Part 10
En amour, le plus souvent, la parole naturelle n'existe pas et c'est par le seul regard que communiquent les amants. Les yeux disent la pensée de la femme, ses émois, ses espoirs, ses satisfactions, ses inassouvissements. Soit qu'ils se fixent, suppliants ou impérieux, sur ceux de l'homme, soit qu'ils se ferment à demi et se perdent mourants, comme en des espaces que la femme seule aperçoit, qu'elle seule crée et traverse, ils expriment toutes les phases de la possession et leur langage qui remplace celui de la bouche--leur langage muet et fait de sensations éprouvées dans la spontanéité de la caresse--dirige l'homme dans son baiser et lui inspire, presque à son insu, de subtiles attentions.--Les yeux de la femme révèlent le degré plus ou moins puissant de sa nature passionnelle. Il est des femmes dont les yeux distillent l'amour, comme certaines plantes des parfums délicieux; il est des femmes dont les yeux jettent un appel auquel nul amant ne peut se dérober. Le désir, la folie de l'intimité les prennent, à les contempler, et s'il ne leur est point permis de les voir, dans le secret, dans le mystère du tête à tête, ils en gardent le souvenir--comme, sur la chair, la marque profonde d'un fer rouge.
La Bouche de la femme a plus de matérialité--son contact étant tout charnel--que ses yeux.--Silencieuse dans l'amour, elle a, cependant, ces deux caresses divines et suprêmes: la caresse du sourire et celle du baiser.--Elle pose, tout à la fois, l'un et l'autre--le sourire et le baiser--sur la lèvre de l'homme et elle l'attire, abîme charmant et doux, comme dans le vertige d'un gouffre attractif.--La bouche de la femme est comme la porte officielle de l'amour. L'amant la franchit avec son âme et avec son corps, et c'est sur son seuil, c'est sous son portique rose, qu'il sent, qu'il devine les joies qui lui vont être offertes.--Sa matérialité même, la saveur qui s'en échappe, le saisissent et le retiennent, dans le mélange d'un souffle désormais unique, dans la communion invisible d'une tendresse, et il lui semble qu'il voit l'âme et le désir de sa maîtresse, comme si ses lèvres avaient un regard.--La bouche de la femme a des mœurs vagabondes aussi. Elle est pareille à un gentil chanteur qui parcourrait les rues, semant de l'harmonie, du charme devant toutes les demeures. Elle n'ignore rien de l'amant et, dans l'essèmement de baisers qu'elle verse sur lui, il goûte la mélodie tantôt nerveuse, tantôt calme de l'amour--tel le refrain du gentil chanteur charme ou exalte ceux qui l'écoutent.--La bouche de la femme est presque toute la femme.--La femme prend et offre, par elle, plus peut-être que par son intimité qui n'est que le complément obligé du baiser--que le palais magnifique en lequel s'arrête et se repose le voyageur, après une longue route.
La Main de la femme est l'une de ses grâces les plus réelles, les plus chères.--Non seulement elle est agréable à regarder, à effleurer des lèvres, à toucher, mais elle contient presque toute l'intellectualité en même temps que toute la matérialité de l'amour.--Dans son contact, il y a, en effet, autant d'intelligence que de passion physique. Elle est l'initiatrice, la conductrice du plaisir; elle détient la science et la pudeur de la possession; elle est l'élément générateur de la caresse, en même temps qu'elle en est l'instrument docile et soumis; son rôle fait d'activité et de passivité à la fois, est très subtil, très délicat. La main de la femme, dans la possession, est comme celle d'un pianiste, dans un concert. Placée devant un clavier, il dépend d'elle de charmer ou d'irriter, de séduire ou de lasser. C'est la dispensatrice du plaisir, c'est la créatrice du désir, c'est l'enchanteresse sublime qui pare du décor de la plus infinie tendresse, toute l'intimité, qui revêt d'une intelligente attraction les matérialités de la volupté.
La Jambe de la femme possède une séduction particulière. Elle conduit au mystère et, dans la vision qu'on en a, habituellement, perdue en des froufrous soyeux, elle inspire à l'homme cette impression spéciale qui le mène, dans la vie, à la recherche de l'inconnu. Plus que toutes les autres grâces de la femme, elle est suggestive, prenante et affolante; il est des hommes qui, ignorant le visage d'une femme, la suivent obstinément, sans l'espoir même de lui parler, pour n'avoir aperçu que le contour de sa jambe, au relevé d'un trottoir, au milieu d'une chaussée.--La jambe, comme la main, est susceptible d'intelligence et, dans l'amour, son influence n'est pas moindre sur l'homme.--La jambe a sa caresse, son charme, sa séduction particuliers. Elle peut être impudique ou exquisement amoureuse. L'impudicité de la jambe, son inélégance, ne sont point excusables et peuvent créer une séparation irrémédiable entre deux amants. L'affinement de son attitude, au contraire, exalte le désir.--J'ai dit que la jambe conduit au mystère. Elle est comme la grand'route de la possession, en effet, et il est nécessaire que tout, en elle, arrête le regard de l'homme.--L'homme, en amour, est comme un promeneur qui s'en va, un peu à l'aventure, admirant des paysages--ici, une vallée, là une colline. Plus la route est riante, plus il s'attarde à la parcourir. Or, la jambe de la femme est assez comparable à cette route. Selon qu'elle caressera l'œil de l'amant, la possession--c'est-à-dire le repos, l'arrivée du voyageur, seront plus ou moins délicieux.
Les Seins de la femme sont doux à l'amant, dans le calme, surtout, dans l'apaisement qui succèdent au désir et au partage de la volupté. Ils s'offrent à son baiser, avant la possession, et lui procurent une impression d'art plutôt qu'une impression passionnelle. Ils se prêtent à son repos, après la possession, dans le charme d'une tendresse qui n'a presque plus rien de sensuel.--Les seins de la femme sont une oasis où l'amant se retire, comme l'explorateur africain, heureux et exténué, sous la brûlure d'un ciel de feu.
L'Intimité de la femme--sa septième et suprême grâce--la plus désirable, ou mieux, la plus désirée--n'est peut-être pas de toutes ses grâces, malgré la facilité apparente de sa possession, la moins subtile, la moins empreinte d'intelligence.--Elle a son expression passionnelle particulière; elle a son langage spécial et personnel, et suivant que ce langage et cette expression sont plus ou moins charmeurs, plus ou moins savants et élégamment observés, son pouvoir est relatif ou absolu.--Elle est le mystère;--elle est la porte secrète de l'amour, comme la bouche en est la porte officielle. Pour que la possession soit entière, pour que la joie de l'abandon soit goûtée infiniment, il est nécessaire que l'amant la connaisse, se soumette à elle, à sa volonté, en même temps qu'il en reste le maître.--L'intimité de la femme est comme une liqueur précieuse qui demande à être dégustée lentement et qui, absorbée d'un trait, ne laisse qu'une saveur indistincte.--C'est la fin dernière de l'amour et c'en est aussi l'éternel recommencement.--Toutes les grâces de la femme sont faites pour elle, concourent à sa satisfaction, conduisent en elle la caresse, et la caresse meurt en elle pour renaître plus intense, plus complète, plus sûre d'elle-même.--L'intimité de la femme est divine, car l'homme oublie, par elle, qu'il est homme--c'est-à-dire inassouvi sans cesse, malheureux. Sa misère morale ou matérielle s'efface devant elle et, dans la séduction immuable qu'elle porte, elle est toute l'âme, elle est tout le corps de l'humanité--elle est la Vie.
Telles sont les Sept Grâces de la femme.--Combien de femmes en ont la conscience et combien d'hommes savent les servir, les aimer?
RECOMMENCEMENT CONJUGAL
Il y a deux jours que je n'ai vu Yvonne et il y a quelques heures à peine que je n'ai vu M. de Nailes.--Que de choses, en ces deux jours, en ces quelques heures sont venues, brusquement, troubler ma paisible existence!
Comment les leur apprendre?
Pour Yvonne, ma confession sera facile; mais pour M. de Nailes!...
En une phrase comme en cent, voici les faits: j'ai revu Jean, oui, Jean de Rosnay, mon mari, que depuis longtemps je n'apercevais guère qu'à la dérobée et... et c'est ici que ma langue s'embarrasse, que ma plume hésite... et j'ai été à lui, pleinement, follement à lui, ainsi qu'au temps de notre courte lune de miel.
Comment cet événement s'est-il accompli? Fort simplement, en vérité. Jean a été charmant; la tête m'a tourné en le regardant et... et lorsque je suis revenue à moi, j'avais trompé M. de Nailes, non plus comme naguère, en rêve, mais en réalité.
Je devrais m'en vouloir, me mépriser, car enfin ce que j'ai fait là est mal, stupide et inutile, sans doute, pour mon bonheur futur. Eh bien, je l'avoue, je ne m'en veux pas, je ne me méprise pas et je ne trouve ni si mal, ni si stupide, ni si inutile d'avoir accepté la joie imprévue que j'ai goûtée.
Yvonne va bien rire lorsque je vais lui conter cette aventure. Elle est indulgente à toutes les aventures, elle, comme la marquise d'Oboso et ce n'est pas son jugement que je crains. Mais comment dire à M. de Nailes?... Bah, je ne lui dirai rien; le silence simplifie bien des choses dans la vie; pourquoi, en effet, irais-je lui faire le récit de la faiblesse que j'ai eue pour mon mari, alors que j'ai toujours évité que Jean se doutât que j'avais un amant?
«Que j'avais un amant...»--Voilà déjà que j'emploie le passé en parlant de ce pauvre M. de Nailes. Comploterais-je, inconsciemment, de me séparer de lui, de lui donner son congé? Non pas. Lui aussi est charmant et possède des qualités qui me l'ont rendu, qui me le rendent cher. Je lui laisserai ignorer mon escapade avec mon mari et, puisque je continuerai de l'aimer comme si--selon une parole arabe--nul oiseau n'avait traversé l'espace--il n'y aura rien de changé entre lui et moi.
Une pensée, cependant, me tourmente à son sujet. Si nos relations restent les mêmes, il se trouvera beaucoup plus... trompé que ne l'était mon mari, car durant notre liaison j'avais cessé toute intimité avec Jean, tandis que désormais, si j'en crois des symptômes qui ne mentent pas, je ne saurais me défendre d'écouter les tendres propos de mon mari.
La «belle madame» de Sillé qui est, parfois, un peu sentencieuse, dirait, en pareil cas, que, la situation étant inextricable, il faut l'accepter avec ses bons et ses mauvais côtés. C'est ce à quoi je vais me résoudre, sans doute, m'en remettant au sort, au destin, quant au dénoûment de l'aventure.
Je ne tenterai rien pour que M. de Nailes sache que je suis redevenue la femme de mon mari, et je ne ferai rien pour que Jean cesse d'ignorer que j'ai un amant. Celui des deux qui devinera l'énigme de ma vie et qui s'en déclarera blessé, se retirera de moi et je n'aurai ainsi aucune responsabilité dans la peine, dans la colère qui pourront résulter de cette découverte.
Si quelqu'un m'avait dit, hier, que je me laisserais reprendre aux beaux airs froids de Jean, j'eusse bien ri ou je me fusse indignée. Je m'y suis laissé reprendre, pourtant, et à ma honte, je le constate, sans difficulté.
Comment expliquer une telle catastrophe, car c'est une catastrophe que ce renoûment d'une affection, d'un amour, que je croyais brisés, morts, à tout jamais?
Je ne sais qui a dit que la femme ou qu'une femme sera toujours à l'homme qui l'a possédée vierge, qui a mis en elle l'initiation du baiser--que ce baiser ait été doux ou brutal, agréable ou décevant.
Il est probable que, dans la circonstance qui m'est personnelle, Jean a bénéficié de la priorité d'amour qu'il a eue avec moi. Quoi qu'il en soit de toute cette psychologie, il m'a ressaisie et je ne me suis pas dérobée à son désir.
Je ne saurais le nier, cette heure d'un renouveau que je n'attendais pas, a été délicieuse. Mon Dieu, si M. de Nailes lisait cet aveu par-dessus mon épaule!...
J'étais, cette après-midi, seule dans ma chambre, occupée à quelques rangements que m'avait conseillés Yvonne, lorsqu'un coup discret, frappé à ma porte, me fit lever la tête.
--Entrez, dis-je.
Ce fut Jean, mon mari, qui parut.
Comme je m'étonnais de sa présence inhabituelle chez moi, il s'excusa de m'importuner et prit, pour prétexte de sa visite, un renseignement mondain à me demander.
Je lui fournis son renseignement, mais il ne s'en alla point. Il s'assit même, sur une chaise-longue, dans un coin, un peu dans l'ombre, et je crois que je le vis s'apprêter, comme à l'époque où nous étions des amoureux, à rouler familièrement une cigarette. J'eus alors comme une impression de colère. Ne pouvant soupçonner les intentions de mon mari, je pensai qu'il se moquait de moi ou qu'ayant su ma liaison avec M. de Nailes, il se disposait à provoquer une explication--une scène, entre lui et moi.
--Eh bien, fis-je, hautaine, que faites-vous donc, monsieur?
Il se prit à sourire.
--Vous le voyez, répliqua-t-il, je vous tiens compagnie. Ma présence vous désoblige-t-elle?
--Elle me surprend, tout au moins.
--Vous la repoussez?
En prononçant ces derniers mots, Jean était si câlin, si gentil, oui, je le dis, là, vraiment si gentil, que je me sentis soudain troublée, émue, que je balbutiai, ne sachant que répondre, et que mes yeux s'emplirent de larmes.
--Je... n'ai... aucune... volonté... vous êtes... le... maître...
Il s'était levé et vint vers moi.
--Et vous... madame... murmura-t-il très bas à mon oreille, n'êtes-vous pas la maîtresse?...
Puis, très tendre:
--Si je te demandais de la redevenir, pour de bon, la maîtresse, ma petite Luce, que me répondrais-tu?
Je voulus parler, fuir--que sais-je?--Mais Jean ne me donna point le temps de me défendre. Sa bouche ferma la mienne et ses deux bras m'étreignirent.
--Ah, n'avons-nous pas été fous assez longtemps, fit-il, en m'entraînant du côté de la chaise-longue, dans l'ombre, et ne crois-tu pas, avec moi, qu'il est mieux de redevenir raisonnables... de nous aimer?...
Et nous sommes redevenus raisonnables, à la façon de Jean, et nous nous sommes aimés.
Mon Dieu, que cela a donc été bon, et pourquoi faut-il que de l'irrémédiable soit entre Jean et moi, aujourd'hui?
Oui, nous avons été fous en cessant de nous aimer. Mais qui pourra jamais analyser le cœur humain et affirmer que nous aurions eu la joie infinie d'être des amants--Jean et moi--cette après-midi, si nous avions toujours été raisonnables?
Je suis troublée, bouleversée, et je voudrais connaître ce que demain mettra sur notre baiser.
Demain, pardi, y mettra M. de Nailes; et c'est cela qui, maintenant, en dépit de toutes les résolutions que j'énonçais tout à l'heure, me chagrine.
ADIEU A L'AMANT
Jean ne me quitte plus, et c'est tout le temps, avec lui, depuis une semaine, des baisers, des baisers, des baisers.
J'ai été obligée d'écrire à M. de Nailes que je ne pouvais le rencontrer et qu'il attende que je lui dise quand il me sera loisible de le revoir.
Je crains bien--pour lui--par exemple, que la possibilité d'une rencontre avec moi, autrement que dans le monde, ne se présente plus. Mon mari, que je croyais ignorant de notre liaison, la connaissait, et la façon qu'il a employée pour me faire savoir qu'il était au courant de mon aventure, me paraît mettre un terme à cette aventure.
Hier soir, comme nous rentrions, Jean et moi, à la maison, après une sauterie chez les de Sorget, et comme nous venions de nous aimer plus ardemment encore que tous les jours et soirs précédents, nous avons eu un entretien qui, dans son originalité, est très important.
Tout à coup, mon mari s'étant à demi assis en notre grand lit--«notre» grand lit!...--comme ce mot «notre» me semble aimable...--me regarda, sourit et s'étirant la moustache qu'il a très fine, mais qui était alors un peu embroussaillée, me dit:
--Eh bien, madame, voilà une semaine que je vous adore, vous n'en doutez pas, je pense. Et vous, m'aimez-vous?
J'entrai dans son jeu et répliquai:
--Un peu, beaucoup, passionnément...
--Arrêtez-vous là, fit Jean, sur ce «passionnément.» C'est ainsi que je veux être aimé de vous et vous aimer. Mais... (il eut une hésitation) mais... puisque nous sommes de gentils amoureux, il ne faut pas l'être incomplètement. (Et brusquement, sur le ton d'un affreux juge d'instruction:) Qu'allez-vous faire de M. de Nailes, maintenant?
J'eus un sursaut, m'enfonçai sous les draps et cachai ma tête en mon oreiller.
--Voyons, répondez.
Je reparus, un peu timidement, et je balbutiai, naturellement, des mots confus, car l'idée ne me vint seulement pas, devant l'assurance de mon mari, de nier ma liaison.
--Quoi?... Que dites-vous?... M. de Nailes?...
--Eh, oui, M. de Nailes, ce pauvre M. de Nailes qui se désole à cause de vous et que je n'ai pas le courage de haïr, puisque j'ai été assez sot pour ne pas savoir m'en défendre... Qu'allez-vous en faire?
J'avais recouvré quelque sang-froid en voyant que Jean n'avait point l'intention de jouer une tragédie.
--Mon Dieu, répliquai-je, j'en ferai ce que vous ferez vous-même de Rolande, de la très belle Rolande de Blérac.
--Ah, vous aussi, vous savez...
--Que Rolande est ou a été votre maîtresse, oui, pendant le temps de «notre folie.»
Et parlant ainsi, j'appuyai sur les mots «notre folie.»
Jean sourit, se pencha sur moi et m'embrassa. Comme il se faisait un peu trop vite silencieux, je me dégageai et fis:
--Causons, s'il vous plaît, et, à votre tour, dites-moi ce que vous comptez résoudre au sujet...
Mon mari m'interrompit.
--Au sujet de madame de Blérac?... C'est fort simple, je ne la verrai plus.
--Je ne verrai donc plus M. de Nailes.
--Nous jurons?
--Nous jurons.
Notre entretien eut, ici, le silence que j'avais refusé à Jean un instant auparavant, et quand nous le reprîmes, nous étions graves.
Ce fut mon mari qui parla le premier.
--Sais-tu bien, ma petite Luce, que tu m'étonnes profondément. Je ne te reconnais plus... Faut-il que j'aie été assez imbécile pour ne pas deviner en toi la jolie amoureuse, la divine maîtresse que tu es!
--Sais-tu bien, mon petit Jean, que tu ne m'étonnes pas moins, que je ne te reconnais pas davantage... Pouvant être, pour moi, l'initiateur charmant, tu t'es lassé de ma naïveté, tu t'es découragé devant mon ignorance. Tu n'es point passé sous l'Arbre de la Science à l'ombre duquel j'ai dormi... Pourquoi des regrets, en somme, puisque nous nous retrouvons?
Le visage de Jean eut comme une expression douloureuse et triste.
--Nous nous retrouvons, mais, vois-tu, il eût mieux valu ne se perdre jamais.--Cette réflexion n'est pas, certes, pour amoindrir notre amour présent et à venir, mais elle formule sincèrement un regret que je te dois. La femme, en amour, reçoit son initiation, fatalement, que cette initiation vienne de son mari ou d'un amant. Si elle la reçoit de son mari, elle est heureuse, doublement, et peut ne demander aucun au-delà à l'horizon qui lui est fait; si elle la reçoit d'un amant, elle est heureuse encore, car elle n'est point responsable de l'insouciance de son mari, de celui qui devait la garder des curiosités, des séductions du baiser, en lui offrant ces curiosités, ces séductions. Elle n'a aucun regret à éprouver, aucun reproche à encourir, et ce regret et ce reproche retombent tout entiers sur le compagnon incapable qui n'a pas su la comprendre, la connaître, l'étudier, la servir. Cet homme est le coupable, dans l'adultère que son indifférence, que sa sottise ont laissé s'établir sous son toit. Il serait mal fondé à reprocher à sa femme d'avoir été, d'être une amoureuse, et de s'être donné à lui-même, devant elle, le rôle d'un gardien du sérail.
--Fort bien, dis-je; mais dis-moi, n'es-tu pas un peu revenu à moi, parce que tu as pensé que je n'étais plus la petite fille timide d'autrefois, l'élève que tout étonne et qui voulant apprendre, ne sait qu'épeler des syllabes?
--Je suis revenu à toi, parce que ta beauté n'a jamais cessé de me plaire, parce qu'aussi, tu dis vrai, j'ai songé, tout en ayant le remords de ne pas avoir été ton initiateur, que tu n'étais plus l'enfant candide de naguère.
--La morale de cela est que si je n'avais pas eu d'amant--ce mot n'a rien de choquant, entre nous, en ce moment--tu ne m'aurais peut-être plus souhaitée.
--La constatation est d'une philosophie cruelle. L'homme éprouve, instinctivement, le désir de reprendre ce qu'on lui a dérobé.
--Tu pardonnes et tu oublies, alors?
--Je t'aime...
Il y eut un silence, encore, entre Jean et moi.
Comme il dura longtemps et comme j'allais m'endormir, un souvenir se présenta à mon esprit. Je songeai, qu'un jour, avec Yvonne, nous avions traité de cette question du mari qui abandonne, maladroitement, à un autre, le soin d'instruire sa femme des choses de l'amour et que nous avions conclu que les hommes sont de grands niais. Nous n'avions pas pensé à ajouter que ceux qui reviennent, repentants et audacieux, à la fois, vers leurs femmes, ont beaucoup d'esprit. Jean me paraît être de ceux-là et je crois que je vais l'aimer de toutes mes forces. Le souvenir, aussi, de M. de Nailes se dressa en moi... mais comme au travers d'une brume, épaisse déjà.--Pauvre M. de Nailes, c'est sur son nom que je ferme ce carnet. Il mérite bien, entre nous, cette attention. Il me trouvera cruelle, frivole... il dira peut-être du mal de moi... Mais non, c'est un galant homme; il saura souffrir--s'il souffre--correctement. Il ne se serait peut-être pas consolé que je l'eusse quitté pour prendre un autre amant. En sachant ma réconciliation conjugale, il se sentira moins malheureux et peut-être même aura-t-il l'intime satisfaction d'avoir été utile à mon bonheur.
FIN
TABLE
Pages.
Ce qu'apprend le Mariage 1
L'Inconstance du Mari 9
Psychologie de la Femme trompée 19
Le Péché 29
L'Amant 39
Le Refus de la Femme 47
Les Étapes de la Femme 55
Les Dessous 61
Chez les Exotiques 69
Psychologie du Mari et de l'Amant 77
Les Caresses 85
Un Cas pathologique 95
Les Cadeaux de l'Amant 103
Le Rêve, en amour 111
Psychologie du Rêve, en amour 119
Psychologie des Caresses 129
La Femme et les Caresses 139
Le Langage, en amour 149
Chez le Couturier 157
Impudeur de la Femme, chez le Couturier 165
La Nuance intime de la Femme 173
Les Jeux de l'amour 183
Les Sensationistes 191
Les Curieuses 201
Les Coupables 211
L'Intimité 221
Don Juan 229
Les Sept Grâces de la Femme 237
Recommencement conjugal 247
Adieu à l'Amant 255
ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY