Chasseurs de nomades

Part 1

Chapter 13,872 wordsPublic domain

L’ALPHABET DES LETTRES

CHASSEURS DE NOMADES

PAR ÉMILE ZAVIE

Z

PARIS, A LA CITÉ DES LIVRES

Copyright by Émile Zavie, 1927

I

UN ORDRE ARRIVE

Bonsoir, Fabre-Souville.

C’est Wassermann, un petit sous-officier antipathique, qui m’arrête ainsi ce soir, sur la route d’Eckmuhl, dans les faubourgs d’Oran.

--Bonsoir...

Je reste sur la défensive. Si Wassermann se montre aimable, c’est parce qu’il a quelque nouveauté désagréable à m’apprendre.

--Vous savez que vous partez demain...

--Demain?

--On ne vous a pas prévenu?

--Prévenu?...

--J’ai envoyé un planton à Eckmuhl. Il a dû vous laisser des ordres.

--Quels ordres?

--Vous partez demain matin, 5 juin, pour Alger. Vous rejoignez le bataillon destiné au Sud-Tunisien.

--Depuis quand?

--Je ne sais pas. La feuille de route que j’ai établie et que l’on vous remettra spécifie que vous prenez le premier train du matin.

Je regarde Wassermann. Il y a encore assez de lumières dans cette rue, les trois becs du café d’en face, la lampe d’un épicier maltais, pour que je puisse voir le pâle visage de ce garçon qui m’observe avec une curiosité agressive. L’habitude de ne pas laisser paraître d’émotions vraies--ce n’est qu’une habitude à prendre... Et les lèvres et les yeux durcis, je réponds, la voix posée:

--Très bien. Je m’en doutais.

Je n’ajoute rien d’autre. Wassermann, avant de s’éloigner, reprend:

--N’oubliez pas: demain matin. Le train est à neuf heures.

Autour de moi, une nuit subite. Je marche. Je crois que j’ai oublié de répondre aux politesses ironiques de Wassermann...

--Bon voyage, crie encore de loin le petit sous-officier.

--Je fais toujours bon voyage. Merci...

Mais je suis pressé. Je dois rentrer au quartier d’Eckmuhl, dans ce grand parc d’artillerie où je suis provisoirement cantonné. Deux contre-appels ont été annoncés, le premier pour onze heures du soir, le second pour deux heures du matin. Fribourg, le maréchal des logis, m’a prévenu:

--Tu sors et tu n’as pas de permission régulière. Pour l’appel, ça va. Je le ferai.

--Je rentrerai quand il le faudra, dis-je.

--Avant dix heures et demie?

--Bien entendu.

--Tu ressortiras après, si tu veux...

--Merci. J’y pensais...

Je suis allé à Oran, mais je n’ai pas trouvé Mercédès. Sa logeuse espagnole, dans la petite ruelle montante où elle habite, près de la mosquée du Pacha, m’a rassuré dans un sabir guttural:

--On est vénou la prendre pour le cinéma.

--Quel cinéma?

--Oune grandé cinéma.

J’ai rôdé dans cette ville de montagnes russes, à travers les nouveaux quartiers, non loin de la promenade de Létang, où l’on bâtit en hâte des banques, des salles de spectacles, des hôpitaux, des écoles et des hôtels-métropoles. Peine perdue. Mercédès se soucie bien d’un rendez-vous! Bon, je reviendrai l’attendre à onze heures et demie, lorsque la foule encombre le boulevard Seguin...

Ou bien, j’irai chez elle... Ou bien je n’irai pas... Et déjà je me promettais de ne pas essayer de revoir Mercédès puisqu’elle oubliait nos rendez-vous... On a quelque amour-propre, certes... Je pensais à toutes ces résolutions en revenant sur la route d’Eckmuhl lorsque je rencontrai Wassermann...

Impossible de descendre à Oran, désormais. Je dois partir demain et boucler mon sac cette nuit même...

* * * * *

Pourquoi s’attacher?... Une fois de plus, il faut reprendre la route et faire, le visage serré, les gestes attendus.

Ce n’était pourtant pas une bien grande passion que Mercédès, espagnole vive et paresseuse, ardente et molle tour à tour, qui était libre un soir sur trois, dont l’existence fut toujours pour moi un mystère de mensonges inconsistants et de troubles accès de franchise... Cependant, c’était Mercédès...

On laisse derrière soi, toujours plus qu’on ne l’imagine. Ce sourire, ces yeux, cette voix, ces façons de recevoir les caresses, de les rendre et de gémir, tu ne les retrouveras plus. Jamais. Et tu ne les garderas pas dans ton souvenir, quoique tu en dises. Tu les oublieras. Une autre, dont le nom n’est pas écrit pour toi à cette heure-ci, les effacera qui t’apportera un nouveau sourire, d’autres paroles, d’autres attitudes... Tu le sais cependant et tu souffres...

--Eh bien, j’étais inquiet! me crie Fribourg sitôt qu’il m’aperçoit... Mon pauvre vieux, j’ai une bien mauvaise nouvelle à t’annoncer.

--Je connais, dis-je avec une assurance tranquille qui me ravit, car elle déconcerte Fribourg, un gros homme de colon, maréchal des logis maintenant et qui veut bien rendre service, mais à coup sûr.

--Tu sais quoi?...

--Demain matin, Alger?...

Je serre quelques mains qui se tendent pour les habituelles condoléances. Planier, un jeune garçon qui vient du Limousin, en passant par Limoges, échafaude déjà le «barda» des zouaves, ce ridicule sac d’infanterie sur lequel on roule le pantalon-juponné, le capuchon, la petite veste coupée pour un singe de cirque, le couvre-pied, les piquets, la toile de tente, la gamelle, un plat de campement et puis quoi encore?...

--Tu es du voyage?

--Comme tu vois...

--Quelle tenue?

Car c’est la première préoccupation: «Comment doit-on se présenter dans cette mascarade perpétuelle?»

--Tenue de campagne, bien entendu.

--Il y a revue?...

--Tu parles si A. Fesser voudra passer sa dernière inspection!

A. Fesser, c’est un vieux capitaine retraité qui a nom Lutzig ou Mutzig et à qui le récent bouleversement du monde permet la résurrection de son ancien prestige.

A. Fesser ou Affaissé, l’air d’un bureaucrate à lunettes et cheveux blancs se promène en uniforme d’officier de zouaves fantaisie, pantalon d’opéra-comique, manches bouffantes, beaucoup de dorures. Il ne manque pas une occasion de justifier de l’utilité de ses fonctions. Il passe des revues: revue de la garde montante, de la garde descendante, revue des malades, des permissionnaires, revue des punis, des nouveaux affectés et revue des partants.

--Bien, dis-je. Je vais d’abord écrire une lettre ou deux.

--Monte cette machine-là avant de te coucher, me conseille Planier, qui, avec le fourreau de sa baïonnette, façonne les angles de son sac.

--Demain, il fera jour, dis-je.

--Demain, tu n’auras pas le temps de faire ton sac...

Je m’adresse à Fribourg qui attend l’arrivée du contre-appel, nouvelle qu’on lui confia en secret et qu’il a généreusement répandue pour que les manquants soient réduits au minimum.

--Je puis aller dans ton bureau?

--Oui. Fais attention au verre de la lampe; il est cassé. Si tu te cognes dans quelque chose, ne gueule pas au secours. C’est un banc que je laisse retomber derrière la porte pour plus de sûreté. Et ferme la fenêtre; la lumière attire les moustiques...

C’est un bureau comme tant d’autres. Des règles, des porte-plumes, des dossiers, des cartons, des cahiers. Enfin, un buvard et du papier. Dehors, la nuit d’Afrique, lasse et profonde. Je m’assieds sur cette chaise fatiguée. Pour la dernière fois, sans doute. Cependant, l’existence s’organisait ici, cahin-caha... Je savais où passer la moitié de mes nuits. Pour l’emploi des journées, le service, les ordres et les contre-ordres y pourvoyaient. Il n’y avait pas de raison que cela ne durât point. «Mais le bonheur est passager», comme chantait Mercédès, d’après Manon... Il est temps d’écrire une lettre d’adieu.

Cette nuit, onze heures.

Très chère amie,

Je vous écris sur un coin de table, à la hâte. Je viens de recevoir l’ordre de partir, ce qui vous explique que je n’ai pu me rendre chez vous, ce soir...

--Ainsi, me dis-je, elle ne saura pas que je suis allé chez elle et que je ne l’ai point trouvée. Sa logeuse oubliera, comme d’habitude, de la prévenir qu’un «Frankaouï» est venu la demander... Reprenons:

... J’ai le cœur bien lourd, je vous assure et je vous revois encore, je vous reverrai toujours dans l’escalier, debout, au moment de nos séparations, le matin, ne pouvant nous résoudre à nous quitter. Si cela devait être la dernière fois! pensions-nous. Eh bien, avant-hier, ce fut la dernière fois; nous le savons aujourd’hui...

Des pas dans le couloir, un sabre que l’on traîne... C’est le contre-appel qui fait sa tournée. On entend une liste de noms et des «Présent! Présent!... Sent!» détachés sur tous les tons... Enchaînons, enchaînons...

... Je ne retournerai plus du côté où vous habitez. Si vous saviez comme à cette pensée, je me sens...

La porte s’est ouverte en face de moi. Je distingue une lanterne que l’on balance, un képi galonné, la boule ronde de Fribourg qui annonce:

--Fabre-Souville!

Je me suis déjà levé:

--Présent!

Une voix que je reconnais, celle du lieutenant Bucherie:

--Vous partez demain?

--Oui, mon lieutenant.

--Qu’est-ce que vous faites? Des lettres?

--Je liquide, mon lieutenant.

--Vous allez à Gabès. C’est loin, vous savez, Gabès. Et puis on ne reste pas à Gabès, parce que c’est un paradis encore, un lieu de délices où il y a de l’ombre, de l’eau, des cafés, des restaurants, une oasis, des arbres... Et des femmes, quelques femmes...

«Vous vous enfoncerez plus profondément dans le désert. Qu’est-ce qu’il y a donc? Encore un soulèvement. Des rebelles. Vous ferez des colonnes de police. C’est pénible... Mais vous êtes solide. Portez-vous bien, Fabre-Souville, bonne chance!

--Merci, mon lieutenant.

--Bon voyage.

--Au revoir, mon lieutenant...

Ils se sont retirés, le porteur de falot, le maréchal des logis et l’officier chargé du contre-appel. De nouveau, me voilà seul. Je cherche ma plume. Voyons, où en étais-je?

... Je suis persuadé que jamais je ne pourrai plus vous rencontrer...

Un brave homme, le lieutenant Bucherie. Je n’avais pas besoin de ses souhaits ni de ses quelques mots de sympathie pour me sentir bouleversé. Tout ce que j’abandonne ici, dans cette ville étrangère, dans ce camp exotique, mes regrets, le dépaysement promis, l’inconnu d’un départ, cette émotion qui ne me quitte pas et que j’enferme derrière la barrière de mes lèvres bien serrées, ne vais-je pas déposer tout cela, en partie, du moins, mais déjà dénaturé, dans cette lettre d’adieu à Mercédès, que je termine très vite, sans heurts ni ratures parce que le temps presse et que le pétrole descend dans la petite lampe réglementaire?...

II

MERCÉDÈS

Fragile amour que le nôtre, pareil à tant d’autres. Aussi, dans cette dernière lettre, il ne m’est point permis d’être sincère. Je ne puis pas, en effet, quand j’évoque notre entrevue d’avant-hier, rappeler combien elle fut douloureuse... D’abord Mercédès en a peut-être oublié les détails et ma lettre risque de fixer pour son souvenir une version, tout opposée, qui durera bien ce que dure un souvenir...

Et puis, on ne leurre pas les femmes. C’est elles qui consentent à se tromper. Mercédès qui n’est ni de mon pays, ni de mon sang a bien senti ce que notre rencontre avait d’incohérent. Elle a bien deviné que je ne l’aimais qu’à travers un mirage. Par quel sortilège? Elle n’a pu toutefois se garder de me le laisser entendre:

--Tu es bien gentil, disait-elle de sa voix toujours rocailleuse, même dans les minutes où nos corps, à défaut de nos âmes, étaient nus.

«Tu es prévenant, tu es attentif, tu ne fais pas de scènes, tu n’es pas jaloux.

--Que vas-tu me reprocher?

--Rien. Pas grand’chose: tu n’aimes pas.

--Comment? Tu oses dire?

--Tu n’es pas attaché à Mercédès. Tu n’aimes pas Mercédès.

--Pourquoi veux-tu que je fasse preuve de jalousie puisque je ne dois pas?...

--Ce n’est pas une raison, répondait-elle.

--Explique-toi un peu mieux.

--Il y a un langage pour lequel tu es sourd.

--Tout de même...

--Tu as laissé ton cœur en France.

Je riais. Un peu trop vivement, un peu trop fort. Mercédès, étendue sur son divan, très européen,--pas du tout mauresque ni oriental, car, ici, c’est trop commun,--protestait et cette femme indolente de se fâcher:

--Ne ris pas, «Frankaouï», je sais ce que je dis. Ne ris plus.

Comme je cessais de rire, Mercédès, avec un geste excessif, pareil à un boxeur qui s’entraîne, frappait ses coussins:

--Nous avons tous notre peine. Et la tienne n’est pas la mienne. Tu le sais. Alors, ne ris pas. Cependant, si tu voulais! si tu voulais!...

--Si je voulais? Quoi?

--Tu sais bien! Nous serions heureux et je serais à toi entièrement.

Je n’avais pas envie de sourire. Je songeais tout d’un coup. Devant ce visage serré d’angoisse et tendu par les doigts de la douleur, je revoyais certain soir pas trop reculé encore et repéré de moi seul, un homme tristement satisfait d’être enfin contraint de partir, de mettre entre une femme trop chérie et lui-même une longue distance: quatre journées de mer, deux nuits de wagon et tous les aléas d’une correspondance jamais équilibrée qui exigerait une semaine pour apporter la réponse d’une lettre envoyée huit jours plus tôt.

Dans l’anxiété d’une terre nouvelle, cet homme que je connais, a essayé depuis d’échapper à un souvenir. Changement de climat. Vieille recette que l’on dit infaillible. Il pourra comparer ensuite, plus tard, beaucoup plus tard, s’il le peut ou s’il le croit nécessaire, quand il aura renouvelé ses yeux et maintenu un courant d’air dans son cœur, l’image qu’il a emportée avec celle qu’il a laissée.

Infidélité intraduisible des hommes qui n’a d’égale que celle des femmes. Celui-là s’est donc jeté avec violence dans une affection qui passait à sa portée, car c’est encore une seconde ancienne recette qui fit ses preuves, paraît-il.

Mercédès avait senti que cet homme était malheureux, mais celle que je ne puis nommer, si elle avait eu connaissance d’un si prompt revirement, qu’aurait-elle pensé? Sans doute, elle se serait dit: «Eh bien, il ne tenait pas trop à moi. Pas autant qu’il l’assurait en tout cas. Les hommes sont inconstants et perfides...» Aurait-elle eu raison?

Je n’ai pourtant pas agi par dépit. Sans chercher des excuses, c’est plutôt par désœuvrement, par ennui et par volonté d’oublier. Mais je ne puis pas, cette nuit, effleurer, même de loin, dans ma lettre d’adieu, ce pauvre malentendu. D’abord ma lettre est finie. Quant à Mercédès, je n’ai rien à lui apprendre. Et si, par hasard, elle tenait à conserver quelques mensonges choisis!...

Ainsi dans l’isolement nocturne d’un bureau de sous-officier, je rassemblais des fragments d’existence. Quelques bruits dehors près de ce jardin de presbytère ou de maison centrale. Je les connais. Je m’y suis promené avec mes soucis, souvent, à toute heure du jour. La nuit également ayant eu soin, dans l’après-midi, de ratisser les allées, en laissant près des corbeilles de fleurs, une bordure franche de terre silencieuse où je pourrais passer, pour atteindre la porte, sans déranger les gardiens, les sentinelles ou les sous-officiers, tous gens qui ont le sommeil léger.

A cette minute, est-ce bien Mercédès que je regrette? Je ne sais rien d’elle. Je ne lui ai rien demandé. Quelle rare discrétion! Il faut que ce soit Mercédès et non une Autre... Mais sans doute ce départ d’Oran pour le Sud-Tunisien, est-ce un avantage?

III

LA PORTE DU CONTROLE

A peine si j’ai eu le temps de sommeiller un peu, cette nuit. Déjà cinq heures du matin! Ceux qui partent pour le Sud, Planier et moi, doivent prendre à six heures, au terminus, le tramway qui s’arrête à Oran, à l’intérieur de la ville. De là, on grimpe à la caserne Neuve où Mutzig, dit Affaissé, se propose de passer une de ses chères inspections.

La caserne est loin, haut perchée sur un plateau fortifié qui domine la vieille colonie espagnole et la mer. On y accède par de petits chemins où des voies tournantes compliquées d’escaliers, servent de raccourcis.

En route, avec Planier, nous passons non loin de la ruelle où Mercédès séjourne. Toutefois, ce n’est pas une heure raisonnable pour déranger une femme qui vient peut-être de se coucher. Pas de halte. Ayons le courage de ne pas nous arrêter. Comme mes pieds sont lourds! Comme mon cœur chavire tout d’un coup! C’est si près d’ici!... Non, il ne faut pas. Comment serais-je reçu d’ailleurs! Et puis que découvrirais-je? De cette passade, j’emporterai un souvenir poudré et repeint, celui qu’il me plaît de mettre sur un nom à trois syllabes...

Le limousin Planier intervient à propos:

--C’est Wassermann, tu sais, qui a inscrit ton nom sur la liste de départ. Sans lui, on t’oubliait et moi aussi.

--Pas pour longtemps, dis-je, m’accrochant au dérivatif de cette conversation.

--Est-ce qu’on sait? Et puis, un mois à vivre, ça fait toujours un mois...

--Il a tant d’influence que ça, ce Wassermann!

Je parle les lèvres closes sans presque ouvrir la bouche, car nous sommes plus près que jamais de la maison de Mercédès et je sens bien que c’est la dernière fois, la suprême occasion. Après, ce sera fini...

--Il fait ce qu’il veut, assure Planier, comme tous les scribes. Bah! on le retrouvera. Son tour viendra. Mais tu n’avais pas de lettre à mettre à la poste?

--Précisément, nous sommes près de la maison où ma lettre doit être remise.

--C’est loin?

--A trois pas de la mosquée du Pacha...

--Oui, c’est un peu loin. On serait en retard.

Excellent Planier! Il ne dit pas «nous serions...» ni «tu serais en retard»; mais il a trouvé une réponse qui me laisse libre d’aller seul faire ce détour. Minute grave pour moi. Mais non, je ne céderai pas.

--Je mettrai le tout au courrier. Marchons...

C’est ce que j’ai déclaré à haute voix, d’un air résolu; mais tout bas, j’ajoute, en regardant le minaret qui surgit parmi les arbres étranges de la promenade: «Adieu, Mercédès...»

IV

DÉPAYSEMENT

Depuis quinze jours, à Gabès, m’attendait un télégramme de Mercédès. Car nous avons mis deux semaines, Planier, quelques autres et moi-même pour échouer enfin dans cette brûlante cour de caserne, ville militaire à côté des villages arabes et européens.

Je tourne dans mes mains grossies par la chaleur ce télégramme passe-partout de vingt-deux mots, adresse comprise:

Reçu lettre. Écris souvent. Courage. Ne t’oublie pas. Affection. Mercédès.

L’heure de dépôt de cette dépêche porte 9 heures 43. Du matin ou du soir? Du matin sans doute. Mercédès ayant trouvé mon mot d’adieu dans la matinée est aussitôt sortie pour me répondre. Qui sait? Elle me gardait un peu plus que de la sympathie, comme elle l’assurait. Mais une Espagnole amplifie si naturellement ce qu’elle éprouve! De l’«affection» comme elle le confie aux lignes indiscrètes du télégraphe?

Cependant Mercédès est rarement levée de bonne heure... Ce jour-là, elle a dû se lever, voilà tout. Ou bien elle a découvert ma lettre en rentrant chez elle, un peu après l’aube. Ou bien, elle a prié quelqu’un d’aller jusqu’à la poste. Tout est possible... Ces suppositions, elles se succèdent à la minute, tandis que je regarde cette grande cour stérile, chauffée par le soleil, où ceux du renfort sont parqués, en attendant d’être distribués dans les compagnies du bataillon de marche.

Vaste domaine que celui de la cité militaire. Son étendue n’empêche pas d’apercevoir les murs blancs et hauts qui clôturent ces allées de palmiers, ces bâtiments alignés et numérotés. Caserne ou lycée? C’est du même style. Il y a le jardin du Cercle militaire, près de l’entrée principale, le corps de garde, bien entendu et la prison, en face. Puis l’hôpital. Un large espace pour les évolutions de la troupe, les parades et les déploiements. Et des bâtisses parallèles en ligne droite, toutes semblables.

Toutefois, du côté où s’annonce le désert, où l’on établira plus tard le camp d’aviation, il y a le génie et, à l’autre extrémité, l’artillerie. Par-dessus tout, un ciel éclatant qu’on n’ose regarder, pas plus que le sol ratissé et balayé, à cause d’un soleil inexorable qui brûle les yeux...

Si tu désirais le dépaysement et ses angoisses, tu les as trouvées, pantouflard chercheur d’aventures qui aime sans l’avouer les horizons policés, le travail régulier et la méditation.

Ici, tu pénètres dans les domaines du fantasque et de l’imprévu, de la fatigue et de la fièvre, de la soif éternelle et de ce découragement sans pareil qui n’a pas de nom si ce n’est en argot de troupier.

Déjà, rien ne te relie au monde que tu as quitté, en dehors de ce petit papier bleu administratif où une femme a jeté son dernier souvenir. Mais le réconfort de ces quelques mots comptés un à un n’est point négligeable.

Quelque jour, si les vents de la chance te sont favorables, tu pourras t’en donner les raisons. Le résultat en ce moment est certain. Pourra-t-il te permettre d’entreprendre une nouvelle conquête pour oublier la précédente?

Je sais dès à présent que je ne puis pas répondre à Mercédès. Silence. Je me dois de résister à tout souci d’écriture, à la facile tentation de me raconter, à cette pénible volupté de me torturer en reprenant une infortune que la distance a rendue ancienne, si ancienne. Mais plutôt que naisse en moi un besoin d’ordre, de voir clair, la nécessité de chronométrer mes étapes et la course déjà fournie.

V

OÙ SONT LES NOMADES

Voici bientôt trois semaines que je suis installé à Gabès. Planier, mon compagnon d’Oran, s’est établi de son côté. Je le vois rarement. On l’a placé dans une compagnie assez éloignée de la mienne et je n’ai pas l’occasion d’y aller.

Il m’a fallu serrer des mains nouvelles, observer des chefs qui surgissaient avec des visages et des caractères imprévisibles, prendre contact avec des compagnons dont je ne soupçonnais pas l’existence un mois plus tôt, que j’oublierais demain si j’étais obligé de les quitter ce soir même, chercher d’autres amis enfin. La diversion attendue, elle réside là, dans ces menus désagréments. Que suis-je venu faire à Gabès? Je m’en doute un peu. On ne m’a pas laissé complètement dans l’ignorance. Une révolte d’indigènes ou de nomades, au loin, un convoi attaqué, un autre pillé, d’autres encore massacrés et voilà de grands rapports écrits et des colonnes de police sur pied. Un front de guerre est aussitôt tracé qui commence à la dernière halte abritée, celle où s’arrêtent les camions du ravitaillement et les autos de l’État-major.

Mais ces nomades rebelles? Car on les nomme ainsi, bien que jamais soumis à l’autorité française... Ils viennent, dit-on, de la Tripolitaine voisine...

Dangers? Certes oui, pour les imprudents qui, de gré ou de force, sont entrés dans la zone de combat ou se laissent surprendre dans quelque embuscade. On ne sait pas ce qui peut vous advenir quand on va en expédition dans les sables...

Dans le repos oranais, nous nous étions habitués à des manières de garnison, comme on en prend si vite dans les villes où il y a des gendarmes, des agents secrets et des agents indicateurs des rues.

Maintenant, il faut rejeter ces usages. De nouveau, il importe de se rappeler que notre existence ne tient pas à grand’chose, à presque rien et que certains jours non choisis, l’on est particulièrement mortel.

Un de mes nouveaux compagnons, Maurice Thuaire, présenté par le hasard, est un garçon qui se propose d’être magistrat, plus tard. Il est assez gros et monté sur des jambes courtes. Fils de montagnards auvergnats, il sera très bien dans sa robe noire, derrière le pupitre de son tribunal. En attendant, il porte le sac des infirmiers et tient ses audiences sous les fenêtres de la salle de visite. Les blessures des autres, leurs malaises et leurs maladies, l’inclinent à la prudence et à la sagesse.

--Ici, me confie-t-il, vous risquez d’abord d’attraper le cafard.

--Et en allant plus loin?

--De quel côté? Si c’est vers le Sud, plus profondément vous y serez conduit, plus le cafard augmentera. C’est la règle.

--Pas de remèdes?

--Si. Une bonne santé. Un bon appétit. Tâchez de manger, de manger beaucoup. C’est difficile.

--Pourquoi?

--Parce que l’on n’a pas tous les jours à manger. Si vous aviez de quoi vous nourrir, ça irait bien. Car, dans ces solitudes dangereuses, tout est simplifié Que demande-t-on? Premièrement: ne pas être tué. Deuxièmement: boire et manger. Puis... Mais le péril renaissant ne permet pas de penser à la suite...