Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette)
Part 7
«Jésus enseignait à la synagogue un jour de sabbat. Vint une femme qui avait, depuis dix-huit ans, un esprit d’infirmité. Elle était inclinée, et ne pouvait absolument pas regarder en haut. Jésus, l’ayant vue, l’appela et lui dit: «Femme, tu es délivrée de ton infirmité.» Et il lui imposa les mains. Aussitôt elle se redressa et elle glorifiait Dieu.»
Il ne faut pas se lasser de redire que l’Évangile, aussi bien que l’Ancien Testament, est essentiellement parabolique, figuratif, prophétique, l’Esprit-Saint n’ayant jamais parlé autrement. Alors, qui est cette femme, possédée, dix-huit ans, d’un esprit d’infirmité? Je ne vois que Marie pour identifier une telle figure.
O Marie! Ma Dame de Compassion! que venez-vous faire ici?
C’est, en effet, le jour du sabbat, samedi, veille de vos Douleurs[48]. Voilà précisément _dix-huit_ siècles bien accomplis que vous êtes courbée et muette, l’Époux qui vous possède bienheureusement étant lui-même, quoique Dieu,--par mystère impénétrable--un Esprit d’infirmité et de courbature, jusqu’à l’heure merveilleuse où Il nous enseignera toutes choses. Pendant _dix-huit_ siècles vous avez gardé le silence, après avoir parlé six fois[49] seulement dans les Évangiles! A la Salette enfin, et pour la septième fois, vous parlez avec une autorité si souveraine qu’après cela il ne peut plus y avoir que le jugement universel et la combustion des mondes. Vous parlez ainsi parce que Jésus vous a délivrée, c’est ce que je lis dans l’Évangile, et vous glorifiez Dieu comme nul autre ne le pourrait faire. Cependant ce n’est pas encore votre victoire, puisque voici le «chef de la synagogue» suivi de beaucoup de prêtres qui s’indignent ensemble de ce que Jésus ait fait ce miracle un jour de sabbat, c’est-à-dire qu’il vous ait donné d’être leur juge. Il est étonnant, ce chef des «hypocrites» qui vous prend vos propres paroles, ô Mère de la Parole, pour condamner votre Fils en vous méprisant: «Il y a six jours pour travailler, dit-il...» L’Esprit-Saint est tellement uni à son Épouse que, si on savait lire, on trouverait la Salette à toutes les pages de l’Évangile.
[48] On sait que l’Apparition eut lieu un samedi, _le 19 septembre 1846_, veille, cette année-là, de la fête de N.-D. des Sept-Douleurs, et à l’heure des premières vêpres. C’était aussi le dernier jour des Quatre-Temps de septembre. Le matin même, la grande Liturgie fériale avait lu ces paroles du Lévitique: «C’est le jour très-fameux des Expiations et il sera appelé Saint... C’est le jour de propitiation pour vous réconcilier au Seigneur. Toute âme qui ne se sera pas affligée en ce jour périra.» Et bientôt après, à l’Évangile, _ô miracle!_ l’histoire, précisément, de la Femme courbée depuis dix-huit ans, redressée par Jésus et glorifiant Dieu!!! _Missel romain_.
[49] Quatre fois dans saint Luc, deux fois dans saint Jean. Chaque fois, Elle monte un des Six degrés du Trône d’ivoire de ce Salomon éternel, à la droite de qui est marquée sa place, au milieu des Douze Lionceaux de l’Apostolat. II Par. IX, 18 et 19.
La Révélation de la Salette, envisagée comme une rupture du silence de dix-huit siècles, offre, en même temps, la consolation et la terreur. Et je ne pense même pas ici au _Message_, c’est-à-dire aux menaces et aux promesses. J’ai simplement en vue le fait inouï de fa Sainte Vierge parlant _avec autorité_ dans l’Église.
Je dis que ce fait est consolant, en raison du caractère de Celle qui parle, puisque l’Église l’invoque sous le nom de _Consolatrix_ et, aussi, parce que c’est une sorte d’accomplissement, _sous nos yeux_, de la Troisième Parole de Jésus mourant. Mais il est, en même temps, terrible à cause du silence de ce même Jésus qu’il semble impliquer. Jésus et Marie ne parlent pas ensemble. Quand Jésus commence sa Prédication, Marie s’abîme dans le silence et, si Elle en sort aujourd’hui, est-ce donc à dire que Jésus ne va plus parler? Voilà, ce me semble, un des côtés les plus obscurs de la Salette et l’un des moins explorés, probablement à cause de l’immense effroi qu’on y rencontre. Quelques écrivains ascétiques tels que le saint évêque de Lausanne, Amadée, et surtout, au dix-septième siècle, le Vénérable Grignion de Montfort, ont affirmé que le Règne de Marie est réservé pour les derniers temps, ce qui donnerait à supposer que notre Mère ayant enfin parlé en Souveraine, Jésus ne reprendra désormais la parole que pour faire entendre le redoutable ESURIVI, _j’ai eu faim_[50], qui doit tout finir...
[50] Matth. XXV, 35 et 42.
J’écris ceci le jour de l’Assomption. D’autres voient Marie dans la gloire, je la vois dans l’ignominie. J’ai beau faire, je ne me représente pas la Mère du Christ douloureux dans la douce lumière de Lourdes. Cela ne m’est pas donné. Je ne sens pas d’attrait vers une Immaculée Conception couronnée de roses, blanche et bleue, dans les musiques suaves et dans les parfums. Je suis trop souillé, trop loin de l’innocence, trop voisin des boucs, trop besoigneux de pardon[51].
[51] Quelques-uns ne manqueront pas de dire que je suis un ennemi de Lourdes. Hélas! je donnerais facilement ma vie, Dieu le sait, et je consentirais à subir des tourments affreux plutôt que de décrier un sanctuaire où Marie s’est manifestée par des prodiges. Je sais, d’ailleurs, que le miracle de Lourdes a été une _suite_ du miracle de la Salette, comme l’arc-en-ciel est une suite de l’orage, et j’espère, un jour, le montrer beaucoup mieux que par cette image. Mais c’est le droit de tout chrétien d’avoir une préférence, un attrait particulier. Je crois même que c’est son devoir de le suivre, Dieu lui désignant ainsi son chemin.
«Je demande deux choses», écrivais-je, il y a quelques années: «1º un chrétien bien portant allant à Lourdes pour y obtenir le bienfait de la maladie; 2º un autre chrétien riche, guéri à Lourdes par le plus indubitable miracle, et revenant distribuer tout son bien aux pauvres. Tant que je n’aurai pas vu ces deux choses, je croirai que l’Ennemi a voulu profaner, par le Cabotinage, la Médiocrité et l’Avarice, le lieu unique où fut AFFIRMÉ celui de tous les Mystères qu’il doit le plus abhorrer: l’Immaculée Conception.»
La Vierge de Lourdes a recommandé la _pénitence_, objectera-t-on. On sait ce que c’est que la pénitence des gens du monde.
Ce qu’il me faut, C’est l’Immaculée Conception couronnée d’épines, Ma Dame de la Salette, l’immaculée Conception _stigmatisée_, infiniment sanglante et pâle, et désolée, et terrible, parmi ses larmes et ses chaînes, dans ses sombres vêtements de «Dominatrice des nations, faite comme une veuve, accroupie dans la solitude»; la Vierge aux Épées, telle que l’a vue tout le Moyen Age: Méduse d’innocence et de douleur qui changeait en pierres de cathédrales ceux qui la regardaient pleurer.
Les prêtres sont pour elle ce qu’ils sont pour Dieu et pour l’Église. Chacun d’eux représente Jésus-Christ et je la vois très-bien s’agenouillant devant eux comme elle s’agenouilla devant son Fils, lorsque celui-ci vint lui demander humblement la permission d’aller souffrir[52].
[52] Marie d’Agreda.
--Je vous en prie, leur dit-elle, mes très-chers enfants, ne méprisez pas mon Message. C’est mon dernier effort pour sauver le troupeau dont vous êtes les pasteurs et dont il vous sera demandé un compte sévère. Si vous ne lui dites pas que je suis venue et que j’ai pleuré sur lui avec amertume, si vous ne lui répétez pas _toutes_ mes paroles, qui pourra les lui enseigner et comment serez-vous sauvés les uns et les autres? Tout ce que j’ai dit à mes deux témoins, tout ce que je leur ai révélé pour le faire passer à tout mon peuple, est infiniment précieux et salutaire, et vous ne pouvez faire un choix sans me blesser à la pupille de l’œil, sans percer vos âmes...
Vous qui avez tant reçu de mon Fils, jusqu’à tenir sa divine place, vous qui devriez être si saints! comment pouvez-vous ne pas pleurer avec moi en vous frappant la poitrine? Comment avez-vous osé vous moquer de mes avertissements et empêcher les autres d’y croire?... J’avais donné une Règle. Qu’en a-t-on fait? C’est en vain que deux papes ont voulu le faire pratiquer. Mes chers Apôtres des Derniers Temps, mes doux fils bien-aimés, où sont-ils? je les avais choisis moi-même, triés avec soin, comme les grains de froment du Pain des Anges. Quelques-uns sont tout près de vous. Si je les nommais, à l’instant vous les feriez souffrir... Par le Nom très-redoutable de votre Maître que vous forcez à descendre chaque jour, _je vous supplie d’avoir peur_...
--Que faudrait-il donc faire? demandait à Mélanie un prêtre qui se disait «un peu comme saint Thomas».--La pénitence des Ninivites, répondit-elle.--Oh! pour cela, non, nous n’avons ni la foi, ni la force de ce temps-là.--Eh! bien, vous aurez les châtiments qui seront plus durs que la pénitence et, n’ayant pas de force, vous renierez Dieu.
--_C’est fait!_ disent des voix d’En-Bas qui sont en train de monter et qu’on n’entend pas encore.
XXI
PROFANATION DU DIMANCHE.
Tout le monde sait que le blasphème et le refus de sanctifier le Dimanche furent les deux grands reproches de la Salette, les deux accusations mortelles, _les deux choses qui appesantissent tant le Bras de mon Fils_. Là encore, disons-le en passant, la concordance du Discours public avec le Secret est flagrante, car il est dit dans ce dernier que =même les personnes consacrées à Dieu... prendront l’esprit des mauvais anges et qu’on verra l’abomination dans les lieux saints=, ce qui implique nécessairement l’absolu des profanations et des reniements supposés par ces deux effroyables crimes.
Encore une fois, je n’ai pas entrepris d’expliquer ni seulement de montrer ces profondes et divines conformités, dessein pour l’exécution duquel je suppose qu’il faudrait plus de lumière que Dieu n’en accorde habituellement aux écrivains qui ne sont pas des écrivains ecclésiastiques. Mais voici, bien à propos, un petit livre très-posthume de Paul Verlaine, _Voyage en France par un Français_, où se lit, contre le travail du Dimanche, une belle protestation de ce grand poète malheureux.
Ah! je n’ignore pas que celui-là n’est pas, lui non plus, une autorité. Tant s’en faut! On finira par savoir, dans le monde pieux, que Paul Verlaine a écrit les vers les plus beaux qui soient, à la louange de «sa Mère Marie», à la gloire de la Pénitence et du Saint Sacrement et qu’il est, en réalité, l’_unique_ poète catholique depuis les inspirés du grand Hymnaire: mais on y mettra le temps. Un demi-siècle environ pour l’élite de nos séminaires et cent ans au moins pour un tiers des autres, à partir de la mort de François Coppée qui ne paraît pas prochaine. Tout de même, le «pauvre Lélian», vers 1880, présenta, en prose, cette idée originale et forte que la loi du travail, ordinairement regardée comme une malédiction, est, au contraire, le «dernier et seul souvenir consolant du Paradis terrestre». En lisant cela, j’ai cru voir la Porte si bien gardée s’entr’ouvrir.
Ah! que c’est beau! Ainsi Dieu, tout fâché qu’il fût contre l’homme et le condamnant à tout perdre, aurait employé cette ruse adorable de le flageller avec l’Espérance, de lui infliger comme châtiment ce qui devait être son réconfort et de le lier rudement par une chaîne de Dilection! Du milieu de ses propres entraves beaucoup plus dures, il a vu cela, le lamentable Verlaine! Il a vu ou entrevu que si le paresseux accomplit cet acte effrayant de couper la dernière amarre, le travailleur pervers, qui n’est courageux que le Dimanche, parce qu’il s’agit de braver un maître invisible, renouvelle à son insu--étant une épouvantable brute--le Crime initial et reperd, chaque fois, pour lui-même et pour beaucoup d’autres, le Jardin de Volupté. Adam et Ève ont dû, en une manière qu’on ne sait pas, mépriser le Septième Jour et =travailler le Dimanche tout l’été=, ou, =n’aller à la Messe que pour se moquer de la religion=, ou, =pendant le carême, aller à la boucherie comme des chiens=, car les paroles divines sont toujours certaines et identiques, en amont comme en aval de leur cours éternel.
La sanctification du Dimanche, c’est la sanctification du travail, et le travail, non sanctifié de cette manière, est tellement maudit que l’_apparente_ solidité des maisons privées ou des monuments publics, à la construction desquels il fut travaillé le Dimanche, est un problème. Le Secret annonce des maux inouïs, tels qu’aucun prophète n’en annonça jamais d’aussi affreux et d’aussi universels. =La terre sera frappée de toutes sortes de plaies. Les montagnes et la nature entière trembleront d’épouvante.= Des prodromes, d’ailleurs, se manifestent. Les feuilles publiques, prodromes elles-mêmes de la démence du monde, relatent, chaque jour, sans y rien comprendre, les plus alarmantes catastrophes: tremblements de terre ou volcans détruisant de grandes villes, des pays entiers; explosions, incendies, accidents innombrables et de toute sorte procurés par la main-forte scientifique ou industrielle, au service de la Désobéissance et de l’Orgueil. Cela pour ne rien dire des homicides continuels et de plus en plus atroces, préludes, sous nos yeux, de massacres sans pardon. Hier, un train de voyageurs sautait dans la Loire... L’heure va sonner où les catastrophes _se toucheront_, où il n’y aura plus que des catastrophes. A chaque tour de cette roue des supplices dont le mouvement s’accélère, de graves individus recherchent aussitôt les «responsabilités», dans l’espérance, dirait-on, d’augmenter le mal, en réduisant au désespoir quelque mercenaire sans protection.
Ah! misérables que nous sommes! Elle est sur chacun de nous, la responsabilité! Le mot _châtiments_ révolte notre orgueil. Il nous faut des causes naturelles, des explications scientifiques où Dieu n’intervienne pas... Ce travail avait été bien fait, pourtant! Les matériaux étaient excellents et on avait eu de bons ouvriers. Il n’y avait rien à redire à ces assises de pierre dure, capables de soutenir une montagne, et cette charpente de fer avec ses arbalétriers, ses boulons, ses rivets, que sais-je encore? étaient au-dessus de tout éloge... Mais voici. Ce travail avait été fait le Dimanche, très-probablement, et les ouvriers--un seul, peut-être--avaient dû mettre =le Nom de mon Fils au milieu=. Il n’a pas fallu davantage. Telle est l’explication de la Mère de Dieu.
=Je me suis réservé le Septième Jour.= La profanation du Dimanche renouvelle continuellement le premier péché. C’est l’attentat _à la RÉSERVE du Seigneur_! Peine de mort dans les deux cas, et de mort terrible... J’ai parlé plus haut des larmes d’Ève. La Chute n’est pas un fait accompli autrefois et dont nous subissons les conséquences. _Nous tombons toujours_, et voilà pourquoi _Ève pleure_. Ses larmes nous accompagnent dans le gouffre.
XXII
AFFAIRE CATERINI.
Il n’y a pas moyen de comprendre l’énorme prévarication sacerdotale, et surtout _épiscopale_, relative au Miracle de la Salette, quand on ignore l’affaire Caterini. Voici donc rapidement cette histoire misérable.
Le Secret de Mélanie commence par ces mots: =Mélanie, ce que je vais vous dire maintenant ne sera pas toujours secret: vous pourrez le publier en 1858=[53].
[53] _1858!_ L’année de l’Apparition de Lourdes!
En 1858, Mélanie était enfermée au Carmel de Darlington, en Angleterre. Elle demanda à sortir pour remplir sa mission. Quand elle revint, en 1860, la gravité de ce Secret effraya les membres du clergé auxquels elle en parla. Elle se borna pour lors à le donner manuscrit. C’est ainsi que de nombreuses copies s’en répandirent avant 1870.
Plusieurs publications suivirent. Celle qui parut en 1872 fut honorée de la bénédiction de Pie IX. Celle qui parut en 1873 fut approuvée par le cardinal Xyste-Riario Sforza, archevêque de Naples. Celle qui parut en 1879 fut publiée par la Bergère elle-même, avec l’_imprimatur_ de Mgr de Lecce, le Compte Zola, son directeur.
C’est alors que des prêtres français, des religieux et plusieurs évêques, voulant faire condamner par Rome la brochure de Mélanie, Mgr Cortet, évêque de Troyes, se chargea d’attacher le grelot.
Mgr Cortet, connaissant mal les règles du Droit canonique en cette matière, s’adressa à la Congrégation de l’Index qui le renvoya à celle de l’Inquisition. Là encore, il ne put rien obtenir. A bout d’expédients, il menaça le cardinal Caterini, simple diacre, mais, secrétaire par rang d’âge de cette Congrégation, du _retrait du Denier de saint Pierre_ «si l’on ne faisait pas quelque chose (sic) en sa faveur». Le secrétaire, âgé de 85 ans, signa la lettre suivante rédigée par un sous-secrétaire:
«Révérendissime Seigneur, Votre lettre du 23 juillet, relative à la publication de l’opuscule intitulé:--_L’Apparition de la Sainte Vierge sur la Montagne de la Salette_--a été remise aux Très-Éminents Cardinaux, avec moi Inquisiteurs de la Foi, qui veulent que vous sachiez que le Saint-Siège a vu avec déplaisir la publication qui en a été faite et que sa volonté est que les exemplaires déjà répandus soient, autant que possible, _retirés des mains des fidèles_......
«Rome, le 8 août 1880.
«P. Card. CATERINI.»
A la réception de cette lettre, Mgr Cortet fut atterré, car ce n’était pas une condamnation.--1º Rome ne dit pas de «retirer autant que possible», quand elle condamne un livre.--2º C’était une lettre privée qu’on lui envoyait et nullement un décret, car il est de rigueur qu’on relate, dans un décret, la date de la réunion du Saint-Office.--3º Au lieu du pointillé, qui sera expliqué dans un instant, il y avait ces mots: «_Mais qu’on la maintienne_ (la brochure) _dans les mains du clergé, pour qu’il en profite_». Cette dernière phrase était, en réalité, une approbation de la brochure. Impossible de publier cela.
Mgr Cortet envoya cette réponse à son collègue de Nîmes. Mgr Besson ne s’embarrassa pas pour si peu. Il supprima la dernière ligne, la remplaça par un pointillé et publia, sous la couleur d’un décret, cette lettre privée, tronquée, faussée, qui n’était pas même à son adresse. Mgr de Troyes l’imita. Un grand nombre de _Semaines religieuses_ s’empressèrent d’en faire autant, bien qu’elles sussent ce qu’il en était. Les _Revues catholiques_, les «bons journaux», furent priés d’insérer et le firent de bonne foi, on l’espère. Tout le monde crut, ou voulut croire, que la brochure de Mélanie était _condamnée!_
Plus tard, les Missionnaires de la Salette, estimant que le pointillé en disait encore trop, le remplacèrent par un seul point, et glissèrent par milliers dans les mains des pèlerins leur petit papier. En même temps les calomnies allaient bon train; aucun doute n’était possible: «L’Enfant de Marie avait mal tourné; elle était égarée par la vanité, infidèle à sa mission, etc.»
Voici, à ce sujet, une lettre de Mélanie à M. l’abbé Roubaud, curé de Vins, au diocèse de Fréjus, mort en 1897, laissant une haute réputation de sainteté:
Castellamare, 25 octobre 1880.
«Mon très-Révérend Père,
«Ne vous troublez pas de tout ce que fait le démon par le moyen des hommes; le bon Dieu le permet pour affermir la foi des vrais croyants... Les personnages à qui je me suis adressée à Rome appartiennent, l’un à la Congrégation de l’Index et l’autre à celle du Saint-Office ou de l’Inquisition qui est la même. Autant l’un que l’autre, ils ignoraient la lettre du cardinal Caterini. C’est ce qui leur a fait dire que c’est un parti qui agit indépendamment du Pape et même des Congrégations de l’Index et de l’Inquisition...»
Elle écrivit, en outre, à Mgr Pennachi, consulteur de l’Index, qui lui fit la même réponse. Mgr Zola, évêque de Lecce, qui avait donné l’_imprimatur_, s’était rendu immédiatement à Rome pour avoir des explications. Le sous-secrétaire qui avait écrit la lettre fit très-humblement toutes ses excuses à Mgr de Lecce, lui disant qu’il avait eu la main forcée par l’évêque de Troyes et autres évêques de France. Sa lettre ne devait pas être publiée. Les formules qui compromettaient, dans cette affaire, «les Éminentissimes Cardinaux» et «le Saint-Siège», étaient des _rocamboles_!!![54]»
[54] Le cardinal Prosper Caterini, _secrétaire_ et non _préfet_ de la Congrégation, comme on le publia par erreur alors, né en 1795, premier diacre du titre de Sainte Marie _in Via Lata_, mourut l’année d’après, en octobre 1881, à l’âge de 86 ans. _Requiescat in pace_, ainsi que Mgr Cortet, mort il y a quelques années seulement.
Voici, pour conclure, ce qu’écrivait encore Mélanie, le 13 octobre 1880: «... Le plus grand coupable par rapport à la lettre du cardinal Caterini est Mgr Fava. Cependant il n’y a rien de si opportun que les avertissements de notre miséricordieuse Mère Marie, à la veille du jour où les religieux sont chassés... comme le dit très-bien le Secret que l’on rejette... =Les ténèbres obscurcissent les intelligences=; ne voyons-nous pas s’accomplir, à la lettre, ces paroles du Secret!... Un évêque écrit à la Congrégation de l’Index et un Cardinal, secrétaire de la Congrégation de l’Inquisition, répond une lettre _privée_ et non officielle, et cette lettre privée se reproduit dans les Semaines religieuses, puis dans les journaux religieux et ainsi parcourt le monde!!!... Le Secret, inopportun pour les fidèles, excite la curiosité de tout le monde et, de tous côtés, je reçois des lettres pour me demander ma petite brochure que je n’ai plus. Voilà jusqu’où sont allées la sagesse et la prudence de l’opportunisme... En vérité, nous sommes plongés dans les ténèbres! Et c’est un châtiment de Dieu. _En arrêtant la diffusion du Secret, on prend une très-grande responsabilité devant Dieu!_ On répondra devant Dieu de tout le Message de la Vierge Marie! Je ne voudrais pas être à la place de ces personnes-là au terrible Jugement!...»
XXIII
SAINTETÉ DE MÉLANIE. APÔTRES DES DERNIERS TEMPS PROPHÉTISÉS PAR ELLE ET PAR LE VÉNÉRABLE GRIGNON DE MONTFORT.
A tout cela Mélanie n’avait à opposer que sa sainteté, son immense beauté d’âme universellement, je ne dis pas méconnue, mais _inconnue_. Les moins hostiles ont la charité d’espérer qu’elle n’est pas perdue éternellement, qu’elle finira par être admise dans le Paradis, fort au-dessous des dames, après un Purgatoire dont le pensée fait frémir. Les légendes fabriquées par le démon sont si tenaces que, longtemps encore, on croira que la Bergère de la Salette a mal fini; qu’après une grâce inouïe dont la moins pieuse des enfants du petit catéchisme eût été plus digne, elle est retombée, presque aussitôt, dans la tiédeur, dans l’indolence de l’âme, dans la vanité, dans l’infidélité, dans le mensonge[55]. Quand on sait à quoi s’en tenir, cette vieille boue des décrottoirs de l’enfer semble si basse et si puante qu’il n’y a pas moyen de s’y arrêter un instant.
[55] On a poursuivi l’année dernière, pour faux en écritures, un ecclésiastique superbe qui avait accusé Mélanie d’être une FAUSSAIRE. _Sicut fecit sic fiet ei._
La volonté de Mélanie était que ses directeurs ou confesseurs ne dévoilassent rien de sa vie _intime_. Mais, dès 1852, plusieurs personnes ont su par le P. Sibillat, qui avait obtenu quelques confidences de cette enfant privilégiée, que, longtemps avant 1846, le Ciel l’avait visitée, que la grande Apparition de 1846 n’était qu’un _épisode_ de son enfance; et les Religieuses de Corenc, ses compagnes, purent observer que ces grâces ne cessaient pas. On a la preuve qu’elles n’ont jamais cessé.