Chez l'illustre Écrivain

Part 10

Chapter 103,935 wordsPublic domain

La scène que j’ai contée avec beaucoup de réserve, on en conviendra, se reproduisit exactement pareille, durant toute une année, trois fois par semaine. Et je finis par comprendre quel était le véritable caractère des visites de M. Narcisse. Faut-il l’avouer?... Je n’en souffris pas trop, et même je n’en souffris pas du tout, car je leur dus une tranquillité relative. En somme, ce fut une trêve dans ma vie. Non seulement je n’eus plus à subir les tracasseries journalières et les incessants reproches de ma mère, mais encore je remarquai qu’elle gagnait en beauté physique, comme elle avait gagné en beauté morale. Ses yeux s’étaient adoucis, sa peau, un peu cendreuse, s’était éclairée et colorée, sa démarche, ses gestes, avaient pris, peu à peu, de la souplesse et de la langueur... Elle se montrait plus soignée de sa personne, presque coquette... Et je ressentais de ces changements comme un plaisir... Ce qui me frappa aussi, c’est qu’elle devenait sentimentale et poétique... Bien des fois je fus étonné de la voir qui regardait les choses avec des yeux mouillés... Un soir, je me souviens, nous sortîmes après le dîner, mon père, ma mère et moi... C’était un soir très doux et plein de lune... Nous gagnâmes, hors la ville, les bords de la rivière... Après avoir marché longtemps, ma mère voulut s’asseoir sur le tronc d’un tremble abattu et qui barrait le chemin. L’eau, tout argentée, coulait lentement entre les rives herbues, avec un léger bruit d’harmonica... Une vapeur, bleu et argent, se levait des prairies... et le ciel était couleur de violette pâle... Je vois encore ma mère avec son châle noir, les pieds dans l’herbe, et qui, le menton appuyé aux paumes de ses mains, songeait... Au bout de quelques minutes de silence, elle dit:

--C’est beau tout de même, une belle nuit!...

Mon père répliqua, en haussant les épaules.

--C’est beau!... C’est beau!... Qu’est-ce qu’il y a de beau, dans cette nuit? C’est humide... Voilà ce que c’est.

--Oh! toi! fit ma mère, avec un accent de souverain mépris.

--Et bien! oui, moi... C’est beau pour les rhumatismes!

J’étais auprès de ma mère, sur le banc du tremble... Elle me tenait la main avec une sorte de tendresse fiévreuse... Affectant de ne plus parler à mon père, elle dit encore...

--Et cette lune?... Ça n’est pas ordinaire!... On devrait sortir, tous les soirs, dans la campagne!...

Et tout à coup elle m’embrassa, criant entre ses baisers:

--N’est-ce pas, mon petit Georges?... n’est-ce pas?

Je ne sais ce qui se passa en moi, et si ce fut la nuit, ou la lune, ou ces baisers furieux qui me remuèrent l’âme. Mais je fondis en larmes.

--Allons bon! dit mon père... voilà l’autre qui pleure, maintenant!... Qu’est-ce que tu as?... Pourquoi pleures-tu?...

--Je ne sais pas, bégayai-je... C’est... c’est... la lune!...

Comme mon père, au comble de l’étonnement, se disposait à protester contre cette poésie qu’il jugeait ridicule, ma mère l’interrompit sur un ton bref.

--Tais-toi!... Tu devrais rougir... D’abord, toi, tu ne sens rien!... Tu es un gros mastoc!...

Nous rentrâmes silencieusement chez nous...

Quant à M. Narcisse, il était très bon avec moi et il faisait de son mieux pour me plaire. Naturellement, occupé de ma mère comme il l’était, il n’avait pas le temps de m’instruire sur le latin, mais il m’apportait des livres que je lisais, que je dévorais, et bien qu’ils fussent presque tous d’une grande stupidité, ils développèrent en moi le goût de réfléchir et de penser.

Le jeudi était jour de marché; mon père ne s’absentait pas ce jour-là, et M. Narcisse n’avait pas de classe. Bien souvent, il venait me chercher et nous allions nous promener tous les deux sur le cours ou dans la campagne. J’en étais arrivé à l’aimer véritablement. C’était un excellent garçon, très timide, très naïf, et très bête. Oui, aujourd’hui, j’ai la sensation qu’il était très bête; mais, à cette époque, il m’apparaissait comme quelqu’un de très considérable parce qu’il parlait quelquefois de choses que je ne savais pas et que je supposais magnifiques. Le plus souvent, il m’interrogeait sur ma mère, sur ce qu’elle avait fait, sur ce qu’elle avait dit de lui. Et il semblait aussi très préoccupé de l’opinion de mon père à son égard. Mais j’avais beau lui affirmer que mon père n’avait pas plus d’opinion sur lui que sur n’importe qui ou sur n’importe quoi, il ne voulait pas le croire. Et il me répétait toujours:

--Si votre père parle de moi avec méchanceté, il faudra me le dire... Votre père doit être très violent. Quand je le rencontre dans son cabriolet, avec sa peau de chèvre sur le dos, il me fait peur.

Et nous terminions nos promenades en cueillant des bouquets dans les champs, de pauvres bouquets que je rapportais à ma mère, qui m’embrassait pour toutes ces fleurs cueillies par M. Narcisse.

Le dimanche, M. Narcisse dînait chez nous. Sur le désir de ma mère, il m’apprenait à calculer, si bien qu’au bout de peu de temps, surprise de mes aptitudes, elle me confiait en quelque sorte la tenue des livres de la maison. Ah! ces dimanches, après toute une journée de travail, lorsque, le soir, après dîner, nous étions réunis autour de la table où nous jouions au bog; où M. Narcisse, qui était très pauvre, n’ayant que son maigre traitement, passait par toutes les transes et par toutes les joies de la perte ou du gain!... Que tout cela m’apparaît mélancolique, aujourd’hui!... Un soir, je me souviens, la guigne s’acharna sur le misérable professeur. Il perdit trois francs, ce qui ne s’était pas encore vu! Et ces trois francs, c’était mon père qui les avait gagnés... Narcisse ne les possédait pas. Il dut s’excuser.

--Quand on n’a pas le sou, on ne joue pas! proféra mon père.

Et il s’exprima, en termes presque insultants, sur le compte de M. Narcisse.

Alors ma mère, très pâle, intervint.

--Ce n’est pas à toi de parler! dit-elle à son mari... Puisque tu acceptes, lâchement, que M. Narcisse dirige l’éducation de notre fils pour rien...

--L’éducation de Georges!... s’exclama mon père. Ah! bien, elle est propre!... Qu’est-ce qu’il sait? Qu’est-ce qu’il a appris?

--Tu es un misérable!... Et tu vas te taire... ou...

Ma mère s’était levée. Je ne sais quelle menace planait au bout de sa main étendue... Mon père se tut.

--Je vous demande pardon, monsieur Narcisse, de la brutalité de mon mari!... dit ma mère.

Et M. Narcisse, tour à tour très rouge et très pâle, roulant des yeux effarés, répétait:

--Ce n’est rien... madame... ce n’est rien!...

Nous vécûmes ainsi un an. Et voilà que, tout d’un coup, on apprit que M. Narcisse était déplacé. On l’avait nommé professeur de cinquième dans un département lointain.

Ma mère fut malade; elle garda le lit pendant quinze jours. Moi aussi, j’eus un grand chagrin et je pleurai à la pensée que je ne verrais plus M. Narcisse.

Et la vie recommença, âpre, dure; on n’entendait plus dans la maison que les cris de colère, les bousculades, les reproches de ma mère contre tout le monde... Ses yeux retrouvèrent leur hostilité ancienne; sa peau redevint cendreuse et grise... Toute la journée, on la voyait en camisole sale, en savates traînantes, dépeignée, s’en prendre à tous et à toutes choses, à un malheur qu’elle n’avouait pas. Et jamais plus elle ne retourna, le soir, au bord de la rivière, s’enivrer l’âme aux bruits charmeurs de l’eau, et aux blancheurs nacrées de la lune...

Durant cette période de ma vie, je n’aimai qu’une chose: les livres. Mais que de difficultés pour s’en procurer dans une petite ville morte et stupide, où presque personne ne lisait, et où, d’ailleurs, renfermé dans ma chambre, toujours, comme je l’étais, je ne connaissais pour ainsi dire personne, je ne parlais à personne, qu’à des pauvres, lesquels ne lisent jamais rien... Je n’aimai aussi qu’un seul être, et il arriva que cet être que j’aimai était un chien.

Un soir, mon père revenant de ses tournées à travers les bois, nous ramena un chien. C’était un petit chien à taches jaunes et blanches, très laid, très maigre et très craintif. Il avait le poil triste et sale et il boitait de la patte de derrière, mais comme il me parut joli dans sa laideur, si tant est qu’un chien, ou une bête quelconque, puisse jamais être laid. Dans la nature, rien n’est laid que l’homme, du moins rien ne nous paraît laid que l’homme, parce que nous savons ce que l’homme pense et dit... Et nous trouvons belles les fleurs et les bêtes, parce que nous ne comprenons rien à ce qu’elles pensent et à ce qu’elles disent. En deux mots, ce chien était un résumé de toutes les races de chiens, j’entends les races pauvres et vagabondes. Il appartenait à cette catégorie de chiens prolétaires qu’on appelle des loulous.

Lorsqu’il entra dans la salle à manger, où nous étions ma mère et moi, mon père avait encore sa peau de bique, et il tenait le chien sous son bras gauche... Et c’était une chose étrange. Ayant aperçu ce nouvel hôte, ma mère s’écria, consternée:

--Qu’est-ce que c’est encore que ça?

--Ma foi! c’est un chien! répondit mon père, qui était peu descriptif.

Et, tous les deux, ils s’invectivèrent âcrement.

Moi, pendant ce temps-là, j’observai que le petit chien qui semblait avoir très peur de mes parents semblait aussi me regarder avec sympathie... oui, avec sympathie, je l’affirme! Il y avait, dans ses yeux, vifs, mobiles et graves, quelque chose comme une tendresse pour moi, quelque chose comme une prière vers moi... J’en fus ému et charmé, et je l’aimai, tout de suite, de sa confiance. Ah! qui connaîtra jamais l’âme inconnue des chiens, et ce qu’elle contient de surhumanité merveilleuse; mais il ne fallait pas que je songe à prendre sa défense. Il eût suffi que j’exprimasse devant ma mère, le désir de faire de ce chien un petit compagnon de ma pensée et de mes jeux, pour qu’elle s’empressât aussitôt de le chasser.

La dispute dura longtemps, et elle fut très vive. Le chien en suivait toutes les phases avec des regards effarés et suppliants, à la fois.

Il fut convenu, pourtant, qu’on le garderait, mon père ayant fait remarquer que si notre voisin, l’épicier, qui avait été dévalisé, huit jours avant, de toutes ses chandelles et de tout son café, avait eu un chien pour l’avertir de la présence des voleurs, il n’eût peut-être pas été dévalisé. Il déclara:

--Je te dis que ces chiens-là, c’est très bon pour les voleurs et pour les rats... Ça éloigne les uns, et ça mange les autres!... Ah!...

Et il ajouta:

--Et puis, ça n’est pas gênant dans un ménage!... Ça ne coûte rien de nourriture! On n’a pas besoin de leur donner à manger... Ils vont chercher leur vie dans les ordures de la rue!...

--Oui! siffla ma mère... et chez le boucher aussi!... Tous les mois, on vous apporte des notes de côtelettes et de gigots!... Ah! nous avions bien besoin de cela!... merci!...

Mon père haussa les épaules, et montrant le petit chien:

--Allons donc!... Allons donc!... des gigots!... Qu’est-ce que tu chantes? Une petite bête comme ça... avec quoi veux-tu qu’elle prenne des gigots!...

Ma mère s’obstinait:

--Et s’il pisse sur les meubles?... C’est toi qui les nettoieras, hein?...

--On le corrigera... D’ailleurs...

D’un ton persuasif, et comme si cela devait couper court à toutes autres objections:

--D’ailleurs... reprit-il... il s’appelle Bijou!...

Et il le mit à terre, tandis que ma mère soupirait:

--Enfin! Il faut en passer par tout ce que tu veux! Jamais tu ne ferais rien pour moi... Moi, je ne compte pour rien, ici. Ta domestique, et puis voilà tout!... Pourvu que tu trouves la soupe bonne, et ton linge propre... Ça te suffit!... Quant à moi!... Un chien... Dans la situation où nous sommes! Je vous demande un peu!

Délivré de la peau de bique, Bijou alla, aussitôt, les oreilles tombantes et la queue basse, se cacher, sous le buffet, où il demeura, toute la soirée, allongé sur le ventre, à regarder d’un regard un peu étonné, singulièrement psychologique, les nouveaux maîtres chez qui il allait vivre désormais.

J’étais enchanté.

J’allais donc avoir enfin un compagnon, un ami de toutes les heures, un être intelligent et bon, et fidèle, avec qui je pourrais causer, en toute liberté, en qui je pourrais verser toutes mes confidences, mes chagrins, mes ennuis, mes joies... mes joies!... Eh! bien, oui, mes joies!... Puisque j’en aurai, maintenant, des joies, et qu’elles me viendront de lui.

Ah! comme Bijou me parut supérieur à M. Narcisse, et comme notre amitié ne serait troublée par rien de mystérieux et de gênant!...

J’augurai mille choses agréables et infiniment douces et d’une absolue sécurité en songeant à cette amitié future, car j’avais remarqué que, de son côté, Bijou avait dû faire, avait fait, relativement à moi, des réflexions pareilles aux miennes. J’avais remarqué également cette chose touchante, et dont je vous garantis, à vous qui lirez ces pages, l’exactitude: lorsque, après la discussion qui s’était élevée entre mon père et ma mère, il avait été, enfin, décidé qu’on ne chasserait pas Bijou, qu’on le garderait à la maison, le petit chien avait dressé les oreilles, et remué la queue, en signe de contentement... Il avait tout compris, le cher animal!... Et il semblait se dire à soi-même:

--Voilà deux êtres grossiers, ridicules, ignorants, avares, qui ne m’aimeront jamais--car ils ne peuvent pas savoir ce qu’est le cœur d’un chien--qui me battront, peut-être!... Il n’importe, et qu’est-ce que cela me fait?... S’il n’y avait qu’eux, parbleu! il est bien sûr que je m’en irais à la première occasion!... Oui, mais il n’y a pas qu’eux... Il y a aussi un petit garçon... et dans ce petit garçon que voilà, dans ce petit garçon silencieux et triste, et bon, bon, bon, j’aurai un ami délicieux, un gentil petit ami qui me caressera, qui me parlera, qui me contera des histoires, et dont je sens que l’âme est comme la mienne, tendre et fidèle... et qui n’est pas bête non plus, et qui trouvera bien le moyen de me donner, de temps en temps, des morceaux de sucre... Non, non, je n’irai pas voler de la viande chez les bouchers, et je ne pisserai pas sur les meubles, et je serai soumis, respectueux avec ces deux horribles gens, pour être aimé de ce petit garçon!... Et je sauterai sur ses genoux, et je lui lécherai les joues, et je trottinerai derrière lui quand il ira dans la campagne ou à travers les rues!... Et je mordrai aux jambes les méchants qui le frapperont... Et je serai un bon petit chien, comme il est un bon petit enfant!

Je n’avais pas eu tort de prêter à Bijou toutes ces gentilles paroles et toutes ces braves intentions. Car, le lendemain matin, étant descendu avant ma mère à la cuisine, j’aperçus Bijou qui, dès qu’il m’eut vu, vint à moi, la queue joyeuse, et me sauta aux jambes...

--Oaou! oaou! oaou!...

--Oui! oui!... mon petit Bijou, je te comprends bien. Et nous nous amuserons tous les deux!... Et nous nous dirons des choses que nous n’avons dites encore à personne, parce que, vois-tu, personne ne comprend les petits chiens et les petits enfants.

--Aoue! aoue! aoue!

Et prenant Bijou dans mes bras, je l’embrassai, et je lui dis:

--Bijou! Bijou! je suis content que tu sois venu... Je ne serai plus seul, maintenant, plus jamais seul!...

Ah! qui expliquera jamais ce que c’est qu’un chien.

Quant à moi, je ne l’essaierai point. Pour pénétrer dans l’âme inconnue et charmante des bêtes, il faudrait connaître leur langage--car elles ont, chacune, un langage avec quoi elles nous parlent et que nous n’entendons pas.

Je sens très bien que cette incommunicabilité est une grande sagesse de la nature; elle la préserve de mille catastrophes qu’il est facile de deviner; elle la sauve, peut-être, de la destruction. Imaginez, ne fût-ce qu’un instant, l’œuvre de dévastation que l’homme pourrait entreprendre, s’il pouvait inculquer aux bêtes son génie de la mort?... Mais c’est en même temps une chose très douloureuse, du moins, une chose qui m’est, à moi, très douloureuse. Je ne souffre jamais tant qu’en présence d’un cheval, d’une vache, d’un oiseau, d’une chenille, et de ne pas savoir ce qu’ils pensent, ce qu’ils désirent, et comment ils pensent et désirent. Cette ignorance me gâta, bien des fois, mon amitié pour Bijou.

Les physiologistes ont beau fouiller de leurs scalpels les entrailles, les organes, les muscles, le cerveau des bêtes, nous ne saurons jamais rien d’elles. La grande erreur et le grand orgueil aussi de ceux-là qui tentèrent d’étudier le fonctionnement de la vie intellectuelle chez les animaux furent de leur attribuer, à l’état embryonnaire, des idées humaines. Ils dirent que, se nourrissant et se reproduisant à peu près comme l’homme, ils doivent penser comme lui. La vérité est que les bêtes doivent penser selon leur forme: les chiens en chien, les chevaux en cheval, les oiseaux en oiseau. Et voilà pourquoi nous ne nous comprendrons jamais!

Les savants ont tiré de l’infériorité des bêtes, par rapport à nous, cet argument que, depuis qu’elles existent, elles font toujours les mêmes choses avec les mêmes mouvements, qu’elles n’inventent ni ne progressent. Le lapin creuse son terrier de la même façon qu’il y a dix mille ans, le chardonneret tresse son nid, l’araignée tisse sa toile, le castor construit sa hutte, sans apporter jamais la moindre modification dans la forme et dans l’ornement. Toute fantaisie, toute spontanéité individuelle, toute liberté critique semblent leur avoir été refusées; et ils n’obéissent qu’à des rythmes purement mécaniques, lesquels se transmettent avec une précision déconcertante et une régularité servile, à toutes les générations de lapins, de chardonnerets, d’araignées et de castors. Qui nous dit que ce que nous appelons des rythmes mécaniques ne sont pas des lois morales supérieures, et que si les bêtes ne progressent pas, c’est qu’elles sont arrivées du premier coup à la perfection, tandis que l’homme tâtonne, cherche, change, détruit et reconstruit sans être parvenu encore à la stabilité de son intelligence, au but de son désir, à l’harmonie de sa forme?

Et puis, refuser de la spontanéité, c’est-à-dire de la volonté, de la conscience, aux bêtes, me semble une proposition purement injurieuse et parfaitement calomniatrice.

Entre autres faits effarants, angoissants, que je pourrais citer, en voici un auquel il me fut donné d’assister, et qui fit sur moi une telle impression que, depuis, je ne peux plus voir, sans remords, passer un troupeau de bœufs, et qu’il ne m’a plus été possible de manger du poulet.

Ma mère avait une amie qui élevait des poules en grande quantité; vous pensez bien que ce n’était pas pour son plaisir qu’elle les élevait: elle les élevait pour les engraisser, les malheureuses bestioles, et pour les vendre. C’était une femme très méchante, et qui n’avait dans l’âme aucune générosité. Avoir tenu dans ses mains un être quelconque, un être avec un cœur qui bat et des yeux qui regardent, et des veines qui charrient la chaleur et la vie, et livrer cet être au couteau!... n’est-ce pas une chose monstrueuse?... Mais voilà un genre de réflexion que la brave femme ne faisait jamais!...

Un jour, elle s’aperçut, avec stupeur, que sa basse-cour était ravagée par la diphtérie. Ses poules mouraient, mouraient, comme les mouches en novembre. Tous les matins, on en trouvait deux, cinq, dix, quinze, toutes raides, à la crête noire, sur le plancher des poulaillers... Et la brave femme se lamentait, Dieu sait comme, et elle pleurait, et elle criait:

--Les pauvres bêtes!... Les pauvres bêtes!

Mais ce n’était pas sur «les pauvres bêtes» qu’elle pleurait, c’était sur elle-même. Sur le conseil d’un hygiéniste, elle commença par désinfecter sa basse-cour; puis, elle mit à part, à l’autre bout de sa propriété, dans une sorte de petit lazaret, les poules notoirement atteintes du mal... Elle les soigna avec un dévouement, ou plutôt, avec une ténacité surprenante. Le dévouement suppose de la noblesse, des qualités d’âme que n’avait point l’amie de ma mère; la ténacité évoque tout de suite un intérêt cupide. En effet, si elle souffrait, si elle se désespérait de la maladie de ses poules, ce n’est point qu’elle les aimât d’avoir été gentilles, c’est que c’était pour elle pertes d’argent ou gains compromis!

Quatre fois par jour, elle se rendait au petit lazaret, avec toute une pharmacie compliquée et bruyante... Et c’était une grande pitié, vraiment, que de voir ces misérables poules, le dos rond, la plume triste et bouffante, la tête basse, rester immobiles, des journées entières, à regarder quoi! Elles ressemblaient à ces pauvres malades qui se navrent, sur des bancs, dans des jardins d’hospice...

Accroupie au milieu du lazaret, la bonne femme les prenait une à une, les tâtait, les auscultait, leur nettoyait la gorge au moyen de longs pinceaux trempés dans des huiles antiseptiques... Puis, elle leur introduisait de force, dans le gosier, des boulettes de viande poudrées de quinquina. Et c’étaient des luttes, des cris, des battements d’ailes, un supplice enfin, pour les petites malades. Aussi, lorsqu’elles voyaient arriver de loin leur maîtresse, avec son tablier blanc, et sa pharmacie, et son panier de torture, elles se mettaient à glousser de terreur, à sautiller sur leurs pattes, et elles cherchaient à fuir...

Or, une fois que j’étais chez la bonne femme et que je l’accompagnais au lazaret, voici ce que je vis... Oui, en vérité, voici ce que je vis...

Aussitôt qu’elles nous eurent aperçus, la vieille et moi, traversant les pelouses et piquant vers le lazaret, trois poules survinrent clopin-clopant, se ranger devant leurs augettes remplies de millet, et, avec des mines ostentatoires et sournoises, avec des mouvements extraordinairement précipités, elles firent semblant de manger, avidement... Vous avez bien lu, n’est-ce pas?... Elles ne mangèrent pas: elles firent semblant de manger. Et le plus étonnant, c’est que, entre chaque coup de bec dans l’augette, elles nous regardaient d’un œil malicieux, et elles paraissaient nous dire:

--Vous voyez, mes braves gens, que nous sommes guéries, et que vous n’avez plus besoin, dorénavant, de nous racler la gorge, et de nous introduire ces horribles boulettes qui nous dégoûtent et nous font si mal... Admirez comme nous sommes de vaillantes poules, et quel appétit est le nôtre... Remportez vos boîtes, vos fioles, vos pinceaux!... Ah! ah!...

Et, en effet, je ne m’étais pas trompé. Elles faisaient semblant de manger d’un appétit furieux, en tapant du bec, frénétiquement, dans l’augette qui, peu à peu, se vidait.

La bonne femme, qui n’était pas une observatrice, fut prise à cette supercherie. Elle dit joyeusement:

--Ah! mes poules sont guéries!...

--Pas du tout!... protestai-je. Elles ne sont pas du tout guéries... Regardez-les bien... Elles font semblant de manger, dans le but d’éviter vos soins qui les embêtent.

--Tu es fou! Des poules!

--Mais regardez-les!...

--C’est ma foi vrai! s’écria la bonne femme. Ah! les garces!

Et depuis ce jour, je n’ai pu, sans pleurer, voir un poulet à la broche... Est-il possible que l’homme ose se nourrir avec de l’intelligence, de la volonté, du caprice, de l’ironie, et toutes ces choses délicieuses qui sont dans l’âme des bêtes!...

Quant à Bijou, je ne le gardai pas longtemps... Il mourut, par une triste nuit, entre mes bras; il mourut pour, en fouillant dans les ordures de la rue, avoir avalé un morceau de verre.

Son agonie fut quelque chose d’horrible. Dans mes bras, il avait des plaintes, comme un petit enfant, et il me regardait, avec des supplications si douloureuses, que je pleurais à chaudes larmes, en criant:

--Bijou! Bijou! ne meurs pas... Tu me fais trop de peine... Ou si tu meurs, ne me regarde pas ainsi!... Bijou! Bijou! mon pauvre Bijou!...

Quand il fut mort, je redevins plus seul que jamais!... Et d’avoir connu l’amitié d’une petite bête, la solitude me fut quelque chose de plus pesant et de plus atroce.