Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette)

Part 2

Chapter 23,629 wordsPublic domain

Ce chemin de croix unique avait été décrété comme toutes choses, antérieurement à la création des espaces. Il entrait dans l’intégrité du Plan divin que les agenouillements des derniers habitants chrétiens de la terre fussent déterminés, avec cette précision, dans ce lieu sauvage, par le sillon des Pieds de lumière. Il n’est pas indifférent de se prosterner là ou ailleurs. Les âmes religieuses, qui viennent pleurer à la Salette, font une chose qui retentit harmonieusement dans toute la série des Décrets divins touchant la Rédemption de l’humanité. Leurs larmes tombent sur ce sol privilégié, comme une semence de beaucoup d’autres larmes qui finiront, si Dieu veut, par y couler, un jour, comme des ondes. «L’abîme des Larmes de Marie invoque l’abîme de nos larmes par la Voix de ses cataractes.» Elle nous provoque à cette effusion comme son Fils, du haut de la Croix, la provoquait amoureusement Elle-même à l’effusion totale de son incomparable Cœur brisé.

II

LE TORRENT SUBLIME.

Je reviens à mon voyage. Donc plus de diligence cruelle roulant tout un jour. La moitié seulement de l’ancienne fatigue et l’autre moitié semblable à un rêve. Oh! ce chemin de fer au bord du gouffre, durant une heure! Quelle ivresse d’aller ainsi au-devant de Napoléon marchant de Sisteron sur Grenoble, par Corps et la Mure! Corps surtout, l’archiprêtré de La Salette!

Le hasard n’existant pas, on peut imaginer avec stupeur «l’aigle» de ce conquérant «volant vers Paris de clocher en clocher», mais descendant de celui de Corps, trente et un an avant Notre Dame: «Mes enfants, n’ayez pas peur, je suis ici pour vous annoncer une grande nouvelle!» puis: «Vous le ferez passer à tout mon peuple.» Comment faire pour n’y pas penser?

Le grand homme et ses compagnons fidèles parurent être toute la France pendant vingt jours, tout le possible de la France, tout l’éventuel humain et divin de cette angélique patrie, de cette fille aînée du Fils de Dieu et de son Église, de cette habitante de la Plaie de son Cœur, qui ne pourrait tomber plus bas qu’en devenant la Madeleine des nations!

Le pauvre César évadé, mendiant incorrigible de la Domination universelle, enveloppait sans le savoir, à la manière des Prototypes, le futur indévoilé des campagnes ou des villages qui ne pouvaient avoir d’existence historique sinon par la volonté d’un tel passant. Je l’ai cherché çà et là, et j’avoue que son souvenir était plus pour moi que les éternelles montagnes. Les a-t-il vues seulement? A-t-il vu le Drac, le formidable torrent, gloire du Dauphiné? J’en doute. Un torrent n’a que faire de regarder les autres torrents, et la montagne elle-même, pour lui, n’est qu’un obstacle dont il mugit dans sa profondeur.

Pèlerin de la Salette et rien que cela, en attendant l’honneur de m’agenouiller sur le Saint Tombeau, je l’ai regardé et vu de près, ce furieux torrent, avec une admiration qui me suffoquait. Combien de siècles a-t-il fallu à cette eau pour creuser un si vaste lit dans cette solitude grandiose? Pendant d’innombrables ans, elle a dû ronger des rocs et creuser des gouffres en écumant. Tandis que les générations naissaient et mouraient, à mesure que se déroulait l’Histoire, sous les Allobroges et les Romains, sous les Burgondes, les Francs ou les Sarrasins, sous les seigneurs d’Albon et les premiers Valois, pendant les atroces guerres de religion, pendant la Révolution, pendant l’étonnant Empire et jusqu’à nos jours où la Désirée devait apparaître--infatigablement cette eau toujours jeune émiettait les dures assises, les criblant de l’artillerie de ses galets, sapant à leur base les colossales colonnes, formant l’abîme continu qui partage en deux cette haute province dauphinoise, apanage ancien des aînés de la France: le Grésivaudan, le Royannès, les Baronnies, le Gapençois, l’Embrunois, le Briançonnais, de la Durance à l’Isère, troupeau monstrueux de croupes vertes ou de pitons chauves dont Dieu seul connaît tous les noms!

Le train pour la Mure venant de Grenoble roule, durant je ne sais combien de kilomètres, le long de cette fente énorme procurée par le Drac au-dessus duquel on a l’illusion d’être suspendu. Clameur d’en bas qui ne s’interrompt jamais et qui peut devenir tout à coup immense au temps des pluies ou de la fonte des neiges.

Un romancier morose et stérilisé voulut, il y a quelques années, se venger de la basse peur que lui avait donné ce cri de l’abîme. Bêtement et vilainement, il s’efforça de le déconsidérer par ses adjectifs et ses méchantes métaphores, comparant cette eau sublime à «une rivière débile, maléficiée, pourrie...». Ce pauvre homme, qui a dû plaire beaucoup aux ennemis de la Salette, blâme naturellement les montagnes et se montre fort éloigné d’approuver les circonstances ou les détails de l’Apparition, qui aurait eu lieu en plaine, dans le voisinage d’une gare et beaucoup plus simplement, si on avait consulté son goût. _In die judicii, libera nos, Domine._

J’espère que ma pantelante admiration pour ce magnifique spectacle me sera comptée. Pourquoi voudrait-on que Dieu ne fût pas un artiste comme les autres, jaloux de son œuvre et désirant qu’on l’admire? Ne parle-t-il pas, à chaque instant, de ses «saintes montagnes» qu’il a «préparées dans sa force» et dont «les altitudes sont siennes»? _Ego sum Dominus faciens omnia et nullus mecum._ Il ne s’agit pas des montagnes des autres, mais des siennes et il exige qu’on l’adore pour les avoir faites.

Existe-t-il un pèlerinage aussi merveilleusement acheminé par l’admiration préalable du voyageur? Je ne le pense pas. Autrefois, ce n’était pas ainsi. La route suivie par les diligences ne côtoyait pas l’abîme. Il a fallu cette voie de fer unique, chef-d’œuvre des hommes, pour que nous fût révélé ce chef-d’œuvre de Dieu, connu seulement alors de quelques paysans. Je l’ai revu, au retour, éclairé, cette fois, par la pleine lune, criblant de ses rayons d’argent le paysage immense et je croyais être en Paradis.

III

EN PARADIS.

_En Paradis!_ Avant d’aller plus loin, ne conviendrait-il pas d’explorer en quelque manière, autant qu’il se peut, cette «région de paix et de lumière», ce «siège--cette capitale--du rafraîchissement et de la consolation béatifique», ce paradis terrestre dans les cieux?

Ici l’indigence des mots humains est à faire pleurer. Tout ce qui n’est pas corps, espace ou durée, est inexprimable à ce point que le Verbe de Dieu lui-même, Notre Seigneur Jésus-Christ, n’a jamais parlé qu’en paraboles et similitudes[6]. C’est la destinée de l’homme de ne pouvoir arracher son cœur du célèbre Lieu de Volupté d’où il fut ignominieusement expulsé au commencement des temps. Il a besoin que le Paradis soit un _lieu_, un lieu très-haut ou très-bas et nous sommes forcés, dans le premier cas, de dire que la Sainte Vierge en est descendue pour pleurer à la Salette. Mélanie a raconté le paradis enfantin qu’elle construisit, le 19 septembre, avec Maximin, un peu avant l’Apparition: Une large pierre qu’ils couvrirent de fleurs. C’est sur ce paradis que la Belle Dame vint s’asseoir. La Reine du Paradis d’Hénoch et du Bon Larron, lequel est cet incompréhensible Sein d’Abraham où fut ravi, pour y entendre les irrévélables Arcanes, le Docteur immense des nations;--cette Reine est attirée par l’extrême puérilité de ce paradis des petits bergers. «Elle a regardé dans le monde entier, disait Mélanie, et n’a pas trouvé plus bas. Elle a bien été forcée de me choisir.»

[6] Témoignage de l’Évangéliste saint Matthieu: chap. XIII, v. 34.

Le Paradis est tellement et de tant de manières au seuil du Miracle de la Salette, qu’il est aussi impossible de n’en pas parler que d’en dire un valable mot. Ce paradis, sans doute, c’est la Belle Dame elle-même, mais cela, c’est trop facile. Autant proclamer l’identité de Dieu avec l’un ou l’autre de ses attributs. Le fond du Paradis ou de l’idée de Paradis, c’est l’union à Dieu dès la vie présente, c’est-à-dire la Détresse infinie du cœur de l’homme, et l’union à Dieu dans la Vie future, c’est-à-dire la Béatitude. Le mode en est infiniment inconnu et indevinable, mais on peut, jusqu’à un certain point, contenter l’esprit par l’hypothèse fort plausible d’une _ascension éternelle_, ascension sans fin dans la Foi, dans l’Espérance, dans l’Amour.

Contradiction ineffable! On croira de plus en plus, sachant qu’on ne comprendra jamais; on espérera de plus en plus, assuré de ne jamais atteindre; on aimera de plus en plus ce qui ne peut jamais être possédé.

Il est bien entendu que je m’exprime comme un impuissant. _Secundum hominem dico._ L’union à Dieu est certainement réalisée par les Saints, dès la vie présente, et parfaitement consommée, aussitôt après leur naissance à l’autre Vie, mais cela ne leur suffit pas et cela ne suffit pas à Dieu. L’union la plus intime n’est pas assez, il faut l’_identification_ qui ne sera elle-même jamais assez, en sorte que la Béatitude ne peut être conçue ou imaginée que comme une ascension toujours plus vive, plus impétueuse, plus foudroyante, non pas vers Dieu, mais en Dieu, en l’Essence même de l’Incirconscrit. Ouragan théologal sans fin ni trêve que l’Église, parlant à des hommes, est forcée de nommer _Requies æterna_!

La foule déchaînée des Saints est comparable à une immense armée de tempêtes, se ruant à Dieu avec une véhémence capable de déraciner les nébuleuses, et cela pendant toute l’éternité... Les rêveries astronomiques peuvent-elles, ici, être utilisées? L’inconcevable énormité des chiffres chargés de signifier les effrayantes hyperboles de la Distance ou de la Vitesse aiderait tout au plus à entrevoir l’impossibilité de comprendre «ce que Dieu a préparé à ceux qui l’aiment». On pourrait même dire, puisqu’il s’agit de l’infini et de l’Éternel, qu’il doit y avoir une accélération continuelle de chaque torrent analogue à l’étourdissante multiplication de la _pesanteur_ des corps tombants. Idée plausible et bien simple à présenter aux théoriciens de l’immobilité béatifique. Une Mystique paralysée qu’encourage une imagerie fort abjecte localise les Saints dans l’attitude hiératique promulguée par les Instituts, sous l’auréole immuable que ne déplacera jamais aucun souffle et parmi l’or ou l’argent des ustensiles de piété que ne rongera la rouille ni les vers. Car telle est l’idée que peuvent se former du Paradis et de la Félicité des Saints, des catholiques engendrés, le siècle dernier, par les acéphales échappés à la guillotine.

Mais combien vaines, lamentablement infirmes, sont les analogies littéraires ou conjectures métaphysiques d’un pauvre écrivain penché sur l’insondable et n’obtenant pas même l’énergie d’intuition qu’il faudrait pour discerner, un instant, au risque de mourir d’effroi, le vertigineux abîme de l’Inintelligence contemporaine!

_Requiem æternam dona eis, Domine_, c’est-à-dire: Donnez à ces âmes, Seigneur, d’entrer dans la bataille infinie où chacune d’elles, comme une cataracte retournée, vous assiégera éternellement.

Une chère âme pieuse demandait ceci:--Dans cette ascension universelle, que deviendront les médiocres, les pauvres hommes qui, n’ayant rien fait pour Dieu en ce monde, auront été, néanmoins, sauvés par l’effet d’une rencontre ineffable de la Justice et de la Gloire? Que deviendront-ils, ceux qui, ayant aimé les belles choses de la terre, la Poésie, l’Art, la Guerre, la Volupté même, se trouveront tout à coup face à face avec l’Absolu, n’ayant rien préparé pour leur passage, mais sauvés quand même, les mains vides? Il leur faudra donc, sous peine d’inanition éternelle, réaliser aussitôt et _absolument_ tout ce qui leur manque, et la Sagesse y a pourvu. La Beauté, devenue un vautour, emportera sans fin, pour les dévorer toujours, ceux qui l’auront vraiment aimée sous une apparence quelconque.

Assurément il en sera ainsi et plus d’un poète s’étonnera d’avoir été, à son insu, tellement l’ami de Dieu. Mais faudra-t-il, à cause des commandements inobservés, qu’il soit confondu avec les médiocres? Cette punition serait énorme et la pensée en est monstrueuse. La vérité, infiniment probable, c’est que les uns et les autres prendront d’eux-mêmes l’étage qui leur convient, avec un discernement admirable.

Et alors, ce sera un firmament de splendeurs différenciées, inimaginables. Les Saints monteront vers Dieu comme la foudre, en la supposant multipliée par elle-même, à chaque seconde, pendant les siècles des siècles, leur charité grandissant toujours, en même temps que leur éclat, Astres indicibles que suivront d’énormément loin ceux qui n’auront connu que la Face de Jésus-Christ et qui auront ignoré son Cœur. Pour ce qui est des autres, des pauvres chrétiens dits _pratiquants_, observateurs de la Lettre facile, mais non pervers et capables d’une certaine générosité, ils suivront à leur tour, n’étant pas perdus, à des milliards de chevauchées d’éclairs, ayant préalablement payé leurs places d’un inexprimable prix, joyeux tout de même--infiniment plus que ne pourraient dire les plus rares lexiques du bonheur--et joyeux précisément de la gloire incomparable de leurs aînés, joyeux dans la profondeur et dans l’étendue, joyeux comme le Seigneur quand il acheva de créer le monde!

Et tous, je l’ai dit, monteront ensemble comme une tempête sans accalmie, la tempête bienheureuse de l’interminable fin des fins, une assomption de cataractes d’amour, et tel sera le Jardin de Volupté, l’indéfinissable Paradis nommé dans les Écritures.

J’ai rappelé le paradis de Mélanie et de Maximin. Voilà le mien, tel quel. Puisse-t-il, comme le leur, faire descendre chez moi la Vierge Marie!

IV

LOUIS-PHILIPPE, LE 19 SEPTEMBRE 1846.

«Il est environ deux heures et demie. Le Roi, la Reine, leurs Altesses Royales, Mme la Princesse Adélaïde, Mgr le Duc et Mme la Duchesse de Nemours, le Prince Philippe de Wurtemberg et le Comte d’Eu, accompagnés de M. le ministre de l’Instruction publique, de MM. les généraux de Chabannes, de Lagrange, de Ressigny, de M. le colonel Dumas et de plusieurs officiers d’ordonnance, sortent pour faire une promenade dans le parc. Après la promenade, Leurs Majestés et Leurs Altesses rentrent au château vers cinq heures pour dîner, en attendant les _illuminations_ du soir.»

C’est ainsi qu’un correspondant plein de diligence, dans une dépêche datée de la Ferté-Vidame, annonce au _Moniteur universel_ l’évènement le plus considérable de la journée du 19 septembre 1846[7].

[7] _Moniteur_ du 21 septembre 1846.

Je suis, par bonheur, en état de rappeler cet évènement à l’univers qui paraît l’avoir oublié. A la distance de plus de soixante ans, il n’est pas sans intérêt de contempler, par l’imagination ou la mémoire, cette promenade du roi de Juillet accompagné de son engeance dans un honnête parc, en vue de prendre de l’appétit pour le dîner et de se préparer, par le naïf spectacle de la nature, aux magnificences municipales de l’illumination du soir.

Ce divertissement historique, mis en regard de l’autre Promenade Royale qui s’accomplissait au même instant sur la montagne de la Salette, est, je crois, de nature à saisir fortement la pensée. Le contraste vraiment biblique d’un tel rapprochement n’est pas pour augmenter le prestige déjà médiocre de cette monarchie sans gloire, née dans le bourbier libéral de 1830 et prédestinée à s’éteindre sans honneur dans le cloaque économique de 1848. Il serait curieux de savoir ce qui se passait dans l’âme du Roi Citoyen au moment même où la Souveraine des Cieux, tout en pleurs, se manifestait à deux enfants sur un point inconnu de cette belle France polluée et mourante sous l’abjecte domination de ce thaumaturge d’avilissement.

Il fallait sous les platanes ou les marronniers, rêvant ou parlant des grandes choses d’un règne de seize ans et des résultats magnifiques d’une administration exempte de ce fanatisme d’honneur qui paralysait autrefois l’essor généreux du libéralisme révolutionnaire. Tout venait à souhait, au dehors comme à l’intérieur. Par un amendement resté célèbre dans les fastes parlementaires, le comte de Morny prétendait que les grands Corps de l’État étaient satisfaits. Dieu et le Pape étaient convenablement outragés, l’infâme jésuitisme allait enfin rendre le dernier soupir et le pays légal n’avait pas d’autres vœux à former que de voir s’éterniser, dans une aussi bienfaisante dynastie, les félicités inespérées de cet adorable gouvernement. On allait enfin épouser l’Espagne, on allait devenir immense. A l’exemple de Charles-Quint et de Napoléon, le patriarche de l’Orléanisme pouvait aspirer à la domination universelle. La ventrée de la lice avait, d’ailleurs, suffisamment grandi et Leurs Altesses caracolaient assez noblement autour de Sa Majesté dans la brise automnale de cette sereine journée de septembre. Le roi des Français pouvait dire comme le prophète de la terre de Hus: «Je mourrai dans le lit que je me suis fait et je multiplierai mes jours comme le palmier; je suis comme un arbre dont la racine s’étend le long des eaux et la rosée descendra sur mes branches. Ma gloire se renouvellera de jour en jour et mon arc se fortifiera dans ma main.»[8]

[8] Job, XXIX, 18, 19 et 20.

A deux cents lieues, la Mère de Dieu pleure amèrement sur son peuple. Si Leurs Majestés et Leurs Altesses pouvaient, un instant, consentir à prendre l’attitude qui leur convient, c’est-à-dire à se vautrer sur le sol et qu’ils approchassent de la terre leurs oreilles jusqu’à ce jour inattentives, peut-être que cette créature humble et fidèle leur transmettrait quelque étrange bruit lointain de menaces et sanglots qui les ferait pâlir. Peut-être aussi que le dîner serait alors sans ivresse et l’illumination sans espérance...

Pendant que l’Orléanisme se congratule dans la vesprée, les deux pâtres choisis pour représenter toutes les majestés triomphantes ou déchues, vivantes ou défuntes, se sont approchés de leur Reine. C’est à ce moment que la Mère douloureuse élève la voix par-dessus le murmure indistinct de l’hymne des Glaives[9] chanté autour d’Elle dans dix mille églises:

=Si mon peuple ne veut pas se soumettre, Je suis forcée de laisser aller le Bras de mon Fils...=

[9] Hymne _O quot undis lacrymarum_, fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs.

V

DESSEIN DE L’AUTEUR. MIRACLE DE L’INDIFFÉRENCE UNIVERSELLE.

Le dessein de cet ouvrage, nettement indiqué dans l’introduction, n’est pas de faire le récit du Miracle de la Salette. Il a été fait si souvent que les chrétiens sont inexcusables de l’ignorer. Devenus grands, les deux bergers eux-mêmes l’ont écrit et publié, et leurs deux narrations, qui auraient dû être répandues partout, sont identiques en ce qui regarde les circonstances de l’Évènement et le texte du Discours public. Pour ce qui est des _Secrets_, Mélanie seule a divulgué le sien, mais en réservant pour le Souverain Pontife la Règle, _donnée par Marie_, d’un nouvel Ordre religieux, l’Ordre des «Apôtres des Derniers Temps», fondation clairement prophétisée, au XVIIe siècle, par le Vénérable Grignion de Montfort.

N’écrivant pas pour la multitude, je m’adresse donc exclusivement à ceux qui savent le Fait de la Salette, assuré que les autres ne s’y intéresseraient pas. Je veux surtout montrer, aussi bien que je pourrai, le miracle qui a suivi et qui est peut-être plus grand que Celui de l’Apparition--le miracle, certainement plus incroyable, de l’indifférence universelle ou de l’hostilité d’un grand nombre.

Ces voix enfantines qui, descendues des Alpes, devaient grandir comme l’avalanche et remplir la Terre, tant qu’on a pu, on s’est employé à les étouffer. «Faites-le passer à mon peuple», avait dit la Souveraine. Les Juifs eux-mêmes s’étonneraient d’une désobéissance aussi complète. Les premiers Pasteurs ne sont pas montés dans leurs chaires pour annoncer à leurs diocésains la Grande Nouvelle, les Prêcheurs et Missionnaires de tout Institut ne se sont pas mobilisés avec enthousiasme pour faire connaître aux plus ignorants les menaces et les promesses de l’omnipotente. Plusieurs ont fait le contraire avec une malice infernale. Les Paroles tombées de cette Bouche quasi divine qui prononça le FIAT de l’Incarnation, ces Paroles si terribles et si maternelles, on ne les a pas enseignées dans les écoles et les enfants de l’âge des bergers ne les ont pas apprises. On sait, à peu près partout vaguement, que la Salette existe, que la Sainte Vierge s’y est manifestée d’une manière quelconque et qu’Elle a dit quelque chose. Diverses personnes savent même que la profanation du Dimanche et le Blasphème ont été singulièrement condamnés par Elle. Mais le _texte_ de ce Discours, on ne le trouve dans aucune mémoire, ni dans aucune main. Quant aux Secrets, on ne veut pas même en entendre parler.

Eh bien! c’est à faire peur. Jésus-Christ souffre qu’on le méprise ou qu’on l’outrage. On est exactement au vingtième siècle des soufflets et des crachats qui tombent sans amnistie, depuis deux mille ans, sur sa Face infiniment sainte, constituant ainsi ce qu’on nomme l’Ère chrétienne. Mais il ne souffrira pas que sa Mère soit dédaignée, sa Mère en larmes!... Celle dont l’Église chante qu’elle était «conçue avant les montagnes et les abîmes et avant l’éruption des fontaines»[10]; cette «Cité mystique pleine de peuple, assise dans la solitude et pleurant sans que personne la console»[11]; cette gémissante «Colombe cachée au creux de la pierre»[12]; la Reine des Cieux, pleurant comme une abandonnée dans ce repli du rocher et ne pouvant presque plus se soutenir, à force de douleur, après avoir été si forte sur l’autre Montagne!...

[10] Prov. VIII, 24, 25.

[11] Thren. I, I, 2.

[12] Cant. II, 14.

Seule, sur cette pierre mystérieusement préparée qui fait penser à l’autre Pierre sur qui l’Église est bâtie; le Sein chargé des instruments de torture de Son Enfant et pleurant comme on n’avait pas pleuré depuis deux mille ans. =Depuis que Je souffre pour vous autres qui n’en faites pas de cas=, dit-Elle.

Qu’on se représente cette Mère douloureuse restant assise sur cette pierre, continuant de sangloter dans ce ravin et ne se levant _jamais_, jusqu’à la fin du monde! On aura ainsi quelque idée de ce qui subsiste éternellement sous l’Œil de Celui dont Elle est la Mère et pour qui nulle chose n’est passée ni future. Qu’on essaie ensuite de mesurer la puissance de cette perpétuelle clameur d’une telle Mère à un tel Fils et, en même temps, l’indignation absolument inexprimable d’un tel Fils contre les auteurs des larmes d’une telle mère! Tout ce qu’on peut dire ou écrire sur ce sujet est exactement au-dessous du rien...

VI

INSUCCÈS DE DIEU. FAILLITE APPARENTE DE LA RÉDEMPTION. LE PLUS DOULOUREUX SOUPIR DEPUIS LE _Consummatum_.

Voilà donc où nous en sommes! Les Larmes de Marie et ses Paroles ont été si parfaitement cachées, soixante ans, que la Chrétienté les ignore. L’effrayante Colère de son Fils n’est pas soupçonnée, même de ceux qui mangent sa Chair et boivent son Sang, et le monde va son train. Cependant des prophéties nombreuses et singulièrement unanimes affirment que notre époque est désignée pour l’assouvissement de Dieu, qui sera le Déluge des Catastrophes. Cela entrevu ou deviné seulement est à faire tourner les têtes et même les globes.