Part 2
«Rassurez-vous un peu, ajoute Maurice Thuaire, la majorité des décès est due aux maladies, aux fièvres, aux dysenteries, aux typhoïdes... Quelques piqûres venimeuses de reptiles mal connus. Parfois des balles, assure-t-on... Si donc vous vous tenez en appétit, avec une hygiène sévère, vous gagnerez la bataille.
--Quelle bataille?
--Celle que vous aurez à livrer: désir de boire glacé, de l’eau, des alcools, des vins et des boissons de cinquième zone, envie de dormir au frais, sans compter ces visites trop fréquentes aux filles.
--C’est là, le régime...
--... qui vous permettra d’abattre le rebelle...
--Quel rebelle?
--Le plus redoutable; celui qui est en vous.
Je souris en regardant Maurice Thuaire. Je sais bien que je souris. Une amulette me protège. Thuaire devine aussitôt:
--Vous vous croyez exempt, me dit-il, parce que vous portez sur vous un fétiche ou un gri-gri. Erreur. Il n’y a pas de mascotte.
J’aurais bien demandé à Maurice Thuaire les raisons d’une si catégorique affirmation, mais Marcel Allix, un autre de ceux qu’il me plaît de rencontrer, apparaît dans l’encadrement de la porte.
Depuis un moment, pour nous prévenir de sa présence, il remue des fioles à étiquettes rouges sur une étagère de bois et déplace de la poussière. Petit, rasé parce qu’imberbe, le cheveu frisottant, le nez coupé par un lorgnon, il ouvre sur les gens des yeux tour à tour vifs et indifférents. C’est un Algérien d’Alger. Il prépare son droit. Est-ce pour cette raison qu’on l’a adjoint à Maurice Thuaire?
--Est-il indiscret de vous écouter?
Je me retourne pour répondre:
--Nous nous demandons ce que nous faisons ici à Gabès, dans l’ancienne Ta-Capae des Romains...
--Quelles sont vos impressions du Sud en particulier et de l’Afrique en général? me demande Marcel Allix.
Que me veut cet Algérien curieux de connaître les sentiments d’un «Frankaouï»?
--Sujet de thèse, dis-je...
--Non, un garçon qui est malade, qui vient comme vous d’Oran et qui vous connaît...
--Comment s’appelle-t-il?
--Je ne me souviens pas... Ce garçon m’a dit qu’il avait fait une curieuse rencontre dans le train de Sousse à Gabès.
--C’est possible.
--C’est possible? Mais vous avez voyagé avec lui.
--Une rencontre, dites-vous?...
Je réfléchis. En vérité, je ne me souviens pas. Je n’ai pas remarqué. Pour tout avouer, je n’y ai peut-être pas pensé, trop occupé par l’approche du désert:
--Il y avait, dans notre train, des dames qui riaient et qui devaient rejoindre leur maison-mère à Gabès ou à Médenine. En face de nous une jeune femme qui ne bougeait pas de la banquette où elle était assise.
--Une indigène?
--Un grand voile blanc, une jupe européenne d’un carmin éclatant, un corsage d’un bleu vif. Sur la lèvre inférieure, un tatouage qui dessinait comme les nervures d’une feuille. Enfin, sous les cheveux du front, «coupés à la chien», une sorte de croix de Lorraine, également tatouée.
--Elle est descendue à Gabès, comme de juste. Vous la retrouverez, n’en doutez pas.
--Je ne tiens pas à la retrouver.
--Avec un signalement pareil, on va loin, insiste Marcel Allix.
--Pourquoi voulez-vous que je me mette à sa recherche?
--Vous pouvez tout aussi bien la découvrir que ce garçon qui est malade...
--D’autant plus, remarque Maurice Thuaire qui fumait et en oubliait de parler, qu’il vous faudra bien vous intéresser à quelque chose; une femme, des cartes-postales, des armes de nomades, de l’alcool de contrebande, des bijoux indigènes, des ouvrages de cuir, des cravaches en peau d’hippopotame... vous avez le choix...
--Rien de tout cela ne me chante, dis-je.
--Ça va. Faites seulement le simulacre de vous intéresser à une femme. Cela suffira pour occuper vos nuits.
--Mais la nuit, il faut que je dorme.
--Vous dormirez bien mieux quand vous aurez choisi,--ou que l’on vous aura imposé,--pour ne plus tourner en rond comme un cheval de moulin à huile, dans le même souvenir, une fiancée provisoire et homéopathique.
* * * * *
Devant nous la grande cour du camp, rôtie de soleil, quelques palmiers trapus, un chemin où des «joyeux», punis de prison, cassent des cailloux. On entend le heurt des petits marteaux sur la pierre dure, le trot d’un cheval, le passage d’une corvée et parfois, vibrantes dans l’air, de rapides sonneries de clairon.
--Qu’est-ce que c’est?
Marcel Allix regarde sa montre:
--Cinq heures, dit-il. On sonne pour la soupe.
--Très bien? Vous interprétez les sonneries suivant l’heure qu’il est. Absolument comme cet amateur distingué qui reconnaissait les pieds de tomates aux bâtons qui les soutenaient. Le jour où l’on retira les supports, cet agronome se sentit perdu.
--Alors, conclut Marcel Allix, à ce soir. Nous reparlerons de votre indigène inconnue.
--Excusez-moi. C’est suffisant pour aujourd’hui. Et puis, je me couche de bonne heure...
«Pas dans les baraquements où l’on étouffe, où les bois de lit regorgent de punaises, où la moindre flamme de bougie attire des escadrons de moustiques. Non, je dormirai, comme je le fais depuis plusieurs nuits, sous les branches tombantes d’un mimosa sauvage...»
VI
DERNIERS JOURS
Il serait préférable dans ce pays de dormir le jour et de se promener la nuit. Mais ce n’est pas toujours possible. Le jour il fait très chaud et l’on ne parvient pas à sommeiller; la nuit, les cafés sont fermés de bonne heure, les ténèbres sont absolues et comme distraction, après le couvre-feu, on ne rencontre que des patrouilles qu’il est plus sage d’éviter.
Toutefois, dès que le soleil paraît, on abandonne sans effort un lit plus ou moins provisoire. Pour moi, je suis forcé d’évacuer mon abri, sous le mimosa sauvage, à cause de tous les périls que comporte une situation irrégulière dans un campement sillonné de sous-officiers oisifs...
Ce matin, nous allons, Marcel Allix, Maurice Thuaire et moi, à travers les chemins encaissés de l’oasis. Nous longeons la petite rivière marécageuse que la mer voisine emplit à marée haute et qui sent la vase, les soirs d’orage... Nous pénétrons dans la palmeraie où couve une ombre humide et chaude. L’aboiement des chiens indigènes, derrière les murailles des jardins, téléphone au loin, notre venue. Gabès, là-bas, n’est plus qu’une petite ville blanche pour exposition coloniale.
Maurice Thuaire nous expose ce qu’il a lu la veille: ses connaissances sur l’ancienne Ta-Capae des Romains. Marcel Allix, sous son casque de toile jaune, médite quelque diversion et aspire la fumée d’une pipe rétive.
Je m’étonne de cette nouvelle fantaisie:
--Vous pratiquez cet ustensile, maintenant?
--Oui, reconnaît Marcel Allix, sans enthousiasme.
--Quelle drôle d’idée vous avez eue là?
--C’est par hygiène, explique-t-il, en toussant, car ça ne me plaît guère. Ça me fait cracher beaucoup. Ça me donne mal à la gorge. Ça m’oblige à boire souvent. Ça me tourne la tête et quelquefois le cœur. Mais c’est plus sain que la cigarette dont le papier est si pernicieux...
--Vous n’avez pas d’autres raisons?
--Une dernière. Je fume la pipe par mélancolie d’amour.
--Je ne comprends pas.
--Cela se voit, constate Marcel Allix. Sachez donc que cette pipe me fut offerte par une jeune fille de la colonie européenne que je rencontre au grand hôtel de la plage et qui joue des pots-pourris d’opéras et d’opérettes. Elle croyait que je fumais. En gage de sympathie, elle m’a fait ce don. Voilà pourquoi je suis un peu pâle, parfois, en dépit du soleil.
--Vous y tenez énormément à votre pipe?
--Oui. D’ailleurs ce n’est pas une pipe ordinaire. Elle s’appelle Renée.
--En effet. Joli nom pour une pipe.
--N’est-ce pas? Vous savez: on peut parler d’autre chose.
--Comme vous voudrez.
--Vous n’avez pas retrouvé votre indigène? demande Marcel Allix.
--Quel indigène?
--Votre aimable dame du train de Tunis?
--Pas encore.
--Ne désespérez pas.
Un avion, puis un autre bourdonnement au-dessus des palmiers. Ils me dispensent de répondre. Un âne broute derrière une baie de cactus. Des chèvres curieuses traversent le chemin. Trois femmes habillées de blanc, des Grecques sans doute, ont fermé leurs ombrelles. Elles retournent à la ville. Leur passage évoque en nous, avec une harcelante angoisse, d’autres femmes que nous avons connues et une nostalgie sans nom nous assiège la poitrine.
--Vous la retrouverez, insiste Allix.
--Je n’y pense pas.
--Elle est à Médenine.
--Mais je ne demande pas à partir pour Médenine!
--Votre souhait, je le conçois bien, est sincère, réplique Marcel Allix. Mais c’est la dernière des choses dont on s’informera.
--La raison? dis-je.
--Nous devons nous rendre à Médenine, demain soir.
VII
MÉDENINE
Quand on approche de Médenine, ce que l’on aperçoit tout d’abord, ce sont les deux pylônes jumeaux de la télégraphie sans fil, presque irréels dans la lumière dansante de midi. L’auto qui nous secoue roule dans la poussière: on distingue des palmiers par groupes de trois, des bâtiments d’une blancheur telle que les yeux ne peuvent s’y habituer. Enfin, la voiture tourne pesamment dans un ravin, remonte et l’on pénètre dans le village français: les arcades des affaires indigènes, les grilles de l’hôpital, la grande place du pays, son puits solitaire et les jardins barbelés des fleurs jaunes de la cassie. Tout cela fait partie de la zone militaire, ainsi que le camp, sur la hauteur, où s’alignent de petites cagnas entre des ruelles portant des noms de héros.
--Y aura-t-il assez d’ombre pour nous? demande Maurice Thuaire.
Il fait très chaud, en effet. Pas d’air. Nous respirons cette atmosphère d’étuve sèche. Nous marchons et il semble que nous nous approchons toujours plus de la gueule ouverte d’un énorme et invisible brasier.
Nul ne parle. Le paysage dénudé avec ses cailloux à perte de vue dans la plaine, nous déprime autant que la chaleur. Sur notre droite, un fortin commande une piste où ne passe personne. Parfois deux, trois chameaux rompent l’immuable ligne d’horizon de leur ligne mouvante.
Le soir, il est de tradition d’aller visiter le vieux village de Médenine, de l’autre côté de la route, sur un monticule. Il nous plaît de cheminer dans cette cité endormie, le long de ces bâtisses de terre où les hauts escaliers taillés dans les murs, aboutissent à des portes qui sont des trous.
--Vous savez, explique Maurice Thuaire, que ces maisons ne sont que des greniers. Les indigènes entassent leurs récoltes de blé, d’orge, d’huile dans ces granges superposées par crainte des voleurs, des «djichs». Ces hommes que nous rencontrons avec leurs grosses clés à la ceinture, sont les gardiens de ces greniers.
Personne n’habite ce coin désert. Cependant, au rez-de-chaussée, quelques huttes. Des marchands y vendent des bagues, des broches, le fameux «cafard» de Médenine, des essences de rose, des concentrés de henné. On trouve aussi quelques artisans devant le balancier de leurs métiers à tisser et des tailleurs qui pédalent sur des machines à coudre d’importation allemande.
Sur notre droite, des ruelles endormies où des ânes et des chevaux sommeillent. A gauche, des lumières s’allument qui éclairent l’encadrement des portes. Des Arabes sont assis là et ces grottes de terre ressemblent à des chapelles.
Cependant, des zouaves, des goumiers aux bottes rouges, des spahis naïvement fiers de leurs manteaux qu’ils portent comme des linceuls, se dirigent vers le petit marché aux moutons.
--Je sais où ils vont, explique Maurice Thuaire.
Je m’en doute également... A l’angle d’une de ces rhorfas de glaise sèche, une foule s’attarde, comme à l’entrée d’un marché.
Une femme aux joues d’idole peinte, habillée de couleurs disparates, fume sur le seuil de sa chambre. Une grosse mauresque, les cheveux en natte, le pantalon bouffant, soulève une toile, prend un spahi par la main et l’attire près d’elle. Le rideau tombe...
Thuaire et Allix se sont arrêtés devant une jeune négresse aux grands yeux, aux cheveux de laine noire. Elle habite une grotte à rideaux rouges, qu’éclaire une petite lampe posée sur une table, un peu moins basse que le lit: deux nattes qui cachent la terre battue.
--Vous voyez, elles attendent.
La petite bédouine a de jolis gestes précieux de fillette. Elle sourit du coin de l’œil et ne répond point aux grossièretés qu’elle ne veut point entendre. Elle me rappelle, je ne sais pourquoi, cette dame arabe que j’ai trouvée si sage dans le train de Tunis à Gabès.
La bédouine a installé devant sa porte un fourneau primitif. Dans une casserole de terre cuite, elle remue des poivrons, des tomates, quelques pommes de terre et un poulet coupé en menus morceaux. Un éventail à la main, la bédouine surveille sa cuisine, protège son visage et souffle sur le feu. Parfois, elle se penche et nous adresse, en dessous, un long sourire.
Mais une femme, dans le cadre éclairé de sa demeure, nous demande des cigarettes. La paume de ses mains et ses ongles sont d’un rouge carmin. Elle est tatouée au front et sur le menton, ses sourcils sont passés au noir et le fard épais de ses joues est comme une confiture dont on ne mangerait pas. Elle sent violemment le musc et le henné.
Cette femme nous regarde. Me reconnaît-elle? J’en doute...
--C’est elle, me souffle Marcel Allix aux aguets.
Je fais «oui» d’un signe de tête. Alors commence un interrogatoire que le jeune avocat d’Alger me traduit à son gré, un peu plus tard:
--Oui, elle vient de Tunis. Mais elle est originaire de ce bled. Elle est arrivée il n’y a pas longtemps à Médenine. Elle est à peine restée à Gabès. Elle ne veut pas séjourner ici...
--Elle ne vous a rien dit me concernant?
--Habituée à voir de près souvent de multiples visages, elle n’a pas encore retenu le vôtre qu’elle n’a regardé que de loin.
--Nous reviendrons demain, décide Maurice Thuaire.
--Si nous ne partons pas d’ici demain.
--Qui te l’a dit?
--On le dit...
Nous sortons. C’est pour nous égarer aussitôt dans une impasse où des maisons de terre imposent une muraille menaçante. Nous éveillons des ânes et des chameaux qui dorment là, dans les ténèbres. A notre approche ils tournent vers nous des museaux curieux. Ne les dérangeons pas plus longtemps.
Nous revenons. Nous marchons dans les rues désertes d’un village mort. C’est vraiment un voyage que nous n’imaginions pas et que nous ne pouvons comparer à rien d’antérieur, que notre retour à travers ces ruines silencieuses que nous savons cependant, par endroits, habitées.
Une odeur de vase remuée nous arrive, par bouffées soudaines, et, dans le silence du désert, l’aboiement d’un chien, les trois notes d’une flûte arabe qui nasille au «quartier réservé», ou près d’une case fermée, le bruit d’une machine à coudre...
VIII
RHOUMA, HOMME LIBRE
Zarzis. Quelques maisons cimentées. Derrière, une oasis plus riche de cases que de palmiers. Devant, une plage déserte et la mer. Quels villages déjà vus dans le Sud peut-on comparer à ce hameau?...
Toutefois, ces coupoles, ces terrasses, ces cours inclinées pour recueillir l’eau des pluies, ces canalisations sur pilotis, de jardin en jardin, ces vergers à l’intérieur des murs font de Zarzis une cité originale, qui requiert dans notre mémoire une place particulière.
Et puis, c’est à Zarzis que je fais connaissance avec Rhouma, un grand arabe brun et maigre, aux yeux chassieux, vêtu, l’hiver comme l’été, d’un long burnous rapiécé.
Un jeune brigadier de spahis qui collectionne les cravaches, a l’habitude, vers les six heures, de se promener du côté du puits artésien, curiosité construite dans un endroit presque boisé où l’on rencontre de belles filles indigènes un peu sauvages. Je sors assez souvent avec ce nouveau compagnon. Le troisième soir de mon séjour ici, un personnage nous salue.
--Comment ti vas? Ti vas toujours?
Il tend une main large et sale dans laquelle le brigadier fait semblant de déposer le bout de sa badine.
--Alors, ti m’emmènes prendre un kaoua?...
--Tu as soif?
Le spahi parle avec dédain à cet Arabe qui nous suit. Peut-être n’ose-t-il point, je ne sais pourquoi, renvoyer cet hôte de rencontre...
--Qui est-ce?
--Tu ne connais pas? me dit-il très haut. C’est Rhouma, la plus grande crapule de Zarzis, capable de tout et bon à rien...
--Est-ce aussi un nomade révolté?
--Ti rigoules touzou... approuve Rhouma dans un large rire qui lui abolit les yeux et plisse son visage couturé de petite vérole.
--Ti rigoules... Ti veux pas di cravaches? Y en a nouvelles avec la caravane. Ti as pas vu Gâtouse?...
Mon compagnon hausse les épaules sans répondre.
Rhouma poursuit:
--Gâtouse demande ce que ti fais.
Nous pénétrons tous les trois, ce parasite opiniâtre compris, dans un café indigène, où sur des nattes, dans un coin, des manteaux de laine remuent de bruyants dominos. Ils jouent d’interminables parties que jugent, assis à la turque, d’autres Arabes attentifs. Un misérable chien galeux vient nous flairer et s’éloigne... Les joueurs, impassibles à l’ordinaire, lèvent leurs yeux inquiétants comme nous cherchons un siège. Rhouma, en effet, est célèbre, et ses victimes nombreuses. Le brigadier de spahis me l’explique à la hâte, tandis que notre compagnon de hasard touche quelques mains amies...
--Il sert d’entremetteur... Il braconne un peu, mais surtout on l’emploie pour des commissions--qu’il ne fait pas du reste, et un espionnage d’alcôve... Des imbéciles le prennent pour savoir si telle femme,--une européenne ou une indigène--est abordable. Rhouma promet de se renseigner. Il ne fait rien la plupart du temps, soutire de l’argent comme il peut et vend toutes sortes de renseignements falsifiés. Regarde-le pour te distraire. N’use pas de ses services.
Lorsque Rhouma, en s’excusant revient s’asseoir à notre table, je fais part au brigadier de mon désir: trouver des colliers avec mains de Fathma, en argent ou en or. Aussitôt Rhouma s’entremet:
--Si ti veux, je connais une Fathma. Il a deux beaux colliers en argent, ti sais. Frankonos. Tri francs li deux...
Le spahi a dû se laisser emprunter quelque argent, car il interrompt:
--Tu peux lui donner les trois francs qu’il te demande. Tu ne les reverras jamais, ni les colliers; mais Rhouma te demandera encore tri francs.
--Ti rigoules touzou...
Un enfant, vêtu d’une gandoura boueuse, un bras levé, comme paralysé, vient demander l’aumône. Il tend la main et se plaint, il répète une même petite phrase, à intervalles, mais Rhouma le fait partir, au moment où s’avance un infirmier en képi fantaisie, trop haut, et complet bleu, serré à la taille. Il dit bonjour au brigadier et tournant vers moi son visage aminci par les fièvres:
--Vous êtes avec Rhouma. Compliments. Puick, ici, Puick...
Un caniche aux yeux rouges, accourt à cet appel et se couche sur une natte.
C’est le crépuscule encore une fois.
--A qui est-il ce caniche? demande le brigadier.
--A Gâtouse... Elle me le confie pour le balader. Et puis, la patronne ne veut pas de chien dans sa maison...
Les palmiers qui deviennent sombres, se confondent dans le trou du silence noir, où se devine un jardin. On distingue le blanc d’un mur, la coupole d’une mosquée, des feuillages qui se balancent.
--Mohamed... Ahmed! Gibbs el ma... (donne de l’eau), commande l’infirmier.
Nous buvons du thé à la terrasse. Rhouma qui a trouvé un client probable est parti. La lueur rouge d’une porte, ouverte soudain, presqu’en face de nous. Une voix dure crie, en arabe, au cafetier, d’apporter quatre cafés. La clarté disparaît. Le brigadier demande:
--C’est Carmen l’Espagnole qui a commandé?...
--Non, c’est Mignon, réplique l’infirmier.
--Il va falloir que j’aille là-bas, pour Gâtouse, lui montrer son chien, ajoute-t-il. Tiens, Mireille et Béatrice qui nous font signe...
--Vous ne venez pas?
--Non, pas ce soir...
Je rentre seul dans la nuit. Un grand chameau s’avance à pas de velours et je manque de me cogner dans ce mur sombre qui se déplace. Deux burnous brunis suivent leur coursier. Ils parlent et passent à côté de moi comme si je n’existais pas. Sur les terrasses, des ombres de femmes apparaissent. Mes compagnons sont allés rejoindre ces personnes légendaires dont ils parlent naturellement: Carmen, Mireille, Magali, Mignon, Béatrice... et qui existent.
IX
ICI L’ON DANSE
Non. Pas ce soir.
C’est la réponse que j’ai donnée hier au brigadier amateur de cravaches et à l’infirmier qui se promène avec un chien. Mais aujourd’hui?
Par le convoi du matin,--il a marché toute la nuit--Maurice Thuaire que j’ai égaré avec quelques autres à Ben-Gardane (mais ce n’est pas avec mon consentement), débarque à Zarzis. Il a pensé qu’il me devait une visite à l’hôpital où je suis relégué.
--Quoi de nouveau?
--Je ne suis plus infirmier, me dit-il. Je suis avocat. Je retourne à Médenine et de là, peut-être à Gabès, ce paradis du Sud.
--Veinard! Et les autres?
--Il y a du changement.
Sur l’horizon une ligne rouge. Au loin, la mer est mate, noire. Des moutons rentrent... Mais pourquoi s’attarder sur ces déprimants crépuscules africains? Le soleil descend au fond de l’oasis, derrière deux hauts palmiers que sa couleur fait disparaître. De longues traînes roses, puis la palmeraie devient bleue. La rue est paisible. Trois officiers se promènent. La lune va se lever sur la mer et la glacer d’un reflet brillant, c’est bien certain. Nous sortons, Maurice Thuaire et moi. Le brigadier de spahis, avec son visage imberbe, son air jeune et blond se présente pour nous conduire, le temps de prendre son manteau et sa cravache.
Où aller? Le village est noir, si calme. Il n’y a qu’un endroit où l’on danse... On paye soixante-dix centimes à la porte. Cela donne droit à une consommation. Un noir, très digne, dans son burnous surveille l’entrée et l’intérieur. Il reçoit aussi notre monnaie.
C’est une maison avec cour intérieure. Sur un banc de pierre, contre le mur, une personne aux joues de carmin, à la chevelure tombante, montre des jambes de gamine.
--C’est Mireille! nous avertit le brigadier qui nous présente.
Mireille nous regarde en dessous et ne se dérange pas. Elle boude, ou bien elle attend quelqu’un qui ne vient pas.
Mais une grande femme, épaisse et brune, nous reçoit avec de gros rires. Les présentations continuent:
--Carmen! On l’appelle aussi Angèle. C’est une Espagnole.
Carmen traîne sur les _r_ et, familière, interpelle tout le monde, en français, en arabe, en italien... Elle ferait un interprète étonnant. Mais elle a un autre métier.
--Qu’est-ce que ces messieurs prennent pour leur rhume?
Angèle sait déjà, je ne sais pas comment, que Thuaire a été infirmier. Elle s’informe:
--Avec quel docteur?... Ah! c’est un chic... Je l’ai connu à Alger... Alors vous parlez d’une visite au dispensaire...
Et c’est le cortège des souvenirs. Angèle-Carmen s’assied entre nous. Elle a déjà fini le verre de Thuaire qui n’a pu placer un mot. Elle continue:
--Le nouveau, il est dur. Il vient avec un grand poseur aux cheveux blancs...
Puis, sans transition, Carmen nous parle de Mireille qui est furieuse, parce qu’on vient de la consigner, de Mignon qui est de repos, de Béatrice qui va partir, enfin:
--Qu’est-ce que tu paies?
Et sans attendre, elle court danser avec un pesant territorial qui vient d’arriver... La salle où nous sommes installés est misérable. Quelques bancs, des tables de bois. Dans le fond, un comptoir où trône une courte femme aux yeux furieux que les filles appellent la «mama».
Dans le coin opposé, deux chaises. Un violon pleure sur un air sautillant, un accordéon nasillarde des valses. Des femmes tourbillonnent avec des zouaves... En regardant mieux, on distingue Angèle-Carmen qui patauge un tango et une autre femme mince et vive avec cheveux noirs que souligne un ruban rouge...
A présent, les danseurs se séparent, regagnent leurs tables. J’ai bien fait de venir ici. C’est une distraction. Et l’on peut toujours croire que l’on entre pour «des études de mœurs». Une jeune personne qui me tourne le dos, secoue une jupe courte d’un vert de prairie...