Carnet d'une femme

Part 9

Chapter 93,769 wordsPublic domain

--Je ne crois pas être très naïve, aujourd'hui, ai-je répliquée un peu piquée, et il ne m'est pas défendu de ne pas comprendre--dans le sens passionnel et philosophique des mots--certaines choses, certains faits.--On nous assure que la femme qui aime la femme pullule, actuellement autour de nous. Je ne nie pas son existence; mais je me permets de ne pas approuver son procédé.--Sais-tu bien que si, en dépit des galantes théories de Mme d'Oboso, en dépit de la galante bienveillance qu'elle professe pour tout ce qui, de près ou de loin, touche à l'amour, on acceptait les doctrines de ces révoltées--car la femme qui aime la femme est une révoltée--c'en serait fait de nous autres, pauvres niaises qui croyons encore à notre _Pater_ d'amantes, à l'humanité telle que le bon Dieu l'a voulue; c'en serait fait aussi des beaux airs vainqueurs de nos amis.--Je ne veux pas que cela soit.--On nous dit qu'il s'est institué, à Paris, de véritables associations, de véritables clubs de femmes, en lesquels le regard d'un homme ne pénètre jamais. On nous dit que, dans ces lieux clandestins, dans ces sortes de loges maçonniques, se pratique un mode de tendresse particulière et que les initiées y prononcent le serment de renoncer à l'amour tel qu'on le conçoit habituellement, y prononcent des vœux pareils à ceux que les nonnes balbutient, au jour de leur prise de voile, y abdiquent leur sexe presque, et y jurent une haine à tout ce qui est de nature masculine.--Je ne perds point mon temps à récriminer contre les opinions de celles qu'un désir de mystère, qu'un réel sentiment de l'étrange, plutôt qu'une sincère conviction, amènent en ces lieux. Mais je prétends que ces femmes se trompent sur l'excellence de leur façon d'aimer, sur l'absolu même des sensations qu'elles éprouvent, dans le don et dans l'offre de leur particulière affection.--C'est une exaspération de féminité qui conduit les unes à se refuser à l'amant, pour rechercher la caresse d'une compagne; c'est une déviation des sens, c'est une masculinisation de tout l'être qui jettent les autres vers des plaisirs qui leur procurent l'oubli d'une passivité qui, entre les bras de l'homme, les laisse insatisfaites.--Les premières sont des exaltées trop éprises d'elles-mêmes, de leur grâce; les secondes sont des «incomplètes» condamnées à la recherche éternelle d'aspirations dont on retrouverait peut-être la cause dans un phénomène d'atavisme, dans une monstruosité ascendante.

--Tu parles, dit Yvonne, comme l'abbé de Mervil ou comme le docteur Lescot.

Sans répondre à cette interruption malicieuse, je continuai:

--Je suis de celles qui ne sont point exclusives, en amour, et qui acceptent volontiers qu'une femme aime dans la femme, la grâce, la séduction dont elle est faite. Je pourrais aimer une amie, dans une heure nerveuse, et éprouver quelque joie à m'en sentir aimée. Mais, dans l'expression même de ce sentiment, de cette impression, un peu subversifs, je resterais et tiendrais à rester femme, je ne renoncerais à aucune des émotions qui naissent de mon sexe, à aucune des sensations qu'il provoque.--La femme qui retranche de sa vie le contact de l'amant se place en dehors de l'amour, presque, et crée comme une troisième espèce en somme peu intéressante. Cette femme, en outre, lorsqu'elle n'obéit point, dans les manifestations de ses goûts, à cette attraction toute individuelle dont parle Mme d'Oboso--attraction inconsciente et partant étrangère à tout calcul passionnel; lorsqu'elle agit, au contraire, dans toute la réflexion d'un désir incompatible avec sa nature, dans toute la volonté brutale d'une caresse préméditée, est coupable--coupable plus que la femme qui s'adjoint une amie dans le partage du baiser.--Celle-ci, dans la bizarrerie, dans la criminelle perversité, si l'on veut, de son plaisir, n'abandonne rien de sa propre essence et, si tout en aimant son reflet dans la personne de sa compagne, elle se laisse entraîner par la séduction originale d'un contact troublant et inhabituel, elle demeure ce qu'elle doit être--femme--et maîtresse de ses tendresses comme de celles de l'amant.--En matière de sensations, il n'est point d'abstractions. Or, la femme qui supprime de sa vie le contact, le souvenir de l'homme, crée une abstraction. Celle, au contraire, qui offre à une amie le partage de sa joie intime, qui se double de sa silhouette, élargit ses impressions, complète la volupté dont elle est friande.--Nous subissons l'influence d'une civilisation avancée et la volupté, comme toutes les choses, dans l'état de problème, de perfectibilité en lequel se trouve le monde, est hésitante, s'en va comme à la découverte de «motifs» plus en rapport avec les aspirations des cerveaux et des sens modernes que ne le serait évidemment l'amour goûté par une société primitive. La volupté se transforme, change d'aspect, modifie ses besoins, ses séductions, selon le temps en lequel elle se manifeste. Sous l'action réflexe des inventions qui nous effraient, qui nous stupéfient, parfois, dans la trépidation matérielle et intellectuelle d'une époque toute aux nouveautés, aux impatiences de vivre, la volupté ne saurait demeurer stationnaire et j'admets qu'elle sorte de l'immuabilité à laquelle veulent la contraindre les puritains. C'est pourquoi je ne m'élève que médiocrement contre les désirs inquiets des uns, contre les satisfactions extra... amoureuses des autres; c'est pourquoi je me contente de constatations que je me refuse à faire amères ou raisonneuses. Il me paraît, cependant, que la volupté est soumise à des lois naturelles--physiques et morales--qu'elle ne doit, qu'elle ne peut répudier sans qu'il résulte pour elle, de ce renoncement, comme une sorte de désorientation contraire à l'essence même des choses dont elle se réclame. Nul n'affirmera jamais que la vie d'un être ne soit pas une chose sacrée à laquelle on ne saurait attenter, que l'on ne saurait détruire, déguiser, sans commettre un crime. Nul n'affirmera jamais que frapper d'impuissance sensuelle un enfant, dès sa naissance, un homme adulte, ne soit pas également un crime.--La volupté est assimilable à cette chose qui se nomme la vie, à cette autre chose qui se nomme le pouvoir de créer, chez l'homme, et quiconque porte atteinte aux affinités qui la composent, commet un crime. On peut accroître la sensation de la vie, on peut développer le pouvoir créateur de l'homme; on peut de même donner plus d'intensité passionnelle à la volupté, mais nul n'a le droit de l'amoindrir, de lui arracher l'un des éléments qui en assurent l'expression.--La femme qui fuit la présence de l'homme, mutile la volupté, accomplit une action blâmable, déforme l'esthétique du baiser.--C'est le cul-de-jatte de l'amour.

J'étais fort sérieuse, paraît-il, en débitant cette tirade; et Yvonne m'ayant complimentée sur mon éloquence, je me trouvai un peu ridicule.

Après tout, ai-je été si ridicule que cela?

L'INTIMITÉ

Yvonne vient de «renouveler,» ainsi qu'on dit, sa chambre à coucher, et telle qu'elle se présente, maintenant, elle donne l'impression très suggestive d'un nid d'amour. Cette impression devrait être offerte, en vérité, par toute femme qui n'est point insensible au baiser et Yvonne a parfaitement compris l'influence du milieu favorable aux confidences, en se débarrassant du mobilier fort beau, évidemment, qu'elle possédait, mais peu en rapport avec les aspirations de son intimité.

Tout, dans sa chambre, prête à la méditation, à la sensualité, à l'oubli de ce qui n'est pas l'amour.

Le lit, large et bas, semble inviter à la possession facile et sûre; les sièges, fauteuils, chaise-longue, coins de feu, paraissent faits pour de multiples et capricieux désirs; les emmitouflements des portes et des fenêtres, permettent le silence et l'isolement nécessaires au plaisir.--Aux murs tendus d'étoffe assortie à la nuance de la gentille folle, pendent quelques tableaux--des gravures choisies, des reproductions de Fragonard, de Vanloo. Sur un chevalet, un cadre original: le ou plutôt les portraits d'Yvonne, photographiée en diverses attitudes. Il y a là, une quinzaine de poses véritablement merveilleuses. Cette façon peu banale d'exposer son image devient une mode élégante; la toute blonde Mme de Sorget l'a adoptée, également, et l'on m'apprend que plusieurs mondaines ont suivi son exemple.

Il est peut-être inutile que je dise que tous ces portraits sont signés Reutlinger, le photographe si parisien, si féministe. Nul mieux que lui, en effet, ne sait silhouetter la femme moderne, nul mieux que lui ne sait la rendre avec tout son charme, avec toute sa grâce. C'est un très réel et un très sincère artiste. Le premier, il a réussi à représenter, par la photographie, la femme dans l'expression personnelle qui la fait séduisante. Il est de ses portraits qui sont des chefs-d'œuvre et auxquels le peintre le plus difficile n'aurait rien à retoucher. Reutlinger restera certainement comme l'un des féministes, amants de la forme et de la beauté modernes. Toutes les jolies femmes de Paris--mondaines, demi-mondaines et actrices--passent ou sont passées par ses ateliers et la collection de ses figures, formera, dans un temps, un document précieux pour l'écrivain ou pour le peintre qui souhaitera d'établir l'histoire de la femme, en notre curieux et troublant dix-neuvième siècle.

Lorsqu'on entre dans la chambre d'Yvonne, à l'impression d'amour que l'on éprouve, s'ajoute une impression plus spéciale et très subtile. Il semble, en la voyant ainsi reproduite à l'infini, en des attitudes différentes, que l'on ait la vision d'une multiplication magique de sa personne et l'on comprend que l'amant qui franchit un tel seuil, se sente saisi par une griserie délicieuse, comme par l'enveloppement d'un baiser qui naîtrait, puissamment, de quinze bouches confondues en une seule.

La femme est une idole--une idole qui entend et exauce, souvent, les prières de ses fidèles--et sa chambre à coucher, plus que son salon, plus que son boudoir, est l'endroit de sa maison où sa beauté doit régner. C'est le tabernacle devant lequel tous s'agenouillent, mais que le seul prêtre approche, ouvre et consacre de sa force, de sa science. Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, la femme a imposé son culte à la société actuelle et on l'adore parce qu'elle est tout ce qui reste d'affiné, de délicat, d'exquis, dans une démocratie qui jette sur tous et sur tout, de la vulgarité.

Qu'elle soit--étant une amoureuse--fidèle ou inconstante--qu'elle se garde pour la caresse unique de l'homme--mari ou amant--qu'elle a choisi, ou qu'elle demande à l'aventureux hasard de ses mondanités les sensations dont elle a besoin, elle doit avoir le souci de son charme, de sa grâce, et elle doit les placer dans un cadre qui les fasse valoir, qui permette de les goûter avec quiétude, avec bien-être.

Elle ne saurait donc trop apporter de minutie passionnelle dans l'arrangement de son appartement intime, de sa chambre à coucher, surtout.

La volupté se dégage de l'extériorité des choses qui entourent une femme, comme de la vue, comme du contact même de cette femme.

Or, l'amant sincère qui subit si profondément l'influence des objets qui appartiennent à sa maîtresse, l'influence du cadre en lequel se dessine sa silhouette, est d'autant plus apte, d'autant plus ardent à chérir, d'autant plus disposé même à faire montre de son savoir, que la femme qui le reçoit sait mieux établir, autour d'elle, et pour lui, pour le baiser qu'elle attend, une atmosphère de tendresse, une séduction ambiante à laquelle il lui est impossible de résister.

Le jeu d'amour, comme tant de jeux, exige de l'application, de l'habileté, une intellectualité qui provoquent toutes les ressources des partenaires en présence. En une époque où les nerfs exaspérés ont acquis une sensibilité excessive, vibrent impérieusement, où l'affinement, la recherche, la nouveauté des sensations font de l'amour une chose compliquée et le privilège luxueux d'une minorité, il est nécessaire que la femme comprenne, si elle tient à la durée du culte dont elle est l'objet, que tout, en elle, doit s'offrir à concourir à l'expression personnelle de son désir, comme à l'éclosion des satisfactions, des espérances qui se lèvent devant elle, sous la chaleur de son souffle, sous la douceur de son contact.

Une amoureuse, réellement digne de ce nom, ne devrait jamais laisser de porte ouverte à l'imagination de l'homme qu'elle admet en son intimité. Dès l'instant où l'homme pose son pied sur le tapis de sa chambre, il devrait ne plus s'appartenir, il devrait se sentir pris par l'âme comme par les sens et marcher vers l'oubli de tout ce qui n'est pas sa maîtresse. Par la vue, par le toucher, par l'odorat, par l'ouïe, par le goût, il devrait posséder non seulement la femme, mais encore tout ce qui forme la nature, l'essence, la matérialité même de son intimité. Sa pensée, sa chair, agrippées comme en un piège--mais comme en un piège délicieux--devraient devenir étrangères au monde et s'endormir dans le charme de la caresse donnée et reçue, dans la volupté enveloppante, aussi, des choses, des objets au milieu desquels naît cette caresse.

Je sais bien qu'il est malaisé à une femme, souvent, de revêtir ainsi son intimité d'une sorte de décor magnétique qui en accroîtrait l'influence. Il est, cependant, des femmes qui ne manquent pas d'adresse et qui puisent leur force dans le souci constant qu'elles prennent de leur attitude, des sensations qui se produisent à leur approche.

On citait, récemment, une femme qui étant une très belle causeuse en même temps qu'une superbe amoureuse, avait deux parfums spéciaux à son usage--un parfum pour les heures de la conversation et un autre pour celles de l'amour.

Le parfum de la conversation était doux, discret; c'était un parfum paisible, honnête, bon enfant, qui laissait aux hommes toute leur lucidité d'esprit, qui ne les incitait qu'à des propos pleins de réserve.

Le parfum de l'amour était capiteux, étrange; c'était un parfum nerveux, impudique, batailleur, qui mettait de la folie dans le cerveau, qui inspirait des audaces, des aveux impatients.

Cette femme fut heureuse, ayant la double satisfaction de l'âme et de la chair.

Toute amoureuse devrait songer à l'imiter et imprégner sa vie, sa personne, son intimité de ces deux parfums, qui maintenaient sa puissance.

Yvonne en connaît-elle le secret, comme elle connaît celui de tant d'autres choses?

Je le lui demanderai.

DON JUAN

A propos de je ne sais quelle discussion philosophique, chez Mme de Sorget, on en vint à parler de don Juan; et à ce nom, à l'évocation du personnage légendaire qui le porte, il y eut des pâmoisons, presque, autour de nous.

Don Juan, c'est-à-dire l'homme cruel aux femmes--à la femme plutôt--l'égoïste froid qui ne cherche qu'une sensation personnelle, qui regarde la femme comme l'instrument passif de son plaisir, qui fait l'amour comme on accomplit une fonction naturelle, comme on boit, comme on mange, comme on dort, mu par le seul besoin de satisfaire son animalité, don Juan a la faculté encore d'émouvoir des âmes, de troubler des sens, de soumettre à son autorité des imaginations.

Je comprends peu l'engouement qu'il inspire; j'avoue même, en dehors de toute impression individuelle, que son caractère me semble fort vulgaire, fort banal, et que le bruit qu'il a fait, dans le monde, me paraît exagéré.

Don Juan est un type commun et qui ne vaut pas d'être chanté en vers ou en prose par tant d'écrivains de tous les pays. On le rencontre partout, un peu, dans les salons, dans la rue, dans les mauvais lieux; il est élégant ou haillonneux, selon le milieu en lequel il s'agite; et la spéciale galanterie qu'il professe, qui l'a rendu et qui le rend encore célèbre, ne présente qu'un médiocre intérêt.

Don Juan possède beaucoup de femmes, a toutes les femmes qu'il désire et les abandonne toutes, dès la première caresse assouvie.

En vérité, cette façon d'aimer--qui est celle d'un sous-officier qu'ennuie la caserne--renferme des séductions, une psychologie dont je cherche vainement le côté non seulement attrayant, mais le sens original.

Il n'est point difficile à un homme, à quelque classe de la société qu'il appartienne, et dans le cercle ordinaire de ses relations, de connaître un grand nombre de femmes, de les duper et de les oublier.

Si c'est là le procédé qui fait d'un homme un émule du héros tragique, ce procédé est simple et à la portée de chacun. Il pouvait être apprécié en un temps où l'amour était envisagé dans une conception élémentaire, apparaissait comme l'expression très simple d'un sentiment naïf ou comme la manifestation brutale d'une sensation peu compliquée; mais, en notre époque, il ne saurait résister à l'analyse de la volupté, à sa formule, il ne saurait contenter les instincts.

Nous aimons autrement que nos devanciers, nous aimons avec toute la sensitivité de notre esprit et de nos nerfs, et nous ne nous attachons plus à un homme qui n'a que son animalité à nous offrir.

Don Juan, tel qu'il se présente à nous dans la légende, tel qu'il se présente à nous dans la vie moderne, avec tous les caractères de son passé, ne saurait éveiller l'attention d'une femme délicate, sensuelle et consciente de son propre charme, consciente aussi de la grâce de son baiser, de l'excellence de son intimité.

A vrai dire, don Juan, trousseur de grandes dames, de bourgeoises, d'ouvrières et de paysannes, n'existe pas aujourd'hui. L'homme à bonnes fortunes exerce son influence exclusivement dans le milieu qui lui est familier et selon ses goûts particuliers. On voit peu d'hommes élégants, retenus par l'attrait des femmes qu'ils fréquentent, s'en aller à l'office pincer le menton des soubrettes, et l'on peut être assuré que si un homme a quelque penchant pour la femme étrangère à son monde, il se contente de mettre à profit ce penchant, sans demander à celles qu'il coudoie dans les salons et qui n'ont aucun effet sur ses sens, sur son imagination, un plaisir inférieur à celui qu'il souhaite et qu'il poursuit.

L'universalité amoureuse de don Juan n'a peut-être jamais été. En tous cas, elle n'est plus; et le bel amant impassible qu'a si merveilleusement chanté Baudelaire, ressemble plus, actuellement, à un misérable cabotin qui ne fait plus recette, qu'à un voleur de baisers.

Don Juan, tel que je le conçois, dans l'atmosphère d'amour qui est la nôtre, n'est donc pas l'homme qui va de femme en femme, sans autre raison que celle de son animalité, mais bien l'homme qui repose son regard sur quelques femmes, consciemment choisies, et qui puise dans leur intimité une diversité de sentiments et de sensations, par le détail, par l'originalité desquels il complète la pensée ou l'impression qu'il demande à l'amour.

Don Juan, selon moi, est aussi celui qui n'apporte point à une femme que la seule spontanéité de son désir, mais qui lui offre la caresse dans une harmonie de paroles et d'actes habilement observés, dans la curiosité sans cesse entretenue du baiser.

Celui-là seul est don Juan qui sait l'art de goûter l'intimité de la femme et qui sait l'art d'émouvoir tout son être, dans l'initiation savante de la possession.

Ce rôle est, certes, plus difficile à tenir que celui du don Juan de la légende. Il est peu d'hommes qui le rempliraient avec succès et c'est pourquoi, sans doute, l'attitude du goujat fabuleux--car, n'en déplaise aux poètes, don Juan ne fut qu'un goujat--est encore célébrée.

Il est des vérités qu'il ne faut pas craindre de faire entendre, et la fausseté de caractère, la fausseté d'attitude du don Juan de la comédie ou de la tragédie, est une de ces vérités.--C'était un beau rustre, rien de plus, et aussi répugnant, dans ses facultés amoureuses, que le goinfre--qu'on me pardonne ce mot--qui, jamais rassasié, passe son existence à remplir son assiette, sans s'inquiéter de la qualité des mets auxquels il touche.

La figure de don Juan, plutôt symbolique, d'ailleurs, que réelle, aurait peu de chances d'être accueillie favorablement par la femme moderne. Si elle n'a point trop de rigueurs pour l'homme que l'on appelle «un mauvais sujet,» elle s'écarte avec une sorte de répulsion de celui qui ne la souhaite que pour lui-même, qui, dans une inintellectualité naturelle ou dans une obstination égoïste, se refuse à la connaître et à se connaître en elle.

La femme actuelle est une amoureuse et veut un amant dans celui à qui elle se donne.

Or, don Juan n'a rien d'un amant; il obéit à l'instinctif besoin de s'accoupler, sans même déguiser l'impulsion qui le mène; c'est l'être primitif, c'est la bête qui s'empare de la femelle, là où il la rencontre, et qui la délaisse, indifférent, alors qu'il en a obtenu l'apaisement de ses sens. Il n'a rien qui puisse satisfaire la femme moderne dans ses goûts, dans ses curiosités, dans sa perversité même, dans la sentimentalité aussi à laquelle elle ne renonce point à l'heure de l'abandon.

La femme d'aujourd'hui, affinée, passionnée, veut être aimée--dût-elle avoir la certitude que le baiser qu'elle reçoit ne se renouvellera jamais--comme si ce baiser devait être durable, immuable, constant. Elle pardonnera le baiser éphémère, l'oubli de l'amant, si ce baiser lui a procuré l'impression d'une éternité, si cet oubli n'a point laissé, derrière lui, une caresse incomplète. Ce n'est donc point la frivolité, l'infidélité, la fugitive expression d'une tendresse qui l'éloignent du don Juan historique; elle s'en détourne simplement parce qu'elle sent, en lui, le mépris de sa chair, l'insouciance de sa grâce, l'ignorance, l'incompréhensibilité de son intimité.

Si l'on instituait un musée de l'amour, je voudrais qu'on y plaçât en une vitrine, l'effigie de don Juan et qu'un gardien, en passant devant elle, prononçât ces seuls mots:

--Voici celui qui servait, autrefois, à faire peur aux femmes.

Les visiteuses lui feraient la plus belle, la plus moqueuse révérence, et c'est bien là, tout, en vérité, ce que mérite son souvenir.

LES SEPT GRACES DE LA FEMME

La femme est la source d'amour inépuisable, et comme les fidèles adorent la madone, dans ses Sept Douleurs, l'homme peut l'aimer--on dirait que ce chiffre est fatidique--dans les Sept Grâces qui sont en elle.

Ces grâces sont: les Cheveux, les Yeux, la Bouche, la Main, la Jambe, les Seins, l'Intimité.

Il n'est point d'amant véritable qui, se contentant de la dernière de ces grâces, dédaigne de demander à celles qui l'accompagnent, le complément de sensation, l'exquise impression qu'elles renferment et qui font, de la possession, une chose parfaite, une joie absolue.

Les Cheveux de la femme ont, par leur odeur, par leur toucher, une caresse particulière et une influence spéciale sur le désir de l'homme. Leur contact le prépare au baiser et, dans le magnétisme, dans l'électricité qui se dégagent de leur masse--brune, blonde ou rousse--il trouve les éléments nécessaires et progressifs de son exaltation. L'homme, sous le frôlement des cheveux de la femme, sous leurs émanations, est comme une bouteille de Leyde qu'on approche d'une machine électrique, par exemple; il emmagasine une force qui développe ses facultés et qui, dans l'expression plus effective de la volupté, se manifeste pareillement à l'étincelle qui jaillit de la bouteille de Leyde, lorsqu'on la met en relation avec un objet conducteur du fluide.

On pourrait, sans doute, critiquer cette façon scientifique et trop matérielle d'expliquer le jeu passionnel de l'un des principes de l'amour. Je crois que l'on aurait tort. L'amour a beaucoup d'analogie avec les phénomènes physiques et s'il n'est pas défendu de le spiritualiser, s'il est bien même de le poétiser, il est raisonnable de le traiter, parfois, presque chimiquement.

Toutes les grâces de la femme ne s'analysent pas, d'ailleurs, de la même manière et si l'influence des cheveux supporte une démonstration scientifique, les Yeux ne sauraient s'y prêter.