Chez l'illustre Écrivain

Part 14

Chapter 141,268 wordsPublic domain

--Ah! ah! Parfaitement, c’est vous.

L’interrogatoire que j’eus à subir fut sans intérêt dramatique, et je ne le raconterai pas dans sa forme, pour ne point accumuler trop de détails inutiles et monotones dans ce récit.

Tout en marquant son complet mépris de ma chétive personne et de l’humilité de ma condition, je dois dire que le juge, gras et rose, ne s’acharna pas trop contre moi, du moins contre ma culpabilité. Après un quart d’heure de questions humiliantes et de petites tortures criminalistes, il finit par me mettre hors de cause dans cette affaire. Je compris que je n’étais pas pour cet homme un criminel assez retentissant et confortable. Je ne lui faisais pas honneur; je ne flattais pas sa vanité de tortionnaire... D’ailleurs, il avait trouvé dans le camelot, non pas l’idéal du criminel par qui vous viennent la notoriété et l’avancement, mais quelqu’un de plus malheureux que moi, un être déjà décrié par sa vie antérieure. Et c’était, pour un défenseur de l’ordre et de la société tel que ce juge, une proie meilleure, et par quoi son dilettantisme pouvait se réjouir. Et tel fut le peu d’estime qu’il avait de moi, qu’il ne jugea même pas utile ou glorieux de me confronter avec la victime, ni avec l’assassin... Il me traita, je puis le dire, sans considération, et par-dessous la jambe. Le seul point sur lequel il s’obstina, ce fut, par des détours perfides et aussi par des menaces, de m’arracher une dénonciation précise contre le meurtrier. Vaines furent ses tentatives. Par un sentiment de pitié peut-être, et peut-être par un simple désir de contradiction, j’osai faire l’éloge du camelot, de sa pauvreté, de sa gaieté; de sa complaisance, de ses qualités professionnelles que je jugeai admirables... Je ne sais si le juge comprit l’ironie, mais il interrompit mon éloquence par un: assez! colère et plein de haine. Et, me félicitant d’en être quitte à si bon marché, il me renvoya... Le soir, j’étais libre!

Je ne voulus pas rentrer à l’hôtel de la rue Princesse, et j’allai dîner chez les vieux amis de ma famille, auxquels je racontai, non sans un certain orgueil, l’incident... Et vraiment, à la pensée que j’aurais pu être un assassin, et, peut-être, monter sur l’échafaud, les vieux amis sentirent naître en eux, au fond d’eux, une véritable admiration pour moi... Durant toute cette soirée, je connus ce que c’est que la gloire!... Ma future femme ne me quitta pas des yeux. Avec une avidité surprenante, et comme si je lui fusse révélé pour la première fois, elle regardait mon visage, mes mains, mon pantalon où des taches de sang étaient encore visibles... Et elle disait:

--Ainsi, vous l’avez vue, morte!

--Mais oui.

--La gorge ouverte?

--Mais oui.

--Dans son sang?

--Mais oui.

--Sur le plancher?

--Mais oui!

--Ah! ah! ah!... Et vous l’avez prise avec vos mains?

--Mais oui.

--Portée dans vos bras?

--Oui! oui! oui!

--Ah!... ah!...

Et les vieux amis ne cessaient de répéter en me considérant avec envie:

--C’est quelque chose, ça! Mazette! c’est quelque chose...

Le père dit, en faisant une grimace dont je ne sus pas démêler l’expression:

--Vous serez demain dans les journaux, peut-être... Si jeune!... Moi, j’ai quarante-quatre ans. Et jamais je n’ai été dans les journaux...

Et la mère, d’une voix étrange, où il y avait du regret, des protestations contre le sort, une rancune sourde contre l’effacement, l’anonymat de son mari, dit aussi:

--Et tu n’as jamais été du jury!...

Il me semble que toutes ces choses sont d’hier. Bien que des années et des années aient passé sur ces vieux souvenirs, je les ai toujours présents à l’esprit. Les brumes de la distance et du temps ne les ont point effacés... Ils restent aussi précis, nets et clairs, que si les visages et les images qui les fixèrent étaient encore devant moi... Et, cependant, j’ai cinquante-huit ans, c’est-à-dire des siècles, cinquante-huit siècles, par la façon dont j’ai vécu... Car je n’ai vécu que par la pensée, ne donnant aux événements extérieurs et aux hommes qui les accomplissent ou qui les font naître, qu’une part minime de mes réflexions... A quelles fins et comment, au milieu de tant de poussières, tout cela que j’ai raconté s’est-il conservé en moi?... Et pourquoi trouvé-je dans le récit de ces petits faits que j’aurais dû oublier une sorte de joie amère et puissante?... Je n’en sais trop rien!... C’est peut-être comme un désir de vie qui remonte en moi, du fond de l’exil de moi-même; c’est peut-être le regret d’avoir tout sacrifié à des rêves intérieurs, et de n’avoir pas compris que, seule, la vie, même avec ses abjections et ses tares, est douée de beauté, puisque c’est dans la vie seule que résident le mouvement et la passion!...

Aujourd’hui, il m’est arrivé une chose curieuse... En revenant de mon bureau, sans doute sous l’influence latente de ces idées, j’ai longuement flâné par les boulevards et par les rues. Je me suis arrêté aux boutiques... et j’ai vu un tas d’objets qui servent aux besoins et aux plaisirs des hommes, et auxquels je ne comprends rien, tant je suis resté confiné aux formes anciennes, et tant j’ai défendu ma porte à ce personnage étrange qui s’appelle le Progrès. Et je me suis promis dorénavant d’étudier ces étalages, où s’étalent, dans une sorte de gloire merveilleuse, toutes les formes de la sensualité!... A la vitrine d’un magasin, je me suis aussi attardé devant des photographies... Il y en avait beaucoup de femmes qui montraient leurs seins, les dents de leurs bouches impures et leurs jambes; il y en avait d’hommes également, qui sont, paraît-il, des écrivains célèbres et des artistes renommés: physionomies vulgaires, en général, et souvent comiques par la pose étudiée, l’arrangement des cravates et des yeux, la mise en valeur de certains avantages physiques. Parmi toutes ces photographies, entre une danseuse, au geste érotique, et un poète illustre déjà maquillé d’immortalité éphémère, tout à coup, j’ai vu la photographie de mon juge... C’est bien lui, car son nom est écrit au bas du portrait, sur une bande de papier... Bien qu’il soit très vieux, aujourd’hui, c’est à peine si sa physionomie a changé. Il est un peu plus chauve, un peu plus tassé; ses joues se sont amollies et tombent; et les poches de ses yeux se sont davantage boursouflées... Mais le regard est exactement le même, ce regard de passant obscur où, jadis, j’avais vainement cherché un reflet d’humanité, un enthousiasme, une passion, ou du crime!... Je vois qu’il est monté en grade, et qu’il occupe une des plus hautes fonctions de la magistrature. Sur combien de têtes d’innocents a-t-il marché, par quel dédale d’obscurs couloirs a-t-il passé... devant quelles puissances a-t-il courbé son échine si souple en face des grands, si raide en face des petits, avant d’avoir atteint ce sommet où plane, maintenant, sa robe rouge!... Il m’est impossible de deviner son histoire dans son regard qui n’exprime rien... Elle fut sans doute infime et banale, comme celle de tous les hommes en place... Car, il s’agit pour tout le monde de conquérir, au prix des plus viles actions, des places toujours meilleures... Pourquoi accabler ce juge d’un crime que tous commettent, et que, moi-même, dans une petite sphère, j’ai commis, comme les autres, et dont je n’ai jamais eu de remords?...

TABLE DES MATIÈRES

Chez l’illustre écrivain 1 Une bonne affaire 53 Un grand écrivain 61 Littérature 67 Scène de la vie de famille 75 La divine enfance 91 Sentimentalisme 101 Il est sourd! 109 La peur de l’âne 119 Tableau parisien 125 Les mémoires de mon ami 133

4705.--Paris.--Imp. Hemmerlé et Cie. (8-19)