Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette)

Part 1

Chapter 13,689 wordsPublic domain

LÉON BLOY

Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette)

... Les petits enfants au-dessous de sept ans prendront un tremblement et mourront entre les mains des personnes qui les tiendront; les autres feront pénitence par la faim.

... Les saisons seront changées...

Paroles de la Sainte Vierge.

PARIS SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCMVIII

Il a été tiré de cet ouvrage: 3 exemplaires sur Japon impérial numérotés de 1 à 3, et 17 exemplaires sur Hollande numérotés de 4 à 20.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

OUVRAGES DE LÉON BLOY

=Le Révélateur du Globe= (_Christophe Colomb et sa Béatification future_). Préface de J. Barbey d’Aurevilly.

=Propos d’un Entrepreneur de Démolitions=.

=Le Pal=, pamphlet hebdomadaire (les 4 numéros parus).

=Le Désespéré=, roman.

=Un Brelan d’Excommuniés= (_Barbey d’Aurevilly--Ernest Hello--Paul Verlaine._)

=Christophe Colomb devant les Taureaux=.

=La Chevalière de la Mort= (_Marie-Antoinette_).

=Le Salut par les Juifs=.

=Sueur de Sang (1870-1871)=, avec un portrait de l’auteur en 1893.

=Léon Bloy devant les Cochons=.

=Histoires désobligeantes=.

=Ici on assassine les grands Hommes=, avec un portrait et un autographe d’Ernest Hello.

=La Femme Pauvre=, épisode contemporain.

=Le Mendiant Ingrat= (Journal de Léon Bloy).

=Le Fils de Louis XVI=, avec un portrait de Louis XVII, en héliogravure.

=Je M’accuse...= Pages irrespectueuses pour Émile Zola et quelques autres. Curieux portrait de Léon Bloy, à 18 ans.

=Exégèse des Lieux communs=.

=Les dernières Colonnes de l’Église=. (_Coppée.--Le R. P. Judas.--Brunetière.--Huysmans.--Bourget, etc._)

=Mon Journal=, suite du _Mendiant ingrat_.

=Quatre ans de Captivité à Cochons-sur-Marne=, suite du _Mendiant Ingrat_ et de _Mon Journal_. Deux portraits de l’auteur.

=Belluaires et Porchers=. Autre portrait.

=L’Épopée Byzantine et G. Schlumberger=.

=La Résurrection de Villiers de l’Isle-Adam=.

=Pages choisies= (1884-1905). Encore un portrait.

Ceux des ouvrages de Léon Bloy, qui ne sont pas encore épuisés peuvent être acquis à la librairie du _Mercure de France_, 26, rue de Condé, à Paris.

A PIERRE TERMIER,

INGÉNIEUR CHEF AU CORPS DES MINES, PROFESSEUR A L’ÉCOLE DES MINES

Il faut bien que ce livre vous soit dédié, mon cher ami, puisqu’il n’existerait pas sans vous. J’en avais abandonné le projet, il y a vingt-sept ans, et j’avais fini par n’y plus penser, le croyant impraticable.

Notre Dame de Compassion sanglotait toujours sur Sa Montagne et je ne L’entendais plus... Elle commanda que je fusse réveillé par vous.

Nous nous sommes rencontrés de façon si miraculeuse! Depuis trente ans, vous attendiez quelqu’un qui vous parlât de la Salette. J’attendais qu’il me fût donné d’en parler convenablement.

Il arriva enfin qu’un jour--il n’y a pas bien longtemps--ayant lu, dans un de mes livres, quelques pages où je m’étais efforcé de glorifier Notre Dame de la Salette, il vous parut que je pouvais bien être l’écrivain que vous aviez espéré. Nous nous connûmes alors et votre impression, loin de changer, devint plus précise.

Encouragé par vous, voyant en vous un ambassadeur de Marie, qu’avais-je mieux à faire que d’obéir? Il ne me fallait pas moins pour affronter les difficultés et les amertumes inhérentes à un tel sujet.

La Salette est encore, après soixante ans, la Fontaine de Contradiction dont il est parlé dans le Saint Livre, et ceux qui l’aiment sont appelés à souffrir.

=Faites-le passer à tout Mon peuple=, avait dit aux Bergers la Mère de Dieu, leur ayant annoncé la =Grande Nouvelle=.

Alors je vous dis: Faites passer mon livre aux pauvres. Vous m’entendez bien. Je parle de ce troupeau douloureux à qui personne ne pense et qui ne fait pitié à personne: les généreux qui ne connaissent pas la Vérité, les belles âmes vagabondes qui auraient besoin d’un _asile de jour_...

«_Misereor super turbam_», disait Jésus. Ayez pitié de cette troupe qui meurt de soif au bord des fleuves du Paradis.

Nativité de Marie, 8 septembre 1907.

LÉON BLOY.

DÉCLARATION DE L’AUTEUR

En ma qualité de catholique, je déclare me soumettre entièrement à la doctrine de l’Église, aux règles et décisions du Saint-Siège, notamment aux décrets des Souverains Pontifes Urbain VIII et Benoît XIV, concernant la canonisation des Saints.

S’il m’arrive, parlant des deux Bergers de la Salette, d’employer les mots «saint», «sainte» ou «sainteté», ce n’est que d’une manière purement relative, par insuffisance de langage, faute de termes qui rendent plus complètement ma pensée. D’avance je désavoue le sens rigoureux et absolu qu’on voudrait attribuer à ces expressions; car nul ne peut être nommé SAINT, tant que l’Église ne l’a pas qualifié ainsi officiellement.

LÉON BLOY.

Taceat Mulier...!

Je viens de subir un terrible sermon contre le Matérialisme ou Naturalisme opposé à la Révélation surnaturelle. Tous les lieux communs philosophiques de séminaire ont défilé devant le Saint Sacrement immobile. J’étais, hélas! venu à l’église, comme «un mendiant plein de prières». Ce gouffre de paroles vaines les a englouties et mon âme a glissé au mauvais sommeil que procure le bavardage. En présence de l’Ennemi, voilà donc ce que trouvent, aujourd’hui, les prédicateurs élevés depuis si longtemps et cultivés avec tant de soin dans le mépris des avertissements de la Salette--à la veille des échéances effroyables!

Quelle déformation systématique ou quel manque de foi ne doit-on pas supposer, pour que des ministres tels et en si grand nombre en soient venus à ne plus savoir que le fonds de l’homme c’est la Foi et l’Obéissance, et que, par conséquent, il lui faut des Apôtres et non des conférenciers, des Témoins et non des démonstrateurs. Ce n’est plus le temps de prouver que Dieu existe. L’heure sonne de donner sa vie pour Jésus-Christ.

Or, tout le monde la lui refuse avec énergie. N’importe qui, mais pas Celui-là! Un démon plutôt! il est vrai que les chrétiens ont cessé de croire aux démons. Essayez--avec l’autorité de l’Évangile--de faire comprendre, par exemple, que la richesse est une malédiction, qu’il est impossible de servir Dieu et le monde, que les fêtes ou _bazars_ prétendus de _charité_ invoquent l’incendie et que les belles dévotes qui vont y chercher un dernier supplice vraiment infernal sont des servantes du diable, fort attentives et récompensées comme il faut! Ce ne sera pas trop du changement infini opéré par ce qu’on est convenu de nommer inexactement la mort, pour découvrir soudain, en poussant une clameur à percer le sein de l’Éternité, à quel point les plus fidèles d’entre nous auront été des gens sans foi.

«Quand la France boueuse de la tête aux pieds, disait Mélanie, aura été purifiée par les fléaux de la Justice divine, Dieu lui donnera un _homme_, mais un _homme libre_ pour la gouverner. Elle sera alors assoupie, presque anéantie.»

Il faudrait être avantagé d’une stupidité rare pour chercher cet homme parmi les bestiaux de pèlerinages ou de congrès catholiques. Ah! je m’en souviens de ces cohues, au lendemain de la guerre, en 73 exactement.

Les derrières cuisaient encore de la botte allemande. On ne parlait que de retourner à Dieu. On s’empilait dans des cercles catholiques pour entendre la bonne parole de Mgr Mermillod, racontant ce qu’il avait souffert pour Jésus-Christ ou les bafouillages œcuméniques de M. de Mun. On se cramponnait éperdument au compte de Chambord, supposé le grand Monarque annoncé par des prophéties et dont la bedaine _illégitime_ devait tout sauver. On se précipitait aux pèlerinages en chantant des couplets libérateurs. On votait l’érection d’un sanctuaire au Sacré-Cœur sur les murailles duquel se liraient ces mots secourables: _Gallia pœnitens et devota_, et chacun apportait sa pierre, car c’était le Vœu national, étrangement oublié depuis. Quoi encore? Les Pères Augustins de l’Assomption fondaient le _Pèlerin_ prospère et la profitable _Croix_, pour l’avilissement irrémédiable de la pensée et du sentiment chrétiens. Un peu plus tard, enfin, se bâtissait, sur le solide fumier des cœurs, une banque fameuse devant absorber le crédit universel et confondre pour toujours la concurrente perfidie des fils d’Israël. Cette levée en masse des bas de laine catholiques fut nommée prodigieusement une _Croisade_ et eut pour dénouement un immense _Krach_ demeuré célèbre.

L’obéissance à la Mère de Dieu, venue tout exprès, il y a soixante ans aujourd’hui, pour notifier sa volonté, fut le seul expédient dont nul ne s’avisa.

Pourtant, on aurait pu croire que c’était bien simple. La Souveraine des univers se _dérangeait_, si j’ose dire, comme se dérangerait la Voie lactée, si cette créature incalculable, épouvantée de la méchanceté des hommes, s’agenouillait dans le bleu sombre du firmament. Elle se dérangeait pour nous apporter en pleurant[1] la «grande nouvelle» de l’énormité de notre danger. Parlant comme la Trinité seule peut parler, cette Ambassadrice déclarait l’imminence des châtiments et des cataclysmes et disait ce qu’il fallait faire pour ne pas périr, car les menaces proférées par Elle étaient des menaces _conditionnelles_, dès les premiers mots: =SI mon peuple ne veut pas se soumettre, je suis FORCÉE de laisser aller le Bras de mon Fils[2].=

[1] _En pleurant!_ Les Anges ne pleurent pas, mais la Reine des Anges pleure, et c’est pour cela qu’Elle est leur Reine.

[2] «Le peuple ne veut pas se soumettre et la Cité du Très-Haut est _forcée!_» Représentez-vous les Anges et les Saints poussant cette clameur d’alarme dans le ciel!

Je le répète, quoi de plus simple que de s’humilier et d’obéir? On a fait exactement le contraire. Marie avait demandé le Septième Jour et le respect du Nom de son Fils. Elle voulait que les lois de l’Église fussent observées et que, pendant le Carême, ses enfants n’allassent pas à la boucherie «=comme des chiens=». Elle avait confié à chacun des deux bergers, à Mélanie surtout, un secret de vie et de mort, exprimant sa volonté formelle--ratifiée depuis par Pie IX et Léon XIII--qu’on le fît passer à tout son peuple, à partir d’une époque déterminée. Enfin elle avait donné, _en français_, la Règle d’un nouvel Ordre religieux: «les Apôtres des Derniers Temps»... =Les vrais disciples du Dieu vivant et régnant dans les cieux; les vrais imitateurs du Christ fait homme; mes enfants, mes vrais dévots; ceux qui se sont donnés à moi pour que je les conduise à mon divin Fils; ceux que je porte, pour ainsi dire, dans mes bras; ceux qui ont vécu de mon esprit; les Apôtres des Derniers Temps, les fidèles disciples de Jésus-Christ qui ont vécu dans le mépris du monde et d’eux-mêmes, dans la pauvreté et dans l’humilité, dans le silence, dans l’oraison et la mortification, dans la chasteté et dans l’union avec Dieu, dans la souffrance et inconnus du monde. Il est temps qu’ils sortent et viennent éclairer la terre... Car voici le temps des temps, la fin des fins.=

Soixante ans se sont écoulés. On est devenu plus profanateur, plus blasphémateur, plus désobéissant, plus «chien»[3]. Mais ne semble-t-il pas que cet insuccès incompréhensible, ce fiasco monstrueux, et tout de même adorable, de l’impératrice du Paradis, n’a l’air de rien quand on pense à la Dérision irrémissible qui a remplacé l’Obéissance.

[3] _Chien_. Je rappelle que telle est l’expression dont il a plu à la Mère de Dieu de se servir.

On travailla le dimanche de plus en plus et, surtout, on fit travailler les pauvres. Le Blasphème devint une toge virile, même pour les femmes, un signe de force et d’indépendance, comme le tabac ou l’alcool. On ambitionna d’être _chien_, fils de chien et même neveu de pourceau, à toutes les époques de l’année, indistinctement, et cette ambition fut comblée. Les paroles de Marie qu’Elle voulait qu’on fît passer à tout Son peuple, aussi bien au Thibet ou à la Terre de Feu que dans l’Isère, n’allèrent pas sensiblement plus loin que le pied de la Montagne. Pour ce qui est des Apôtres des Derniers Temps, on les remplaça par d’ecclésiastiques marchands de soupe que les pèlerins purent apprécier.

Ces prétendus missionnaires furent la dérision inexpiable dont il vient d’être parlé. La Désobéissance absolue est un état incompréhensible aussi longtemps que l’idée de _dérision_ ne se présente pas à l’esprit. La Chute initiale a dû être déterminée, non par la désobéissance formelle, mais par une _obéissance dérisoire_ dont nous ne pouvons avoir aucune idée et, parce que l’abîme invoque l’abîme, le châtiment fut--en apparence, du moins--la Dérision infinie, la Subsannation biblique: «Voici Adam, semblable à nous...»

Les soi-disant missionnaires de la Salette, innocents peut-être, à force de balourdise et de bassesse de cœur,--mais de quelle affreuse innocence!--furent, je le répète, un institut dérisoire opposé par l’autorité diocésaine au Commandement formel qu’il s’agissait d’éluder. La Sainte Vierge avait demandé des Apôtres. On lui donna des aubergistes[4]. Elle avait voulu de vrais disciples de Jésus-Christ, méprisant le monde et eux-mêmes. On installa des prêtres d’affaires, de pieux comptables chargés de _faire valoir_. Pour ce qui était de la recommandation de «sortir et d’éclairer la terre», on y pourvut par la réclame et le rabattage des pèlerins...

[4] Sur cette question de l’auberge et des aubergistes, voir le chapitre XXV du présent ouvrage.

Après le balayage de ces mercenaires en 1902, les chapelains mis en leur place continuèrent simplement la table d’hôtel et la literie[5]. Ils continuèrent aussi le quotidien et stéréotypé récit du Miracle, assorti d’une exhortation _sulpicienne_ à la pratique de quelques vertus raisonnables, sans omettre l’avis fréquent de se méfier de certaines publications exagérées ou mensongères, telles que le témoignage écrit des deux bergers qui furent les assistants, les auditeurs, les vrais missionnaires choisis par la Sainte Vierge elle-même pour propager ses avertissements et ses menaces et qui, jusqu’à leur dernier jour, n’ont cessé, Mélanie surtout, de protester contre la prévarication sacerdotale et le mercantilisme odieux qui se pratiquaient sur la Montagne.

[5] Voir chapitre XXV.

Le crime de tous ces gens-là, crime énorme, réellement épouvantable, c’est d’avoir bâillonné la Reine du Ciel, de lui avoir _plombé_ les lèvres, comme quelqu’un l’écrivait naguère, avec une effrayante énergie.

Il est difficile, je ne dis pas d’imaginer, mais de concevoir une supplication aussi lamentable:

--=Depuis le temps que je souffre pour vous autres=; depuis dix-neuf siècles que je promène, parmi les montagnes, les Sept Douleurs dont je suis Bergère, les sept brebis de l’Esprit-Saint qui doivent, un jour, brouter le monde; _si je veux que mon Fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier sans cesse._ Que puis-je faire pour vous que je n’aie pas fait? Je suis l’Égypte et la Mer Rouge; je suis le Désert et la Manne; je suis la Vigne très-belle, mais je suis, en même temps, la Soif divine et la Lance qui perce le Cœur du Sauveur. Je suis la Flagellation infiniment douloureuse, je suis la Couronne d’Épines et les Clous et surtout la Croix très-dure où s’engendre la joie des hommes. Les deux Bras de mon fils y furent attachés, mais il n’en faut qu’un pour vous écraser et celui-là je ne peux plus le retenir, tant il est pesant!... Ah! mes enfants, si vous vous convertissiez!...

Des hommes alors se sont levés qui avaient la mitre en tête et qui tenaient en leurs mains le bâton des pasteurs du troupeau du Christ. Et ces hommes ont dit à Notre Dame:

--En voilà assez, n’est-ce pas? _Taceat Mulier in Ecclesia!_ Nous sommes les Évêques, les Docteurs, et nous n’avons besoin de personne, pas même des Personnes qui sont en Dieu. Nous sommes, d’ailleurs, les amis de César et nous ne voulons pas de tumulte parmi le peuple. Vos menaces ne nous troublent pas le moins du monde et vos petits bergers n’obtiendront de nous, même dans leur vieillesse, que le mépris, la calomnie, la dérision, la persécution, la misère, l’exil et finalement l’oubli!...

L’espérance du présent ouvrage est de réparer en quelque manière, et s’il en est temps encore, le sacrilège perfidie de ces Caïphes et de ces Judas qui détruisent, depuis soixante ans, le plus beau royaume du monde.

Paris-Montmartre, février 1907.

I

HISTOIRE DE CE LIVRE ENTREPRIS EN 1879.

J’ai fait le pèlerinage de la Salette autrefois, il n’y a pas loin de trente ans, lorsque le chemin de fer de Grenoble à la Mure n’existait pas. Une diligence homicide attelée de douze chevaux, dans certaines montées, cassait les reins des voyageurs, de l’aurore au crépuscule, dans les plus longs jours. On râlait dix heures avant d’être abandonné aux muletiers.

C’est fort bien ainsi, d’ailleurs. Cela dégoûtait plusieurs touristes et le paysage était affectueux et consolant pour le pèlerin. En certains endroits on descendait pour soulager les bêtes, et c’était une douceur exquise d’aller lentement sous les grands arbres, au bruit des courantes eaux qui fuyaient vers les abîmes. Je me souviens pour toujours de ces quelques centaines de pas, en compagnie d’un missionnaire qui avait, je crois, du génie et qui me disait, en mots extraordinaires, la majesté des Textes Saints. Il mourut, trois semaines plus tard, ayant demandé longtemps à la Mère de Dieu de finir à la Salette où on l’enterra. Il avait assez de la hideur de ce monde et de la pharisaïque piété contemporaine qui lui semblait une apostasie.

Je ne nommerai pas ce prêtre. Sa famille est trop peu digne de lui, mais je sais ce qu’il me donna, _dum loqueretur in via et aperiret mihi Scripturas_. Cher défunt! je revis sa tombe, l’année suivante, une humble croix sur un humble tumulus de gazon; puis, l’an dernier, vingt-six ans plus tard, mais abandonnée, sa dépouille ayant été transférée dans un caveau récemment construit à deux pas de là, où peut être lu son nom bien connu des Anges et de quelques amis de Dieu.

Ce missionnaire, plus orateur qu’écrivain, parcourait le monde, annonçant la Gloire de la Mère de Jésus-Christ, et c’est toujours à la Salette qu’il revenait puiser, aux pieds de Celle qui pleure, les inspirations de son zèle apostolique.

Le Discours, infiniment extraordinaire, qu’entendirent les enfants sur cette Montagne, était devenu le centre de ses pensées, et l’intelligence qu’il en avait était comme un de ces dons inexprimables que le Vénérable Grignion de Montfort attribuait prophétiquement aux Apôtres des Derniers Temps.

On se ferait un renom d’exégète rien qu’avec les miettes du festin de chaque jour offert à ses auditeurs par ce très-humble, quand il parlait de la Reine des Patriarches et des Martyrs. L’espèce de défaveur mystérieuse qui pèse sur la Salette dans la pensée d’un grand nombre de chrétiens faisait déborder son cœur. Le présent livre, entrepris et commencé sous ses yeux, à la Salette même, a été interrompu un quart de siècle, Dieu sait comment et pourquoi. Cette œuvre de justice était son désir suprême, son espérance.

Il mourut dès les premières pages, comme si la Consolatrice qu’il servait n’avait pas voulu que cette âme, vraiment sacerdotale et crucifiée, perdît, en une manière, l’auréole douloureuse qu’elle met au front de ces victimes de l’Amour dont il est parlé dans la Troisième Béatitude et qui ne doivent pas être consolées sur terre.

Cette œuvre, que je reprends aujourd’hui, me paraît encore plus difficile et redoutable qu’autrefois. La mort de celui qui me l’inspirait m’accabla d’un deuil que je croyais irréparable, et la vie la plus malheureuse qui puisse être imaginée m’en détourna ensuite indéfiniment.

Le moment n’était pas venu. Qu’aurais-je pu faire alors, sinon une paraphrase exégétique et littéraire du Discours, tout au plus? Trop de choses m’étaient inconnues. J’ignorais même le Secret de Mélanie, publié seulement en novembre 1879, et si impénétrablement obnubilé par l’épouvante sacerdotale qu’aujourd’hui encore presque tous les catholiques l’ignorent ou le préjugent.

Puis ne fallait-il pas que se déroulassent les turpitudes et congénitales ignominies de la République française, qui sont maintenant à un tel point qu’on se demande ce que fait la mort? Tous les démons ne s’étaient-ils pas levés déjà comme un seul démon pour réclamer l’épanouissement complet de la puante fleur démocratique, si laborieusement acclimatée par eux dans le Royaume qui fut le lieu de naissance de l’Autorité chrétienne? Enfin et surtout la Justice du _Bras pesant_ ne devait-elle pas attendre que l’Ambassadrice en pleurs, _soixante_ fois outragée, dît à son Fils:--Je ne connais plus ce peuple, il est devenu trop épouvantable?

Après si long temps, mon nom étant devenu quasi célèbre, quelques amoureux ont cru que je pourrais bien être désigné pour écrire sur la Salette le livre dont certaines âmes ont besoin, un livre pieux qui ne serait pas hostile à la magnificence divine, un livre qui dirait, à l’expiration de soixante années, quelques plausibles mots sur cet Évènement inouï, absolument incompris et même _ignoré_ des prétendus missionnaires ou prêtres séculiers qui se sont succédé sur la Montagne.

«Faites-le passer à tout mon peuple», a dit, par deux fois, la Toute-Ineffable. Voilà ce qui désolait mon initiateur.--Qui donc y pense? me disait-il, et que pourrait-on faire passer à tout le peuple, c’est-à-dire tous les hommes? Les gens d’ici savent-ils seulement ce qui s’est accompli en ce lieu, et le plus fort est-il capable de comprendre un mot, rien qu’un mot de ce Discours qui paraît être le _Verbum novissimum_ de l’Esprit-Saint?

Hélas! l’explication, irrémédiablement perdue, qu’aurait pu donner cet homme, sera, désormais, ce qu’elle pourra: une angoissante vision des temps actuels à propos des promesses et des menaces également dédaignées de la Mère du Fils de Dieu--vision de terreur énormément aggravée par la certitude acquise et tout à fait incontestable de certains évènements préliminaires. Qu’importe, après tout, si mon œuvre, ainsi mutilée, contient encore assez de cette parole engloutie pour attirer à la Salette quelques-unes de ces magnifiques âmes capables d’en pressentir la beauté, même à travers les obscurités ou les défaillances d’une insuffisante prédication?

J’aurais voulu pouvoir leur dire, comme Bossuet parlant devant la perruque du roi de France: «Écoutez, croyez, profitez, je vous romps le pain de vie»; mais une manière de parler si haute n’éloignerait-elle pas, au contraire, de la façon la plus sûre, un grand nombre de cœurs déjà subjugués, à leur insu, par le Prince fastueux à la Tête écrasée qui ne cesse de promettre à ses esclaves l’empire souverain dont il est lui-même dépossédé?... Quel triomphe d’arriver seulement à faire entrevoir la Splendeur aux contemporains des automobiles!

Le prêtre de Jérusalem, le missionnaire dont je viens de parler, se nommait Louis-Marie-René, et c’est déjà beaucoup plus que je n’aurais voulu dire. Que tel soit donc le patronage de ce livre qui sera surtout un livre de douleur. La Salette est, par excellence, le Lieu des larmes très-douloureuses.

On se rappelle que lorsque l’Apparue cessa de parler aux enfants, il y eut un drame extraordinaire. La resplendissante Dame dont les Pieds, au témoignage de ses puérils auditeurs, ne touchaient pas le sol, effleurant seulement «la cime de l’herbe», s’éloigne d’eux avec lenteur par une sorte de glissement et, après avoir franchi le ruisselet qui la sépare de l’escarpement du plateau, Elle commence à décrire cet étonnant Itinéraire _serpentin_, marqué aujourd’hui par ces Quatorze Croix de la Voie peineuse qui, dans la translucide méditation des sanglants Mystères, semblent se superposer...