Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette)
Part 5
«J’ai rêvé que je voyais passer beaucoup de monde que je ne connaissais pas. On entrait et on sortait. C’était un grand va-et-vient. Tout à coup une femme attirait mon attention; elle avait quelque chose qui me touchait infiniment. Tout le monde étant parti, elle me dit ces mots extraordinaires: «_On me croit SANS PÉCHÉ_, je veux raconter mon passé.» Alors elle se mettait à chanter ou à parler, car ses paroles étaient comme un chant divin qui me pénétrait de douleur. _C’était la plainte d’Ève._ Je me suis réveillée toute navrée, toute abîmée dans la douleur et me demandant:--Où suis-je? C’est la Salette, c’est Notre Dame de la Salette qui m’a parlé, _c’est Ève qui pleure!_ Ensuite le Discours de la Salette recommençait en moi, comme de lui-même. Je recevais le sens des mots, je déchiffrais avec facilité les paroles comme si j’en avais reçu la clef... De tout cela, il me reste peu dans l’esprit, l’état lucide s’est dissipé, et je n’ai plus que le souvenir d’une chose divine qui a passé à côté de moi... Avec son bras droit, Ève a cloué le Sauveur.--Avec son bras gauche elle le déclouera.--«Mon peuple», c’est tout le genre humain depuis le commencement.--C’est Ève qui parle en lançant son regard à travers les âges.--C’est _elle_ qu’accablent les deux lourdes chaînes...»
Que pensez-vous de cet aspect nouveau du Miracle de la Salette, de cet élargissement surnaturel de notre horizon? _Mutans Evæ nomen._ C’est Marie qui nous parle et c’est Ève qui nous parle. C’est la même source de vie, la même fontaine de pleurs. C’est pourquoi son vêtement, ou l’apparence de son vêtement, est si extraordinairement symbolique.
Oh! ce vêtement! Quand je pense à la si totale incompréhension d’un écrivain célèbre que nos catholiques ont cru précieux parce qu’il était venu vers l’Église d’un lieu très-bas, et qui tenta presque aussitôt de déshonorer la Salette, en ridiculisant ses images dont le symbolisme lui échappait, après avoir bafoué de ses adjectifs la Montagne elle-même qui l’avait assommé de sa grandeur! Ce pauvre homme, qui croyait aimer Marie, est mort très-cruellement, peu d’années plus tard, en exécution, j’en ai peur, de la menace attachée au flanc du Commandement redoutable: _Honora Matrem ut sis longævus super terram._
Il faut presque renoncer au sens des mots, lorsqu’il est question de tels objets. On ne peut plus savoir, par exemple, ce que c’est qu’un vêtement. Le tailleur d’images qui a fait les groupes de la Salette ne voulut être que l’écolier des deux enfants et, à cause de cela, son œuvre a, je pense, toute la valeur qu’elle pouvait avoir. Mais comment traduire, en marbre ou en bronze, _un vêtement de prophéties_, une robe ou une tunique de l’Esprit-Saint? Car c’est bien cela que les bergers ont pu voir avec les yeux qui leur furent prêtés pour un instant.
Ils ont dit: «la Dame en feu». Bossuet ou saint Augustin auraient-ils mieux dit? On ne sculpte pas du feu, surtout du feu extra-terrestre. La face de la dame et le «bouquet de myrrhe» de Salomon pendu à son cou, le Crucifié vivant sur son sein, étaient comme enveloppés d’un feu essentiel que l’intensité de tous les volcans ensemble n’égalerait pas. Donc silence. L’or, le diamant, les pierres les plus précieuses, le soleil même, parurent à ces deux enfants comme de la boue.
XV
PERSÉCUTION DE MGR FAVA. DÉSOBÉISSANCE, INFIDÉLITÉS CRIMINELLES DES MISSIONNAIRES.
La non-existence, après soixante ans, de l’Ordre des Apôtres des Derniers Temps est l’effet infiniment déplorable d’une désobéissance inouïe, non seulement à la Sainte Vierge qui avait exigé son institution, mais à Léon XIII qui ordonna formellement à Mgr Fava, évêque de Grenoble: «_de prendre la Règle donnée par la Très-Sainte Vierge à Mélanie pour la faire observer aux Religieux et Religieuses qui sont sur la Montagne de la Salette_». Et Mélanie, reçue en audience privée, le lendemain, eut la consolation d’entendre le Saint-Père lui dire plusieurs fois: «Vous irez sur la Montagne avec la Règle que vous a donnée la Très-Sainte Vierge. Vous la ferez observer aux Religieux et aux Religieuses». Cela se passait le 3 décembre 1878.
«Que s’est-il passé pour que rien ne se soit fait?» écrivait-elle, dix-sept ans plus tard.--«Quelqu’un que je connais, s’il était à son lit de mort, à cette heure suprême où l’on dit adieu à tous les partis, à tous les intérêts terrestres et où les yeux n’aperçoivent qu’un Juge scrutateur des cœurs, pourrait nous le dire avant d’en avoir la vision dans l’autre monde. Et il pourrait aussi nous dire pourquoi les ordres du Saint-Père n’ont pas été suivis.»[29]
[29] Ce _quelqu’un_, à proprement parler, n’eut pas de _lit de mort_. Un matin, il fut trouvé mort sur son plancher,--comme, plus tard, Mélanie--mais, au contraire de la sainte fille, dévêtu, les bras tordus, les poings crispés, le visage, les _yeux_, exprimant l’effroi d’une horrible vision.
La constante hostilité de Mgr Fava, autrement active que celle de Mgr Ginoulhiac, bien qu’il ne fût talonné par aucun empereur, ressemble à un cas de possession diabolique. Cet inconcevable pontife, toujours accompagné de son instrument d’iniquité, le Père Berthier, des prétendus Missionnaires de la Salette, relançait sa victime jusqu’à Rome--où il étonna de son arrogance Léon XIII qui ne sut pas le briser,--et jusqu’au fond de l’Italie où elle avait espéré trouver un refuge, ne reculant pas même devant cette monstruosité d’essayer de la corrompre avec des _billets de banque_.--«J’ai ici quelques billets de cent francs _pour vos menus plaisirs_», osa-t-il lui dire. Jusqu’à son effrayante mort, il ne cessa d’agir contre elle et d’entraver sa mission par tous les moyens imaginables.
Elle avait écrit, le 3 janvier 1880: «... Ce n’est pas malin que Mgr Fava ne veuille pas entrer dans mes vues qui sont toutes opposées aux siennes. Mes vues étaient de faire de la Montagne de la Salette un nouveau calvaire d’expiation, de réparation, d’immolation, de prière et de pénitence pour le salut de ma chère France et du monde entier. Je désirais que le lieu où Marie Immaculée a versé tant de larmes fût un lieu saint, un modèle, et que l’on y observât _rigoureusement_ la sainte Loi de Dieu, _la Loi du Dimanche_, et que ni les Pères ni les Religieuses ne fissent aucun négoce, _laissant aux séculiers le soin de vendre des objets de piété_.»[30]
[30] _Notre Dame de la Salette et ses deux Élus_. 160 lettres de Mélanie. Paris, Weibel, 9, rue Clovis.
Autre plainte, le 8 septembre 1895: «... Que c’est donc triste de voir ce saint lieu habité par des _incroyants_! Dès le commencement, je me consolais en pensant que cette Montagne, où Marie avait versé des larmes, serait, un jour, habitée par des âmes modèles de l’exacte observance de la loi de Dieu, des âmes humbles, charitables, dévouées et zélées; que ce saint lieu deviendrait et serait le foyer de la _pénitence_, de l’expiation et de la continuelle prière pour les besoins de l’Église et la conversion des pécheurs!... J’ai été trompée; je ne leur en veux pas; ils n’ont rien compris de la miséricordieuse Apparition; ils n’ont pas la vocation religieuse et apostolique; ils sont des membres disloqués. Que Dieu les éclaire!»
La présence des Missionnaires prétendus, installés et prospérant, un demi-siècle, sur sa Montagne, la crucifiait: «... Ce sont les anciens missionnaires», écrivait-elle, le 19 décembre 1903, «qui ont détruit le pèlerinage; ce sont eux, hélas! qui ont osé _découronner_ Notre Dame de la Salette;[31] ce sont eux qui, complices de Mgr Fava, ont refusé, contre l’ordre du Pape, d’accepter la Règle de la Mère de Dieu; ce sont eux qui ont calomnié le si bon et si humble Maximin et qui lui ont refusé un morceau de pain!...» En 1902, ils avaient demandé à Mélanie, dans leur sacristie: «Que va-t-il arriver?»--«La Madone, répondit-elle, va vous _balayer_.» Déjà Maximin, un peu avant sa mort, arrivée le 1er mars 1875, avait dit en parlant d’eux: «Ils descendront de la Montagne et n’y remonteront pas.» Décidément les deux Bergers étaient mieux informés de l’avenir que ces soi-disant religieux, le P. Berthier, par exemple, disant: «Après tout, nous sommes propriétaires des lieux de l’Apparition. Nous les avons achetés par acte notarié en bonne et due forme: _personne ne peut nous déloger._» Adorable balayage! «Ce qui se serait fait dans la miséricorde--avait dit encore Mélanie--se fera sur des ruines.»
[31] Expulsés de la Sainte Montagne, les anciens Missionnaires emportèrent la caisse, les vases sacrés couverts de pierreries et jusqu’au DIADÈME DE LA SAINTE VIERGE!!! Il fallut recourir au Pape pour leur faire rendre ces richesses du Pèlerinage.
La douleur de cette profanation lui fut un martyre. Son admirable correspondance en est remplie et on peut bien dire qu’elle en est morte après en avoir constamment vécu. Elle ne pouvait pas se mettre à genoux, parler à Dieu ni parler aux hommes, sans que cette épine perçât son cœur. «Ceux qui étouffent la vérité... Le matériel offusque leur intelligence... Je suis indignée contre l’esprit de mensonge des Pères de la Salette... Ils ont horreur de ce Secret qui lève un coin du voile... Malheureux religieux qui ne sont pas fidèles! gémissait-elle; oh! combien il y en a qui arriveront au terrible Jugement de Dieu, avec les mains et le cœur vides, mais les yeux pleins, pleins du désir des biens de la terre et vides de bonnes œuvres! Prions, prions... Notre pauvre France est bien malheureuse et bien malade; mais ce ne sont pas les personnes qui ne croient à rien qui offensent le plus la Majesté Divine; les personnes qui appartiennent au démon font les œuvres du démon. Ce sont les âmes chrétiennes, les Chandeliers de l’Église, le Sel de la terre, qui ne font plus leur office... _La divine Marie n’a pas parlé pour ne rien dire_, ni pour que _ses sages avertissements soient ensevelis_... Les excuses que certaines personnes donnent pour ne pas croire au Secret, ne sont que des _accusations_ contre elles-mêmes. Pour ne pas changer de vie, il est plus facile de dire que l’on ne croit pas au Secret, ou bien qu’il est exagéré, que le mal n’est pas si grand; que la Très-Sainte Vierge n’a pas pu se plaindre du sel de la terre, etc., etc. Ces raisonnements-là, on devrait me laisser faire à moi, ignorante comme je suis! Mais ils me semblent honteux dans la bouche des personnes tant soit peu doctes, sinon pieuses. Que nous dit l’Écriture Sainte, l’Ancien et le Nouveau Testament? Comment parle-t-elle du prêtre?... Qui a demandé le crucifiement de notre doux Sauveur?... Les hérésies, par qui ont-elles commencé?... En 93, quelles furent les premières personnes qui adhérèrent à la disparition de la monarchie? etc., etc. Quelles sont les personnes qui allaient contre l’infaillibilité du Pape?... Et aujourd’hui, qui sont ceux qui se récrient contre le Secret de la Vierge Marie?... Le Sel de la terre!...»[32]
[32] _Notre Dame de la Salette et ses deux Élus_.
XVI
DONS PROPHÉTIQUES DE MÉLANIE.
Après ce qui vient d’être lu, on peut aisément comprendre l’exaspération de la multitude superbe des ecclésiastiques même honorables, surtout honorables, mais contempteurs des exigences de la Sainteté ou de l’Héroïsme.
Il ne serait pas hors de propos de rappeler ici l’admirable formule du philosophe Blanc de Saint-Bonnet: «Le clergé saint fait le peuple vertueux, le clergé vertueux fait le peuple honnête, le clergé honnête fait le peuple impie.» En sommes-nous encore seulement au clergé honnête? On a pu se le demander en 1789. Pourquoi pas aujourd’hui? Il me semble qu’après tant de grâces et tant de crimes, le collier de malédictions doit être infiniment plus somptueux. Pourquoi n’en serions-nous pas au diabolisme tout pur? Il est bien certain, il est d’observation facile et directe que le seul nom, _je ne dis pas_, de la Salette, mais du Secret de Mélanie, ou simplement le nom de Mélanie tout court suffit, en France, pour agiter les séminaires et les sacristies, pour déséquilibrer un grand nombre de nos évêques. Il a plu à Marie de se servir d’une petite bergère pour épouvanter de puissants pasteurs, comme si elle eût été un molosse devant des loups fort timides. _Et ribedit... Et subsannabit._
Alors quoi? C’est donc bien vrai que nous sommes des maudits? S’il ne s’agissait que d’une imposture aisément ou malaisément démontrable, il n’y aurait pas tant de vacarme. Mais il est prouvé infiniment et indiscutablement, par des miracles de guérisons, par des miracles de conversions, par des miracles de prophéties, que c’est la Mère de Dieu, la Mère de la Vérité éternelle qui a parlé de Sa bouche et voilà ce qui ne peut pas être supporté.[33]
[33] L’Évangile est-il fermé, oui ou non? me demandait, il y a plus de 25 ans, un assomptionniste fameux, ennemi des prophéties et des illuminations exceptionnelles.--Moins que vous, mon cher père, lui répondis-je. Ce n’était pas très-spirituel, mais on fait ce qu’on peut, dans le dernier carré.
Ces bergers si obstinés dans leurs témoignages et dont il n’y avait pas moyen de «plomber» les lèvres, il ne suffisait pas de faire croire qu’ils étaient des âmes perdues, mille fois indignes de la grâce inouïe qu’ils reçurent, dont la mission, d’ailleurs, était bien finie depuis le Discours public; il fallait surtout cacher, en même temps que leurs vertus, leur don surhumain de _prophétie_, ce qui était fort difficile.
En mars 1854,--on est prié de remarquer la date--Mélanie annonçait déjà les Prussiens, les désignant par leur nom, et l’incendie de Paris. Résumant le règne de Napoléon III en trois mots: _Hypocrisie, Ingratitude, Trahison_, l’empereur, pour elle, était «l’hypocrite, la fourbe, l’ingrat, le misérable, le cynique, le traître, le persécuteur de l’Église et du Pape, détrônant Dieu pour couronner le démon»! Non contente de ce langage, elle se livrait à des actes étrangement significatifs. On sait qu’elle quitta le couvent de la Providence à Corenc, en 1854, pour être envoyée en Angleterre; or, après son départ, on remarqua ces mots qu’elle avait gravés dans le bois de son pupitre à l’aide d’un canif: «PRUSSIENS 1870». Encore à Corenc, la maîtresse de classe lui donna, un jour, une carte de France à étudier. La pauvre enfant se mit à pleurer et _biffa d’un trait l’Alsace et la Lorraine_. Le 28 novembre 1870, après les désastres, elle écrivait à sa mère: «Il y a 24 ans que je savais que cette guerre arriverait; il y a 22 ans que je disais que Napoléon était un fourbe, qu’il ruinerait notre pauvre France.»
Dans d’autres admirables lettres, elle explique ce qu’elle appelait sa «Vue»[34]. Elle avait réellement la vision actuelle et universelle des choses futures «et tout cela dans une seule parole qui s’échappe des lèvres de Celle qui fait trembler l’enfer, la Vierge Marie». «... Je trouve très-difficile de rendre une chose qui n’a pas de comparaison... Quand la Sainte Vierge me parlait, je voyais s’exécuter ce qu’elle disait; je voyais le monde entier, je voyais l’œil de l’Éternel; c’était un tableau en action; je voyais le sang de ceux qui étaient mis à mort et le sang des martyrs.» «... _La Sainte Vierge, EN UN SEUL MOT, peut dire et faire comprendre de quoi écrire pendant cent ans_... Elle prononçait toutes les paroles, soit du Secret, soit des Règles, et je pouvais deviner ou pénétrer tout ce qu’elles impliquaient. Un grand voile était levé, les évènements se découvraient à mes yeux et à mon imagination, à mesure que parlait Marie et, devant moi, se déroulaient de grands espaces; je voyais les changements de la terre, et Dieu, immuable dans sa gloire, regardait la Vierge qui s’abaissait à parler à deux points.» (Elle et Maximin)[35].
[34] Depuis l’Apparition, dit l’abbé Félicien Bliard, la Bergère a toujours conservé une _vue claire et distincte_ de toutes les parties du Secret, bien qu’il soit d’une grande étendue et tort complexe; elle a gardé _le souvenir fidèle de toutes les paroles_ de la Très-Sainte Vierge et _l’intelligence de tout ce qu’elle a entendu_. En même temps que la Vierge parlait à la petite Bergère, celle-ci était élevée à une sublime vision dans laquelle elle _voyait_ clairement tout ce qui lui était dit. Et pendant un quart de siècle, rien ne lui a échappé, tout est resté fidèlement gravé dans son esprit. De là cette connaissance si assurée qu’elle semble avoir de l’avenir. Dans les longs entretiens que j’ai eus avec elle, j’ai été frappé de la lucidité, de la précision, de la fermeté inébranlable de ses idées. En la ramenant sur le même sujet, je la trouvais toujours semblable à elle-même, sans ombre d’hésitation. Du reste, elle est sobre de paroles et je l’ai trouvée admirable de simplicité, de candeur et de prudence. Lorsque, dans nos conférences, je touchais à des points qu’elle ne doit pas encore découvrir, j’avais lieu d’admirer son silence ou l’adresse avec laquelle elle savait éluder toute réponse.»
[35] _Notre Dame de la Salette et ses deux Élus_. La correspondance de Mélanie (160 lettres) donne à ce livre un intérêt extraordinaire et surnaturel. On a comme la sensation d’avoir heureusement escaladé la Montagne des Prophètes qui est «au-dessus du globe de la terre», d’après Anne-Catherine Emmerich.
En 1871, elle écrivit à Thiers, le priant, l’adjurant d’enlever la statue de Voltaire dont la présence dans Paris était, à ses yeux, un épouvantable danger pour la France entière. Elle ajoutait que, si le gouvernement ne faisait pas observer les Commandements de Dieu, les châtiments arrivés déjà ne seraient rien en comparaison de ceux à venir. On pense l’accueil qui dut être fait à cette lettre par l’octogénaire funambule.
XVII
DONS PROPHÉTIQUES DE MAXIMIN.
Quel homme a été plus vilipendé que Maximin? Ceux même qui lui devaient tout et qui l’ont laissé périr de misère dans leur voisinage, les prétendus Missionnaires, abusèrent horriblement de leur prestige sacerdotal pour déshonorer ce pauvre qui les avait enfantés, qui les avait vêtus et nourris, qui leur avait donné ses montagnes et son ciel et le Paradis dans le cœur, s’ils avaient voulu![36] On sait que les vrais chrétiens sont les plus désarmés des hommes, puisque la Charité et l’Humilité les empêchent de se défendre. Mélanie «aventurière», Maximin «ivrogne», épithètes indécollables! On a vu des pèlerins épouvantés de l’avenir éternel de cet Alexis dans le réduit de la maison de sa Mère.
[36] L’ancien maire de Corps, M. Barbe, a, dans ses mains, un billet de 200 fr. (je crois) que Maximin avait emprunté aux Missionnaires pour ne pas mourir de faim. Il l’a retiré après la mort de Maximin, l’a payé afin d’avoir cette preuve de leur dureté et de leur avarice. M. Barbe, à qui j’ai écrit vainement pour avoir une photographie de ce document, vit-il encore?
Or voici le témoignage de Mélanie: «Bon et loyal Maximin!... Je crois qu’il a beaucoup souffert et toujours en silence; en vérité, je suis couverte de confusion quand je vois combien je suis éloignée de sa vie toute cachée en Dieu; et, si je parviens à arriver au ciel, je ne toucherai pas même les chevilles de ses pieds. Souvent je le prie de m’obtenir cette générosité d’âme qui me serait si nécessaire... je vous remercie beaucoup de la précieuse photographie du bon Maximin, je l’ai reconnu à ses yeux candides et innocents. Je pense toujours à lui et à tout ce qu’il a souffert avec une extraordinaire patience, avec ce grand esprit de foi qui lui faisait voir Dieu en tout ou les instruments de Dieu dans les personnes qui le faisaient souffrir...» _Virginitate clarâ floruit_, fut-il dit à ses funérailles. «Pas de _De Profundis_ sur sa tombe, il n’en a pas besoin; chantons le _Gloria Patri_ et le _Te Deum_, il lui en surviendra un surcroît de gloire au ciel où il habite.» C’est Mélanie qui parle encore.
Maximin, lui aussi, avait vu, longtemps à l’avance, le péril prussien: «L’Italie _une_, écrivait-il en 1866, est l’ennemie de la France comme le poison est l’ennemi de l’homme. Tous les Français qui ont du sang dans les veines devraient voler au secours de Rome et abattre l’unification italienne comme on abat une vipère. Les Prussiens, qui n’ont d’affinité avec les Italiens que par leur haine contre la religion de Notre Seigneur Jésus-Christ, s’uniront, un jour, à eux pour nous punir de ce que nous n’avons pas été fidèles à notre droit d’aînesse de défendre et de protéger en tout et partout la Religion et la Papauté... J’ai grand’peur que notre ferveur pour l’Italie et nos complaisances pour la Prusse ne se tournent bientôt contre nous, et ce jour n’est pas loin.»
Le 29 juillet 1851, Maximin avait dit à un personnage absolument digne de foi, M. Dausse, ingénieur à Grenoble, qui a laissé des _Souvenirs_ curieux: «Quand Paris brûlera, il y aura _quatre rois_ autour», ce qui s’est réalisé à la lettre. (Les rois de Prusse, de Bavière, de Wurtemberg et de Saxe.)
Le même ingénieur raconte aussi que, avant la guerre de Crimée,--en 1854--M. Michal, curé de Corenc, affirmait, en présence de Maximin, que l’Empereur, dans une réunion diplomatique aux Tuileries, avait quitté son trône pour tendre la main à l’Ambassadeur de Russie, que, de là, naturellement, l’opinion s’était accréditée qu’il n’y aurait pas guerre avec cette puissance. «Alors, poursuit le narrateur, Maximin vient se mettre devant lui, les bras croisés et répond carrément:--_Eh! bien, moi, je vous dis qu’il y aura guerre avec la Russie!_...»
Autre fait plus étonnant. Maximin se trouvant sur la Montagne, le 18 ou 19 septembre 1870, on parla de la prédiction de Mélanie: _Paris sera brûlé._ L’un des assistants donna aussitôt l’explication naturelle: «Ce sera par les Prussiens.»--_Non, non_, répliqua Maximin, _ce n’est pas par les Prussiens que Paris sera brûlé, c’est PAR SA CANAILLE._
Le 4 décembre 1868, Maximin était reçu à l’Archevêché de Paris, Mgr Darboy, si admirablement domestiqué par l’Empereur, comme on sait, ayant désiré le voir. L’entrevue, racontée par Maximin, fut assez longue. Sa Grandeur qui, sans doute, avait espéré contraindre le berger à lui dévoiler son secret, parla de manière à scandaliser profondément son auditeur qui avait été _zouave pontifical_, accusant la Sainte Vierge d’exagérer les égards qu’on doit à la Papauté et de n’avoir fait que des prophéties de hasard.--«Moi aussi, je ferais bien des prophéties de cette force-là!» osa dire cet archevêque. Enfin, s’exaspérant jusqu’au blasphème:--«Après tout, qu’est-ce qu’un discours comme celui de votre prétendue Belle Dame? Il n’est pas plus français qu’il n’a le sens commun... Il est stupide, son discours! Et le Secret ne peut être que stupide... Non, je ne puis, moi, archevêque de Paris, autoriser une dévotion pareille!»
Maximin, humilié pour ce prince de l’Église qui s’oubliait tellement devant lui, voulut que Notre Dame de la Salette eût le dernier mot.--«Monseigneur, répondit-il avec force, il est aussi vrai que la Sainte Vierge m’est apparue à la Salette et qu’elle m’a parlé, qu’il est vrai qu’en 1871, vous serez fusillé par la canaille.» Trois ans plus tard, à la Roquette, on assure que le prélat, prisonnier, répondit à des personnes qui voulaient faire des tentatives pour le sauver:--«C’est inutile, Maximin m’a dit que je serais _fusillé_.»