Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette)
Part 3
L’énormité du cas nécessiterait une puissance de vision archangélique. Dix-neuf siècles accomplis de christianisme, autant dire une centaine de générations arrosées du Sang du Christ! Et pour quel résultat? Le vingtième siècle peut se le demander avec stupeur. L’optimisme féroce qui présume l’Évangile annoncé d’ores en avant à toutes les nations, n’est soutenable que dans la _bonne presse_ ou dans les plus basses classes primaires, antérieures aux rudiments de la géographie la plus humble. La vérité trop certaine, c’est que, sur les quatorze ou quinze cent millions d’êtres humains qui peuplent notre globe, un tiers au plus connaît le Nom de Jésus-Christ et les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de ce tiers le connaissent en vain. Quant à la qualité du résidu, c’est une honte infiniment mystérieuse, un prodige de douleur assimilable seulement à l’incompréhensible Septénaire des Douleurs de la Compassion de Marie.
La réalité _apparente_, c’est l’insuccès de Dieu sur la terre, la faillite de la Rédemption. Les résultats visibles sont tellement épouvantables d’insignifiance et le deviennent tellement plus, chaque jour, qu’on se demande avec folie si le Sauveur n’a pas abdiqué. «Quæ utilitas in sanguine meo, dum descendo in corruptionem?» La voilà bien, l’Agonie du Jardin, telle que l’ont vue des extatiques! Ah! c’était bien la peine de tant saigner et de tant gémir, de recevoir tant de soufflets, tant de crachats, tant de coups de fouet, d’être si affreusement crucifié! C’était bien la peine d’être Fils de Dieu et de mourir fils de l’homme pour aboutir, après dix-neuf siècles piétinés par tous les démons, au catholicisme actuel!
Je sais qu’il y a eu des Saints, un, peut-être, par chaque dizaine de millions d’habitants du globe, autrefois surtout, et il paraît bien que cela suffit à Dieu, provisoirement du moins, mais comment cela pourrait-il nous suffire et nous contenter, nous autres qui ne voyons pas les causes? On nous dit--avec quelle rigueur!--que tout ce qui n’est pas dans l’Église est perdu. Or il naît, chaque jour, beaucoup plus de cent mille hommes qui n’entendront _jamais_ parler de l’Église ni d’un Dieu quelconque, même dans le monde prétendu chrétien, et qu’on putréfie dès le berceau... J’ai vécu de longs et douloureux mois chez Luther, dans un des trois royaumes scandinaves, et j’y ai vu l’impossibilité de connaître la Vérité plus insurmontable cent fois que chez les païens. Dieu sait pourtant si son Nom terrible y est prononcé!
Que dire, après cela, des idolâtres sans nombre parmi lesquels il serait injuste de ne pas compter les catholiques traditionnels retranchés dans la certitude inexpugnable qu’ils sont tamisés, triés grain à grain, comme un froment d’eucharistie et que la pénitence n’est pas pour eux? Ceux-là surtout sont effrayants. Les purs sauvages de l’Afrique ou de la Polynésie, les fruits humains de la hideuse culture asiatique, les polymorphes monstrueux de l’intellectualité la plus avilie, de la raison la plus déchue; tous ces infortunés ont leurs dieux de bois ou de pierre dont quelques-uns sont si démoniaques et si noirs qu’on ne peut plus rire ni pleurer quand on les a vus. Cependant, que Jésus leur soit montré sur sa Croix et la plupart, instantanément, deviendront des gouffres humbles.
L’idole des catholiques honorables dont je viens de parler, c’est précisément la même Croix, mais posée par eux sur les épaules, sur le cœur du Pauvre. Ils la renieraient s’il fallait qu’ils la portassent eux-mêmes. A cette place, ils l’adorent et «la Sueur de jésus coule jusqu’à terre en gouttes de sang»...
--_Non fecit taliter omni nationi._ Vous l’avez dit vous-même, Seigneur. Nous sommes la nation privilégiée, le troupeau choisi. C’est pour nous que vous êtes mort et nous n’avons qu’à nous laisser vivre. Il a fallu des martyrs et des pénitents, jadis, pour nous installer dans ce confort spirituel et matériel qui est probablement le miroir des Anges. Qu’avons-nous de mieux à faire que d’être généreux et doux envers nous-mêmes et de jouir de vos dons, en méprisant comme il convient les prophéties ou les menaces désapprouvées par nos pasteurs?
Évidemment Notre-Dame de la Salette ne dit rien et n’a rien à dire à de tels chrétiens.
Faudra-t-il donc que la mère de Dieu se promène en vain sur les montagnes? Le Discours de la Salette est le plus douloureux soupir entendu depuis le _Consummatum_. Qui oserait dire que la Vierge est «bienheureuse» de voir couler en vain le Sang de son Fils, depuis tant de siècles, et où est le Séraphin qui délimiterait ce tourment?
VII
REFUS UNIVERSEL DE LA PÉNITENCE. «... REGARDE, MÉLANIE, CE QU’ILS ONT FAIT DE NOTRE DÉSERT!... _Ridebo et Subsannabo._»
«Le lieu que tu foules est une terre sainte», fut-il dit à Moïse sur l’Horeb, «montagne de Dieu». J’ai retrouvé cette Parole sur les murs de l’hôtellerie de la Salette. Assurément elle y est à sa place, mais il faudrait tout le Texte: «_Solve calceamentum de pedibus tuis._ Déchausse-toi.»
Il ne viendrait plus personne. C’est la Pénitence réelle. Il ne s’agit pas seulement des pieds, et de quels pieds! Il est indispensable de se déchausser l’esprit et le cœur. Et voilà tout le monde en fuite! Les prétendus missionnaires et, après eux, les chapelains actuels, y ont pourvu. _Ne quid nimis!_ Pas d’excès. Loin de demander trop, on s’ingénia à ne rien demander du tout et le résultat dépassa les espérances.
«Des menaces dans la bouche de Marie, si bonne et si douce! me disait, l’autre jour, une jeune mère; des menaces contre de faibles enfants innocents et purs! et des menaces de mort, de mort affreuse!... Non! non! Marie est mère, elle n’a pas pu les prononcer. Elle ne sait qu’aimer, la vengeance ne lui appartient pas, et je voudrais brûler la page où l’on a osé lui prêter un langage comme celui-ci: =Les enfants au-dessous de sept ans prendront un tremblement et mourront entre les mains de ceux qui les tiendront.= Moi, croire à cette Apparition! répétait-elle, en serrant son enfant contre son cœur, non, non, pauvre petit! Jamais cette dévotion ne sera la mienne; car c’est l’épouvante et non l’amour qu’elle inspire.»[13]
[13] _Écho de la Sainte Montagne_, par Mlle des Brulais, Nantes, 1854.
Ce sucre fut ajouté au vinaigre et au fiel du Golgotha et l’Océan des Larmes de Marie perdit son amertume.
Effet très-facile. Il suffisait de décomposer le Message, en séparant ce qui est conditionnel de ce qui ne l’est pas, par exemple le Discours public du Secret confié à Mélanie pour être publié douze ans plus tard. Or, la séparation, c’est la mort. Aussi longtemps que le Secret n’avait pas été publié, on pouvait le supposer conciliable avec toutes les sentimentalités. On consentait qu’il existât. Quand il fut connu, on décida de le supprimer et, comme il était l’âme du Message de la Salette, ce Message fut aussi complètement tué que puisse être tué ce qui est de Dieu. Quel moyen d’accepter au XIXe ou au XXe siècle--fût-ce de Marie!--une sorte d’Apocalypse précisée, une amplification ou dévoilement du vingt-quatrième chapitre d’Isaïe: _Ecce Dominus dissipabit terram._ Ces choses ne sont pas permises, même à Dieu qui a fermé son Évangile, n’est-ce pas? et qui _ne doit pas_ ajouter un iota aux Révélations dont son Église a le dépôt. Cela dépasserait trop les âmes, et les deux témoins de la Reine des Martyrs, les deux bergers, l’ont appris à leurs dépens.
«Ce lieu où tu te tiens est une terre sainte.» Parole obsédante! Quels durent être les sentiments de Mélanie, lorsqu’elle revint à la Salette, après combien de pérégrinations douloureuses! à l’âge de 71 ans, le 19 septembre 1902, cinquante-sixième anniversaire de l’Apparition? Il lui restait peu de temps à souffrir et certaines choses, que n’entendraient pas les hommes, durent être dites à cette fille extraordinaire. De tous les points de sa Montagne, plus précieuse que le diamant, dut sortir une voix pour elle seule, une Voix infiniment douce et gémissante:
--Regarde, Mélanie, ce qu’ils ont fait de notre désert! Autrefois, tu t’en souviens, on n’entendait que la plainte des troupeaux et le sanglot des eaux. Moi, la Mère de Dieu, enfantée avant les collines et les fontaines, je t’attendais là depuis toujours. J’attendais aussi ton petit compagnon Maximin, devenu, il y a vingt-sept ans, mon compagnon dans le Paradis. Car vous étiez pour moi, chers enfants, toute la famille humaine. Je vous avais choisis, et non pas d’autres, pour être les notaires de mon Testament. Seule, parmi ces monts, dans le voisinage du bon torrent, j’écoutais tomber goutte à goutte, sur les nations, le Sang de mon Fils. Je t’ai fait voir l’immensité de cette peine qui étonnera les Saints pendant toute l’Éternité. Avoir donné un tel Enfant pour si peu! Si tu savais!... Depuis tant de siècles, j’ai vu d’ici crouler un grand nombre d’empires dont plusieurs se disaient chrétiens et qui pourrissaient dans les luxures ou les carnages. C’est à peine si un homme sur des multitudes avait quelquefois un mouvement de compassion pour son Sauveur. De l’Orient à l’Occident, c’est une muraille rouge qui cache, plus de mille ans, la moitié du ciel. Les persécutions, les guerres, les esclavages, tous les fléaux de la Concupiscence et de l’Orgueil. Et ce fut le temps des Saints!
Aujourd’hui, c’est le temps des démons tièdes et blafards, le temps des chrétiens sans foi, des chrétiens affables qui ont une synagogue dans l’esprit et une «boucherie» dans le cœur. Il y en a même de disposés à verser leur sang, mais résolus très-fermement à ne pas accepter la misère et l’ignominie. Ceux-là sont les _héroïques_ et il y en a peu. Je te le dis, les plus cruels bourreaux de mon Fils ont toujours été ses amis, ses frères, ses membres précieux et jamais Dieu ne fut mieux outragé que par les chrétiens. Tu l’as beaucoup dit, Mélanie, voilà 56 ans que =je ne peux plus retenir le Bras de mon fils=. Je l’ai retenu, cependant, parce que je suis la Femme forte, mais _je cesserai bientôt_. On doit s’en apercevoir déjà. J’ai besoin d’être deux fois forte, parce qu’Il compte sur moi. Son Cœur trop doux compte sur le mien. Il sait que je serai implacable: «_Maledictio matris eradicat fundamenta--In interitu vestro, ridebo et subsannabo._ J’éclaterai de rire et je me moquerai de vous, quand vous serez dans les affres de la mort.» Ces Paroles s’accompliront exactement. Dérision pour dérision. J’ai donné, en 1846, le dernier avertissement. C’est l’espérance et la volonté du Fils de Dieu d’être _vengé_ par sa Mère.
VIII
LE SACRÉ-CŒUR COURONNÉ D’ÉPINES. MARIE EST LE RÈGNE DU PÈRE.
«Son Cœur trop doux.» C’est lui-même qui a dit cela: _Mitis Corde._ L’excès divin, comme toujours. On dirait qu’il ne peut se décider à punir. Marie ne serait pas là que son Bras resterait tout de même suspendu, son Bras écrasant. Une visionnaire fameuse a dit que saint joseph avait le cœur trop tendre pour supporter la Passion et que c’est à cause de cela qu’il n’en fut pas le témoin. Le pressentiment seul du Vendredi-Saint suffisait pour le faire mourir de compassion. Quelque chose de tel doit exister ineffablement en Dieu. Il fallait la force de Marie à l’holocauste et il la faudra au châtiment, puisque la Victime, si valide pour l’Amour, semble infirme pour la Justice.
Il est difficile de dire combien les sentimentalités dévotes abaissent Marie et la découronnent. Les pieuses chrétiennes veulent d’une Reine couronnée de roses, mais non pas d’épines. Sous ce diadème elle leur ferait peur et horreur. Cela ne conviendrait plus au genre de beauté que leurs misérables imaginations lui supposent. Cependant la Liturgie sublime qu’elles ignorent veut expressément que le Sauveur ait été couronné par sa Mère[14] et où donc aurait-elle pu prendre ce diadème, sinon sur sa propre tête? Ne fallait-il pas à Jésus-Christ la plus somptueuse de toutes les couronnes et quelle autre que celle de la Reine-Mère eût été digne du Roi son Fils?
[14] _Missa Spineæ Coronæ D. N. J. C. Introitus._
Mais j’ai parlé du Cœur, de ce Cœur «doux et humble» qui est sur les autels et que tous les catholiques adorent. C’est la dévotion des Derniers Temps--que ces derniers temps soient des années ou des millénaires. Jésus veut triompher par son Cœur, _par son Cœur couronné d’épines_. Car voici un mystère. On dirait que la Face du Maître qui enivrait les Saints a disparu, à mesure que se montrait son Cœur. Alors le signe de sa Royauté, le signe essentiel qu’il tient de sa Mère, il a bien fallu qu’il descendît sur son Cœur et comme c’était une couronne fermée, surmontée de la Croix, ainsi qu’il convient aux Empereurs, la Croix est descendue en même temps, plantée pour toujours dans ce Cœur dévorant et dévoré qui «possédera toute la terre parce qu’il est infiniment doux».
Telle est l’image qu’on a été forcé d’offrir à la piété des fidèles, image d’aspect enfantin, la seule tolérable parce qu’elle ne veut être que symbolique. Les horribles statues représentant un Jésus glorieux et plastique, «en robe de brocart pourpré, entr’ouvrant, avec une céleste modestie, son sein et dévoilant, du bout des doigts, à une visitandine enfarinée d’extase, un énorme cœur d’or crénelé de flammes[15]»; ces honteuses et profanantes effigies doivent, en une manière, ajourner la Communion des Saints, la Rémission des péchés, la Résurrection de la chair, la Vie éternelle...
[15] Léon Bloy. _Le Désespéré_, chap. XLVI.
On aura beau chercher, la représentation du Cœur très-sacré n’est possible qu’en armoiries ou en sceau. Il fut révélé à Marguerite-Marie que Jésus voulait son Cœur sur les étendards de France et _en abîme_ au milieu des fleurs de lys. Louis prétendu le Grand méprisa ce désir divin qui ne put être accompli que deux siècles plus tard, dans l’obscurité la plus profonde, lorsque le trône étant devenu vacant et tous les théâtres de la gloire française étant fermés, un prince pauvre se présenta...[16]
[16] Léon Bloy: _Le Fils de Louis XVI_.
Pour les intelligences véritablement théologiques, la dévotion _moderne_ au Cœur de Jésus est la plus forte preuve que Marie doit tout accomplir et que son temps est venu. Lorsque les chrétiens disent la si mystérieuse et si incompréhensive Oraison Dominicale, combien peu savent ou devinent que l’_Adveniat Regnum tuum_ proclame cette Mère avec une précision absolue et l’appelle si fort que ces trois mots ont fini par la faire descendre tout en larmes. _C’est Elle qui est le Règne du Père!..._
Ah! comme Elle nous prie de l’écouter! _Attendite et videte si est dolor sicut dolor meus._ Elle sait si bien que tout est perdu si on ne l’écoute pas! On l’a attendue dix-neuf siècles. On l’a appelée dans tous les pays et dans toutes les langues, matin et soir, avec des milliards de bouches. Des Apôtres, des Martyrs, des Confesseurs, des Vierges, des Prostituées, des Assassins, des Vieillards près de mourir et de tout petits Enfants qui savaient ou ne savaient pas ce qu’ils disaient, l’ont suppliée de venir et Elle est venue enfin, comme une malheureuse, réclamant le Septième Jour qui lui appartient et qu’on ne veut pas lui donner.
Elle ne nomme pas expressément le Cœur de Jésus, mais elle nomme celui de Napoléon III, ce qui est étrange et terrible. Comment veut-on que Marie prononce le mot _cœur_ sans que se produise le Déluge, l’immersion, l’engloutissement d’Elle-même et de tous les mondes en ce gouffre de sang et de feu qui est le Cœur du Christ: «La fontaine sortie de la Maison du Seigneur pour irriguer le torrent des _épines_», ainsi que prophétisait Joël, 600 ans avant la Passion[17].
[17] Joël III, 18. _Joël planus in principiis, in fine obscurior_, a dit saint Jérôme parlant à des hommes qui ne pouvaient pas connaître le Sacré-Cœur.
Mais que de paroles, mon Dieu! N’est-elle pas Elle-même le Cœur du Christ percé de la Lance et déchiré par les Épines, où s’implante la Croix folle? Que croirait-on si cela n’était pas à croire? Un point est indiscutable. Nous périssons pour ne pas l’avoir écoutée.
IX
IL VOUS EST CONNU, O MA DAME DE TRANSFIXION, QUE JE NE SAIS COMMENT M’Y PRENDRE...
«Je bénirai les maisons où l’image de mon Cœur sera exposée et honorée.» Telle est la promesse. Que ce livre où j’abrite ma pensée soit donc béni! ce livre plein du désir d’honorer Marie douloureuse:
--Il Vous est connu, ô Ma Dame de Transfixion, que je ne sais comment m’y prendre et que j’ai besoin d’être aidé pour parler de Vous convenablement. Vous savez, ô Cœur percé d’Impératrice de tous les mondes, que je voudrais ajouter à Votre Gloire en élargissant la pensée de quelques-uns de mes frères. Mais l’entreprise passe mon pouvoir et il me semble que je n’ai rien à dire.
Voici bientôt trente ans que j’en avais audacieusement conçu la pensée. Celui de Vos amis que Vous m’envoyâtes alors n’a plus de voix pour m’instruire. Il attend la Résurrection dans Votre petit cimetière de la Montagne. Mais Vous m’avez poursuivi sans relâche, me forçant à parler de la Salette, quand même, dans d’autres livres qui n’étaient pas pour Vous seule et, finalement, Vous avez conduit par la main, jusque dans ma pauvre caverne, un de Vos fils les plus doux, un savant très-humble qui m’a dit de Votre part que, n’ayant plus, selon l’ordre de la nature, un grand nombre d’années à passer sur terre, il fallait que je m’exécutasse, bon gré, mal gré.
Alors, ma Souveraine, il est expédient que Vous fassiez tout, car mon impuissance est grande, ayant, d’ailleurs, l’esprit offusqué de plusieurs choses qui ne sont pas saintes. Dans le silence universel, ou peu s’en faut, considérez que Vous me faites un devoir de vociférer contre l’injustice énorme, et qui n’eut jamais d’exemple, de tout le peuple chrétien contempteur de Vos Larmes et dépositaire sans fidélité de Vos avertissements les plus précieux. Vous me donnez la consigne de marquer, comme des chiens qu’il faut abattre[18], les dévorants pasteurs d’Ézéchiel occupés, en assez grand nombre, à se paître eux-mêmes et dissimulateurs attentifs de Votre Révélation formidable.
[18] _Videte canes, videte malos operarios..._ Philip. III, 2.
Combien d’autres choses encore! Si je me tais, qui réhabilitera Vos témoins, Vos bergers de dilection, Vos mandataires choisis parmi des milliards et honteusement rejetés et calomniés par ces mêmes pasteurs qui les étouffèrent tant qu’ils purent? Si je me décourage, où est le chrétien qui osera dire qu’il est bien vrai que Vous êtes venue, il y a soixante ans, pour nous informer, en pleurant, de l’imminence du déluge et que nul n’a voulu Vous croire? Vous étiez, pourtant, l’Arche salutaire qu’on n’avait pas même eu la peine de construire, comme autrefois, et dans laquelle il est certain que plus de _huit_ âmes auraient pu être sauvées...[19]
[19] I Petr. III, 20.
Regardez, maintenant, le pauvre instrument que je suis. Victime comme Vous de la _conspiration du silence_, j’ai depuis vingt ans les lèvres tellement cadenassées que c’est à peine si je peux manger. Ceux-là seuls m’entendent qui sont tout près de moi et, pour ainsi dire, cœur à cœur.
Quand même Vous me donneriez la langue d’un Jérémie, il n’y aurait rien de fait aussi longtemps que Vous n’auriez pas donné des oreilles à la multitude. Je suis une chassie dans l’œil des contemporains. Les plus vils ennemis de Dieu croient avoir le droit de me mépriser et les amis déclarés du même Dieu sont les amis de mes ennemis. Vous savez pourquoi, Vous qui enfantâtes l’Absolu afin que les hommes le missent en croix. Mais je deviendrais un ambassadeur accrédité, si, tout de suite, j’avais le pouvoir de changer les eaux en sang, ce que je Vous demande très-humblement.
J’obéirai donc, certain que ce qu’il faut dire me sera mis en la bouche, espérant de Vous, ô Marie, je ne sais quelle force miraculeuse et comblé, pour le demeurant de mes jours, de cet accablant honneur.
X
NAPOLÉON III DÉCLARE LA GUERRE A MÉLANIE.
=Qu’il= (Pie IX) =se méfie de Napoléon: son cœur est double et quand il voudra être à la fois Pape et Empereur, bientôt Dieu se retirera de lui. Il est cet aigle qui, voulant toujours s’élever, tombera sur l’épée dont il voulait se servir pour obliger les peuples à se faire élever.=[20]
[20] Les quatre derniers mots donnent l’idée d’une construction défectueuse et amphibologique. Raison de plus, semble-t-il, pour les respecter.
Tel est le huitième paragraphe du Secret de Mélanie, confié par la Mère de Dieu à cette bergère, le 19 septembre 1846, avec mission de le publier douze ans plus tard. En attendant, ce Secret, écrit de la main de Mélanie par ordre de son évêque, pour être communiqué au Pape seul, fut porté à Rome en 1851 par deux prêtres vénérables qui le confièrent, cacheté et scellé, au Souverain Pontife, en même temps que celui de Maximin aujourd’hui encore inconnu.
Il convient de faire observer tout d’abord qu’en 1846, le futur Napoléon III, à qui nul ne songeait, était enfermé dans le fort de Ham et condamné à une prison perpétuelle. Même en juillet 1851, le Coup d’État et le Second Empire étaient encore parmi les choses qui appartiennent exclusivement aux prophètes. Un fait aussi concluant vaut qu’on le signale.
Pie IX parla-t-il? On est forcé de croire que, de manière ou d’autre, quelque chose transpira puisque Louis-Napoléon, devenu empereur «par la grâce de Dieu et la volonté nationale», s’empressa de déclarer la guerre à Mélanie. Ce fut un de ses premiers actes, et, certainement, l’un des moins connus.
Le vénéré Mgr de Bruillard, évêque de Grenoble, qui avait proclamé le Miracle, un peu avant le Coup d’État, demanda à Napoléon, en novembre 1852, de lui donner un coadjuteur, alléguant son grand âge et ses infirmités. Le président décennal, qui avait besoin d’un domestique, refusa le coadjuteur, exigeant la démission pure et simple, afin de pouvoir placer sur le siège de Grenoble un prélat à sa discrétion et ne croyant pas à la Salette, qui enterrât le miracle. Ainsi devint successeur de saint Hugues, l’abbé Ginoulhiac, de Montpellier, vicaire général à l’archevêché d’Aix, ancien professeur de théologie gallicane.
«Bien des croyants, dit Amédée Nicolas[21], s’alarmèrent en apprenant quel était le nouvel évêque. Mais la Sainte Vierge avait choisi un prélat qui, doué de beaucoup d’adresse, de perspicacité et de prudence, connaissant le discours public, ignorant les Secrets qui étaient la terreur de Napoléon, pouvait le mieux conserver la dévotion et le sanctuaire, en rassurant le chef de l’État, en lui affirmant, autant qu’il le pouvait, et en toute bonne foi, qu’il ne s’agissait, dans les parties cachées, ni de lui ni de son trône. La Providence ne prodigue pas les miracles. Le plus souvent, elle se sert, pour arriver à ses fins, des hommes les plus médiocres, de leur caractère, de leur manière d’être, de leurs qualités, même de leurs défauts. Nous croyons, nous, que sans l’élévation, sur le siège de Grenoble, de Mgr Ginoulhiac qui était, d’autre part, gallican et plaisait aussi à l’Empire par ce côté, et sans une intervention divine, la Salette aurait été persécutée et pourchassée par l’Empereur. Ce choix a bien eu des inconvénients; il en est résulté, pour les deux témoins, beaucoup de peines et de souffrances imméritées, cela est vrai; mais il a sauvé le principal, c’est-à-dire la dévotion, le pèlerinage, le sanctuaire et la montagne.»
[21] _Défense et explication du Secret de Mélanie de la Salette_. Nîmes, 1881.