Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette)
Part 8
«Cette humble fille--dit son historien futur qu’il ne m’appartient pas de nommer--dont les âmes, même religieuses, ne peuvent, avant que sa Vie intime soit publiée, soupçonner la haute sainteté et la grande mission dans l’Église, fut comblée, dès l’âge de trois ans, des dons surnaturels les plus étonnants, tels qu’on les trouve dans les vies de quelques saints. Instruite par l’Enfant JÉSUS qui lui avait appris qu’il fallait cacher ces grâces, elle les cachait avec tant d’humilité et d’habileté et, quand on les surprenait, on voyait tant combien on la faisait souffrir, que ses directeurs eux-mêmes n’en ont connu qu’une faible partie. Dans les montagnes où elle gardait les troupeaux avant l’Apparition, on l’appelait déjà _la petite sainte_ et on lui attribuait des miracles.»
Aujourd’hui il est connu qu’elle en a fait et la preuve en sera donnée, quand la Congrégation des Rites daignera s’occuper de la Béatification d’une si pauvre Bergère. La découverte de ses stigmates a été la chose la plus fortuite. Elle-même paraissait les _ignorer_--bien qu’elle les cachât, comme tout le reste, instinctivement--ou du moins, elle paraissait croire que _tous les chrétiens devaient être ainsi_--ce qui n’est pas loin du sublime le plus terrassant. Mélanie fut souvent communiée par Notre Seigneur lui-même et jouissait de la vue continuelle de son Ange gardien. Les habitants d’Altamura ont affirmé avoir entendu dans l’appartement de «la pieuse dame française», à l’Angelus du soir, la nuit qu’elle est morte, des chants angéliques et le tintement d’une clochette, comme quand on porte le Saint Viatique.
Combien d’autres choses encore! Mais ce qui étonne plus que tout, ce qui décourage de penser, ce qui donne aux seules larmes d’amour un inestimable prix, c’est de se dire qu’elle voyait _tout dans la Lumière de Dieu_, non simultanément, mais successivement, c’est-à-dire au moment où sa pensée se portait sur un objet. Don extraordinaire, unique peut-être dans la vie des saints. Elle semblait vivre dans le Paradis terrestre comme si la Chute n’avait pas été...
A une croyante qui voulait savoir quelque chose des Apôtres des Derniers Temps, fut communiqué ce fragment de ce que Mélanie appelait sa «Vue»[56]:
[56] Cette page, tout à fait inédite, complète ou confirme ce qui a été dit plus haut, chap. XIV, du don de prophétie conféré à la Bergère.
«... En d’autres endroits, je vis les Disciples des Apôtres des Derniers Temps. Je compris bien clairement que ces messieurs, que j’appelle les Disciples, faisaient partie de l’Ordre. C’étaient des hommes libres, des jeunes gens qui, ne se sentant pas appelés au sacerdoce, voulant cependant embrasser la vie chrétienne, accompagnaient les Pères dans quelques missions et travaillaient de tout leur pouvoir à leur propre sanctification et au salut des âmes. Ils étaient très-zélés pour la gloire de Dieu. Ces disciples étaient auprès des malades qui ne voulaient pas se confesser, auprès des pauvres, des blessés, des prisonniers, dans les réunions publiques, dans les assemblées sectaires, etc., etc. J’en vis même qui mangeaient et buvaient avec des impies, avec ceux qui ne voulaient pas entendre parler de Dieu ni des prêtres; et voilà que ces Anges terrestres tâchaient par tous les moyens imaginables de leur parler et de les amener à Dieu, et de sauver ces pauvres âmes qui ont chacune la valeur du Sang de Jésus-Christ, fou d’amour pour nous. Cette vue était bien claire, bien précise et ne me laissait aucun doute sur ce que je voyais; et j’admirais la grandeur de Dieu, son amour pour les hommes et les saintes industries dont il usait pour les sauver tous; et je voyais que son amour ne peut pas être compris sur la terre, parce qu’il dépasse tout ce que les hommes les plus saints peuvent concevoir...
«... Avec elles (les Religieuses), il y avait aussi des femmes et des filles remplies de zèle qui aidaient les religieuses dans leurs œuvres. Ces veuves et ces filles étaient des personnes qui, sans oser se lier par les vœux de religion, désiraient servir le bon Dieu, vaquer à leur salut et mener une vie retirée du monde. Elles étaient vêtues de noir et très-simples. Elles portaient aussi une croix sur la poitrine, comme les Disciples, mais un peu moins grande que celle des Missionnaires et elle n’était pas extérieure.
«... Les Disciples et les femmes faisaient aussi cette promesse ou oblation à la Très-Sainte Vierge: de se donner à Elle et de Lui donner, pour les âmes du Purgatoire, en faveur de la conversion des pécheurs, toutes leurs prières, toutes leurs pénitences, en un mot toutes leurs œuvres méritoires.
«Je vis que les Missionnaires vivaient en communauté... Je vis que les disciples qui savaient lire disaient l’Office dans leur chapelle; je vis aussi que les Religieuses disaient l’Office de la Sainte Vierge ainsi que les femmes.»
Il est infiniment intéressant de rapprocher de cette _vue_ si actuelle, si précise, de la Bergère, la prophétie plus générale, mais combien éloquente, écrite, 150 ans avant la Salette, par le Vénérable Grignion de Montfort:
«... Mais quels seront ces serviteurs, esclaves et enfants de Marie? Ce seront un feu brûlant des ministres du Seigneur qui mettront le feu de l’amour divin partout et, _sicut sagittæ in manus potentis_, des flèches aiguës dans la main de la puissante Marie pour percer les ennemis; ce seront des enfants de Lévi, bien purifiés par le feu de grandes tribulations et bien collés à Dieu, qui porteront l’or de l’amour dans le cœur, l’encens de l’oraison dans l’esprit, et la myrrhe de la mortification dans le corps, et qui seront partout la bonne odeur de Jésus-Christ aux pauvres et aux petits, tandis qu’ils seront une odeur de mort aux grands, aux riches et aux orgueilleux mondains.
«Ce seront des nuées tonnantes et volantes par les airs, au moindre souffle du Saint-Esprit, qui, sans s’attacher à rien, ni s’étonner de rien, ni se mettre en peine de rien, répandront la pluie de la parole de Dieu et de la vie éternelle; ils tonneront contre le péché, ils gronderont contre le monde, ils frapperont le diable et ses suppôts et ils perceront d’outre en outre, pour la vie ou pour la mort, avec leur glaive à deux tranchants de la parole de Dieu, tous ceux auxquels ils seront envoyés de la part du Très-Haut.
«_Ce seront des Apôtres véritables des Derniers Temps_, à qui le Seigneur des vertus donnera la parole et la force, pour opérer des merveilles et remporter des dépouilles glorieuses sur ses ennemis; ils dormiront sans or ni argent et, qui plus est, sans soin au milieu des autres prêtres, ecclésiastiques et clercs, _inter medios cleros_, et cependant auront les ailes argentées de la colombe, pour aller, avec la pure intention de la gloire de Dieu et du salut des âmes, où le Saint-Esprit les appellera[57]; et ils ne laisseront après eux, dans les lieux où ils auront prêché, que l’or de la charité qui est l’accomplissement de toute la loi. Enfin nous savons que ce seront de vrais disciples de Jésus-Christ, qui, marchant sur les traces de sa pauvreté, humilité, mépris du monde et charité, enseigneront la voie étroite de Dieu dans la pure vérité, selon le saint Évangile, et non selon les maximes du monde, sans se mettre en peine ni faire acception de personne, sans épargner, écouter ni craindre aucun mortel, quelque puissant qu’il soit[58].
[57] _Ps._ 67, v. 14. Matines de Pentecôte. Ce psaume chargé de mystère appartient liturgiquement au Saint-Esprit.
[58] Conformité presque littérale avec le 30e alinéa du Secret de Mélanie, cité dans l’introduction du présent ouvrage.
«Ils auront dans leur bouche le glaive à deux tranchants de la parole de Dieu; ils porteront sur leurs épaules l’étendard ensanglanté de la Croix, le Crucifix dans la main droite, le chapelet dans la gauche, les Noms sacrés de Jésus et de Marie sur leur cœur, et la modestie et mortification de Jésus-Christ dans toute leur conduite. Voilà de grands hommes qui viendront; mais Marie sera là, par ordre du Très-Haut, pour étendre son empire sur celui des impies, idolâtres et mahométans. Quand et comment cela se fera-t-il?... Dieu seul le sait; c’est à nous de nous taire, de prier, de soupirer et d’attendre: _Expectans, expectavi_[59].»
[59] _Traité de la vraie Dévotion à la Sainte Vierge_, 1re partie, chap. I.
Assurément Dieu seul le sait. Cependant nous savons aussi, nous autres, pourquoi et comment cela ne s’est pas fait, pourquoi, le 19 septembre prochain, 62e anniversaire de l’Apparition, il n’y aura pas même un faible commencement d’exécution, une lointaine velléité d’obéissance. Nous ne savons que trop les sordides et basses causes de cette prévarication inouïe. Mais tous ne le savent pas et c’est pour les ignorants que ce livre est surtout écrit. Les autres, les vrais coupables par malice ou par lâcheté, chercheront naturellement à l’étouffer, selon leur méthode, simplement par esprit de suite, sans honte ni peur. Comment faire peur à des hommes consacrés à Dieu qui ont pu _voir_ le châtiment terrible d’un assez grand nombre d’entre eux sans se frapper la poitrine?... Enfin j’ai voulu rendre témoignage afin de m’endormir en paix, quand mon heure sera venue.
Les menaces de la Salette ont été conditionnelles. Il y a lieu de croire qu’elles ne le sont plus. Les Apôtres de Marie, qui auraient dû être institués avant le Déluge de sang et de feu, le seront _après_, voilà tout.
XXIV
OBJECTIONS, CALOMNIES, L’ASSOMPTIONISTE DROCHON.
Ma tâche n’est-elle pas finie? Je crois avoir dit tout ce qu’il fallait et je ne pourrais plus maintenant que me répéter. On m’a présenté une liste des objections contre le Secret qui ne cessent d’avoir cours à la Salette. Je les connais trop et je les ai réfutées implicitement ou explicitement dans les pages qui précèdent. On sait, d’ailleurs, que les objections présentées par la haine, l’orgueil ou l’intérêt, sont invincibles. Elles renaissent à mesure qu’on les égorge. Cependant le trait distinctif de celles-ci est une faiblesse extrême, une faiblesse enfantine, telle qu’on a honte de les entendre.
Exemple: «Si le Pape voulait la publication du Secret, il l’aurait faite lui-même.» Cette objection, dans la bouche de prêtres qui passent pour instruits, étonne et afflige. On sent qu’il serait bien inutile de leur dire que le Pape a pu et a dû vouloir _respecter_ la mission, évidente pour lui, de Mélanie et qu’il a donné des preuves de ce respect. Cette idée n’entrerait pas dans de tels cerveaux. Comment espérer aussi de faire comprendre à ces esclaves de la _lettre_, à ces ilotes du vocable, que le Pape étant infaillible, son SILENCE _est une approbation_? Or le secret n’a jamais été condamné. Ajoutons que ce serait peut-être une question de savoir s’il est selon les grandes Règles que le Pape fasse en personne la publication d’un tel document?
Puis, que répondre à de vieilles calomnies que l’accoutumance a transformées en vérités indiscutables, et dont nul chrétien ne s’avise de rechercher la provenance? Ici, il n’y a plus seulement la honte de l’esprit, mais l’horreur de l’âme et c’est abominable de penser à des mensonges tant de fois réfutés et si vainement confondus!
Un Père Assomptionniste, nommé Drochon, les a réunis en bouquet dans une _Histoire illustrée des Pèlerinages français_, formidable in-4º de 1274 pages (qu’il faudrait 2548 hommes pour lire, aurait dit Barbey d’Aurevilly), publié avec l’autorisation et l’admiration du Père Picard, son supérieur général[60]. On sait que les Assomptionnistes ont été les plus constants ennemis de Mélanie et de son Secret, et qu’ils se sont acharnés à cette guerre avec toute la force et l’autorité que leur donnait le succès inouï et lamentable de leurs déprimantes publications[61].
[60] Paris, Plon, 1890.
[61] On sait aussi, depuis plus d’un demi-siècle, que c’est un signe de _modestie_, chez les catholiques modernes, d’écrire d’une manière épouvantable, et que cela est soigneusement enseigné dans leurs Instituts, à tel point que tout ce qui fut écrit postérieurement aux _Oraisons funèbres_, ou à la _Henriade_, est jugé négligeable, détraquant ou libidineux. Le sublime Père Picard m’affirma un jour, à la honte de son ordre, qu’Ernest Hello était un FOU. Son successeur, le Père Bailly, et ses Éliacins de la _Croix_ ou du _Pèlerin_, ont vraiment abusé de la doctrine.
Dans la masse énorme de ce Père Drochon, _treize_ pages seulement sont données au Pèlerinage de la Salette et il est presque impossible d’y trouver une ligne qui ne soit inexacte ou mensongère. Qu’on en juge:
«... Maximin et Mélanie auraient reçu, nous l’avons dit, chacun leur (_sic_) secret: «Infirmes, _défaillants, si vous le voulez, en tout le reste_, dit M. l’abbé Nortet, ils ne seront trouvés forts qu’en un seul point, ce qu’ils ont affirmé être leur mission.» «Ces enfants peuvent _s’éloigner_, s’écriait à son tour Mgr Ginoulhiac, le 19 septembre 1855 (il avait _exilé_ Mélanie l’année précédente), _devenir infidèles à une grande grâce reçue_ (!), l’Apparition de Marie n’en sera pas ébranlée.» Ces citations font prévoir les vicissitudes qui ont marqué la vie des deux enfants... «Mélanie, après avoir contemplé la Reine du Ciel, _ne ferma point ses yeux au monde_ (!!!), comme nous l’avons vu faire à Anglèze de Sagazan, à Liloye et à tant d’autres, comme le fit peu après Bernadette. Elle entra, _sans doute_, au couvent de la Providence à Corenc; mais _se croyant_ appelée à quelque chose d’important, _rêvant_ de missions et de conquêtes apostoliques, sœur Marie de la Croix _inspira des doutes sérieux sur sa vocation_ à la vie des religieuses, qui n’est efficace _que si elle est humble_ (!!!). Après _trois_ ans (un an) de noviciat, Mgr Ginoulhiac consulté s’opposa à sa profession[62]. Elle revint à Corps où un prélat romain d’origine anglaise la _décida_ à le suivre en Angleterre, dans le but de s’y adonner à la pénitence pour la conversion du pays. De 1854 à 1860, elle séjourna au couvent des Carmélites de Darlington. Elle y prit l’habit, fit, paraît-il (!), des _vœux_, en 1856, _mais_ elle revint en France, quatre ans plus tard, _se fixa_ à Marseille où, _d’après_ (!) M. Amédée Nicolas, elle fut relevée de ses vœux. Elle y séjourna jusqu’en 1867. (Rien de Corfou, etc.) Mgr Louis Zola, _alors_ évêque de Lecce en Italie, _l’emmena_ dans son diocèse et la fixa à Castellamare. (Admirable! _Alors_ Mgr Zola n’était pas encore évêque; c’est de Mgr Petagna qu’il s’agit et il _n’emmena_ pas Mélanie; puis Castellamare n’est pas du diocèse de Lecce, c’est même un autre évêché et il est bien loin de Lecce. C’est comme si on situait Amiens dans le diocèse de Périgueux. On n’est pas fort en géographie chez les Assomptionnistes. L’historien a puisé ses renseignements à bonne source, chez les Missionnaires de la Salette, et son livre est gros). A la mort de l’évêque, en 1888 (ni Mgr Petagna ni Mgr Zola ne sont morts en 1888), elle revint à Marseille où elle est encore (1890). Au milieu de cette vie agitée et _inconstante_, Mélanie est restée vertueuse (Ah! tout de même! tout juste vertueuse!) et, comme Maximin, persévérante _sur un seul point_, sa foi ardente (Après ce qui précède, le mot _ardente_ est tout à fait stupide, mais c’est comme ça qu’on écrit à l’Assomption) en l’Apparition et dans le Secret qu’elle avait entendu.» (Et pas un mot de ce secret! comme si la publication de Mélanie et l’_imprimatur_ de Mgr Zola étaient apocryphes, puisque, d’autre part, Drochon dit que ce secret est le «clou» de l’Apparition--style Bailly, style _Croix_ et _Pèlerin_.)
[62] Mgr Ginoulhiac dit à Mélanie: «Je viens de voir Maximin qui a refusé de me dire son secret, à moi, son évêque!!! _Il s’en repentira!!!_ Mais vous, vous êtes plus raisonnable, vous avez plus de connaissance que lui; je pense que vous n’allez pas refuser d’obéir à votre évêque...!!!» Et sur le refus de la pauvre enfant de désobéir à la Sainte Vierge, il lui fit la même menace: «_Vous vous en repentirez!_» Il ne tint que trop parole. Quand vint pour elle le moment de faire profession, de prononcer ses vœux chez les Religieuses de la Providence de Corenc, il s’y opposa, malgré les Religieuses qui disaient combien elle était pieuse, et chercha, par tous les moyens et vexations possibles, à la faire partir. Finalement il l’embarqua pour l’Angleterre, avec défense de le dire même à ses parents. Bien mieux, il donna des ordres pour la forcer à faire des vœux de clôture. Comme elle refusait de les faire, à cause de la mission qu’elle aurait à remplir après 1858, et qu’aucune pression, aucune insistance ne pouvait vaincre sa résistance, les religieuses lui dirent: «Où irez-vous? Mgr G*** nous a écrit que si vous revenez dans son diocèse, il vous excommuniera partout où vous résiderez.»
Cette page m’a rappelé le mot de Chateaubriand: «Il est des temps où l’on ne doit dépenser le mépris qu’avec économie, à cause du grand nombre des nécessiteux.»
XXV
L’HÔTELLERIE. TACTIQUE DOUBLE DES MISSIONNAIRES OU CHAPELAINS.
Dès le commencement de ce travail, des personnes pieuses et d’intention pure jugèrent excessif mon blâme de l’hôtellerie de la Salette[63]. Il faut pourtant bien, m’ont-elles dit, que les pèlerins soient hébergés, surtout les infirmes et les malades, et ils ne peuvent pas exiger qu’on les loge et qu’on les nourrisse pour rien. Or voilà précisément ce qui ne devrait pas être en question. Le droit strict des pèlerins, surtout des infirmes et des malades, c’est d’être hébergés _pour rien_. En octobre 1880, du temps des prétendus missionnaires, je vis, un matin, arriver à la porte de l’hôtellerie, par une neige terrible, un mendiant à peine moins blanc que la neige et qui paraissait avoir quatre-vingts ans. Il avait cheminé des heures dans la montagne, certain, disait-il, de trouver à la Salette l’hospitalité de deux jours assurée aux chemineaux par un règlement de l’hôtellerie. Je n’ai pas vu ce règlement, rêvé, peut-être, par de pauvres malheureux, mais ce que j’ai bien vu et trop bien vu, c’est le désespoir, l’humble désespoir de ce vieillard, me disant, un quart d’heure après: «Ils m’ont donné une soupe froide et m’ont dit qu’il fallait partir. J’aurais bien voulu me reposer.» Pour ne pas être complice d’un assassinat, je payai, quoique très-pauvre, trois jours de pension pour cet _envoyé_, qui était peut-être Raphaël, et dont le remerciement est resté en moi comme une lumière douce dans la cellule d’un condamné.
[63] Je me suis exprimé plus fortement encore, à l’époque des Missionnaires. _La Femme pauvre_, pages 100 et 101.
A partir de ce jour, j’ai compris ce qui se passait sur cette montagne. Pour parler net, j’ai vu l’épouvantable esprit d’avarice de ces soi-disant religieux qui n’auraient dû être eux-mêmes que des mendiants et des serviteurs de mendiants, car la Salette est, par essence et par excellence, un pèlerinage de va-nu-pieds. Qu’on vienne à la base de cette montagne comme on voudra et tant qu’on voudra, mais, arrivé là, on ne peut monter _délicatement_ qu’avec le diable sur les épaules. Les premiers pèlerins ne s’y trompaient pas et n’auraient pas pu s’y tromper. La route actuelle n’existait pas, et le service des mulets ne se faisait pas comme aujourd’hui. On voyait se traîner, sur les flancs du Mont, des infirmes, des agonisants, des quasi-morts, qui rampaient des journées entières et qui redescendaient guéris. Mlle des Brulais, qui fut un des premiers témoins de la Salette, a relaté quelques exemples vraiment prodigieux[64]. Je ne crois pas qu’il soit possible de citer un seul cas de mort d’un de ces malades sur la Montagne. Combien, cependant, durent passer la nuit sans toit, ni tente, _sub Jove frigido_, à cette altitude mortelle pour des être humains privés d’abri! De quels secours pouvaient être, pour des centaines et des milliers de pèlerins, le couvert de quelques cabanes en planches? _Quid inter tantos?_ Mais on était venu porté par la foi, on était hospitalisé, chauffé, réconforté, guéri par la foi.
[64] _L’Écho de la Sainte Montagne_, par Mlle DES BRULAIS. Chez Henri Douchet, à Méricourt-l’Abbé (Somme), il n’existe pas de livre plus recommandable sur les commencements de la Salette.
Aujourd’hui, on monte commodément dans une voiture ou sur le dos d’un mulet; on paie sa chambre et sa table, 1re ou 2e classe; on prie à son aise, à l’abri de vraies murailles, dans une basilique bien close, et on s’étonne de ne pas obtenir ce qu’on demande. On n’est peut-être pas des pharisiens, mais on ne croit pas être, _sicut ceteri hominum_, des voleurs, des injustes, des adultères et on n’a pas peur de «lever les yeux vers le ciel». Alors on redescend dans la même voiture ou sur le dos du même mulet, mais non pas comme le pauvre publicain. _Descendit hic justificatus (_hoc est_ sanatus) in domum suam._ Il n’y a plus de miracles parce qu’il n’y a plus de croyants ni de PÉNITENTS, parce qu’il n’y a plus d’enthousiasme, c’est-à-dire de charité. =Il n’y a plus d’âmes généreuses.=
On serait suffoqué de trouver un comptoir et des livres de comptabilité dans l’antichambre d’un poète, et on n’est pas le moins du monde impressionné de rencontrer ces mêmes objets dans un lieu de pèlerinage, et de quel pèlerinage! C’est ahurissant de se dire qu’il y a un endroit où la Sainte Vierge s’est montrée, où elle a pleuré d’amour et de compassion, où elle a dit les plus grandes choses qu’on ait entendues depuis Isaïe, où elle a guéri et consolé tant de malheureux, et qu’à deux pas de cet endroit, il y a une _caisse_!
--C’est abominable, direz-vous, mais où est le remède?--Vous le savez aussi bien que moi. L’hôtellerie de la Salette,--transformée en une Maison-Dieu, où chaque pèlerin valide se constituerait serviteur des pauvres ou garde-malade, pour quelques heures ou quelques jours--serait approvisionnée surabondamment et constamment, si les chrétiens lui donnaient la centième partie de ce qu’ils donnent si vainement et avec tant d’amertume au percepteur. Elle serait vingt fois plus riche que maintenant, trop riche, sans doute, mais, du moins, on n’entendrait plus cet infâme bruit de monnaie que déteste Dieu, et on aurait la joie et la gloire de ranimer d’innombrables pauvres.
C’est bien cela que les bergers ont pu comprendre, et ce n’est pas sans effroi que je pense à ce qui a dû se passer dans le doux et noble cœur de Maximin, quand il était témoin de l’exploitation de sa Montagne, et qu’il périssait de misère à quelques pas des sordides religieux qui n’existaient que par lui. Pour ce qui est de la vieille Mélanie, ce qu’elle dut sentir lorsqu’elle fit le pèlerinage, une dernière fois avant de mourir, je me le suis déjà demandé et je n’ai trouvé d’autre réponse que les larmes.