Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette)

Part 4

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Le nouvel évêque, cependant, ne tarda pas à se trouver dans un embarras extrême. Les Secrets, celui de Mélanie surtout, qu’on disait si menaçants et qu’il ne connaissait pas encore, étaient comme une arête en son gosier, quand il lui fallait parler à son empereur des cormorans. «Mais, heureusement, dit-il, dans son Instruction pastorale du 4 novembre 1854, nous vivons sous un gouvernement qui est assez sûr de lui-même pour ne pas trembler devant de prétendues confidences prophétiques faites à un enfant...»[22] Napoléon III, peu rassuré, voulait fermer le sanctuaire et il fallut l’intervention de Jules Favre, alors très-redouté, qui manifestait l’intention de porter la chose devant le Corps législatif par une interpellation, pour que le gouvernement renonçât à persécuter la Salette. Quant à Ginoulhiac, rassasié de tant d’émotions, inquiet de sentir trembler dans sa main la crosse précieuse, il décida d’en finir en faisant disparaître les témoins de Marie, les «deux enfants ignorants et grossiers», les «chétifs instruments» qui donnaient à Sa Grandeur tant de tablature. Le plus sûr eût été de les tuer, mais il y avait trop de monde, trop d’yeux ouverts. Il fallait un _expédient_ non moins épiscopal que celui de Caïphe. La redoutable Mélanie fut exilée en Angleterre, à la fin de septembre 1854, abus d’autorité, acte inique au premier chef, qu’on ne manqua pas de présenter comme une faveur insigne sollicitée par la victime elle-même, attendrissant effet d’une bonté pastorale pouvant aller jusqu’à la faiblesse.

[22] «Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude», avait déjà dit Molière.

L’année suivante, cet évêque effrayant ne craignit pas d’affirmer, sur la Montagne même, que «la mission des enfants était _finie_ par la remise de leurs Secrets au Pape, que _rien_ ne les rattachait plus au Miracle; que leurs actes et leurs paroles, depuis le 18 juillet 1851, étaient complètement _indifférents_; qu’ils pouvaient s’éloigner, se disperser par le monde, _devenir INFIDÈLES_ à une grande grâce reçue, sans que le fait de l’Apparition en fût ébranlé». A quelque prix que ce fût, il s’agissait de démonétiser les deux Témoins.

XI

VIE ERRANTE DE LA BERGÈRE. LE CARDINAL PERRAUD, SUCCESSEUR DE TALLEYRAND, LA DÉPOUILLE.

«Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu?» Il a pourtant bien fallu qu’il l’articulât, cette interrogation liturgique, le triste évêque, avant de monter à l’autel, le lendemain matin et tous les autres matins qui suivirent, jusqu’à la fin de sa vie! Et quand vint l’heure de la mort, l’heure terrible ou suave de la _recommandation de l’âme_, il ne lui fut pas possible de _penser_ seulement avec les assistants de son agonie, les rituelles paroles qui ouvrent la porte bienheureuse: _Viam mandatorum tuorum cucurri._ Il ne le put pas, parce qu’ayant dit à la sainte fille: «Vous êtes une folle!» il était selon la justice qu’il mourût privé de raison.

Un jour, sera publiée, pour l’étonnement et l’épouvante d’un grand nombre, la monographie des châtiments infligés aux persécuteurs ou blasphémateurs ecclésiastiques de la Salette. La liste en est déjà longue.

Mélanie ne devait plus connaître le repos. Après un séjour de six ans au Carmel de Darlington, retour en France et arrivée à Marseille, le 28 septembre 1860[23]. Entrée, à Marseille, dans une communauté religieuse pour y enseigner l’alphabet à de toutes petites filles.--Envoi, dans les îles ioniennes, à Céphalonie et à Corfou, en 1861 et 1862.--Retour à Marseille en 1862 où elle reste dans une propriété rurale jusqu’en 1867 sous la direction de Mgr Petagna, évêque de Castellamare, chassé de son diocèse par l’invasion piémontaise, qui passait les années de son exil à Marseille.--Départ pour l’Italie, en juillet 1867, pour Castellamare, non loin de Naples, où elle séjourna 18 ans, toujours sous la direction de Mgr Petagna rentré dans son diocèse en cette même année, jusqu’à la mort de ce digne et pieux évêque et au delà.--Vers 1885, rentrée en France, avec la permission spéciale de Léon XIII, pour y soigner sa mère malade, à Cannes et au Cannet, jusqu’à la mort de cette dernière, puis séjour à Marseille de 1890 à 1892.--Retour en Italie où elle se fixe, cette fois, à Galatina, entre Lecce et Otrante, pour y passer quelques années non loin de son ancien directeur, Mgr Zola, de 1892 à 1897.--En 1895, voyage en France, à l’occasion d’un procès retentissant et scandaleux, gagné, naturellement, contre elle par Mgr Perraud, Cardinal-Evêque d’Autun, successeur de feu Talleyrand, et même académicien, qui fit à la bergère l’honneur de la dépouiller, au profit de sa mense épiscopale, d’un legs important à elle fait pour les Apôtres des Derniers Temps. Dans le legs était comprise une chapelle publique que le Cardinal frappa d’interdit[24]. A ce sujet, recrudescence des calomnies, déluge d’immondices. Libertinage, hérésie, escroquerie, folie, possession! Telles furent les aménités de la _bonne presse_.--Du 14 septembre 1897 au 2 octobre 1898, à Messine, dans l’institut des _Filles_ dites _du divin Zèle du Cœur de Jésus_, pour y diriger les jeunes aspirantes pendant l’année du noviciat.--De là à Moncalieri.--Puis rentrée nouvelle et dernière en France où elle passe cinq ans, de 1899 à 1904, à Saint-Pourçain, Diou, Cusset (Allier) et Argœuvres (Somme). Deux fois elle se rend à la Salette: le 18 septembre 1902, pour y passer le 56e anniversaire de l’Apparition, et une dernière fois, le 28 juillet 1903. Elle avait reçu le sacrement de l’Extrême-Onction à Diou, durant une grave maladie qui n’eut pas de suite, le 26 janvier 1903.--Enfin, au milieu de l’année 1904, elle quitte définitivement son pays natal pour aller se fixer dans la province de Bari, en Italie, où elle vit incognito jusqu’à sa mort à la mi-décembre, connue seulement de son nouvel évêque, Mgr Cecchini, et d’une pieuse dame, la signora Gianuzzi. Sa dernière communion, le 14 décembre, dans la cathédrale d’Altamura, est son suprême Viatique.

[23] Là, elle fut _relevée_ des vœux _non solennels_ qu’elle avait faits, en février 1856, au Carmel d’Angleterre. De l’aveu de Pie IX, en effet, la mission que la Sainte Vierge lui avait confiée à la Salette lui défendait de rester cloîtrée. Bientôt même vint de Rome, consultée à son sujet, cette autre réponse: «_Cachez-la autant que vous le pourrez._» C’était par crainte du _carbonaro_ couronné, l’homme au «cœur double», dénoncé comme tel par la Sainte Vierge elle-même à sa confidente, avec ordre précis de dire à Pie IX: «Qu’il se méfie de Napoléon!»--ce que fit celle-ci dans la rédaction de son secret pour le Saint-Père, secret qui fut remis à Sa Sainteté, le 18 juillet 1851, comme on l’a déjà vu. L’Empereur ne pouvait supporter Mélanie, se sentant visé défavorablement par son _Message_. Aussi fut-il donné suite à ce prudent avis.

[24] Les documents relatifs à cette honteuse affaire ont été publiés, en 1898, chez l’éditeur Chamuel, à Paris. _Mélanie, Bergère de la Salette, et le cardinal Perraud_.

Cette errance continuelle, cette incessante migration nécessitée par une hostilité sans pardon,--favorable, d’ailleurs, à l’accomplissement de sa mission,--fut tournée contre elle, taxée de vagabondage, dans le pire sens du mot, interprétée de la façon la plus basse et la plus haineuse. Peu de saintes furent autant calomniées.

«Je mourrai en Italie», disait-elle à Dieu, moins de deux ans avant sa mort, «--dans un pays que je ne connais pas,--où je ne connais personne,--pays presque sauvage,--mais où on aime bien le bon Dieu,--je serai seule,--un beau matin, on verra mes volets fermés,--on ouvrira de force la porte,--et on me trouvera morte.» Cette prophétie s’est réalisée à la lettre dans tous ses détails[25].

[25] Mélanie habitait à Altamura une petite maison «hors les murs». Elle y était _seule_ depuis peu de temps; et, seul de son diocèse, Mgr Cecchini savait qu’elle était la sainte dont on lui avait confié la garde. Tous les matins elle se rendait à la cathédrale, assistait au Saint-Sacrifice, communiait et allait ensuite à l’évêché prendre un peu de café sans pain, puis se retirait dans sa solitude. C’était toute sa nourriture pour la journée. Vers midi, Monseigneur, qui n’avait pas eu encore l’occasion de _surprendre_ ce don de vivre presque sans nourriture, lui faisait porter, par un familier de l’évêché, son repas qu’elle donnait aux pauvres. Le 15 décembre, ne la voyant pas à la cathédrale, il prit de l’inquiétude et envoya chez elle. Les volets étant fermés et aucune réponse n’ayant été faite, il se décida à faire prévenir les autorités civiles. La porte fut ouverte et on trouva la pieuse fille morte, par terre. Elle était entièrement vêtue, ses vêtements modestement disposés; ses bras en croix formaient comme un appui pour son front. On n’eut qu’à la mettre religieusement dans le cercueil...

Six mois après la mort de Mélanie, Mgr Cecchini fit ouvrir son tombeau et trouva son saint corps intact.

L’extraordinaire beauté de cette vie fut cachée, plus de soixante ans, avec un art vraiment diabolique, et la très-précieuse mort ne fut pas connue. A cette époque, d’ailleurs, qui pensait à la Bergère? A peine la nommait-on sur la Montagne, en déplorant qu’elle eût mal tourné. Immolation irréprochable. Maximin, mort en 1875, avait été déshonoré, lui aussi, fort studieusement et d’une manière qui ne laissait rien à désirer. Bon débarras de l’un et de l’autre.

La légende, solidement implantée, dès lors, de l’indignité regrettable des témoins, tournait, en somme, à la Gloire de Dieu dont c’est la pratique ordinaire--n’est-ce pas?--de tirer le bien du mal et de se servir des instruments les plus méprisables. L’éloquence des séminaristes pouvait se donner carrière. L’invérifiable mensonge était adopté par tous les chrétiens, prêtres ou laïques, irréparablement déçus. Le Secret était devenu une rêverie dangereuse ou ridicule et, pour une fois, le vieux Serpent triomphait du Pied Virginal!...

Cependant, _Deus non irridetur_, on ne se moque pas de Dieu. Mélanie était morte le matin de l’Octave de l’Immaculée Conception et, la veille, cette année-là, en divers diocèses, on avait célébré la _Manifestation_ de la Médaille miraculeuse, fête renvoyée du 27 novembre. Rappel liturgique du Dragon poursuivant en vain la Femme aux ailes d’aigle qui fuyait devant lui dans le désert; et pour quelle autre, que cette mourante abandonnée, l’Église aurait-elle chanté les fatidiques paroles: «POSUIT IN EA VERRA SIGNORUM SUORUM ET PRODIGIORUM SUORUM IN TERRA»[26].

[26] _Manifestatio Immaculatæ V. M. a Sacro Numismate_. Graduale. Missale Romanum.

Trois ans se sont écoulés. La Messagère enterrée ne parcourt plus le monde. Elle est immobile et incorrompue dans un tombeau que les peuples visiteront un jour. Mais la prophétie qu’elle apporta continue son cours comme un fleuve de plus en plus majestueux, de plus en plus redoutable. On l’entend déjà gronder et les plus impavides commencent à en avoir peur.

XII

LES PRÊTRES ET LE SECRET DE MÉLANIE.

S’il n’y avait eu que Napoléon III, la conspiration du silence ne lui aurait pas survécu trente-six ans. Même l’étonnante infirmité humaine qui transforme en une routine le ressentiment des griefs les plus oubliés; tout ce qui pouvait, avant la catastrophe de 1870, s’opposer encore à la Salette et à ses Témoins, se serait usé depuis, la seule énergie de la sève catholique démolissant la muraille de plus en plus, à chaque renouveau. Mais il y avait ceci qu’on n’avouait pas, le jugeant intolérable, et dont on ne voulait à aucun prix:

=Les prêtres, ministres de mon Fils, les prêtres, par leur mauvaise vie, par leurs irrévérences et leur impiété à célébrer les Saints Mystères, par l’amour de l’argent, l’amour de l’honneur et des plaisirs, les prêtres sont devenus des CLOAQUES D’IMPURETÉ. Oui, les prêtres demandent vengeance et la vengeance est suspendue sur leurs têtes. Malheur aux prêtres et aux personnes consacrées à Dieu, lesquelles, par leurs infidélités et leur mauvaise vie, crucifient de nouveau mon Fils! Les péchés des personnes consacrées à Dieu crient vers le Ciel et appellent la vengeance, et voilà que la vengeance est à leurs portes, car il ne se trouve personne pour implorer miséricorde et pardon pour le peuple; IL N’Y A PLUS D’AMES GÉNÉREUSES, il n’y a plus personne digne d’offrir la Victime sans tache à l’Éternel, en faveur du monde.=[27]

[27] Secret de Mélanie, 2e alinéa. «Il y a ceci de remarquable, faisait observer, il y a 30 ans, Amédée Nicolas, qu’aucune communauté religieuse de femmes n’a réclamé. Seuls les prêtres séculiers ou réguliers ont poussé des cris.»

«_Nolite tangere Christos meos... Qui vos audit, me audit: et qui vos spernit, me spernit._» Vous l’entendez, ô Mère du Verbe, c’est à Vous que cela s’adresse. Vous avez osé toucher au clergé. On pourrait penser que Vous en aviez le droit, étant sa Reine, _Regina cleri_, mais il n’en est rien et voici Votre punition: Nous décidons que Vous aurez parlé en vain.

«Ils ne veulent pas faire leur examen de conscience», disait Mélanie. «_Tu es ille vir, tu fecisti hanc rem abscondite!_», dit l’Esprit-Saint. C’est toi le coupable! dit la conscience. Quel que soit le crime accompli, en n’importe quel lieu du monde, cette parole doit être justement et rigoureusement appliquée à chacun de nous. Les saints l’ont toujours entendu ainsi. Et parce que les prêtres sont plus près de Dieu et, dès lors, plus responsables, il est naturel qu’ils soient atteints les premiers.

--«Vous êtes la lumière du monde!» leur a dit le Maître. Il n’y aura jamais d’affirmation plus certaine. Mais on sait que la plus candide flamme terrestre, présentée au soleil, projette une ombre. De même, la Lumière de Dieu, si elle venait à se lever derrière la lumière du monde, cette dernière, à l’instant, donnerait une ombre noire, gluante, fuligineuse, de la plus impénétrable opacité. Telle doit être la sensation d’un humble prêtre qui fait son _examen de conscience_. Comment, alors, pourrait-il se troubler ou s’étonner de l’énergie de certains mots?

Il s’agit bien de cela! d’ailleurs. La Parole de Dieu est, par essence, incontestable, indiscutable, irréfragable, définitive. On est forcé de la recevoir intégralement ou de se déclarer apostat. Or la parole de Marie, c’est la Parole de Dieu, aussi bien à la Salette que dans l’Évangile. Si elle dit que nous sommes des «chiens», c’est la Sagesse éternelle qui parle. S’il lui plaît d’ajouter que les prêtres sont des «cloaques d’impureté», il n’y a pas mieux à faire que de croire qu’il en est ainsi, avec de très-humbles actions de grâces pour le bienfait d’une si précieuse révélation et sans songer, une minute, à _distinguer_ sophistiquement. Cette parole sait ce qu’elle dit, elle le sait infiniment et, nous autres, nous ne savons pas même ce que nous pensons.

On a parlé d’«expressions hyperboliques», on a voulu sauver le Secret, en expliquant que le mot _cloaque_ n’avait pas un sens absolu, comme si Dieu ne parlait pas toujours ABSOLUMENT. Infidélité, mauvaise vie, irrévérence, impiété, amour de l’argent, de l’honneur et des plaisirs. Total: cloaque d’impureté. Que penser d’un prêtre qui dirait: «Cela n’est pas pour moi?» Saint François de Sales, saint Philippe de Néri, saint Vincent de Paul, le curé d’Ars, cinquante mille autres, sans remonter aux Martyrs, eussent dit en pleurant: «Ah! que cela est vrai! comme notre Souveraine me connaît et combien est inutile mon hypocrisie de tous les instants!» Mais voilà! =Il n’y a plus d’âmes généreuses.= La vérité stricte que ne contestera jamais un homme déterminé à donner sa vie pour Dieu, c’est que tout prêtre qui ne tend pas à la Sainteté est réellement, rigoureusement, absolument, un Judas et une ordure.

Tout à l’heure, j’ai cité deux Textes, le premier, du psaume 104: «_Nolite tangere..._ Ne touchez pas à mes oints», pour faire voir le beau parti qu’on en peut tirer. L’autre moitié du même verset paraît une foudroyante réponse de Marie: «_... et in prophetis meis nolite malignari_--et ne maltraitez pas mes prophètes». Ceux d’entre les persécuteurs de Mélanie et de Maximin qui n’avaient pas «reçu leurs âmes tout à fait en vain» durent trembler quelquefois, en lisant ces mots dans leurs bréviaires. Pour ce qui est de l’Oracle évangélique: «Celui qui vous écoute m’écoute, etc.», ne voit-on pas qu’il convient supérieurement à Notre Dame de la Salette? «Faites tout ce qu’il vous dira», avait dit, aux noces de Cana, la Mère de Jésus. «Celui qui T’écoute M’écoute et _celui qui Te méprise Me méprise_», lui répond son Fils, dix-neuf siècles plus tard, l’entendant pleurer sur une montagne.

XIII

IMMENSE DIGNITÉ DE MARIE.

L’incompréhension du Fait de la Salette est une suite naturelle de l’incompréhension ou de l’ignorance des Privilèges--d’ailleurs infiniment inexplicables--de Marie. Pour ne parler que de son Immaculée Conception qui est un mystère effrayant, il est à remarquer qu’à Lourdes, Elle ne dit pas: «Je suis conçue sans péché», mais: «_Je suis l’immaculée Conception._» C’est comme si une montagne disait: «Je suis la Celsitude». Marie est la seule ayant le droit de parler d’Elle-même _absolument_, comme Jésus parle de Lui-même, quand il dit: «Je suis la Lumière, la Vérité, la Vie.» Le «Vêtement de Soleil», mentionné dans l’Apocalypse, est son vêtement d’Absolu. Elle est si près de Dieu et si loin des autres créatures qu’on a besoin d’un effort de la Raison pour ne pas confondre. J’ose même dire, au risque de me confondre moi-même, que plus la Raison et la Foi grandissent, plus la Mère de Dieu grandit et qu’on devient de moins en moins capable de la délimiter, de la _distinguer_.

Ah! je sais combien ces mots sont misérables! Il ont du moins pour eux d’être adéquats à la misère de la pensée. Un ange même, si on pouvait entendre son latin sans être foudroyé d’amour dès la première syllabe; comment expliquerait-il qu’on peut concevoir Marie sans concevoir la Trinité même et la discerner encore un peu dans l’éblouissement de la grande Ténèbre?

A la Salette, Elle parle _à la première personne_ comme Dieu seul peut parler. On a beaucoup remarqué cela. Des gens très-forts se sont élancés pour soutenir les murs de l’Église que ce langage allait, sans doute, jeter par terre; pour expliquer--oh! faiblement--que tous les prophètes canoniques se sont exprimés ainsi et qu’en cette rencontre, leur Reine admirable n’est, comme eux, qu’un porte-voix, _rien de plus_. Nul ne s’est avisé de demander comment la Mère de Dieu aurait pu s’exprimer autrement. Dans le Discours public, c’est toujours le Nom de son Fils accompagnant les reproches et les menaces. Il nous est ainsi montré qu’Elle parle, avant tout et uniquement, en qualité de Mère de Dieu, de Souveraine absolue, au point que ce Fils qui est le Créateur d’Elle-même a l’air de ne rien pouvoir sans sa permission. Essayez de remplacer la Première Personne par la Troisième, de lire, par exemple: «_Dieu_ vous a donné six jours pour travailler, _il_ s’est réservé le septième et on ne veut pas le _lui_ accorder.» Aussitôt, c’est la parénèse d’un prédicateur quelconque et ce qui fait le caractère précis de ce célèbre Discours qui a étonné tant d’âmes, l’Autorité suprême, disparaît.

Il est bien entendu que Marie n’est pas Dieu, quoique Mère de Dieu. Cependant rien ne peut exprimer sa dignité. Théologiquement il est aussi impossible de l’adorer que d’exagérer le culte d’honneur qui lui appartient. La gloire de Marie et son excellence œcuménique défient l’Hyperbole. Elle est ce feu de Salomon qui ne dit jamais: «En voilà assez!» Elle est le Paradis terrestre et la Jérusalem céleste. Elle est Celle à qui Dieu a tout donné. Si vous pensez à sa Beauté, ce sera une dérision de dire qu’Elle est la Beauté même, puisqu’Elle dépasse infiniment cette louange. Si vous voulez exalter sa Force et sa Puissance, vous n’aurez pas mieux à faire que de reconnaître qu’Elle est, en vérité, la dernière des créatures, puisqu’Elle a pu accomplir cet inimaginable prodige de s’humilier beaucoup plus bas que tous les abîmes avant lesquels Elle avait été conçue. Si vous désirez mourir, tous les mourants de bonne volonté sont dans ses Bras. Si vous demandez à naître, la Voie lactée jaillira de ses Mamelles pour vous nourrir. Quelque poète que vous fussiez, capable, si j’ose dire, d’étonner le Couple innocent sous les platanes du Paradis, vous auriez l’air de vendre à faux poids les plus fétides substances, vous ressembleriez à un négrier ou à un propriétaire de malheureux, si vous entrepreniez,--fût-ce en pleurant et à deux genoux!--si vous rêviez seulement de dire un mot de sa Pureté qui fait ressembler à la sueur des damnés du plus bas enfer, les gouttelettes de rosée suspendues, un matin d’été, aux tissus d’argent et d’opale des aimables araignées des bois.

=Vous aurez beau prier, beau faire, jamais vous ne pourrez récompenser la peine que j’ai prise pour vous autres.=

L’Église militante subsisterait dix mille ans encore, et il y aurait des centaines de conciles dont chacun ajouterait une gemme inestimable à la parure de cette Reine, que cela ne ferait pas autant pour sa splendeur que ce témoignage d’Elle-même à Elle-même, dans le désert, en présence de deux pauvres petits enfants.

XIV

IDENTITÉ DU DISCOURS PUBLIC ET DU SECRET DE MÉLANIE. LA PLAINTE D’ÈVE.

La parole de Marie, toujours identique à la Parole de l’Esprit-Saint que l’Église nomme son Époux et qui la pénètre indiciblement, est toujours, _par nature_, en assimilations ou paraboles. Elle est, surtout, _itérative_, Dieu disant toujours la même chose et ne parlant jamais que de Lui-même, ainsi que je l’ai fait remarquer ailleurs[28]. Il fallait, par conséquent, que le Secret fût identique au Discours public et c’est en cela que se manifeste leur commune origine. Je ne me propose pas de les interpréter. D’autres l’ont essayé, avec plus ou moins de bonheur. Mais, précisément parce que la Parole divine est invariablement assimilée ou figurative, les prophéties sont invérifiables de ce côté de la vie, puisque, même leur accomplissement n’est qu’une autre figure de l’avenir. En ce sens, comme dans tous les sens, un prophète parle toujours. _Defunctus adhuc loquitur._

[28] _Le Salut par les Juifs_.

Certaines menaces du Secret de la Salette, telles que la chute de Napoléon III, s’étant accomplies très-visiblement, on peut être sûr que cette catastrophe est elle-même préfigurative de quelque autre grande punition que nul ne peut deviner. J’oserais même dire que cette menace n’est pas étrangère à la chute colossale du premier Napoléon, car les prophéties n’appartiennent pas à la durée, non plus qu’à l’espace, et c’est une fête pour la pensée de les sentir palpiter au centre des temps d’où elles rayonnent sur _toutes_ les époques et sur tous les mondes.

Donc identité nécessaire du Discours public et du Secret. Lorsque Marie dit aux Bergers: =N’avez-vous pas vu du blé gâté, mes enfants?= aussitôt se retrace en ma mémoire tout le 2e alinéa sur les prêtres et les personnes consacrées à Dieu, les quinze lignes citées plus haut. Même remarque pour les raisins qui pourrissent. Le Pain et le Vin sont une telle signification du Sacrifice!

=Les pommes de terre vont continuer à se gâter et à Noël il n’y en aura plus.= Quelqu’un m’a dit: «Les pommes de terre, _ce sont les morts_, et Noël, c’est l’avènement de Dieu.» Or jamais, depuis les grands prophètes hébreux, il n’avait été annoncé autant de massacres, de fléaux horribles, de pestes et de famines; jamais, autant que dans le Secret, l’imagination ne fut conviée au spectacle de la terre engloutissant d’aussi prodigieuses multitudes!

Qu’il me soit permis de citer ici une lettre naïvement et singulièrement lumineuse qui me fut écrite, l’an dernier, par une amoureuse de Dieu: