Part 5
—Mon maître m’envoie à votre grâce, lui dit-il, pour lui offrir ce tabac de la plantation royale, et pour l’inviter à souper; il m’est enjoint de ne point repartir sans elle. Cazador, joyeux et surpris, remercia Pablo de sa bonne visite, et se mit en route.
Chemin faisant, il ne pouvait contenir son hilarité, et, se questionnant en lui-même:—Qui, disait-il, a pu porter Jaquez à me faire pareille politesse? lui, si ombrageux, qui depuis si long-temps fait tout pour m’éloigner; ce ne peut être qu’Amada? Mais, si c’était sous son influence? oh! non, cela ne se peut! Elle aurait donc quelque amour pour moi? de l’amour, ... de l’amour..... non, je suis trop malheureux!
III
TRAYCION Y TRAYCION
Quand Juan approcha de la case, Jaquez, qui toujours chevalait de long en large, l’aperçut de fort loin, vint au-devant et le salua amicalement, le comblant de courtoisies auxquelles Cazador répondit avec effusion. Au moment où ils entrèrent, Amada fit un sursaut, et, sans être vue, levant les yeux comme pour implorer la miséricorte du bon Dieu, se signa précipitamment; puis se retournant avec calme:
—_Doy a usted la bienvenida_, dit-elle à Juan Cazador. Vos grâces peuvent prendre place, tout est prêt.
—_Bien esta, querida_, reprit Barraou plaçant Juan à sa droite.—_Compagnero!_ il y a long-temps que j’ai eu le bonheur de souper avec toi; il faut signaler et célébrer dignement ce repas; faisons sauter quelques vieilles bouteilles; tâchons, mon vieil ami, de nous redonner le fumet de ces vieilles fêtes de garçons, qui n’étaient point embellies par notre bonne Amada. Sera tenu pour couard et gavache, celui qui renoncera!...
* * * * *
—Bravo! bravo! soit, soit, dit Cazador, j’y consens, et le perdant paiera une amende; gare à toi, Barraou!
—_Compadre!_ garde ta sollicitude pour ton compte: Juanito, combien de fois t’ai-je enterré; gare à toi, _cobarde_!
En disant ces derniers mots, Barraou renfonçait le manche de son _cuchillo_ qui mettait le nez à la fenêtre; à ce mouvement, Amada qui le suivait des yeux, poussa un cri d’horreur: tous deux aussitôt la reçurent dans leurs bras, la questionnèrent sur son mal et lui prodiguèrent mille soins; revenant bientôt, elle les remercia.—Ce n’est rien, assurait-elle, une vive palpitation de cœur m’a seule arraché ce cri.
—Tu m’as fait bien peur, dit Jaquez.
—Vous m’avez tourné la tête et le cœur, murmura Cazador.
—Ah! ah! Juanito, ceci est une finesse; l’aveu est adroit.
—Je l’ai dit sans malice et n’en veux nul mérite.
—Qu’en penses-tu, notre Amada?
—Vrai Dieu! Barraou, vous êtes bien fatigant!
—Plaisanterie, mes amis, qu’il n’en soit plus question; _dexadas las burlas_; allons rasade par-dessus! Amada, tu devrais bien aller chercher cette outre de vin de Xerès, dans le fond du caveau? Non, ne te dérange pas, j’irai moi-même, tu ne saurais trouver. Permets, Juanito, et tu m’en donneras de bonnes nouvelles.
—Sans perdre de temps, Amada de mon cœur! nous sommes seuls ici, vite, dites-moi, si c’est à vous que je dois ce bonheur.
—Eh! quel bonheur?
—De partager votre.....
—Non, non, vous ne me devez rien; ce n’est pas à moi, loin de là!...
—Vous êtes donc pour moi toujours aussi rude? Oh! laissez-moi dérober ce baiser que vous me refusâtes l’autre soir.
—Non! je vous abhorre, je vous exècre..... et cependant je prends pitié de vous.
—O bonheur!
—Ecoutez, le péril ici vous environne, veillez et priez Dieu qu’il veille aussi sur vous.
—Expliquez-vous!...
—Je ne sais rien de plus; taisez-vous ou vous nous perdez, Juan; taisez-vous, je l’entends ...
—Le voilà ce fameux Xerès! ton verre, Juan, et goûte ça.
—_Visa usted! es un ambre_, il est délicieux.
—Allons, _compadre_! redoublons: fais-tu pas la petite bouche? as-tu peur d’être le gavache?
—Juan Cazador n’est pas si novice; je crois bien, par exemple, Barraou, que tu pourrais apprêter ton amende, car ton œil commence à reluire.
Eh! que fais-tu donc? prends garde; on te dirait assis sur une escarpolette.
En effet, Barraou commençait à passer de l’entrain à l’ivresse. Il chantait en se berçant, s’emportait et frappait sur la table, riant aux éclats, récitant des prières et de grossières farces, semblables à ces espèces d’improvisations des _arriéros_ Biscaïens qui vont, lorsqu’ils ont la tête en belle humeur, juchés sur leurs mulets, chantant et amalgamant la Bible et le Nouveau-Testament d’une manière tant soit peu affriandée.
Après s’être long-temps combattu, et avoir lancé mille propos graveleux qui dégoûtaient Amada, il se pencha sur la table et s’assoupit.
* * * * *
—Nous ne pouvons le laisser en cet état, aidez-moi, Cazador, à le coucher sur cette natte; il y sera mieux pour passer son vin. Oh! le vilain ivrogne!...
Barraou se laissa transporter.
—Cazador, ôtez lui son _cuchillo_, là, de ce côté, il pourrait se blesser. Jetons sur lui cette cape:—Que faites-vous? Cazador, ne lui couvrez point la face, vous l’étoufferiez! Non, non, ne lui couvrez pas, je vous le dis.
—Que vous êtes sotte!...
Ah! pardonnez ce mot à mon emportement; Amada, que le hasard me sert bien! grâce à son ivresse, nous sommes délivrés de son regard inquisiteur, et c’est lui-même qui m’a facilité ce tête-à-tête. Laissez-moi couvrir de baisers cette main qui me repousse. Amada, sois moins farouche.
—Taisez-vous!...
—Moins farouche pour celui qui t’aime plus que son affranchissement!
—Arrêtez, Cazador, je suis la femme de Jaquez Barraou, votre ami!
—Toujours serez-vous de rocher?... Dans nos dernières entrevues, vous m’avez laissé me rouler à vos pieds, plutôt que d’accorder la plus basse faveur à ce malheureux amant. Vous m’irritez, Amada!... craignez ma violence!...
—_Alma de Dios_, sauvez-moi!... Arrêtez, Juan!... J’appelle Barraou!...
—Réveille-le, si tu l’oses: que m’importe, appelle-le donc, ton mari; il est soûl!
A ces mots, Jaquez Barraou, rejetant la cape, se dressa subitement.
—_Carajo, cobarde!_ ... Tu crois donc, _rufian!_ qu’on soûle Barraou comme on soûlerait Cazador? Infâme! tu es pris au piége; meurs!...
Il saisit alors son escopette, couche en joue Cazador qui fuit à la porte. Amada, suspendue à cette arme, crie grâce, et l’arrête.
Il s’en délivre, saisit un couteau sur la table, lève le bras pour frapper Juan qui saute dehors, et rejette la porte; la lame entre profondément dans les ais. Barraou, écumant, le poursuit en mugissant des jurons infernaux.
—Arrête! arrête! Jaquez, arrête! c’est Amada qui t’en prie; sois généreux, laisse fuir cet homme!
Mais lui, sans l’entendre, suivait, plus prompt qu’une rafale, son agile ennemi qui s’enfonçait dans les touffes des plantations voisines.
Défaillante, Amada se traînait dans la case; elle s’accusait de la mort de Juan, et pleurait beaucoup.
Cependant Amada était irréprochable; elle n’avait bercé Juan d’aucun espoir, elle avait repoussé bien loin ses projets d’amour; enfin elle ne l’aimait point.
Mais quand l’être, pour lequel une femme est la moins sympathique, souffre malheureux pour elle, rien ne peut la défendre d’un doux sentiment qui s’épanouit en son âme; elle n’a point d’amour, il est vrai, mais elle a bien de la pitié!... A peine concevait-elle l’espoir qu’il échapperait à la fureur de son époux, que l’explosion d’une arme à feu éclata aux environs.
—Il n’est plus de doute sur son sort!.... _Santa Virgen!_ s’écria-t-elle, affaissée et tombant sur les genoux: _Virgen Maria_, ayez pitié de nous! _Jesu Cristo_, qui avez racheté les hommes, ayez pitié de lui! _Buon Dios_, _Dios de mi Corazon_, faites-lui miséricorde à votre tribunal!... Et, sa voix s’éteignant peu à peu, elle resta abîmée dans sa douleur.
* * * * *
Tout à coup, au-dehors, elle entendit des pas précipités: Barraou rentra tout haletant, l’œil hagard, et traînant lâchement son escopette par la bandoulière.
—Lève-toi, Amada, tu prieras plus tard; donne-moi de l’eau.
Tremblante, elle s’approche, lui présentant une aiguière, Barraou retrousse les manches de sa carmagnole; Amada voyant ses deux mains trempées de sang, laisse tomber le bassin qui se brise.
—O mon Jaquez, vous l’avez tué!...
—Ce n’est rien: non; malheureusement, Dieu ne m’en a pas fait la grâce, je le croyais lorsqu’il tomba, je courais sus l’achever quand il se releva et s’échappa de mes griffes; sa blessure était légère. Je jure par tous les saints que j’aurai sa vie! rien ne pourra le soustraire à ma rage!—Amada, je suis las, n’es-tu pas fatiguée!... Couchons-nous, je retrouverai peut-être dans tes bras du calme, du repos.
* * * * *
—Jaquez, changez au moins cette chemise tachée; vous exhalez le sang!
IV
A LAS ORACIONES
Le lendemain, lundi, dès l’aube du jour, Amada dormait encore, Barraou vint à la Havane.
On le vit tout le jour dans le quartier qu’habitait Gédéon Robertson.
Quatre jours et quatre nuits il rôda dans la ville sans succès; sans doute, la blessure de Juan le tenait alité.
Enfin, le fatal vendredi, Barraou l’aperçut sur le port, et le suivit de près; lorsqu’il fut entré dans une ruelle déserte, derrière le grand fort:
—Arrête, bandit! lui cria-t-il, je te cherchais!
—Vous me cherchiez? me voici.
—C’est bien, défends-toi si tu peux!
* * * * *
En disant ces mots, il se jetait sur lui comme une hyène, pour le frapper de son coutelas; Juan esquiva le coup, et, tirant vite son couteau, il pourfendit l’avant-bras de Barraou, qui le saisit à la ceinture en lui poignardant le côté. Juan, désespéré, se laissa tomber sur lui, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui découvrait sa mâchoire; Barraou lui cracha aux yeux du sang et de l’écume.
A cet instant huit heures et _las oraciones_ sonnent au couvent prochain; les deux furieux se séparent et tombent à genoux.
BARRAOU.
L’ange du Seigneur a annoncé à Marie, et elle a conçu par l’opération du Saint-Esprit.
JUAN.
Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre, est béni.
Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il.
BARRAOU.
Voilà la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole.
JUAN.
Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre, est béni.
Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il.
BARRAOU.
Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous.
JUAN.
Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre, est béni.
Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il.
* * * * *
—Allons! debout, Cazador; que fais-tu encore à genoux?
—Je priais pour votre âme.
—Il n’est besoin; j’ai prié pour la tienne: en garde!
Aussitôt, il lui crève la poitrine, le sang jaillit au loin; Juan pousse un cri et tombe sur un genou, saisissant à la cuisse Barraou qui lui arrache les cheveux, et le frappe, à coup redoublés, dans les reins; d’un coup de revers, il lui étripe le ventre. Terrassés tous deux, ils roulent dans la poussière; tantôt Jaquez est dessus, tantôt Juan: ils rûgissent et se tordent.
L’un lève le bras et brise sa lame sur une pierre du mur, l’autre lui cloue la sienne dans la gorge. Sanglans, tailladés, ils jettent des râlemens affreux, et ne semblent plus qu’une masse de sang qui flue et se caille.
Déjà des milliers de moucherons et de scarabées impurs entrent et sortent de leurs narines et de leurs bouches, et barbotent dans l’aposthume de leurs plaies.
* * * * *
Vers la nuit, un marchand heurta du pied leurs cadavres et dit:—Ce ne sont que des nègres, et passa outre.
DON ANDRÉA VÉSALIUS L’ANATOMISTE
MADRID
Cette nouvelle d’Andréa Vésalius étant terminée, elle fut portée à la revue de Paris et offerte à M. Amédée Pichot, comme traduite du danois d’un supposé Isaïe Wagner; sa forme ne convenait point à ce magasin littéraire, M. Amédée Pichot ne put l’insérer; mais en ayant payé la traduction prétendue, il se servit du même héros pour broder le charmant conte anatomique qu’assurément vous avez lu dans ce recueil. Du reste, ce conte n’ayant aucun rapport de détail avec celui-ci, nous ne venons donc réclamer pour Champavert que priorité et trouvaille.
I
CHALYBARIUM
A cette heure de nuit et de paix, où les cités semblent des nécropoles, une seule ruelle tortueuse de Madrid, artère obscure, battait encore et d’un pouls violent et fébrile; cette ruelle somnambule de cette ville endormie, c’était la _Callejuela casa del Campo_; à l’une de ses extrémités s’élevait une riche demeure, habitée par un étranger, un Flamand. Les vitraux des croisées resplendissaient des feux de l’intérieur, qui les projetaient obliquement, et les découpaient sur la face noirâtre de la maison vis-à-vis, apparaissant dans l’ombre semée de gueules de fournaises, de résilles ardentes et de filoches d’or.
La porte de cet hôtel était grande ouverte, et laissait voir un vaste porche à voûte d’arête, à clef pendante, au pied d’un grand escalier de pierre, à balustrades taillées à jour comme l’ivoire d’un éventail et tout parsemé de fleurs odorantes.
C’était, pour plaisamment dire, le carnaval des murailles, toutes leurs parois étaient travesties et masquées sous des tapisseries, des velours et des lampadaires étincelans.
Quelques hallebardiers chevalaient de long en large à l’entrée.
* * * * *
Quand les cris de la foule, ameutée au dehors, s’apaisaient par intervalles, on distinguait une symphonie douce et dansante qui descendait le long de l’escalier et faisait parler la voûte sonore.
Tout le palais était fêtoyant, mais une tourbe de basses gens hurlait et se ruait à la porte; c’étaient les orgues du temple, et tout au bas les truans sur la dalle du parvis.
Tantôt des hourras affreux, tantôt des ricanemens et des bruits de cuivre, qui se prolongeaient de groupe en groupe dans l’obscurité, et s’affaiblissaient comme des rires sataniques que promènent des nuées.
* * * * *
—Le docteur a bien choisi son jour de noces, un samedi, fête du sabbat, un sorcier ne pourrait mieux faire, dit une vieille édentée, blottie dans l’ébrâsement d’un guichet.
—C’est vrai, ma mie; et sur Dieu que j’adore! si tous ses chiens défunts s’y rendaient, la ronde ferait le tour de Madrid.
—Mais, que serait-ce donc? reprit la première vieille, si tous ces pauvres Castillans que ce bourreau de mort a épluchés, que Dieu les en dédommage! venaient lui réclamer leur peau?
—On m’a assuré, dit un petit homme barbu, enfoui dans la foule et se haussant sur la pointe du pied, qu’il déjeûne souvent avec des côtelettes de chair qui ne vient pas de la boucherie.
—C’est vrai! c’est vrai!
—Non, non, c’est faux! criait un grand jeune homme, accolé au treillis d’une croisée, c’est faux! demandez à Rivadeneyra, le boucher.
—Silence! te tairas-tu? criait plus haut encore, un homme _embossé_ dans une cape brune et le _sombrero_ sur les yeux, ne le reconnaissez-vous pas? c’est Henrique Zapata, l’apprenti écorcheur! c’est juste, _Verdugo et Ahorcador_ se soutiennent. Je gage que si on fouillait sous son pourpoint, on trouverait quelque main ou quelque jambe.
—Quelle idée! ce vieux mange-mort prendre une jeune femme! répliqua la vieille; si j’étais le roi Philippe, j’empêcherais bien cet ogre ...
—Oh! bien oui, dit l’inconnu en cape brune, Philippe II le protège, ce chien de Flamand; encore hier, Torrijo, le boulanger de la _Cebada_, a disparu, à coup sûr pour le pâté de nôces; c’est une horreur! il faut en finir!
—Le roi a beau le protéger, murmurait le peuple, il faut le brûler vif.
—Chrétiens! cet homme est un hérétique! un nécroman! un Flamand! Il mérite la mort! dirent alors bénignement quelques moines du couvent de _Nuestra señora de Atocha_, nouvellement fondé par les pères Garcia de Loaysa, inquisiteur général, archevêque de Séville, et Fray Juan Hurtado de Mendoza, confesseur de l’empereur Carlos V, auxquels se joignirent en masse les religieux du couvent royal de _San Geronymo_.
—A mort! criait la foule, que repoussaient les hallebardiers, lui jurant à la face.
—A mort! répétait le cavalier emmantelé.
—A mort! hurlaient les moines qui, crucifix au poing, attisaient la populace. A mort! mettons le feu.
* * * * *
Tout à coup, l’imminent orage éclata. Des cris de rage et de mort pleuvaient; la tourbe se ruait dans le porche, un moine brandissait une torche sur sa tête; mais, les hallebardiers, secourus par Henrique Zapata et plusieurs autres écoliers, résistèrent vigoureusement et firent battre en retraite à cette canaille déchaînée, ce qu’elle fit en mugissant; en revanche le vacarme redoubla: elle frappait sur des cloches, des lames, des chaudières; c’était un tonnerre cinglant, abasourdissant, une symphonie presque homicide.
II
SALTATIO, TURBA, MORS
Dans les salons, une hilarité cordiale ou goguenarde régnait: on ne s’occupait nullement du bruit extérieur, l’usage étant de faire pareille cérémonie lorsqu’un vieillard épousait une jeune fille.
Une cape brune était suspendue à l’entrée de la galerie qui servait de vestiaire. La mariée dansait avec un beau cavalier qu’on n’avait encore qu’entrevu dans la soirée; ils paraissaient plus occupés de leurs chuchotemens que de leur danse. Le marié, à l’autre angle du salon, courtisait une fillette de sa parenté.
La grande salle se terminait par une loge ouverte sur un préau; elle était couverte de conviés, dames, cavaliers, vieux, duègnes, qui, sous prétexte de respirer l’air frais de la nuit, venaient donner libre essor à leur satire, à leur méchanceté. C’était un conflit d’incidences, d’interlocutions; un orchestre de voix flûtées, sourdes, éraillées, chevrotantes; une collection de minois et de mines ridées par le gros rire ou avivées par un sourire malin, trahissant des claviers d’ivoire, ou des bouches crénelées comme un donjon, ou denticulées comme la corniche de la voûte.
—Quel est donc le beau cavalier avec lequel minaude l’épousée?
—_Senorica_, vous êtes méchante!
—Ha! ha! ha! regardez donc là-bas don Vésalius, échâssé dans ses _calzas bermijas_ et son pourpoint noir; par mahom! ses jambes dans ses bottines ne vous semblent-elles pas des plumes dans un encrier? Voyez-le donc sauter avec Amalia de Cardenas, rondelette, fraîche et rose; ne vous semble-t-il pas monseigneur Saturnus?
—Ou la mort qui fait danser la vie.
—La danse d’Holbein.
—Dites donc, Olivares, que fera-t-il _con su Machacha_?
—Une leçon d’anatomie.
—La conversation.
—Merci pour la _Novia_!
—Voici la sarabande terminée, voyez-le baiser la main de notre cousine Amalia.
—Ce n’est point une noce bourgeoise, un _saraguete_, mais bien un brillant _sarao_.
—Où donc est l’épousée?
—Où donc est le beau cavalier?
—Don Vésalius la cherche, tout effaré; _busca, busca, perro viejo!_
—Va donc lui demander, Olivares, à lui, qui passe pour sorcier, ce que fait Maria en ce moment.
—Ami! ne mettons pas le doigt entre le marteau et l’enclume.
* * * * *
La danse reprit; Vésalius réinvita Amalia de Cardenas, qui fit une plaisante moue, et lui riait au dos.
La mariée n’était plus au salon, ni la cape brune au vestiaire, et, dans un corridor obscur, on entendait des pas et ceci:
—Couvre-toi de cette cape, Maria, vite, partons!
—Alderan, je ne puis.
—Moi, te laisser la proie de ce Vésalius? non pas, tu m’appartiens! En mon absence tu me trahis, je l’apprends, j’arrive en hâte, ce matin même, je me mêle à la fête, je te tiens seule, à l’écart, et je te dis partons, et tu refuserais? Oh! non pas, Maria, tu t’abuses! viens; il est temps encore, romps ce lien ignominieux, nous serons heureux: je serai tout à toi, à toi seule et pour toujours! Viens, Maria!...
—Alderan, ma famille m’a imposé ce joug, je le subirai. Mais, tu seras toujours mon amant! je serai toujours ton amante! Qu’importe cet homme? qu’est-ce? un valet de plus, une tenture qui voilera notre mystérieux amour. Laisse-moi, laisse-moi, adieu!
—Ainsi, tu ne veux pas, Maria, c’est bien! va te salir à cet homme! Accomplis ta volonté, j’accomplirai la mienne; va!... Et, la repoussant de ses bras, elle s’enfuit brusquement de la galerie au salon.
Alderan resta comme abîmé quelques instans; il blasphémait, il heurtait du pied, puis, subitement, il disparut dans la profondeur.
* * * * *
Pendant ce temps, la foule s’était accrue comme un étang par un orage. Le tumulte devenait de plus en plus intense et le bacchanal terrifiant. La populace avait repris sa première audace, et s’étant rapprochée peu à peu, elle riait sous la barbe des hallebardiers. Des imprécations, des cris de mort grondaient de nouveau; on lançait des pierres dans les vitrages, on barbouillait les murs de sang de bœuf et de fiente; quand, tout à coup, les groupes s’ouvrirent pour faire passage à une femme échevelée, qui hurlait comme un chien à la lune; c’était la Torrija, la boulangère, qui venait réclamer son époux, et demander vengeance.
—C’est la Torrija, la boulangère, disait-on de toutes parts; puis, la meute attendrie fit un long silence, et la Torrija sanglotait et poussait des rugissemens.
Alors, l’homme en cape brune montant sur les degrés, cria d’une voix forte:—Amis! faisons justice! lâche, qui ne suivra point! Vengeance! mort à Vésalius! mort au nécroman!
La réplique fut une grêle de pierres dans les fenêtres et sur les hallebardiers qui rétrogradèrent jusqu’à l’escalier. La tourbe se vomit dans le porche, se jette sur les piques en arrêt, qu’elle arrache et brise; elle gravissait la montée et pourfendait la porte du salon, quand, au loin, un galop se fit entendre.—Sauve qui peut, ce sont les alguazils!—Saisie d’une terreur panique, elle redescend l’escalier, se précipite dans les corridors ou par les fenêtres; quelques braves, seuls, attendent de pied ferme.
—De par le roi, retirez-vous!
—Le roi punit de mort les meurtriers, les hérétiques, les sorciers! à mort le Flamand!
—Au nom du roi, retirez-vous!
Alors les alguazils entrent à cheval dans le porche; une pluie de meubles les accueille, ils ripostent par une mousqueterie qui renverse les plus audacieux. L’homme en cape brune, poussant un cri, porte la main à son flanc. Sains et blessés prennent la fuite, cinq cadavres seulement restent sur le carreau.
Soudain, le palais et la rue devinrent mornes. Le guet enlevait les corps des vaincus; les conviés, tremblans, s’échappaient par l’arrière. Les portes se verrouillèrent, les lampes s’éteignirent, après une scène de vie, une scène de mort. Seulement, en aile, dans le logis de Vésalius, deux fenêtres flamboyaient dans l’obscurité.
III
QUOD LEGI NON POTEST
A travers les panneaux effondrés de la porte du salon, Maria avait aperçu l’homme en cape brune, atteint d’un coup de feu; à son cri déchirant, elle s’était évanouie; on l’avait transportée dans sa chambre sur un canapé, où elle était depuis long-temps étendue négligemment; Vésalius, à genoux auprès d’elle, larmoyant et tremblant, lui baisotait les mains et le front.
—Comment te trouves-tu, Maria, mon amour?
—Mieux: mais tout est-il apaisé?