Champavert: contes immoraux

Part 4

Chapter 43,821 wordsPublic domain

Le terme de sa grossesse approchait et sa misère devenait profonde. Les huits premiers mois elle avait vécu de la maigre somme de Bertholin. Il ne lui restait plus rien. Le soir elle allait arracher des herbes sauvages le long des chemins déserts, mais cette nourriture d’âne, si contraire à sa délicatesse, l’avait tellement affaiblie, que, vers la fin du neuvième mois, il lui fut presque impossible de descendre. Ce jeûne, pour ainsi dire absolu, lui avait donné des éblouissemens, et une céphalalgie chronique qui par instant dégénérait en folie. Sa démence était sombre. Elle avait des déchiremens atroces d’estomac, et souvent il lui prenait des spasmes épileptiques. Quand elle ressentit les premières douleurs de l’enfantement, il y avait deux jours passés qu’elle n’avait pris aucun aliment: étendue sur son grabat, dévorée par la faim, elle rongeait la basane d’un vieux livre, privée de raison, exténuée.....

* * * * *

A la vue de son enfant, sa sombre folie se réveilla, et retrempa ses forces: dressée sur ses pieds, elle l’embrassait et le frappait tour à tour; elle lui donnait ses mamelles vides; elle le jetait à terre, pleurait, et se couchait sur lui.

Enfin, l’ayant enveloppé dans une toile et mis sous son bras comme un paquet, elle descendit en se traînant.

Il était nuit.

* * * * *

Sur les deux heures du matin, Erman Busembaum, cultivateur à Vaugirard, se rendant à la halle, perché sur sa charrette et sifflant un noël, descendait la rue du Four. En approchant d’une des ruelles sales et immondes qui s’y débouchent, il entendit les vagissemens d’un enfant nouveau né, brusquement il interrompt son sifflet, lâche un ahuro accentué à la provençale, et écoute: les cris se prolongeaient et paraissaient sortir d’un égout voisin. Il saute à bas, prête l’oreille à l’embouchure, et recule épouvanté.

Il court aussitôt avertir de cet étrange événement le corps-de-garde de la prison de l’Abbaye. Le commissaire, par hasard, s’y trouvait à verbaliser sur deux filles de joie, arrêtées pour quelques coups de couteau donnés à un client. Vite, il se mit en tête d’une patrouille; Erman Busembaum guidait le caporal portant une lanterne. Arrivés en hâte à l’égout, il y régnait un profond silence, sauf le clapotement des ruisseaux. Le soldat, né malin, brocardait déjà Busembaum sur sa prétendue audition, attribuée à la peur; l’autorité en écharpe, était prête à invectiver contre le maladroit goujat qui l’avait déplacée inutilement; quand les cris reprirent de plus belle. La patrouille en vibra, et les capucines en sonnèrent. L’anspessade qui portait le falot l’approcha de l’ouverture du cloaque, et, se penchant, aperçut à l’entrée un paquet blanc d’où sortaient des gémissemens. Un des gardes l’enleva à la baïonnette et le tira hors. Alors Busembaum et le commissaire, faisant la fille de Pharaon, développèrent la toile et découvrirent un enfant tout nouveau né.

—Mille bons Dieux! voilà un conscrit qui en réchappe d’une sévère! s’écria la patrouille.

—Pauvre petit môme, répétait, l’âme attendrie, le vieux père Busembaum.

—C’est ici le cas où les enfans sont vraiment malheureux d’avoir des parens, murmura l’agréable caporal.

—Messieurs, dit alors le commissaire perspicace, et prenant une pose de calife, un crime a été commis, explorons!... Il se prit à examiner le marmot qui n’avait aucune blessure grave.

Au grand contentement de l’armée, après des recherches consciencieuses et dignes d’être entérinées par l’académie, il fut proclamé, à la majorité, du genre masculin ou neutre; un sourire de satisfaction se promena sur les lèvres du père Busembaum.

—Que voulez-vous faire de ce petit marmouset? dit-il alors au commissaire; ma femme en ce moment est en gésine, voilà trois fois, qu’à son grand crève-cœur, cette brave mère ne fait que des morts-nés. Si vous voulez me le confier, je vais sur-le-champ le lui porter en compensation, elle en prendra bien soin et nous l’adopterons.

Au moment où il enlevait l’enfant pour le monter dans sa charrette, il se raidit et expira: et le commissaire aperçut des gouttes de sang; approchant le falot et voyant que ces traces se dirigeaient vers le haut de la rue, il ordonna à la patrouille de le suivre. Ces gouttes, quoique semées à d’assez longues distances, suffisaient cependant pour les diriger. Arrivés à la rue Beurrière, elles disparurent, mais ils les retrouvèrent dans cette ruelle débouchant rue du Vieux-Colombier; et, suivant toujours attentivement, ils remontèrent jusqu’à la rue Cassette, où les vestiges se prolongaient encore; enfin, les traces de sang s’arrêtèrent contre une porte.

—C’est ici, messieurs, cria le commissaire, entrons! Il heurta plusieurs coups de marteau.—Au nom de la loi, ouvrez! répéta le caporal en frappant de la crosse de son fusil. Le portier tout éperdu obéit:—Au nom de Dieu, messieurs, quel train! Que voulez-vous?

—Guidez-nous, nous allons faire perquisition. Tenez, voici le sang qui reparaît! suivez-moi.

Ils montèrent l’escalier et entrèrent, en haut, dans un corridor; là, les traces de sang s’arrêtaient encore à une porte.

—Qui demeure là, monsieur le portier?

—Une jeune fille, bonne et sage.

—Ouvrez donc, au nom de la loi!... Caporal, faites enfoncer la porte!

Aussitôt elle s’ouvrit sous le choc des crosses, et les regards avides pénétrant dans la chambre, virent, à la lueur du falot, étendue sur le plancher et baignée dans une marre de sang, une jeune femme pâle et desséchée.

On la releva; elle était tiède encore.

A son retour, sans doute, Apolline s’était abattue de faiblesse, épuisée par une aussi grande perte de sang et par un aussi long trajet.

On la transporta, sur un brancard, à l’hospice de la Maternité, nommé vulgairement la _Bourbe_.

V

VERY WELL

Le lendemain, dans tout Paris, il n’était question que d’un enfant jeté dans un égout, et les crieurs publics s’en allaient processionnellement par la ville, hurlant et vendant pour un sou le détail exact de l’horrible infanticide commis, au faubourg Saint-Germain, par une fille de grande maison.

Cet événement avait jeté l’effroi parmi la bourgeoisie, qui brûlait déjà de voir l’affaire à la cour d’assises, pour la connaître tout à fond; et qui, rancunière, jouissait, par avance, du spectacle rare d’une fille noble sur la sellette et l’échafaud.

A l’hospice, on avait d’abord désesperé des jours d’Apolline, mais on l’entoura de tant de soins, sur la recommandation de Messieurs de la justice, qui redoutaient que la mort ne tranchât la question sans eux et n’empiétât sur leurs droits et sur ceux du bourreau. Au bout d’une semaine environ, elle commença à recouvrer quelques forces, et la connaissance lui revint.

Son étonnement fut grand et douloureux quand elle se vit dans une salle d’hôpital. Elle n’avait aucune souvenance de ce qu’elle avait fait, ni de ce qui s’était passé: ainsi qu’un ivrogne au réveil ne conserve aucune idée des folies de son ivresse. Elle questionna, on ne lui répondit que vaguement. Quand elle fut parfaitement rétablie, on vint lui annoncer qu’on allait la transférer à la prison de la Force.

—A la Force! s’écria-t-elle, eh! pourquoi?

—Sous prévention d’infanticide.

—Moi! Oh non, vous êtes fous!...

—Vous avez jeté votre enfant dans un égout.

Alors, Apolline, consternée, porta ses mains à son flanc, et, semblant sortir en soubresaut d’un sommeil et se rappeler subitement, tomba froide sur le pavé.

Quand elle reprit ses esprits, elle était dans un cachot étroit et sombre.

Son procès s’instruisit longuement; et, après quatre mois de détention et de contact avec tout ce qu’il y a de plus fétide et de plus croupi dans la marre sociale, elle comparut à la cour d’assises. Le grand scandale avait attiré une foule innombrable de curieux qui voulaient voir la belle marâtre du faubourg Saint-Germain. On lui avait fait une réputation de beauté égale à celle de sa férocité. Les vitres des marchands d’estampes étaient garnies de prétendus portraits de la belle Apolline, aussi authentiques que ceux d’Héloïse ou de Jeanne d’Arc: l’un rappelait madame de la Vallière, l’autre Charlotte Corday, l’autre Joséphine, mais le public, qui veut être dupé à tous prix, en était fort satisfait. Le palais était aussi encombré que si la basoche eût dû jouer un mystère sur la table de marbre. Un murmure général de désappointement s’éleva quand les huissiers annoncèrent que le tribunal ordonnait huis-clos pour ce jugement.

Bientôt Apolline fut introduite dans la salle: sa jeunesse, sa vénusté, son air triste et candide, sa voix suave et son maintien impressionnèrent vivement la cour blasée.

Pour ne pas compromettre Bertholin, elle avait déclaré qu’un homme, à elle tout-à-fait inconnu, et qu’elle n’avait jamais revu, un soir, s’étant glissé chez elle, l’avait forcée avec violence. Quant au crime qu’on lui imputait, elle avouait qu’il pouvait être, mais qu’il ne lui en restait nul souvenir positif; et que n’ayant pris aucun aliment depuis plusieurs jours, quand les douleurs de l’enfantement lui étaient survenues, elle devait avoir été assurément dans un état complet de démence.

Sur cinq médecins appelés à constater quel avait pu être son état moral lors de son accouchement, un seul avait affirmé l’aliénation, et quatre l’avaient niée.

Au moment où l’accusateur public, M. de l’Argentière, se leva et entonna sa déclamation, Apolline, frappée comme à un accent connu, tourna ses regards sur lui, jeta un cri perçant, et se renversa sans connaissance.

Jamais réquisitoire ne fut plus violent et plus inhumain: il n’est rien que M. de l’Argentière ne mit en jeu pour accabler l’accusée. Il poussa sa rage extravagante jusqu’à la comparer à Saturne, qui dévorait ses enfans, et se résuma en demandant sa tête.—Ne vous laissez point séduire, criait-il, par les beaux dehors de cette mère dénaturée, le laurier-rose contient un venin subtil, la beauté n’est souvent que le voile de la perfidie; ne vous laissez point faiblir, messieurs, il faut un exemple absolument, pour arrêter l’infanticide en son cours. Messieurs, soyez inexorables, vous serez justes!

L’avocat d’Apolline, avec un rare talent, s’acquitta de sa défense; son plaidoyer aurait arraché des larmes à des tigres, le tribunal resta froid; et l’accusateur commença sa sauvage réplique.

Quand la pauvre Apolline eut recueilli ses esprits, elle se leva brusquement, et montrant du poing l’accusateur, M. de l’Argentière:—C’est lui! criait-elle, c’est lui! je reconnais sa voix, c’est lui! cet homme-là qui parle! c’est lui que j’ai vu aux rayons de la lune, blême et rouge, l’œil caverneux...... Puis, fondant en larmes, elle jetait des hurlemens.

—Cette enfant est égarée, dit froidement M. de l’Argentière, dont la morne physionomie n’avait pas laissé paraître la plus légère émotion.

—Emmenez l’accusée; et nous, messieurs, passons dans la salle de délibération, ordonna le président.

Au bout d’un quart d’heure, la cour rentra en séance: le jury ayant répondu affirmativement à toutes les questions posées, le président fit lecture de la sentence, qui condamnait Apolline à la peine capitale.

Elle écouta son arrêt avec dignité, et dit seulement, se tournant du côté de l’accusateur public:—Ceux qui envoient au bourreau sont ceux-là mêmes qui devraient y être envoyés!

Son défenseur, égaré, pleurant et se heurtant le front, se jeta dans ses bras, et l’embrassa, au grand scandale de la cour, qui demanda si elle voulait se pourvoir en cassation.—Oui, répondit Apolline, mais au tribunal de Dieu.

* * * * *

Le matin du jour, on lui envoya un prêtre pour se préparer; il ne sortit plus d’auprès d’elle. Apolline lui ayant naïvement raconté son histoire, le pauvre homme, convaincu de son innocence, pleurait désespéré; celui qui était venu la consoler était plus faible qu’elle et plus inconsolable.—Pauvre martyr! l’appelait-il, en lui baisant les pieds comme on baise une châsse sainte. Il n’osait lui parler de son Dieu juste et bon; sa providence était trop compromise par cette vie fatale.

A quatre heures, le geôlier monta l’avertir. Sa toilette achevée, elle descendit, soutenant son confesseur.

Aussitôt la charrette se mit en marche. Il semblait que toute la population de Paris s’était encaquée du palais à la Grève. De haut en bas, les maisons étaient chargées de spectateurs avides: jamais supplice n’avait attiré plus de monde.—La voilà!—la voilà! répétait-on de rang en rang.

Qu’elle était belle du haut de son tombereau, cette infortunée Apolline! quelle dignité! quelle résignation! Son teint était plus blanc que le peignoir qui l’enveloppait, et sa chevelure plus noire que le prêtre qui pleurait à ses côtés. Elle promenait sur la foule son regard langoureux; les commères lui montraient le poing, et les jeunes hommes attendris lui envoyaient des baisers. Enfin, la charrette déboucha sur la Grève. En montant à l’échelle, Apolline aperçut, à une croisée, M. de l’Argentière qui la fixait froidement; elle en jeta un long cri d’horreur, et tomba faible entre les bras d’un valet de guillotine. Il se fit alors un brouhaha général et une fluctuation dans la foule. Il pleuvait:—A bas les parapluies, on ne voit pas! criait-on de toutes parts;—à bas les parapluies! répétaient des voix de femmes;—soyez galans, messieurs, on ne voit pas!

Toute la tourbe, le cou tendu, était sur la pointe du pied.

Quand le coutelas tomba, il se fit une sourde rumeur; et un Anglais, penché sur une fenêtre qu’il avait louée 500 fr., fort satisfait, cria un long _very well_ en applaudissant des mains.

JAQUEZ BARRAOU

LE CHARPENTIER

LA HAVANE

Car amour est fort comme la mort, Et jalousie est dure comme enfer.

LA BIBLE.

Je suis noire, mais je suis belle comme les tabernacles de Cédar, comme les peaux de Salomon.

LA BIBLE.

Eh! pourquoi cette jalousie?.....

P. L. JACOB, Bibliophile.

I

PESADUMBRE Y CONJURACION

C’était le jour de Dieu: assez l’indiquaient le calme des campagnes, l’air jovial et le linge blanc des esclaves qui passaient au loin sans râler sous d’énormes fardeaux, hommes infortunés! auxquels il ne manque plus qu’un grelot de mulet. Le soleil dardait à l’heure de la sieste; cependant le charpentier Jaquez Barraou, noir membru et gigantesque, vint s’asseoir à la porte de sa case engoncée, pour ainsi dire, dans une crique, où se trouvaient amarrées deux pinasses et une balancelle en radoubs. Le sol était jonché çà et là de bois en grume, de billots et de madriers.

Jaquez Barraou avait encore sa chemise rayée et ses vêtements de travail; pourtant, lui, si religieux, n’avait point travaillé, car c’eût été péché mortel. Il était pieds nus. Dans toute sa personne régnait un nonchaloir qui contrastait avec son maintien énergique. Sous sa laine crépue et noire roulaient deux gros yeux blancs: souvent, il les promenait sur la mer et sur le terroir environnant; souvent, il les soulevait aux cieux, puis les reportait fixement sur la Havane, sourcillant et lançant avec mépris des bouffées d’une fumée bleue qu’il aspirait d’un long cigare.

Il eût été difficile de s’expliquer les mouvemens et les brusques soupirs de cet homme; son regard, chagrin et menaçant, qu’il arrêtait tantôt sur la vaste mer des Antilles, dont il semblait mesurer l’étendue, et que tantôt il jetait sur la ville, aurait pu faire penser qu’il était abîmé dans des rêves nostalgiques; que son cœur était meurtri par le mal du pays, cet amour violent de la patrie absente que rien ne saurait abattre, qui fait encore trouver des larmes aux vieillards canadiens courbés sous le joug infamant de l’Anglais, rien qu’au seul nom de leur ancienne patrie, et qui leur fait parfois repousser avec dégoût les jeunes enfans de leur race, qui fatiguent leurs oreilles de la rude langue des vainqueurs. Il paraissait toiser la distance de son Afrique à cette rive américaine, et maudire les Européens barbares qui l’y avaient transplanté après l’avoir échangé contre une scie ou un sabre à ses ravisseurs.

On aurait bien pu se plonger dans le fiel de tous ces pensers, et pourtant rien de tout cela n’agitait Barraou, car c’était un fils de Cuba qui n’avait d’africain que les traits et l’âme. Tout à coup il jette loin de lui son cigare inachevé, se lève et s’assied lourdement, entrecoupant, dans ses dents, de rauques monosyllabes semblables à des jurons grossiers. Il faisait claquer sa mâchoire, et se heurtait du derrière de la tête sur la muraille; enfin, paraissant se calmer, il répéta d’une voix pleurante:

—Jalousie! jalousie! que tu me fais de mal! que tu dévores, jalousie!... Maudit soit de moi, maudit soit de Jaquez Barraou! Ma poitrine est plus brûlante que si j’avais avalé du cubèbe et du piment. Jalousie! tu me mâches le cœur avec une dent plus incisive que la dent du serpent! Quand je veux te repousser, c’est alors que tu m’assièges? Te repousser? Au fait, et comment?... Ils ne m’ont pas même laissé le doute; car, l’autre soir, quand je revenais de la ville, pour la troisième fois je l’ai surpris fuyant près de la case; il en sortait à coup sûr.... Oui, je l’ai vu, infâme Juan Cazador; que venais-tu tenter auprès de mon Amada? Tenter ... que je suis bon!... Eh! qui m’a répondu d’Amada? Oh non! mon Amada, tu es pure, oui!... cependant dois-je le croire?... les femmes sont si fourbes. Cruel sort! horrible incertitude! bientôt j’en sortirai ou de la vie. Ami faux, toi que j’appelais mon Juanito; toi qui m’as connu plus petit que cette chèvre; toi qui, tant de fois, avec moi, t’endormis ivre-mort sur la même natte, bien avant dans la nuit; nuit d’épanchemens et de rêves plus doux que ceux apportés par le sommeil! Que de tafia! que de _cigaritos_!... Ces temps sont déjà bien loin, pauvre Barraou! Tu fêtoyas ta jeunesse; et maintenant que tu t’inclines comme ton père, il te faudra pleurer.

Que les hommes sont injustes! Ai-je jamais convoité leurs épouses? Donc, pourquoi me fraude-t-on la mienne? Je suis pauvre; je n’ai rien, je n’avais qu’Amada. Je ne pourrai donc rien posséder, misérable, sur cette terre, sans qu’on en lève la dîme? rien! pas même celle que j’ai choisie entre mille. Ah! je suis trop crédule au mal!... Un stratagème, une embûche pourraient tout m’éclaircir: si c’est erreur, si je me suis trompé, je rentrerai dans la paix; et si ... alors vengeance!... _Santa Virgen!_ sois à mon aide, et demain tout sera fait.

Soudain il s’interrompit, se penchant et prêtant l’oreille, comme s’il eût entendu quelque bruit; il se rajustait et prenait un air de roideur pour singer le calme, quand sortit follement de la case une jeune femme qui, se laissant aller à lui, s’appuya sur son épaule.

Oh! qu’elle me parut belle et digne de toute la violence de Barraou! Je ne sais si j’étais aveuglé par cet amour préjugé, cette propension sympathique qui toujours m’entraîne aux femmes de couleur, qui, toujours dans mes songes, me livre une beauté africaine; qui, tout enfant, me faisait rechercher les embrassemens des noires, et rester froid aux caresses de nos blanches créoles. Oh! qu’elle me parut belle! elle était svelte, joyeuse et riante; son teint était celui d’un sang mêlé, que méprisamment vous appelez mulâtresse; ses traits étaient fins et profiles comme ceux d’une Arlésienne et son œil vif en amande. Autour de sa tête elle avait roulé avec grâce un turban de mousseline; des pendans de corail se balançaient à ses oreilles; un collier de ramina de Venise faisait une base d’or au galbe de son beau cou; ses doigts effilés étaient prisonniers dans des anneaux précieux; sa courte saya de cotonnade blanche découvrait ses jambes rondelettes et ses pieds de Cendrillon que ne chaussaient pourtant que de rustiques _esparteñas_ espagnoles.

—Que fais-tu là? lui dit-elle en relevant de sa main sa longue chevelure, et collant ses lèvres au front déprimé de Barraou. Toi, aujourd’hui, à cette heure, encore en pareil désordre? tu me tourmentes, mon Jaquez, tu sembles chagrin, qu’as-tu donc? partage-moi ta moindre peine, parle, sois confiant!

—Je n’ai rien, franchement, peut-être est-ce la chaleur qui m’accable!

—Non, tu te caches; même en parlant tu rêves encore, et tu sembles _engolfado_: d’ailleurs, ne t’ai-je pas entendu? tout à l’heure tu parlais, querellais et plaignais hautement.

—_Corazon mio!_ tu t’es trompée, je fredonnais, pensant que tu reposais, je chantonnais doucement cet air, ton favori.

Paxarito que vienes herido Por las balas del cruel Cazador, Cesa, Cesa tu triste gemido. Mientras duerme mi dulce amor!

—Oh! que vous êtes bon, mon Jaquez, pour votre Amada! daigner songer à elle.

—Vous daignâtes bien m’aimer; mais trêve de cela. Ta grâce voudrait-elle bien préparer, pour ce soir, un souper copieux? bonne chère! J’ai l’intention de convier Cazador.

—Cet homme ... Eh! pourquoi?

—Pourquoi? sotte question! Que trouves-tu d’extraordinaire; est-ce la première fois que cet ami partage ma table?...

—Rien! mais vous êtes si maussade, je veux dire si triste, qu’assurément vous lui ferez froide réception.

—Qu’importe, il aura les bonnes grâces de l’hôtesse! Dis à Pablo de venir; il doit être près du chantier, je l’ai vu tantôt jouant avec ton vieux chien Spalestro; va et fais.

Mes funestes pressentimens viennent encore de se corroborer. Comme elle a rougi à son seul nom; quel embarras, quelle surprise! Et cette ruse de femme, recevoir avec froideur une nouvelle qui lui met la joie au cœur!

—Patron, votre grâce me fait mander; me voici, que faut-il?

—Ecoute bien, Pablo; tu vas prendre dans le bahut un paquet de tabac, puis, tu iras trouver Juan Cazador chez son maître, Gédéon Robertson, et, lui offrant de ma part, tu le convieras à venir souper, ce soir même, chez son ami Jaquez Barraou; sois prompt, ne reviens pas sans lui. Pars, béni soit ton chemin.

II

EL CORAZON NO ES TRAYDOR.

Quand le pequeno Pablo fut éloigné, Barraou rentra dans la case. Amada préparait la _cène_; lui se lava et s’endimancha. Décrochant ensuite l’escopette suspendue à la muraille, au-dessus de quelques figurines et images de saint Jacques de Gallice et de Madones caparaçonnées, il se prit à la nettoyer avec une espèce de joie sombre: Amada le remarquait.

—A quel propos, lui demanda-t-elle, t’occuper de cette escopette?

—Pour rien, mon amie, seulement pour enlever la rouille qui la ronge.

—Ah! seulement pour enlever la rouille; à quoi bon alors mettre cette pierre neuve? Hélas! _Santa Virgen!_ que fais-tu là? de la poudre! des balles! voudrais-tu la charger? C’est imprudence, non, je t’en prie; il arrivera malheur, cette arme est à la portée de tout venant.

—Il arrivera malheur..... peut-être!....

—Mais à quoi bon? réponds-moi.

—A quoi bon? tu veux savoir?—Eh bien! demain, je dois partir pour l’intérieur des terres, j’ai à faire des achats de bois; des bandes de marrons infestent les routes; je pense qu’il est bon de ne point marcher sans armes.—Amada, où est donc mon _cuchillo_? il était là, je ne le retrouve plus.

—Le voici, mon bon, mais qu’avez-vous besoin de ce poignard sur vous?... est-ce pour les marrons de demain?...

—Plaise à Dieu!....

Après la bourrasque de Barraou, Amada, sans dire mot, acheva sa cuisine et prépara la table de la _cène_. Pour lui, se promenant à grands pas devant la case, de temps en temps il regardait au loin avec un air d’impatience. Tout en s’occupant du ménage, Amada, intérieurement agitée et bouleversée, avait l’âme meurtrie de cent pensées diverses; elle jetait cent conjectures, la plupart étranges et absurdes. Elle aurait donné sa plus belle nuitée de plaisir, ou son chapelet d’or indulgencié pour être au lendemain, ou pour lire au plus petit coin du cœur de Barraou. Souventes fois, elle laissait tomber de gros soupirs.

—_Alma de Dios!_ protégez votre servante. Mon bon ange, arrêtez le bras de Barraou, comme vous retîntes le bras de notre père Abraham!.....

Pablo trouva Juan Cazador prêt à partir pour la danse, et tirant avec transport quelques sons nazillards d’une mandoline fêlée.