Chasseurs de nomades

Part 3

Chapter 33,790 wordsPublic domain

--C’est Gâtouse, me confie le brigadier... L’infirmier au képi de fantaisie est chargé de conduire son caniche Puick à la promenade. Car Puick appartient à Gâtouse.

Le spahi parle haut. Comme Gâtouse entend son nom, elle fait demi-tour prestement... Ce visage long, ces yeux de velours noir, ce teint de bronze... où donc ai-je déjà vu cette figure un peu mélancolique et qui s’efforce au sourire? Il me semble même que Gâtouse me regarde avec étonnement et cherche à se souvenir. Mais non, je dois me tromper... Cependant ces tatouages sur le front, cette croix de lorraine sous les cheveux à la chien, cette branche décorative sur le menton...

--Vous la connaissez? me demande Thuaire.

La voix d’Angèle glapit, bousculant un soldat trop pressé:

--Alors, ça y est! Tu me crois la femme à tout le monde!...

--Gâtouse et Mireille sont deux moukères, Mignon et Béatrice, italiennes ou maltaises, Carmen est espagnole. On ne tolère pas les Françaises ici, nous explique le brigadier de spahis qui a vu notre attention fixée sur Gâtouse.

Cependant, la boudeuse Mireille est restée près de la porte d’entrée. Le violon recommence sa ritournelle à sanglots qu’accompagne l’accordéon. Les territoriaux font cavaliers seuls et Angèle l’Espagnole crie de sa voix déplaisante, dans la cour obscure, à l’adresse de Mireille qui est dispensée de tout service, mais non pas de la danse:

--Allons! dans la salle, s’il vous plaît.

La «mama» aux cheveux tirés approuve bruyamment. Gâtouse rit sans rien dire et se laisse emporter par un petit zouave qu’elle dépasse de toute sa tête ébouriffée. Quand le hasard de la valse la ramène près de ma table, je surprends son regard, et nos yeux inquisiteurs se cherchent.

X

LA PAGE A TRADUIRE

La dame indigène rencontrée dans le train en allant de Tunis à Gabès, celle qui était de passage à Médenine, où je l’ai du reste à peine aperçue et celle qui, à Zarzis, se présente sous le nom de Gâtouse, c’est une même personne.

De cette découverte, j’en ai parlé à Maurice Thuaire.

--Le désert est petit, me dit-il.

--Vous trouvez!

--Le désert où l’on habite, bien entendu. Vous voyez que Marcel Allix avait raison quand il vous assurait que vous la retrouveriez.

--Il parlait au hasard.

--Je ne crois pas. Enfin, vous n’êtes plus seul en Afrique, à présent, et vous allez pouvoir vous occuper l’esprit.

Aujourd’hui, Thuaire est parti. Personne à qui je puisse raconter mes expertises. Une fois encore, je suis sans ami. Des relations de cahutes, des compagnons de désœuvrement, comme le brigadier de spahis et l’infirmier au képi de fantaisie qui viennent avec moi lorsque je vais voir Gâtouse.

Notre journée véritable ne commence donc qu’à six heures du soir, au moment où les lampes à pétrole brûlent le mieux, sans charbonner... Nous causons, Gâtouse et moi, à l’écart des danseurs. Je n’ai pas encore reçu la mission de me promener l’après-midi en compagnie du chien Puick, mais cela viendra, si je persévère.

Gâtouse parle peu. Elle use d’un langage rauque où l’on trouve de l’espagnol, du maltais, de l’arabe et du français. Cependant, elle m’expose sa vie par petites fractions... Un jour, je retiens qu’elle est mariée; le lendemain qu’elle ne voit plus son mari; le jour suivant que son mari est mort. Elle connaît Bizerte et Tunis. Elle nomme ces deux villes souvent. Elle se souvient de sa maison aux fenêtres grillagées. Puis elle m’interroge sur Paris. Nos relations en restent là. Elle accepte de boire à ma table un verre de limonade glacée, elle m’offre une cigarette et quelque chose qui ressemble--si l’on veut--à un baiser. Nous sommes bons amis. Lorsqu’un client lui fait signe, elle me quitte avec un sourire, sans formule de politesse européenne. La conversation se rattache ensuite, à peu près à l’endroit où nous l’avons laissée.

Maison hospitalière que cette bâtisse arabe avec son entrée basse, sa cour éclairée et les petites chambres disposées comme des cellules de chartreux, à l’entresol d’une construction voisine.

Près de la cour, salon d’attente mal éclairé, une grande salle où l’on peut s’asseoir, boire et danser. C’est là que se tiennent d’habitude Carmen, Mireille, Mignon, Béatrice et les autres. C’est là qu’échouent les guerriers de toutes armes exilés dans ce pays de sable et de palmiers. Un accordéon compose l’orchestre. Les sourires de ces femmes, ces chants et ces parlottes qui imitent d’autres musiques, d’autres sourires et d’autres confidences chassent notre ennui coutumier et installent à sa place la nostalgie d’un monde différent...

Ces hommes qui sont là, cette nuit... Mais demain où seront-ils? Je les regarde. Ils dansent. Ils dansent entre eux. Il n’y a que quatre femmes, cinq au plus. Elles ne tiennent pas à tourner continuellement. Les hommes sont infatigables. Ils entrent avec tranquillité, se reconnaissent, se saluent et aussitôt ils sont pris d’une agitation rythmée. Libérés de toute surveillance, loin des regards de leur village, entre eux enfin, complices immunisés sous l’anonymat de l’uniforme jaune, ils usent les dernières belles heures de leur existence toujours menacée.

Quelle pitié, tant soit peu méprisante, je ressens pour eux. Ils sont semblables à des animaux sans contrainte. Ils savent que le chiffre de leurs jours de liberté est fixé. Ils savent que demain le danger peut renaître et cet autre danger plus grand qui est fait de la décadence de leur jeunesse. Et ils vont parmi ces femmes qui se prêtent sans hypocrisie à leurs désirs primitifs.

Mais le plus souvent, Gâtouse seule retient mon attention... Se doute-t-elle que je touche au terme de mon séjour? Déjà, mon nom a été inscrit sur les listes de départ. Je vais mieux. La fièvre qui me conduisit à Zarzis est tombée. On doit faire du vide à l’hôpital. Je puis être évacué sur Gabès.

Ce soir-là mon dernier soir de Zarzis,--mais je suis le seul à garder ce secret--Gâtouse descend de l’entresol, avec un territorial aux oreilles rouges. Elle m’aperçoit auprès du brigadier de spahis. Elle sautille en courant et s’arrête devant nous. Le brigadier trace sur une feuille des caractères arabes. Dessins distraits. Gâtouse aussitôt lui dicte d’une voix amusée quelques mots rapides. Le brigadier les transcrit à mesure.

--Qu’est-ce? Que dit-elle?

Gâtouse de défendre à mon compagnon de répondre. Elle insiste. Il promet. Alors la jeune femme saisit le papier chargé de signes que j’ignore, me le tend, le retire aussitôt, le froisse et l’envoie rouler sous la table. Puis elle s’échappe, et en tournant, vient à la rencontre d’un nouveau visage qui l’attendait. Mais elle a soin de se retourner et elle fait mine de ne pas me voir lorsque je pars à la découverte du feuillet chiffonné.

--Bah! je le ferai traduire par Marcel Allix, me dis-je.

Mais Allix le reverrai-je? Est-il parti pour Batna, comme Thuaire l’annonçait?

Allons, adieu Gâtouse... Il faut rentrer. Mais à quoi bon annoncer mon retour. Je m’en vais comme d’habitude. Dans ce village sans lumière, une petite fille arabe, dans le coin sombre d’une case de glaise, me fait un geste d’invitation de sa main fermée, une patte rouge de singe. Cette Fathma de carrefour pratique une obscure besogne dans un gourbi qui sent la chèvre et le mouton. Devant une porte, des burnous à genoux prient à voix haute, pas trop fort, sans déranger le silence. Au loin, le froissement continu des palmiers annonce un orage prochain.

A l’hôpital où je rentre: attroupement, allée et venue, effervescence des heures graves.

--Qu’y a-t-il donc?

--Des malades qui viennent d’arriver.

Peut-être une figure de connaissance parmi ces recrues d’ambulance?

--Qu’est-ce qu’ils ont?

--Ce que l’on ramasse ici: dysenterie, typhoïde, fièvres...

--Sérieusement malades?

--Il y en a deux qui sont perdus.

On me désigne leurs lits, à l’écart. Je ne connais pas ces malheureux, ni l’un ni l’autre. Je vais me retirer, lorsque le Limousin Planier m’aborde:

--Comme on se retrouve!

Et d’autres compliments.

--Tu as vu les types qui sont touchés?

--Oui. Pauvres diables!

--Tu as vu Wassermann!

--Non!

--Il y est, reprend Planier.

Nous revenons près du lit où un petit homme amaigri se retourne. C’est Wassermann, en effet, le petit sous-officier d’Oran, mais modifié par la fièvre et qui pressent une fin peu éloignée.

--Je vais partir, nous dit-il.

A-t-il quelque vague conscience de nous avoir connus autrefois, ou bien nous considère-t-il à travers le brouillard des dernières heures?

--Pour un grand voyage? demande Planier.

--Très grand voyage, détache le malade.

Je le regarde sans haine, j’aime à le croire, mais sans pitié, j’en suis certain. Je songe: «quelle vache c’était!» Et je mets tout cela, naturellement, au passé.

--Vous voulez retourner à Oran? poursuit mon camarade.

--Je vais mourir ici, bégaie Wassermann.

--Hé! on n’a pas le choix de son tombeau, murmure Planier.

XI

L’ILE DE DJERBA

Les événements se suivent sans interruption selon un programme que j’ai prescrit. Je pourrais croire à un hasard heureux. J’imagine que je régis toutes choses, conduisant une machine habituellement fort compliquée et qui n’a pas de ratés... Cette bienveillance du sort, on l’attribue sans peine à sa volonté propre ou à son intelligence personnelle, jusqu’à ce que...

J’ai quitté Zarzis sans bruit. Devant le Limousin Planier qui reste encore dans ce désert («On se reverra. A bientôt»), devant le brigadier de spahis («Au revoir») et l’infirmier au képi de fantaisie («A un de ces jours») je ne dévoile rien de ce départ prémédité et je simule la surprise lorsqu’à l’appel du soir, mon nom est officiellement prononcé pour le convoi du lendemain.

Mais ce départ n’est un événement que pour moi seul. Dans leur existence, à eux, ceux qui restent, un banal incident... Toutefois, s’ils parlent entre eux de ce «Frankaouï» bizarre qui a regagné l’Europe, ils ne pourront pas dire que j’ai aidé à mon rapatriement. Surtout, s’ils y font allusion dans le salon où ils se réunissent, devant Angèle, Mireille, Béatrice ou Gâtouse... Mais tiendrais-je à l’opinion de Gâtouse?

Illisible cœur des hommes, le mien en premier lieu.

* * * * *

Il est sept heures du soir lorsque nous arrivons à Gabès. Un muezzin, sur quelque terrasse, appelle les croyants à la prière. Sa voix module une mélopée glapissante qui ressemble au chant prolongé de certains de nos crieurs des rues. Il assure qu’il n’y a pas d’autre Dieu qu’Allah et que «Mahommed rassoul Allah.»

Bientôt les magasins de Gabès seront éclairés. La petite ville encore brûlante deviendra pareille à certaines rues de Tunis ou de Marseille... Je connais le café où Maurice Thuaire doit m’attendre devant son apéritif, avec une cigarette, un journal et ses habitudes de sédentaire bousculé.

--Je savais que vous viendriez, me dit tout de suite cet homme extraordinaire. Ce soir ou un autre soir. Et voici ce que j’ai combiné. Il nous faut aller visiter Djerba, l’île de Djerba, la Lotophagitis que célébra le vieil Homère.

--Vous êtes sûr qu’Homère plaçait à Djerba ses lotophages?...

--Non... Je ne suis nullement sûr... Elle n’est pas loin de la terre ferme et Méninx était reliée à la côte par une voie en partie démolie. C’est à Méninx que Flaubert situe le rêve de Matho, vous savez: «Je t’emporterai dans l’île merveilleuse, où les fleurs, etc...» C’est sur la côte également, près de Méninx que l’on vous montrera, sérieusement, la grotte de Calypso... La difficulté, poursuit Maurice Thuaire, c’est le voyage... Je me suis renseigné... Les rives de Djerba sont sablonneuses, les bateaux à voiles qui partent de Sfax par vent favorable ne peuvent atterrir et sont forcés de rester, parfois quarante-huit heures, au large, avec leurs marchandises, en attendant que la mer se soit calmée.

--Auprès de qui avez-vous trouvé ces renseignements?

--C’est un juif de Gabès qui achète à Djerba les jarres d’huiles, spécialité de cette ville, depuis l’antiquité, mon cher ami, la plus reculée...

«L’île de Djerba est très curieuse. C’est un immense jardin cultivé. Il y a des palmiers, pas très grands, mais beaucoup d’oliviers et des vignes à perte de vue...

--Et la grotte que vous voulez voir?...

Nous sommes sortis pour respirer un peu l’air humide et chaud. A notre gauche commence la forêt africaine; mais sur notre droite, c’est la mer, les cabines de bain, comme sur la Goulette, près de Tunis et la plaine à perte de vue. De longues raies rouges dans le ciel témoignent de la fin du crépuscule. On distingue une coupole blanche et le plumeau d’un palmier, avec son air bête de balai renversé. Il n’y a pas très longtemps, dans les mêmes parages, je me promenais...

--Quant aux fameuses grottes (car il y en a plusieurs) reprend Thuaire en souriant, je crois bien que ce juif ne savait rien ou s’est un peu payé ma tête. Il m’a promis cependant de me conduire à la demeure de la déesse. Il s’arrêtera sans doute devant n’importe quel trou de mer... La croyance seule suffit...

Des femmes indigènes, vêtues de guenilles colorées, les bras nus retenant la cruche pleine d’eau, s’en vont, les pieds blancs de poussière... A notre vue, elles voilent à demi leurs visages tatoués où sont peintes des étoiles et des feuilles, mais découvrent leurs reins souples et la belle ligne de leurs hanches...

--Parce qu’elles n’ont pas de corset, explique Thuaire positif, elles se dandinent en marchant...

Oui, elle était ainsi bronzée et pareille à ces filles de fellahs, la mystérieuse enchanteresse qui habitait la grotte de Djerba dans les temps très anciens...

Maurice Thuaire cite maintenant, de mémoire, quelques vers de l’_Odyssée_... Souvenirs classiques! J’essaie d’évoquer la belle nymphe, son visage pur, son regard étrange... et je revois, tout naturellement, les lorgnons de mon professeur, sa barbe ennuyée devant le texte grec, la classe, ses rangées de pupitres et l’attitude recueillie que savaient garder, néanmoins, ceux pour qui la traduction de l’_Odyssée_ fut toujours un remède contre l’insomnie.

XII

MÉDITATION SOUS LE MIMOSA

C’est à Gabès que se termine mon voyage circulaire. Je reviens dans cette ville avec quelque retard, mais c’est bien mon tour. Celui qui m’a précédé, Maurice Thuaire, s’y ennuie. Un peu plus que dans le Sud où, du moins, il était requis par les événements. Mais il demandait le repos. Il l’a. Si bien que dans son oisiveté, il se lamente et cherche à se créer des besoins, des occupations, de menus travaux, toutes choses qui constituent un simili de vie régulière et des habitudes.

Je suis allé aussi à la recherche de celui que j’étais à mon arrivée dans ce pays que je considérais comme le point terminus du Monde. Aujourd’hui, il m’apparaît comme le seuil du Paradis.

--Vous regretterez Gabès, car on peut s’y laver, me prévenait Marcel Allix dans les premiers temps de mon séjour.

J’ai repris contact avec la vie civilisée, les ablutions, les douches, les boissons fraîches, une nourriture qui ne se compose pas uniquement de conserves.

Et moi aussi, j’ai des loisirs que je n’ai pas connus lorsque je suis arrivé ici. Mais cet homme-là, où le retrouver, avec ses regrets et sa nostalgie?

Il regrettait Mercédès qu’il venait de quitter et il aspirait à une nouvelle inconnue. L’une et l’autre histoires sont à présent terminées.

Voici précisément l’endroit où je dormais, ce mimosa pleureur dont les branches me protégeaient contre les moustiques et l’humidité de la nuit. J’y reposerai ce soir. Peut-être que les anciennes pensées surgiront, comme autrefois, pour barrer la route du sommeil.

Le grouillement du vaste camp me parvient tamisé par la distance. Je suis à l’abri de la grande route passagère où les rondes nocturnes se saluent, où les relèves de sentinelles marchent au pas, où les convois des permissionnaires et des malades, les colonnes de renfort finissent par échouer.

Dans ce coin discret, assez loin du mur, à cause des scorpions, je me tourne sur ma paillasse, non plus en quête du passé, mais soucieux de ce qui se produira demain.

L’oubli, toujours l’oubli. Ainsi, la formule du bonheur est-elle négative: ne penser à rien, ne rien souhaiter, le calme par le vide, dormir...

Mais tout d’un coup, contre ce mur lui-même, pareil à une digue, vient finir le cri d’un train qui annonce son arrivée dans la gare de Gabès. Ce train, quel déchirant appel d’alarme! Il descend de Sfax où il prit la suite du train de Sousse qui, lui, était parti de Tunis où il a pu voir le courrier maritime, lequel, il y a quatre ou cinq jours, a quitté la terre de France.

Alors, voici que se répondent en moi les noms de Mercédès et de Gâtouse. Elles comparaissent toutes les deux, associées par l’éloignement et si j’ai voulu échanger une peine contre une autre, je n’ai réussi qu’à me donner la fièvre d’un nouveau malaise.

Comme la nuit sur ce camp perdu dans les sables, est lourde et chaude! Premières heures nocturnes étouffantes d’angoisse, de regrets, de souvenirs transfigurés par le mirage. Pourquoi est-on porté à aimer? La raison de cet élan? Qu’est-ce que cela cache? Et puis après, qu’y a-t-il donc? Pourquoi cette poussée d’un être vers un autre, cet absurde, cet insensé désir de confusion?

Ainsi, à cause d’une insomnie qui se prolonge, surgissent près de moi les ombres des grands problèmes que les hommes se transmettent et qu’ils laissent derrière eux sans réponse.

ÉPILOGUE

Ce soir-là est ma dernière soirée dans le Sud et, pour cette suprême journée, il fait très beau temps. Demain matin, je prendrai le petit train qui m’emportera vers Sfax aux tourelles crénelées, semblables, d’un peu loin, à celles de Jérusalem. Déjà je me détache de tout cela avec quoi j’ai vécu: la chaleur, la lumière tremblante, le sable, l’oasis, les nomades au type encore pur...

Au retour d’une promenade au marché de Djara, qui résume tous les souks du Sud-Tunisien, nous évoquons, Maurice Thuaire et moi, nos communs souvenirs.

--Vous rappelez-vous, en colonne, l’orage sous le guignol de nos tentes, pendant la nuit, et les chameaux entravés qui se lèvent au milieu du camp et grognent parce qu’ils reçoivent les flèches de l’ondée sur leurs museaux surpris?...

--Et le puits artésien, Thuaire, vous rappelez-vous? l’eau magnésienne...

--Et le mulet aux yeux bandés qui, dans une cave à Zarzis, tourne continuellement la meule du moulin à huile...

--Et les tentes noires et trapues des nomades, les femmes aux étoffes criardes qui regardent passer le train, les ruines romaines sur la terre fauve et les deux arêtes du mur qui désignent le puits...

--Inoubliable!... Et le froid qui vous attaque les pieds dès que le soleil s’est couché, vous souvenez-vous?

--Et cette Mauresque, sur la route de Zarzis, qui recevait des Européens... Pardon, vous n’étiez pas avec nous...

Mais nous parlons pour nous-mêmes et je pense qu’il est difficile de conter ses souvenirs. Et plus pénible encore d’en écrire. Quand on commence à vouloir retracer ces spectacles si souvent composés: le crépuscule dans les déserts, le silence de la nuit, la flûte arabe et les chants monotones sur trois notes autour des versets du Coran qui m’agacèrent toujours, la voix nasillante du muezzin au sommet de son marabout ou le passage des femmes indigènes qui se dirigent vers le puits, à la même heure, toujours pareilles depuis des siècles, on sent l’encombrement de tout un passé littéraire, tant de phrases imprimées, tant d’harmonies pomponnées que signèrent Chateaubriand, Flaubert, Théophile Gautier, Fromentin, Pierre Loti, pour ne citer que ceux-là, composent un cheptel de lyrisme à quoi l’on n’ose pas ajouter...

Ces spectacles, du moins, m’ont toujours rappelé que j’étais d’une autre race et que je ne devais pas comprendre grand’chose à l’âme secrète de ce peuple si différent. Aujourd’hui plus qu’hier, je n’essaie pas de me leurrer, je m’avoue humblement à moi-même que je me promène dans ce pays comme un ennemi qu’irritent souvent--dès qu’elles cessent de l’amuser--ces merveilles d’un monde étranger. Au reste, les touristes pressés que nous sommes transcrivent à leur façon ce qu’ils aperçoivent en passant...

Comme nous revenons à Gabès qui sent la vase et l’huile frite, un indigène s’arrête. Il porte des poulpes accrochés à un bâton. Les bêtes visqueuses, longues comme des chevelures, pendent. L’homme en prend une et la jette de toutes ses forces par terre, dans le sable. Puis il ramasse cette forme poudrée qui se tord et la jette de nouveau...

--Quelle pittoresque façon ils ont de tuer les pieuvres!

--Mais non, mon cher Thuaire, ils ne les tuent pas. Ils les brisent avant d’arriver au marché, de façon à rendre leur chair moins coriace...

--Qui vous a dit ça!

--Le «prince pauvre».

--Qu’est-ce qu’il est devenu celui-là?

--Je ne sais. Il paraît qu’il est adjudant dans un régiment de territoriaux à Bizerte...

--Et Marcel Allix?

Nous voici de nouveau partis pour la chasse aux souvenirs. On bat le rappel des absents.

--A Batna, je crois.

--C’est vrai, reprend Thuaire. J’ai de ses nouvelles. «Elle» l’a oublié, vous savez?

--«Elle»? Qui donc?

--Renée, la jeune fille qui lui fit don d’une pipe...

--Comme les femmes oublient vite!

--C’est aussi ce qu’elles disent de nous.

--Et Marcel Allix? Il a souffert?

--Il m’a écrit qu’il avait changé le nom de sa pipe.

Mais il se fait tard. Maurice Thuaire m’accompagne jusqu’à la chambre où je dois passer ma dernière nuit. Par la fenêtre j’aperçois quelques arbres et, parmi eux, sans doute, le mimosa aux branches basses.

Je mets un peu d’ordre dans mes affaires avant de m’endormir. Des lettres que l’on déchire, d’autres que l’on classe. Ce petit papier encore froissé? C’est le billet que Gâtouse dictait au brigadier... Faut-il l’envoyer à Marcel Allix ou au «Prince Pauvre», pour qu’ils me les traduisent? Ils sont loin l’un et l’autre et déjà sur cet humble feuillet la mine de plomb s’efface, les signes deviennent illisibles.

Et c’est ainsi, l’île de Djerba que je n’ai pas visitée, le «Prince pauvre» que je n’ai guère approché, les invisibles nomades, et Gâtouse à peine déchiffrée demeurent parmi mes plus précieux souvenirs du Sud. Gâtouse surtout, qui assemble des impressions diverses et transposées et résume toute la période de cette randonnée...

J’ai côtoyé peut-être d’autres amours, mais dans ce pays nostalgique où la volupté apparaît plus désirable encore, rien ne me semble, même à présent, aussi appréciable que ce caprice passager, d’un sentiment tout à fait désintéressé, que j’éprouvai, un temps, pour une fille publique...

TABLE

I. Un ordre arrive 5 II. Mercédès 17 III. La porte du contrôle 23 IV. Dépaysement 27 V. Où sont les nomades? 31 VI. Derniers jours 41 VII. Médenine 47 VIII. Rhouma, homme libre 55 IX. Ici l’on danse 63 X. La page à traduire 71 XI. L’île de Djerba 81 XII. Méditation sous le mimosa 87 Épilogue 91

Ce livre, Z de l’alphabet des lettres achevé d’imprimer pour la Cité des Livres, le 15 avril 1927, par Ducros et Colas, Maîtres-Imprimeurs à Paris, a été tiré à 440 exemplaires: 5 sur papier vélin à la cuve “héliotrope” des papeteries du Marais, numérotés de 1 à 5; 10 exemplaires sur japon ancien à la forme, numérotés de 6 à 15; 25 exemplaires sur japon impérial, numérotés de 16 à 40; 50 exemplaires sur vergé de Hollande, numérotés de 41 à 90; et 350 exemplaires sur vergé à la forme d’Arches, numérotés de 91 à 440. Il a été tiré en outre: 25 exemplaires sur madagascar réservés à M. Édouard Champion, marqués alphabétiquement de A à Z; et 30 exemplaires hors commerce sur papiers divers, numérotés de I à XXX.

Exemplaire Nº