non pas, peut-être, la terreur, mais l’invincible dégoût des pieds nus. Je ne saurais expliquer pourquoi... mais je n’ai jamais pu voir des pieds nus, sans qu’aussitôt ils évoquassent en moi les images si singulièrement effarantes, cauchemardantes, de l’Embryon... des analogies avec les larves, les fœtus... oui, tout le cauchemar angoissant et horrible de l’incomplet, de l’inachevé!
Je fus quelque temps à pouvoir détacher mon regard de ces pieds qui, d’abord rigides comme des pieds de mort, me parurent ensuite, à force de les regarder fixement, doués d’une vie douloureuse... Du moins, il me sembla bien--mais il se peut que la lumière dansante de la bougie m’ait donné cette illusion--que le gros orteil du pied gauche eut, à plusieurs reprises, des mouvements de crispation, et faut-il l’écrire?--des grimaces, de véritables grimaces, ainsi qu’un visage... Enfin, m’habituant à cette lueur étrangement mouvante de la bougie, qui déplaçait et les couleurs et les formes, il me sembla aussi que ce bout de linge blanc dont j’ai parlé était tout tacheté de sang...
Décidé à savoir, je me portai en face de la chambre, et, tendant la lumière au bout de mon bras allongé, dans l’ombre de la chambre, je vis ceci:
Une femme--la vieille femme aux tapisseries,--était couchée sur le plancher, la gorge largement fendue par une blessure où le sang se caillait en noirs et luisants grumelots. Elle était à peu près nue et très pâle de peau... Sur sa pauvre gorge couturée, sur sa poitrine maigre, sur ses bras osseux, sur son ventre plissé, dans ses cheveux grisonnants, partout du sang... des éclaboussements de sang... Je me souviens que sa main baignait, tout entière, dans une mare rouge qui s’étalait autour d’elle, sur le plancher...
Je pensai défaillir, mais faisant appel à tout mon courage, à toutes mes énergies, je me précipitai sur la vieille femme, je me penchai pour voir, pour sentir qu’elle n’était pas morte... qu’elle respirait encore, peut-être!... Je tenais le bougeoir dans ma main droite et, en me penchant sur la vieille femme, je me rappelle qu’une goutte de cire liquide tomba sur son œil grand ouvert, sur son œil terrifié où elle se figea, blanchâtre, comme une taie.
Et toujours en moi cette phrase qui ne me quittait pas, et qui, maintenant, sautillait en moi, comme un refrain de chanson:
--Je veux en avoir le cœur net... je veux en avoir le cœur net!...
Je posai le bougeoir près du corps et je me mis à le tâter en toutes ses parties... Les membres étaient encore chauds et souples... Mais le ventre se refroidissait et le cœur ne battait plus! La pauvre vieille était bien morte, bien morte, bien morte!
Or, je veux vous avouer l’étrange sensation que j’éprouvai à la suite de cette constatation... Ce fut presque de la joie... Non, pas de la joie tout à fait... mais quelque chose de doux comme un allègement, comme une délivrance. J’avais la poitrine libre, les membres plus légers, le cerveau tranquille... Je ne ressentais plus de terreur et, en vérité, j’étais presque content que la vieille fût morte!... Morte, je n’avais plus rien à faire qu’à me dire qu’elle était bien morte; vivante, c’était toute une complication: il m’eût fallu tenter de la rappeler complètement à la vie... Et je comprenais mon impuissance devant cette responsabilité.
--Ma foi! me dis-je avec une philosophie admirable, mieux vaut pour elle et pour moi qu’elle soit morte!... Et nous en avons tous les deux, elle et moi, le cœur net!...
A la lueur très faible de la bougie, je remarquai dans la chambre des traces de violence et de lutte: les draps du lit arrachés, deux chaises tombées, les tiroirs d’une commode vidés, un globe de verre brisé et dont les morceaux brillaient, çà et là, parmi des choses déchiquetées et jonchant le carrelage du plancher. Je n’attachai pas, d’abord, à ce désordre des objets une idée autre que celle du désordre lui-même... Et, à ce moment-là, chose extraordinaire, devant ce cadavre encore chaud, et mutilé, devant ce sang répandu, devant ces traces de lutte, il ne me vint pas à l’esprit que la vieille avait été assassinée, comme si ces choses-là étaient naturelles, qu’elles avaient dû s’accomplir d’elles-mêmes et toutes seules!