Champavert: contes immoraux

Part 3

Chapter 33,762 wordsPublic domain

Depuis long-temps cette pauvre Apolline habite la même maison que moi; je l’ai connue toute petite; elle me faisait la révérence avec tant de gracieuseté, quand elle me rencontrait; sa mise était toujours riche et soignée. Que sa vue me mit souvent du sombre dans l’âme! Je maudissais mon célibat et mon isolement; j’enviais toute la joie d’un père, possesseur d’une aussi belle créature; alors la paternité, comme dans ma jeunesse, ne se présentait plus à mon esprit sous un aspect comique. Son père, en ce temps-là, sous le consulat, occupait un assez haut emploi qui versait l’abondance dans cette petite famille; mais, s’étant, je ne sais comment, trouvé compromis dans quelque machination, quelque prétendue conjuration, un beau matin, la police du consul vint l’éveiller, et, sans autre jugement, depuis cette fois il est claquemuré comme prisonnier d’État. Sa majesté l’Empereur est rancunière. L’opulence de la maison tomba avec le père. Apolline grandissait chaque année en misère et en beauté; arrivée à l’âge où la coquetterie et le besoin de parure se fait sentir vivement, elle n’avait plus pour s’attifer que quelques lambeaux de toilette, dorures effacées, lambris en ruines; mais il lui restait quelque chose de royal, une erre impérieuse. Hélas! que c’était triste de voir une si belle personne, honteuse et fuyant le jour, enveloppée dans un cachemire troué et des savates aux pieds, descendre acheter de grossiers légumes au marché voisin! Mon cœur en a souvent saigné! Quoi de plus poignant et de plus amer?

Si tu veux rire, l’Argentière, ris au moins de moi, car ce serait féroce que de rire d’elle!

—Je ris, Bertholin, d’entendre sortir de ta bouche des paroles si contraires à ta coutume; toi, célibataire dogmatique, par principe haineux des femmes, somme toute, bon homme rassis! C’est mal choisir l’heure d’être amoureux: poursuis ton rôle de père Cassandre, pour celui d’Arlequin il est trop tard.

—Aurais-tu l’intention de me blesser?

—De plus en plus ridicule; décidément, tu es amoureux!

—Eh bien, oui! je suis amoureux! et ne rougirai pas d’un amour sage, d’un amour engendré de la pitié, et je bénis le ciel.....

—Ou tu ne bénis rien!...

—..... Qui m’a conservé libre jusqu’à ce jour, afin que je puisse être tutélaire à cette orpheline.

—Tu as souscrit au Châteaubriand, est-ce pas?

—Afin que je devienne l’ange gardien de cette vierge abandonnée, que le besoin pourrait tuer ou corrompre. Elle est aujourd’hui tout-à-fait isolée: sa pauvre mère, affaiblie par tant d’années de privations et minée plus encore par les souffrances de sa fille, est morte il y a trois mois. Quand les cris d’Apolline m’apprirent qu’elle venait d’expirer, ému, je montai la consoler et lui offrir mes services en cette horrible circonstance. Je me chargeai des démarches funèbres, et la fis enterrer par la mairie. Pour la première fois, je parlais à Apolline: dire le coup qui me frappa, quand j’entrai dans cette chambre dénuée, en désordre, quand cette fille me baisant les mains, la voix pleine de larmes, me remercia, j’étais hors de moi, je ne sais pas, je ne me rappelle rien, je pleurais!... Elle, égarée, à génoux contre un lit de sangles, était accoudée sur le corps de sa mère, qu’elle appelait.

Cette heure a usé dix ans de ma vie!...

Et c’est de tant de pitié, qu’est sorti tant d’amour.

Quelques jours après, je fus la visiter: tout le temps que je causai avec elle, je lui remarquai un air embarrassé; elle se tenait toujours assise et ses deux bras toujours étaient posés sur son giron: quand elle se leva pour me reconduire, je vis que sa robe, par-devant, était déchirée et trouée et que sous ses petites mains elle avait tâché de dissimuler sa misère.

Après quelques temps d’assiduité, séduit par son esprit doux et triste, épris de sa beauté rare, éperdu comme un jeune homme, je lui fis l’aveu de ma passion. Elle me répondit qu’elle avait une trop haute estime de moi pour présumer que je voulusse exploiter son dénuement; qu’elle croyait sincèrement à la noblesse et à la pureté de mes sentiments; mais, qu’ayant résolu de quitter le monde, où elle avait tant souffert, elle venait d’écrire à la supérieure du couvent de Saint-Thomas afin d’y être admise en noviciat. J’eus beaucoup de peine à la détourner de ce projet: je lui fis sentir qu’assurément elle se tuerait en embrassant une vie austère après toutes les douleurs qui l’avaient affaiblie. Enfin, elle se rendit.

Je ne m’abuse point assez sur moi-même, pour croire que cette douce Apolline ait un amour vif pour moi: elle me chérit comme son père; je suis pour elle un tuteur généreux, un ami compatissant. Elle est d’autant plus attachée à moi, que jusque-là elle n’avait rencontré que des êtres égoïstes et féroces. Elle est bonne, sensible, bienveillante, sans folie, que pourrais-je demander de plus? Tous les dons que j’ai voulu lui offrir, tous les présents que je lui ai portés, noblement elle a tout refusé: il est de son devoir, dit-elle, d’agir ainsi, et qu’une fille d’honneur ne saurait rien accepter que de son époux. Aussi lui ai-je promis que nous serions unis avant peu; cette pensée l’a remplie de joie. Je lui avais donc demandé pour demain soir, à neuf heures, un rendez-vous chez elle, pour nous entretenir des préparatifs de notre mariage, et peut-être ... Tu vois, je ne mens pas, voici sa lettre en réponse.

MON CHER BERTHOLIN,

Je présume que de grandes occupations dans la journée, vous ont fait choisir une heure aussi avancée: mais que la volonté de mon époux soit faite, sa servante l’attendra. J’éteindrai ma lampe pour prévenir tout soupçon de mes méchants et indiscrets voisins. Venez avec mystère.

Votre amie et épouse de cœur.

Tout résolu, je partirai sans l’avertir, pour nous épargner de pénibles adieux; si je la revoyais, je sens que je n’aurais plus le cœur de m’éloigner. Arrivé là-bas, je lui écrirai; aussitôt que je serai installé dans ma préfecture, je reviendrai l’épouser clandestinement, et puis, je l’emmenerai de suite et la présenterai à mes administrés comme étant depuis long-temps ma compagne, afin de trancher court aux bons mots.

Décidément, je partirai demain matin; mais il faut que je lui fasse remettre quelque argent, incognito, pour que cette pauvre fille ne meure pas de faim en mon absence.

Déjà, onze heures!... Adieu, adieu l’Argentière!

Bertholin, en disant ces derniers mots, s’était levé et se retirait du côté de la porte: M. l’accusateur, qui avait écouté ce récit avec une attention froide, morne, soutenue, le poursuivit en le questionnant jusqu’au bas de l’escalier.

—Tu dis, Bertholin, que cette Apolline est belle?

—O mon ami, j’ai beaucoup vécu et beaucoup vu, mais jamais je n’avais rencontré de femme aussi séduisante: figure-toi l’Eucharis de Bertin, l’Éléonore de Parny, une nymphe, Égerie, Diane!... Elle est grande, élancée, gracieuse; elle est blême et mélancolique comme une malade; ses cheveux, qu’elle porte en bandeau sur le front, achèvent son aspect virginal, et, sous des sourcils noirs et épais, ses grands yeux bleus languissent.

—Et, tu dis qu’elle habite la même maison que toi?

—La même, au fond du corridor au-dessus de mon logis.

Alors l’Argentière se jeta au cou de Bertholin et l’embrassa comme une patène: gentillesse étrange de sa part, lui, si dédaigneux et si froid?

II

WAS-IST-DAS?

Neuf heures sonnaient aux Carmes, au Luxembourg, à Saint-Sulpice, à l’Abbaye-au-Bois, à Saint-Germain-des-Prés, et semblaient donner un charivari à la nuit tombante.

En ce moment, rue Cassette, un homme se glissait dans une maison de riche apparence, et montait l’escalier à pas de loup; tout en haut, il entra et s’arrêta dans un corridor sombre; à travers les ais d’une porte une voix s’échappait; il appuya l’oreille contre la serrure; cette voix douce récitait une prière du soir. Il heurta légèrement du doigt.

—Qui est là?

—Ouvrez, Apolline, c’est moi!

—Qui vous?

—Bertholin!

Aussitôt elle entr’ouvrit sa maudite porte qui craquait comme des escarpins, et dont les gonds grinçaient comme une girouette.

—Bonsoir, mon ami.

—Bonsoir, toute belle.

—Pardon, si je vous reçois si inconvenablement, sans flambeau, c’est que, misérable, je n’ai pas de rideaux à ma croisée, et du vis-à-vis on plonge et distingue tout chez moi. Aussi, pourquoi choisir une heure si avancée?

—Le jour j’ai la tête bourrelée par les affaires, et, d’ailleurs, le plein soleil prédispose peu aux épanchements: qu’est-ce donc l’amour sans la nuit? qu’est-ce donc l’amour sans mystère?

—J’aurais mauvaise façon à vous blâmer de cela, car je n’aime jamais tant Dieu que la nuit, dans une église bien sombre.—Vous toussez, mon ami?

—Oui, faisant le pied de grue à la porte du ministre, j’ai maraudé un rhume et un enrouement qui me fatiguent beaucoup.

—C’est cela que je vous trouvais la voix rauque et changée. Mais causons sérieusement; mon cher petit, à quoi bon, dis-moi, retarder plus long-temps notre union? Si le monde venait à s’apercevoir de notre liaison, on dirait bien du mal de moi.

—Patience, ma bonne, patience! aujourd’hui, j’ai reçu ma nomination officielle à la préfecture du Mont-Blanc et je dois partir demain; sitôt mon installation faite et mon administration réformée, je te jure que je reviendrai célébrer notre mariage clandestin; nous quitterons Paris sur l’heure, et je te présenterai là-bas à mes sujets comme une ancienne épouse.

—O mon ami, que je suis heureuse!..... mais ton absence ne sera pas longue, n’est-ce pas? Seule, ici, je souffrirais trop dans l’expectative.

—Petite pédante; si tu comprenais combien je t’aime!

—Mais, Bertholin, que faites-vous?..... Ne m’embrassez donc pas comme cela!...

—Amie!...

—Vous me traitez ce soir bien cavalièrement, monsieur!...

—Non, amie! je vous traite en épouse.

—En épouse!... la suis-je, monsieur?

—Quand deux êtres qui s’aiment se sont fait un serment, a-t-il besoin pour être sacré d’être visé par le municipal? La loi ne fait que ratifier. Nous nous aimons à toujours, nous nous le sommes juré, nous sommes époux: et si nous sommes époux, à quoi bon?.....

—Toute liaison sans la sanctification de Dieu est péché.

—Dieu, comme la loi, ne fait que ratifier.

—Je ne puis lutter avec vous, je ne suis pas subtile en controverse, je ne décline pas ma faiblesse, mais soyez généreux!

—Je le suis!

—Mais laissez-moi, Bertholin, vous êtes indigne de vous ce soir! que me voulez-vous?... Ah! c’est mal, une pauvre fille!... Bourreau! pouvez-vous bien me torturer de la sorte?... J’appelle!...

—Appelle.

—Je frappe au plancher et fais monter vos domestiques.

—Ils ne monteront pas.

—Hélas! hélas! c’est mal, Bertholin!...

* * * * *

Maintenant, mon ami, tu vas me dédaigner, tu vas me repousser, tu ne voudras plus pour compagne d’une fille si peu fidèle à son devoir, d’une fille sans honneur?

—Ne parle pas ainsi, Apolline, tu me blesses! Il faut que tu m’estimes bien lâche et bien bas. Moi, t’abuser? oh! non, jamais! cela te rehausse encore en mon cœur.

—Tu m’aimes encore?

—A toujours!

—Mais ta voix vient de changer subitement, ciel! est-ce bien toi, Bertholin? Folle que je suis ... fatal pressentiment!... oh! si j’étais trompée!... C’est bien toi, Bertholin, réponds-moi? je t’en prie, parle-moi, est-ce toi, Bertholin? est-ce toi?...

Laisse-moi toucher ta figure, Bertholin n’a pas de barbe; oh! si j’étais trompée!...

—La belle, dit alors l’énigme à pleine voix, la morale de ceci est qu’il ne faut pas recevoir ses amants sans flambeau.

A cet accent inconnu, Apolline tomba de sa hauteur sur le plancher.

Quand, revenue de son anéantissement, elle eut recueilli ses esprits et ses forces, elle se traîna sans bruit jusqu’à la croisée, un rayon de la lune glissant dans la chambre éclairait la tête de l’homme qui dormait profondément dans un fauteuil. Apolline, tremblante, le considéra: il était vêtu de noir, portait baissée une tête blême, où pleuvaient des cheveux roux; ses yeux étaient caverneux, son nez long et en fer de lance, ses joues étaient accoutrées de favoris rouges, taillés carrément comme des sous-pieds.

—Quel est cet homme? se disait cette malheureuse enfant. Oh! l’infâme Bertholin, c’est lui qui m’a fait cette abomination!... à qui croire? ah! c’est affreux que de tromper ainsi!...

Sur la poitrine de l’inconnu elle sentit un portefeuille; tout au monde elle aurait donné pour pouvoir le soustraire, espérant par-là découvrir son suborneur; mais c’était impossible, son habit était croisé et boutonné jusqu’en haut.

En cette fatale angoisse elle maudissait Bertholin et Dieu.

Enfin, accablée par le chagrin, le sommeil, elle s’accroupit de nouveau et s’assoupit sur le plancher trempé de ses larmes.

Quand elle s’éveilla, il faisait grand jour, le fauteuil était vide, elle était seule, face à face avec sa honte.

III

MATER DOLOROSA

Le portier monta dans la journée chez Apolline pour lui remettre un sac d’argent: c’était la somme que Bertholin devait lui faire parvenir incognito après son départ; car il redoutait qu’avant son retour, cette malheureuse, sans ressource, ne succombât sous le besoin.

—De quelle part? demanda Apolline.

—Je ne sais, mademoiselle, un inconnu vient de me l’apporter pour vous, sans dire plus.

—Remportez cet argent!

—Je ne puis, on m’a bien dit: pour mademoiselle Apolline.

—Remportez-le, vous dis-je!

Le bon homme était tout interdit.

Apolline, fière et noble, le repoussait d’autant plus durement, qu’elle présumait en son cœur que c’était le prix de son déshonneur, que l’homme de la nuit tarifait pour l’humilier encore et l’avilir plus bas.

Mais le portier, tout en s’excusant, jeta le sac sur la table et se retira précipitamment.

Tout le jour, Apolline fut aux aguets; elle écouta si elle n’entendrait point, au-dessous, dans l’appartement de Bertholin, quelque bruit, marcher, remuer des meubles, ouvrir les portes ou les fenêtres, mais vainement. Ainsi, elle épia plusieurs jours de suite, sans plus de succès. Enfin elle se hasarda, un soir, de descendre heurter; pas de réponse: Bertholin avait emmené ses domestiques avec lui.

L’imbroglio se compliquait, et la pauvre Apolline y perdait la tête:—A-t-il déménagé? se disait-elle, mais je l’aurais entendu; aurait-il quitté Paris? et, avant son départ, aurait-il comploté avec un de ses intimes l’affreuse fourberie ... Oh non! c’est impossible. Il serait donc bien faux et bien méchant! Oh non! Bertholin est un homme sensible et vrai ... Qui m’expliquera tout cela? Elle allait, dans sa perplexité, jusqu’à douter d’elle-même, et se demander si son regard ne l’avait point trompée dans les ténèbres et si ce n’était point Bertholin lui-même qui s’était offert étranger à son imagination frappée.—Pourtant ce n’étaient point ses traits; je ne rêvais pas: pourtant ce n’était pas sa voix, pourtant ce n’étaient pas ses manières élégantes; oh non! ce n’était point lui.

Une semaine environ après cette mésaventure, Apolline reçut une lettre datée du Mont-Blanc; elle était de Bertholin, et s’exprimait ainsi:

Pardon, ma belle future, si je suis parti sans vous avoir baisé les mains; j’ai voulu nous épargner des adieux pénibles. Appelé à la préfecture du Mont-Blanc, je suis allé prendre possession de mon royaume. J’espère, avant quinze jours, revoler près de vous consacrer notre union secrètement, et aussitôt repartir pour ce pays qui, je pense, ne vous déplaira point. Vous n’avez pas eu sans doute la maladroite fierté de repousser la faible somme qu’on doit vous avoir remise d’une part invisible; vous êtes mon épouse, et je souffrirais trop de vous savoir des privations.

Cette lettre ne fit qu’accroître l’embarras d’Appoline: après tant de belles démonstrations, elle n’osait plus accuser Bertholin de noire perfidie; et cependant, à l’heure dite du rendez-vous, bien informé, un autre était venu en son nom la violenter. Mystère inextricable! la raison la plus plausible était que son billet avait pu s’être égaré entre les mains d’un étranger.

Quelque temps après cette première lettre de Bertholin, elle en reçut une autre, où il lui annonçait que, surchargé de travaux imprévus, il était forcé de retarder son départ.

A cette époque, Apolline commença à ressentir un malaise général. Dégoûtée de tout aliment, il lui prenait souvent des tranchées et des vomissemens; son inquiétude devint grande. Un médecin lui conseilla l’usage du safran, qui n’eut aucun résultat; alors il la déclara tout net en grossesse. A cette nouvelle, Apolline tomba dans la consternation et le désespoir.

Nuit et jour, elle pleurait amèrement. Sa position devenait bien cruelle. Bertholin lui avait enfin annoncé son retour; et, d’heure en heure, elle s’attendait à le revoir. Que faire en cette fatale conjoncture? Lui cacher et le duper était chose difficile et malhonnête; lui déclarer tout franchement, c’était tout perdre, et cependant sa délicatesse ne lui laissait que ce parti. Aussi résolut-elle de lui confesser sans déguisement dès son arrivée, et peut-être espérait-elle que sa générosité lui pardonnerait une faute désespérante, commise pour lui et par lui.

Enfin, Bertholin reparut: dès l’abord, il remarqua un grand changement en elle, une tristesse, un air guindé à son vis-à-vis, une altération et un amaigrissement dans ses beaux traits. Il la comblait de tant de caresses et de tant d’amour, que, malgré sa résolution ferme, Apolline n’osait entamer son aveu: vingt fois le premier mot expira sur ses lèvres tremblantes; elle n’osait jeter un si grand désenchantement à un homme si grandement épris. Bertholin s’inquiétait aussi, et ne savait à quoi attribuer tant de larmes.

L’heure de frapper le coup sonna: les préparatifs et les démarches légales étaient faits; le mariage était fixé au samedi suivant; c’était à Saint-Sulpice, à minuit, que, devant deux ou trois témoins, ils devaient, en grand négligé, recevoir la bénédiction nuptiale, pour partir le matin même.

Le jeudi soir, Bertholin invita Apolline à descendre en son appartement, et joyeux, la conduisit, dans le salon: le guéridon et le sopha étaient couverts d’étoffes, de châles, de parures, de bijoux.

—Voici, ma belle, quelques présens que vous offre votre humble époux, puissent-ils vous être agréables.

Apolline se prit tout à coup à sangloter, et resta morne à l’entrée.

—Qu’avez-vous, mon amie? approchez, tout cela est à vous! Aimez-vous cette robe de velours bleu Marie-Louise, cette jeannette d’or, ces bracelets de corail, ce cachemire boiteux?...

Alors Apolline tomba de sa hauteur sur les genoux.

—O Bertholin! Bertholin! si vous saviez?...

—Qu’avez-vous, mon enfant?

—Si vous saviez combien je suis indigne de tout cela? N’est-ce pas, ô mon Dieu! qu’il faut tout lui dire? Je ne sais pas tromper, Bertholin! Oh! si vous saviez? vous chasseriez du pied celle que vous appelez votre épouse!

Il était pétrifié.

—Ecoutez! peut-être êtes-vous coupable de mon crime? Regardez!!!

Disant cela elle arrachait son châle et sa robe plissée qui voilaient sa grossesse.

—Regardez donc!... Faudra-t-il que je dise ma honte?...

—Abomination!... Vous enceinte, Apolline? Ah! c’est infâme que d’avoir abusé ainsi un vieillard généreux!

Voilà donc l’épouse! la vierge! que par pitié j’avais choisie! fille de rien! que je voulais grandir!... prostituée!!!

—Mille fois mourir plutôt!... criait Apolline se traînant à ses pieds.

Ecoutez-moi, au nom de Dieu! vous me tuerez après! Ecoutez-moi donc, ô mon père! écoutez la vérité.

—Te tairas-tu, effrontée?...

—Dieu voit mon innocence et votre crime, car j’étais pure avant de vous connaître.....

—Infâme!...

—Car j’étais pure quand vous m’avez élue votre épouse, c’est vous qui m’avez perdue; écoutez!

Avant votre départ, vous me demandâtes rendez-vous, un soir, chez moi, je l’accordai. A neuf heures on heurte à ma porte, j’ouvre et reçois dans l’obscurité; je croyais que c’était vous, mon Bertholin! Ce démon contrefaisait votre voix et me trompa. Après un long combat, je succombai, croyant m’abandonner à vous..... Il me viola!...

—Apolline, vous en avez menti!...

—Quand ce monstre eut consommé sur moi son attentat, lui-même il m’arracha de mon erreur. A la lueur de la lune, je distinguai ses traits: il était blême, avait les cheveux roux, les favoris rouges, les yeux caverneux; il était grand et vêtu de noir.

—Apolline, vous en avez menti!...

—O mon père, croyez-moi!...

—Vous en avez menti!

—Je le jure par ce Christ, par ma mère qui m’entend là-haut!

—Vous en avez menti!

—C’est à vous que je croyais abandonner mes caresses, et vous me traitez ainsi!... C’est vous qui m’avez perdue!...

—Vous en avez menti....

—Vous avez égaré ma lettre: ce devait être quelqu’un de vos amis......

—Vous en avez menti!

—O mon père!

—Sortez de devant moi!

Il t’en cuit, pauvre Bertholin; à cinquante ans, de t’être dépouillé de ta haine, pour aller t’abaisser aux genoux d’une fille! Cruelle leçon! Mais c’est infâme! Quand j’y pense!...—Va-t-en, va-t-en, ou je te foule aux pieds comme ces écrins! Va-t-en, si tu veux m’épargner un meurtre! Va-t-en, gueuse, prostituée!!!!

Apolline râlait sur le carreau.

Bertholin la saisit par les pieds, la traîna et la jeta dehors, et sur-le-champ même il repartit.

IV

MOISE SAUVÉ DES EAUX

Rien n’est plus démoralisant que l’injustice, rien ne jette plus d’amertume et plus de haine au cœur. Bertholin semblait injuste à Apolline, Apolline semblait coupable à Bertholin, elle l’aurait semblée aux yeux de toute la terre. Il ne faut qu’un concours de circonstances pour faire du plus innocent un coupable. Ce n’est que sur du probable et de l’apparent que peuvent juger les hommes avec leurs courtes antennes. On pourrait comparer les crimes à des ballots bien clos: c’est par l’enveloppe que le juge estime le contenu, et quand, par sa sentence, il l’a déclaré taré et à l’index, et fait jeter à la mer, le ballot, dans sa chute, se brise et s’ouvre sur une roche; tout ce qu’il recélait remonte à fleur d’eau et paraît en pleine lumière; la balourdise du tribunal devient patente, la foule en ricane amèrement; alors le juge se drape et se hausse, et s’écrie, avec son ton archiépiscopal risible: Je suis infaillible!

* * * * *

Rongée par un chagrin mortel, Apolline se minait sourdement et se consumait chaque jour.

Elle, quelques mois plus tôt, si belle encore, amaigrie, phtisique, comme un spectre, ne sortait qu’à la nuit noire pour éviter les regards méchans.

Le voisinage l’aurait crue morte, si, de temps en temps, elle n’avait touché un piano délabré et servant de table, triste ruine de son ancienne opulence. On avait même remarqué et retenu cette strophe que souvent elle psalmodiait langoureusement, et qu’elle semblait affectionner par-dessus toutes.

Bourreaux, arrêtez ma torture! Le mal a fait mon cœur mauvais: Haine à toi Dieu, monde, nature, Haine à tout ce que je rêvais!... Avant mon corps, sur cette roue Où le sort le tient garotté, Mon âme expire, et je la voue A Satan, pour l’éternité!.....

Ce seul refrain nous montre la disposition d’esprit d’Apolline, et combien la souffrance et le malheur peuvent pervertir la plus belle âme; elle, douce, bonne, fervente, aimante, religieuse, n’avait plus que du fiel dans la poitrine et du venin à la bouche. Elle haïssait tout, jusqu’à son créateur à qui elle reniait sa foi; elle se vengeait en abandonnant à son tour Dieu qui l’avait abandonnée. Quand un être a été maltraité à ce point, il n’a plus qu’un rire d’enfer sur sa lèvre dédaigneuse, tout ce qui est, lui fait pitié, et provoque son dégoût; plus une chose est sainte et sacrée, plus elle est révérée de tous, plus il trouve de joie à la profaner, à la fouler aux pieds. Pour le malheureux le blasphême est une volupté!