Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette)

Part 9

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Mon livre, je l’ai assez dit, n’a qu’un objet: Prouver que tout l’effort des ennemis de Dieu, dans le cas de la Salette, a tendu à déconsidérer le Secret de Mélanie, le seul en cause, celui de Maximin n’ayant jamais été divulgué. Alors, double tactique. D’une part, les Missionnaires ou Chapelains installés sur la Montagne ont toujours et très-fermement voulu que les menaces de la Sainte Vierge se soient accomplies, peu de temps après l’Apparition, d’une manière tout à fait complète et définitive, en sorte qu’il est démontré que nous n’avons plus rien à craindre et que toute autre prophétie, concernant l’avenir ou même le temps présent, doit être tenue pour billevesée. Je les ai vus travailler, chaque jour, près de la Fontaine, à l’heure du Récit, apportant des statistiques de famine, en Irlande par la maladie des pommes de terre; en France, en Espagne ou en Pologne, par la maladie du blé, etc. Pour ce qui est de la menace du Discours relative aux «petits enfants au-dessous de sept ans...», il paraît qu’elle s’explique très-suffisamment par une épidémie déplorable qui eut lieu vers cette époque, c’est-à-dire il y a soixante ans. En conséquence, le soi-disant Secret n’est qu’une méchante rêverie très-apocryphe que les bons catholiques doivent écarter.

Puis, il faut tenir compte de la différence des temps. En 1846, la Religion était méprisée et la société chrétienne avait besoin d’être châtiée. Aujourd’hui, elle est au contraire, ne le voit-on pas? dans l’état le plus florissant. De toutes manières, le Secret est insoutenable.

D’autre part, on veut à toute force que les Bergers n’aient jamais été persévérants que _sur un seul point_: Maximin ivrogne, selon la légende ignoble et criminellement fausse des Missionnaires, ne sortant de sa torpeur que pour raconter l’Apparition avec _lucidité_, par un miracle constant; Mélanie, sainte fille, si on veut, mais livrée au plus dangereux vagabondage et continuellement «entourée d’hurluberlus et de prêtres désobéissants qui lui montaient la tête», ne retrouvant comme Maximin, son équilibre et sa raison, que quand il s’agissait du récit de cette même Apparition, identiquement relatée par elle depuis 1846. En dehors du Discours public tout sec, impossible à mettre en doute, sans se condamner soi-même à l’inexistence, où est le moyen de supposer un secret de vie et de mort surérogatoirement divulgué par de tels témoins?

--Après cela, pourraient dire les intéressés, si on veut prendre la peine de considérer les choses froidement, raisonnablement, _pratiquement_, comment ne pas voir, ô Mère du Verbe, que votre prétendue Révélation n’est qu’une imposture des démons pour empêcher de saints religieux de gagner honnêtement leur vie sur votre Montagne?

XXVI

LA SALETTE ET LOUIS XVII.

D’excellents travaux historiques ont élucidé récemment la question de la Survivance de Louis XVII. Question déjà vieille et qu’on ne peut plus ignorer aujourd’hui, sans un peu de honte. Mon _Fils de Louis XVI_, publié en 1900, n’a pas apporté de document nouveau, mais le témoignage d’une admiration infinie pour ce grand geste de Dieu, unique dans l’Histoire: une Race Royale qui passait pour la première du monde, non pas rejetée précisément, ni exterminée, mais tombée dans l’ignominie insondable, sans espoir d’en sortir jamais.

«... C’est à faire chavirer l’imagination de se dire qu’il y eut un homme sans pain, sans toit, sans parenté, sans nom, sans patrie, un individu quelconque perdu dans le fond des foules, que le dernier des goujats pouvait insulter et qui était, cependant, le Roi de France!... Le roi de France reconnu tel, en secret, par tous les gouvernements, dont les titulaires suaient d’angoisse à la seule pensée qu’il vivait toujours, qu’on pouvait le rencontrer à chaque pas, et qu’il tenait peut-être à presque rien que la pauvre France, toute frappée à mort qu’elle fût, voyant passer cette figure de sa douleur, ne reconnût soudain le Sang de ses anciens Maîtres et ne se précipitât vers lui avec un grand cri, dans un élan sublime de résurrection!

«On fit ce qu’on put pour le tuer. Les emprisonnements les plus barbares, le couteau, le feu, le poison, la calomnie, le ridicule féroce, la misère noire et le chagrin noir, tout fut employé. On réussit à la fin, lorsque Dieu l’eut assez gardé et lorsqu’il avait déjà soixante ans, c’est-à-dire lorsqu’il avait achevé de porter la pénitence de soixante rois...»[65]

[65] LÉON BLOY. _Le Fils de Louis XVI_. Ce n’est pas ici le lieu de montrer, ne fût-ce qu’en raccourci, l’histoire effrayante et fantasmatique de Louis XVII. Lire _Le Dernier Roi légitime de France_, par HENRI PROVINS, et l’inestimable ouvrage plus récent d’OTTO FRIEDRICHS: _Correspondance intime et inédite de Louis XVII_.

La disgrâce de ce «Roi fantôme» fut si parfaite que les mots «ignominie» ou «opprobre» ne suffisent plus. On lui refusa ce qui ne se refuse pas aux pires scélérats, son identité personnelle,--pour mieux dire, une identité quelconque. On voulut absolument qu’il ne fût personne, dans la stricte acception du mot, et que ses enfants ne fussent les enfants de personne. Ainsi s’accomplit, en une manière que Dieu seul pouvait inventer, la séculaire formule capétienne: _Le Roi ne meurt pas_, puisque la descendance légitime de Louis XVI était condamnée à ne pouvoir ni vivre ni mourir.

Le Dauphin, fils de Louis XVI,--authentiquement Louis XVII--prétendu mort au Temple, en 1795, exhala son âme douloureuse à Delft, en Hollande, le 10 août 1845, un peu plus de treize mois avant l’Apparition de la Salette, «promptitude fort singulière de ce miracle, si peu de temps après que le Candélabre aux Lys d’Or, dont il est parle dans le Pentateuque, avait été renversé.

«Lorsque éclata la nouvelle de l’Apparition, un seul chrétien se demanda-t-il si quelque chose d’infiniment précieux ne venait pas d’être brisé, pour que la Splendeur elle-même, la Gloire impassible et inaccessible parût en deuil?--=Depuis le temps que je souffre pour vous autres!= Quel mot troublant et inconcevable!

«La catastrophe est si énorme que ce qui ne peut absolument pas souffrir souffre néanmoins et pleure. La Béatitude sanglote et supplie. La Toute-Puissance déclare qu’elle n’en peut plus et demande grâce... Que s’est-il donc passé, sinon que Quelqu’un est mort qui ne devait pas mourir?...»[66]

[66] _Le Fils de Louis XVI_.

Si encore il était vraiment mort comme tout le monde meurt, mais je le répète, c’était bien pis, le Roi de France ne devant pas mourir. Et voilà plus de soixante ans que cela continue! J’ai là, devant moi, le portrait d’un pauvre petit enfant de 4 ou 5 ans, qu’où nomme le Prince Henri-Charles-Louis de Bourbon, Dauphin de France. Il paraît que c’est lui qui continuera la série des Rois fantômes...

Plusieurs lettres de Mélanie, dont quelques-unes à la Princesse Amélie de Bourbon, prouvent que la prophétesse n’avait aucun doute sur la Survivance représentée par le prétendu Naundorff et ses enfants. En 1881, elle nomme l’héritier direct «_Roi légitime, Roi FLEUR DE LYS_» et recommande l’espérance. On sait d’autre part que, bien des années auparavant, Maximin avait fait le voyage de Frohsdorf et qu’une entrevue avec le Comte de Chambord avait eu pour effet la renonciation effective de celui-ci au trône de France. Tout porte à croire, en effet, que Maximin aurait dit à ce prétendant ce que Martin de Gallardon, en 1816, avait dit à l’infâme Louis XVIII: «Vous êtes un usurpateur.» Le Comte de Chambord, au contraire de son fratricide grand-oncle, n’osa pas succéder aux deux Caïns de la Restauration, mais, tout de même, il garda les 300 millions du patrimoine royal, et les héritiers volés, depuis trois générations, continuèrent d’être pauvres et couverts de la plus abondante ignominie, comme l’avaient été leur père et surtout leur grand-père, le Dauphin du Temple.

Analogie ou affinité, correspondance ou relation mystérieuse entre le Miracle de la Salette et le Miracle de la destinée du Fils de Louis XVI. Un roi pauvre, un roi mourant de faim et de misère; le fils couvert d’ordures et obstinément renié de soixante rois, vient offrir à la France de la sauver, et on l’assassine, après l’avoir longtemps flagellé. _Nolumus hunc regnare super nos._

Aussitôt après, la vraie Reine de France, la Souveraine à qui fut authentiquement, valablement et irrévocablement donné ce Royaume, vient, à son tour, supplier en pleurant son peuple et tous les autres peuples dont il est l’Aîné, de considérer le Gouffre effroyable qui les _invoque_... Ne pouvant la tuer, on lui répond par la Désobéissance, la Négation de ses paroles et la judaïque lapidation de ses témoins. _Nolumus HANC regnare super nos._

J’ai pensé, bien des fois que la patience de Dieu est la meilleure preuve du Christianisme.

Aujourd’hui tout est-il perdu? N’y a-t-il plus rien à espérer? N’est-il plus d’autres remèdes que les châtiments? L’auteur de ce livre en est persuadé. La France ne veut plus de Roi, ni de Reine ni de Dieu, ni d’Eucharistie, ni de Pénitence, ni de Pardon, ni de Paix, ni de Guerre, ni de Gloire, ni de Beauté, ni de quoi que ce soit qui donne la vie ou la mort. Elle veut, en sa qualité de maîtresse, et d’exemplaire des nations, ce qui n’a jamais été voulu par aucune décadence: la parfaite stupidité dans le mouvement artificiel et automatique. Cela se nomme le Sport, qui doit être un des noms anglais de la Damnation.

=En l’année 1864=, dit le Secret, =Lucifer et un grand nombre de Démons seront détachés de l’Enfer...=

On sait que Léon XIII, frappé de cette prédiction, a voulu que tous les prêtres catholiques récitassent chaque jour, après leur messe, agenouillés au pied de l’autel, cette prière assez semblable à un exorcisme:

SANCTE MICHAEL, ARCHANGELE, DEFENDE NOS IN PRÆLIO: CONTRA NEQUITIAM ET INSIDIAS DIABOLI ESTO PRÆSIDIUM. IMPERET ILLI DEUS, SUPPLICES DEPRECAMUR; TUQUE, PRINCEPS MILITIÆ CŒLESTIS, SATANAM ALIOSQUE SPIRITUS MALIGNOS QUI AD PERDITIONEM ANIMARUM PERVAGANTUR IN MUNDO, DIVINA VIRTUTE IN INFERNUM DETRUDE. AMEN.

APPENDICES

PIÈCE JUSTIFICATIVE

Le document qui suit, écrit de la main de Mélanie, fera connaître la _source_ des calomnies sans cesse répétées, depuis trente ans, contre le Secret, la Règle de la Sainte Vierge, la Voyante et sa Mission.

«(Cusset, Allier), ce 28 février 1904[67].

[67] Mélanie est morte le 14 décembre de la même année. Cette lettre précieuse peut donc être considérée comme une sorte de testament. Il va de soi que le _style_ de la Bergère a été scrupuleusement respecté.

A Monsieur l’abbé H. Rigaux, Curé d’Argœuves par Dreuil-les-Amiens (Somme)

Mon très-Révérend et très-cher Père,

Que Jésus soit aimé de tous les cœurs!

Je vous vous promis, cela plaisant à Dieu, de mettre par écrit mon voyage à Rome, ce qui l’a précédé, le Congrès tenu au nom du Saint-Père par son Éminence le Cardinal Ferrieri, Préfet de la Congrégation des Évêques et Réguliers, ce qui s’y est dit, mon audience privée auprès du Saint-Père et ce que nous avions dit, mon entrée chez les Salésianes (Visitandines), puis ma sortie et ce qui a suivi.

Jusqu’à présent, je n’ai pas pu écrire cela, par cause de maladie. Que le bon Dieu soit béni de tout!

I

En l’an de grâce 1878 et, je crois, en octobre, un matin après la Sainte Messe, le Révérend Père Fusco me dit avoir lu dans un journal l’intention de Mgr Fava, évêque de Grenoble, de venir à Rome pour faire approuver sa règle pour les Pères et pour les Sœurs de la Montagne de la Salette.

A cette nouvelle je dis:--Pour avoir ma conscience nette, je vais me hâter d’écrire la Règle de la Très-Sainte Mère de Dieu et l’envoyer au Saint-Père.--Je la porterai moi-même à Rome, dit le Père Pusco.--Et tout se fit comme nous avions dit.

Un mois environ s’était écoulé, quand un dimanche, mon saint Évêque, Mgr Pétagna, me fit savoir qu’il désirait me parler. Je me rendis à l’Évêché. En montant les escaliers, je rencontrais des bons vieux chanoines qui versaient des larmes et disaient:--IL aurait mieux fait de rester dans son diocèse et ne pas venir tuer notre Évêque. Si ce n’était sa soutane je l’aurais pris pour un gendarme hautain, impérieux.--D’autres chanoines me dirent:--Par charité, faites finir les cruelles instances de l’Évêque de Grenoble auprès de Mgr Pétagna déjà assez malade.--Je demandai la raison des _ordres_ que l’évêque de Grenoble donnait à mon saint Évêque. On me dit:--L’Évêque de Grenoble, avec un air de puissante autorité, _ordonne_ à notre saint Évêque de vous obliger, de vous contraindre d’aller dans son diocèse, etc., etc.--J’entre, et, pour la première fois, je voyais Mgr Fava.

L’Évêque de Grenoble était accompagné d’un prêtre, que je sus, plus tard, être le Père Berthier, un des missionnaires de la Salette.

Mgr de Grenoble me dit entre autres choses banales, indifférentes, qu’il avait entendu dire que j’étais ici et qu’il était venu de bien loin pour me voir.--Je le remerciai.--Mon saint Évêque, déjà malade, se sentait épuisé et avait besoin de repos et surtout de tranquillité d’esprit. Un domestique vint lui dire que sa chambre était préparée, s’il avait besoin de se reposer. Alors, mon saint Évêque me dit:--Mgr de Grenoble et le R. Père Berthier prendront leur repas chez vous, parce que, ici, depuis que je suis si souffrant, on ne prépare rien, on ne se met plus à table.--Je dis à mon saint Évêque, en lui exprimant mon regret pour son état maladif, que je le remerciais de l’honneur qu’il me procurait d’avoir Monseigneur et ce digne Prêtre chez nous, et le priai de me permettre de me retirer, afin que chez moi on pût préparer le nécessaire.--Mon saint Évêque remarquant le mutisme de Mgr Fava sur ce qu’on venait de combiner, crut qu’il n’avait pas compris. Il le répéta une deuxième fois, puis, une troisième fois, et je revins chez moi afin de tout préparer pour le déjeuner de midi.

A midi, arrive Mgr de Grenoble avec le P. Berthier. Sa première parole fut:--Je suis venu à Rome pour trois raisons: pour faire approuver ma règle pour les Pères et pour les Sœurs; pour obtenir le titre de Basilique à l’Église de la montagne de la Salette; et faire faire une NOUVELLE STATUE de Notre-Dame, semblable au modèle que j’ai apporté; parce que, voyez-vous, aucune statue ne représente bien la Sainte Vierge, qui ne devait pas avoir un fichu ni un tablier; et tout le monde murmure et désapprouve ce costume des femmes de la campagne. Le modèle que j’ai fait exécuter est bien mieux! D’abord, elle ne portera pas de croix parce que, voyez-vous, cela attriste les pèlerins, et la Sainte Vierge ne devait pas avoir de croix[68]...--Je passe, ma plume se refuse à faire savoir, en détail, tout ce que sa Grandeur a dit. J’étais effrayée; c’est à peine si j’ai pu lui dire:--Et, au bas de votre statue, Monseigneur, vous écrirez en grosses lettres: =Vierge de la vision de Mgr Fava!=--On appela pour nous mettre à table.

[68] Je ne souligne pas ces dernières lignes. Mélanie ne les ayant pas soulignées elle-même. On est prié seulement de les remarquer.

Après le repas, l’Évêque de Grenoble ouvrit un balcon pour voir la campagne et surtout le Vésuve que nous avions en face. Sa Grandeur me demanda qui nous avions pour voisin à côté de nous. Je lui répondis que nous étions seules.

--Oh! mais vous êtes princièrement logées!--Et il se mit à parcourir les pièces. Il sortit sur la terrasse qui servait, quand il ne pleuvait pas, de lieu de récréation à mes élèves. Il contempla encore longtemps le Vésuve, la mer et le paysage... Après quoi il rentra, non sans avoir ouvert et examiné ma chambre de travail; et, en voyant tant et tant de lettres sur mon bureau, il me dit:--Mais votre correspondance est bien plus nombreuse que la mienne! D’où vous viennent toutes ces lettres?--De toute l’Europe, Monseigneur.--Vous êtes logée dans un palais trop beau! Sans sortir, vous avez de quoi vous promener...

Après environ trois quarts d’heure ou une heure, Monseigneur dit qu’il allait souhaiter le bonsoir à Mgr Pétagna, puis reprendre le train pour Rome:--Oh! elle sera ravissante de beauté MA statue: toute en marbre, avec un beau manteau qui l’entoure; pas de souliers, pas de crucifix, cela attriste trop; la Sainte Vierge ne devait pas être accoutrée comme vous avez dit.--Eh! bien, Monseigneur, lui ai-je dit, si le bon Dieu m’envoyait sa Providence, je ferais faire une peinture, où la Très-Sainte Vierge Mère de Dieu serait représentée au milieu de deux resplendissantes lumières, et vêtue telle qu’elle est apparue sur la Montagne de la Salette.--Et Mgr Fava s’en alla ainsi que le P. Berthier.

Dans l’après-midi avancée, à mon grand étonnement, une personne envoyée par mon saint Évêque vint me dire que mon saint Évêque avait quelque chose à me communiquer.

Je demandai à cette personne si Mgr de Grenoble était parti.--Heureusement il partait, répondit-elle, quand un messager a ouvert la porte et remis à Mgr Pétagna un pli venant de Rome pour vous être communiqué. Alors, cet Évêque Carbonaro est rentré, et il voulait absolument savoir le contenu de la dépêche. Il fait bien de la peine à notre Monseigneur.--Je partis avec la même personne pour l’Évêché.

Arrivée à la porte je lui dis:--Sans doute que Mgr l’Évêque de Grenoble sera resté: entrez, et dites à notre Mgr Pétagna que la personne l’attend.--Ainsi fut fait.

Mon saint Évêque vint à moi avec la dépêche et, à demi-voix, il me dit à peu près ceci:--Le Saint-Père désire vous parler. Voici la dépêche en ce qui vous concerne:

«_Si Mélanie n’est pas malade et qu’elle paisse venir à Rome, Sa Sainteté voudrait lui parler. Si elle ne peut pas venir, qu’elle envoie tout ce qui se rapporte à la fondation du nouvel Ordre religieux des Apôtres des derniers temps._»

Je demandai à Monseigneur quand il voulait que je parte.

--C’est aujourd’hui dimanche, dit-il, et aussi trop tôt à cause de vos préparatifs. Il n’y a rien qui presse.

A ce moment l’Évêque de Grenoble s’amène et dit:--Monseigneur, je crois que vous avez dit à Mélanie _toute_ la dépêche, vous pouvez bien me la dire à _moi_.

Et mon saint Évêque répondit humblement:--Excusez-moi, Monseigneur, il y a, dans la dépêche, des choses pour elle et pour moi. Ce qui n’est pas un secret, c’est qu’elle est mandée à Rome.

--Ah bien! Et savez-vous pourquoi? ce qu’elle va y faire, Monseigneur?

Silence de mon saint Évêque.

--C’est très-bien, nous partirons ce soir ensemble.

Alors je dis:--Je ne voyage pas le dimanche.

Mgr de Grenoble:--Mais vous devez obéir au Pape!

--Le Saint-Père ne m’a pas dit de partir au reçu de la dépêche.

Regardant mon saint Évêque, il lui dit:--Il faut lui commander de partir ce soir avec moi, Monseigneur.

--Monseigneur, elle ne peut partir comme cela. Il faut bien, si elle a quelque chose à préparer, lui en donner le temps.

--Obéissez! obéissez! Vous savez que je suis l’Évêque de Grenoble! et j’ai tant de choses à vous apprendre, à vous dire et à vous demander. Voyez, c’est ce soir, à dix heures, que nous devons prendre le chemin de fer pour Rome. Vous vous y trouverez, n’est-ce pas?

--Je ne sais pas, Monseigneur.

--Ah! mais il le faut!... Monseigneur, s’écria-t-il, obligez-la, commandez-lui de partir ce soir avec moi.

Mon saint Évêque, pâle comme la mort, lui répondit:--Je n’ai pas l’art de commander aux personnes qui obéissent au moindre signe. Pas plus que le Saint Père je ne puis savoir si elle a quelque préparatif à faire avant son départ.

Pour en finir, je dis que je me retirais. Il était nuit.

L’Évêque de Grenoble en me disant: «Au revoir, à dix heures!» rentra dans le salon, et je pus parler et prendre l’obéissance de mon saint Évêque qui me dit:--Monseigneur de Grenoble me conduira dans la tombe. Si vous pouvez, partez ce soir pour me l’enlever d’autour de moi. Je vous donnerai le Père Fusco et votre compagne. Vous partirez quand vous pourrez, ce soir, et que le bon DIEU vous bénisse.

Arrivée chez moi, nous nous concertons, croyant que je ne resterais que deux ou trois jours à Rome. Comme j’y avais envoyé la Règle de la Mère de DIEU depuis environ un mois:--Je crois, dit le Père Fusco, que vous êtes mandée pour s’entendre au sujet de la fondation des Apôtres des derniers temps. Car l’Évêque de Grenoble nous a dit à l’Évêché, qu’étant allé à la Sacrée Congrégation des Évêques et Réguliers pour qu’on se hâte d’approuver sa Règle, le cardinal Ferrieri lui avait fait entendre qu’en ce moment il était très-occupé, et que Monseigneur pouvait, pendant au moins huit jours, passer son temps à visiter les monuments de Rome et des environs. Voila pourquoi l’Évêque de Grenoble est venu ici.

Nous combinâmes alors de prendre à Castellamare le train de neuf heures du soir.

A dix heures, nous étions à Naples. Nous dûmes attendre le train qui partait pour Rome. Permission de DIEU!... l’Évêque de Grenoble arrive tout essoufflé:

--Il y a une demi-heure que je vous cherche! Eh bien, venez, nous allons prendre place.

Je remerciai Monseigneur et lui dis que nous voyagions toujours en troisième classe.

--Mais, dit-il, est-ce qu’il y a quelqu’un avec vous?

--Un prêtre et ma compagne, Monseigneur.

--Ils peuvent se mettre dans un autre wagon, dit Monseigneur. Donnez-moi votre billet, j’y ferai ajouter un supplément de première classe.

Je lui dis que mon saint Évêque ayant eu la bonté de me donner ces personnes pour m’accompagner, je ne pouvais pas m’en séparer.

Presque fâché, Monseigneur dit:--Je paierai encore un supplément pour eux. Mais savez-vous pourquoi vous êtes mandée à Rome?

Je répondis:--Non, et je ne m’en inquiète pas.

Nous partons. L’Évêque de Grenoble qui avait tant de choses à dire, ne me dit rien. Mais j’étais bien peinée de voir que le Père Fusco et ma compagne étaient regardés de travers, et on aurait dit avec colère.

Le P. Berthier n’avait pas l’air satisfait: il n’avait pas réussi, en fermant la portière, afin que mes compagnons ne pussent monter dans notre compartiment: aussitôt la porte s’était ouverte, et le P. Fusco, en entrant, avait dit:

--Excusez-moi, Monseigneur, si je prends la liberté d’entrer ici, c’est pour me conformer à notre Mgr l’Évêque de Castellamare, qui désire que je ne quitte pas Sœur Marie de la Croix.

Et l’Évêque de Grenoble n’avait rien répondu.

Lundi, à sept heures du matin, nous arrivions à Rome, et là, nous nous séparâmes. Monseigneur et le P. Berthier s’en allèrent au Séminaire Français, il me semble; et nous fûmes dans une église, où le P. Fusco célébra la Sainte Messe. Après, nous fûmes loger dans un hôtel, où nous demeurâmes, je crois, plus de huit jours.

Dès le premier jour, je fis annoncer mon arrivée au cardinal Ferrieri pour me mettre à sa disposition. Son Éminence me fit dire qu’il m’avertirait d’avance pour le jour qu’il aurait besoin de moi.

Nous étions donc en liberté, tous les jours après la Sainte Messe; et nous passions les après-midi agréablement en Dieu, en visitant les belles églises de la Maggiore, di S. Paulo hors les murs, l’Église qui a un grand tableau représentant Notre-Dame de la Salette, et les Catacombes. Mais nos premières visites furent aux personnages connus de nous pour être très-croyants, très-dévots à Notre-Dame de la Salette, par exemple, les cardinaux Consolini et Guidi, qui, gracieusement, m’offrirent leurs services dans n’importe quelles circonstances. Et je leur remis, à l’un comme à l’autre, une copie du Secret que je voulais publier avec l’_Imprimatur_ de Mgr Pétagna, mon saint Évêque de Castellamare di Stabia.

L’Évêque de Grenoble, avec une bonté grande, envoyait tous les jours, souvent deux fois par jour, le P. Berthier pour prendre de nos nouvelles; et surtout ce dernier s’informait beaucoup auprès du Maître d’hôtel, si nous nous absentions souvent, si nos absences étaient longues, s’il savait où nous allions, ce que nous faisions et si nous recevions des visites. Un jour, je crois, le troisième, le maître d’hôtel nous dit: