Carnet d'une femme

Part 8

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Cet homme m'apparaît comme un cuisinier qui n'aurait su accommoder un gibier que d'une seule manière et qui l'aurait servi, à ses maîtres, sans cesse entouré de la même sauce. Les maîtres s'en seraient fatigués et ils auraient eu raison.

Il eut une compagne, peut-être, une fois, en son existence; il l'aima méthodiquement, conventionnellement, sans le souci aimable de varier les témoignages secrets de sa tendresse et comme de la monotonie, de l'insuffisance de sa science, il résulta un ennui, une indifférence, une lassitude, chez celle qui partageait ses heures, il s'en prit à la malheureuse de la déception que lui apporta l'amour, alors qu'il aurait dû juger sainement et condamner la médiocrité de ses procédés.

Daphnis et Chloé qui étaient des primitifs, n'imaginaient-ils pas cent manières diverses de s'adorer, sans réussir à mettre une conclusion à leurs entretiens? Malgré leur naïveté, ils étaient des docteurs ès-sciences comparés au philosophe bilieux auquel je viens de faire allusion.

Contrairement à son appréciation, je crois qu'aucune femme ne se ressemble dans l'offre et dans la réception du baiser; je crois que c'est avec chacune, une étude nouvelle à tenter, une observation à noter, non seulement au point de vue intellectuel, mais aussi au point de vue physique.

Chaque femme a, en amour, son attitude préférée pour goûter la joie que lui communique l'homme. Et, par là, même, déjà, elle présente des marques particulières et non contestables qui la révêtent, dans l'intimité, d'une originalité toute personnelle.

Elle ne provoque pas, certes, quoique le souhaitant, le savoir de l'amant. Mais si cet amant n'est pas un niais, il sait deviner sa pensée inavouée et il s'efforce à la satisfaire.

La femme, en amour, veut être étonnée sans cesse, a l'horreur instinctive de la chose admise, apprise et répétée. Elle exige un au-delà toujours nouveau, comme le viol reproduit à l'infini, de sa pudeur. C'est dans ce sentiment que lorsqu'elle paraît vouloir se dérober à l'initiation plus accentuée de la possession, elle ne doit pas être entendue, obéie, car elle est prête--l'amant peut en être certain--à accepter toutes les surprises.

Cette dissimulation, chez la femme, n'est pas ignorée des amants adroits et ils font devant elle ce que font les bons conteurs devant un auditoire attentif.--Ces derniers se gardent bien, malgré les sollicitations qu'on leur prodigue, de dire, en une causerie, toutes les histoires qui sont en leur mémoire, et ils s'arrangent de façon à pouvoir intéresser, chaque fois, par une anecdote neuve--même s'ils ont réédité l'anecdote de la veille.--Les amants adroits agissent ainsi: ils apportent des changements en leurs baisers; ils les font anecdotiques.

La femme est ce que la fait l'amant et celle qui a la chance d'appartenir à un sensationiste, agrée non seulement avec joie ses leçons, mais se révèle dans toute la puissance, dans toute la spontanéité des impressions qu'elle subit, comme une très personnelle amoureuse.

Yvonne me disait, récemment, que tout dans la femme, est bon pour l'amour, que tout, en elle, est fait pour la caresse, que tout ce qui est elle, physiquement, doit concourir à la recherche ainsi qu'à la réception du plaisir.

Cet absolutisme, dans la possession, cette généralisation de la sensibilité féminine, m'ont tout d'abord un peu effrayée. Je reconnais, maintenant, qu'Yvonne a parlé avec vérité et qu'il n'y a rien que de très délicieux, dans cet abandon entier de la femme à celui qui la désire.

La femme est toute intimité, et nulle partie, nul recoin de son intimité ne doivent être négligés par l'amant.

La femme que l'amant dédaigne, oublie de visiter en les plus mystérieuses retraites de son corps, n'est point, réellement, à celui qui la fréquente ordinairement, et elle le délaissera, sûrement, en une heure de curiosité trop nerveuse.

J'ai lu, quelque part, qu'un homme à qui on avait présenté sa femme, nue, mais la tête recouverte d'un épais voile, au milieu d'autres femmes pareillement dévêtues et masquées, ne l'avait pas reconnue.

Cet homme, évidemment, était un primitif, en amour, et la stabilité de son intimité conjugale devait être fort compromise.

Il aimait sa femme, peut-être; mais il l'aimait mal, puisqu'il ne l'aimait que dans la nuit de son alcôve et dans celle de ses sens, puisqu'il l'aimait avec simplicité.

L'amour--l'amour passionnel--veut la complication charmante de la caresse, veut la diversité dans l'acte qui le caractérise.

Qu'on ne vienne pas me dire qu'en parlant ainsi, j'émets une monstruosité.

L'amour sentimental, platonique, dont les puritains vantent les vertus, se contente-t-il de la même chanson, de la même élégie, du même son de voix?

Pourquoi refuserait-on, à l'amour physique, dans ses manifestations, la diversité de la sensation, alors que l'on accorde à son timide frère, l'amour platonique, la diversité des sentiments?

La chair, qui est visible, n'a pas moins de droits que l'âme qu'on ne voit pas, et si l'on trouve bon que l'une aime à écouter différents modes de concerts spirituels, on ne peut trouver mauvais que l'autre souhaite d'éprouver des émois qui ne se ressemblent pas.

L'abbé de Mervil serait ou paraîtrait scandalisé par cette théorie. Mais l'abbé de Mervil qui est terrible, dans son confessionnal, serait plus indulgent aux pénitentes s'il y avait une Cour, en France, encore, et s'il en était. Je la lui ferais connaître, alors, ma théorie. Et je suis convaincue qu'en humant une prise, il se donnerait le temps de la comprendre et de... l'approuver.

LES SENSATIONISTES

Il est, paraît-il--c'est la toute blonde Mme de Sorget qui a fait cette révélation--c'en est une pour moi--dernièrement, chez la marquise d'Oboso--un genre de femmes amoureuses que caractérise un qualificatif tout spécial. On les appelle et elles s'intitulent des sensationistes.

Une sensationiste, cela se comprend, est une femme qui dédaigne les choses convenues, acceptées; qui pour se rendre à Rome, par exemple, passerait par le pôle Nord, au lieu de monter tout simplement en wagon, à Paris, et de se laisser voiturer vers son but.

Ce n'est donc pas sur le _mot_ que s'est engagée la discussion, mais sur le _fait_, c'est-à-dire sur les divers points passionnels qui constituent le sensationisme.

Cette discussion, en vérité, a été fort curieuse.

Après avoir énuméré les différents cas en lesquels une femme témoigne le besoin presque instinctif d'étrangetés, d'à-côtés, en amour, comme la circonstance où elle se fait conduire dans un mauvais lieu, «pour voir,» pour s'emplir le regard, ainsi que la pensée et tout l'être, d'images, de souvenirs qui l'écœurent, sans doute, mais qui l'exalteront en de certaines heures, comme la circonstance encore où frôlant, apercevant un beau gars, rustre ou élégant, elle se sent prise du désir irrésistible de lui appartenir, sachant parfaitement qu'elle l'oubliera après l'étreinte; après avoir énuméré, donc, ces différents cas de perversion sensuelle, Mme de Sorget a abordé la question d'une façon plus large, plus intéressante, plus directement liée à notre intimité, à nos mœurs.

Et l'éternelle histoire de la femme inconstante, de la femme qui change d'amants comme de gants, a été soumise à nos délibérations.

Bien des opinions ont été formulées soit en faveur, soit en défaveur de la femme infidèle. Je ne les reproduirai pas et me contenterai de résumer les conclusions qui ont clos notre dispute.

Une femme, si je m'en tiens à ces conclusions, reste friande du même baiser ou recherche la caresse de lèvres sans cesse nouvelles.

Si elle est d'une nature calme, passive, si elle est une instinctive satisfaite, exempte de toute inquiétude charnelle, elle ne trompe point l'ami qu'elle s'est choisi et il n'y a pas lieu de la féliciter de sa sagesse, puisque cette sagesse n'est qu'un corollaire de son tempérament.

Si, au contraire, elle est une curieuse, une assoiffée de science amoureuse, elle ne peut--en prît-elle la résolution--demeurer fidèle, observer la correction d'allures qui distingue la femme uni-passionnelle et, dans le dérèglement de son existence, il n'y a pas lieu davantage de la blâmer de son ardeur au plaisir--à un plaisir toujours neuf--puisque cette ardeur découle fatalement de l'entraînement de ses nerfs.

C'est une sensationiste et, comme telle, elle se dérobe à toute loi sociale ou mondaine, à toute chose consacrée par l'approbation, par le respect de la foule.

Il est, en chimie, des corps simples et des corps composés. Or, il est en amour, également, des femmes simples et des femmes composées--compliquées serait mieux. Les premières sont les sages, les secondes sont les dissipées--les sensationistes. De même qu'en chimie, on traite les corps selon leur nature exacte, il paraît juste qu'en amour, on traite les femmes selon l'aspect qu'elles présentent.

Il est admis qu'un homme peut, sans inconvénient, connaître plusieurs femmes, non seulement en sa vie, mais dans l'espace d'une même journée. On n'oppose aucune remontrance aux désirs qui le portent vers les unes et vers les autres--vers les brunes et vers les blondes--suivant l'inspiration ou l'aspiration des heures, et l'on excuse même ces désirs en disant de celui qui les manifeste:--«Il redoute la monotonie,»--une phrase bête, comme les phrases toutes faites, remarquons-le, en passant. Si la phrase est bête, l'idée qu'elle souligne ne l'est pas, cependant. C'est, en effet, parce que l'homme a l'horreur de la monotonie qu'il va de femme en femme, comme l'oiseau de branche en branche. Il peut aimer sincèrement sa compagne habituelle, s'il est marié, sa maîtresse s'il a une liaison, et vouloir que son regard, que sa main, se tendent vers une, vers d'autres femmes. L'impulsion à laquelle il obéit alors a été décrite très psychologiquement de cent manières différentes et subtiles. Elle ne demande pas tant de discours, pas tant de rhétorique. Elle est simple et simplement explicable. L'homme est un sensationiste né, et sans réfléchir même aux instincts qui le mènent, il agit sous l'influence de leur autorité. Lorsqu'il trompe sa femme ou sa maîtresse, il n'a nulle intention de ne plus l'aimer; il éprouve seulement le besoin de voir, de sentir, _d'apprendre_ une autre femme que sa maîtresse ou que sa compagne. La femme qu'il possède, alors, dans l'absolu du trouble passionnel qu'elle lui communique, est pour lui l'X, l'inconnu, autant que celle qu'il a possédée, au temps lointain de sa virginité, l'a été. Il se rua, jadis, sur l'inconnu que lui offrait cette épouse éphémère, et il se rue, étant initié, sur l'inconnu, sur l'X aussi magnétique, aussi mystérieux, que lui montre «la femme nouvelle.»

Si donc, la recherche, la possession de «la femme nouvelle» sont permises à l'homme, pourquoi refuserait-on à la femme qui a ses mêmes inquiétudes, ses mêmes souhaits, ses mêmes violences sanguines ou nerveuses, son même besoin d'un contact ignoré, la faculté, le droit, l'excuse de se donner à «l'homme nouveau,» de goûter, par lui, des sensations multiples, de créer en lui cet X, cet inconnu qui fertilise la sève épuisée de don Juan?

La femme qui change d'amants n'est pas plus coupable--passionnellement--que l'homme qui change de maîtresses. Elle a, comme lui, l'impérieux vouloir de sensations et elle tourne ses lèvres vers les dieux ou vers les démons qui sèment son jardin de fleurs toujours fraîches, aux parfums divers.

En matière de sensations, il serait malaisé, d'ailleurs, d'établir des limites aux pratiques des amants, de louer ceci, de condamner cela.

La femme qui se refuse, comme Mme d'Inguerland, par exemple, n'est-elle pas une sensationiste à sa façon et puisqu'on ne lui fait pas un crime de sa rigueur systématique, pourquoi répudierait-on celle qui trouve sa satisfaction dans la prodigalité, dans la facilité de ses baisers?

Mme d'Inguerland est un cas particulier, c'est entendu; elle est sans sexe, déclare le docteur Lescot, et réfractaire à l'acte effectif de l'amour. Mais combien de femmes, ainsi qu'elle, se plaisent dans un obstiné refus, sans avoir le prétexte d'une insensibilité pathologique? Ces femmes puisent une jouissance physique et morale à voir, à leurs pieds, un homme éperdu et à se dérober à sa caresse. Ce sont, elles aussi, des sensationistes, mais des sensationistes dont la perversion est mauvaise, comme en guerre avec toute humanité. Elles jouent à l'éternelle fiancée et elles tentent, dans un ordre de choses plus général, d'en perpétuer, pour leur intimité égarée en une déviation monstrueuse d'impressions, les exquises, inconscientes et chaudes alarmes.

M. Georges Ohnet a peut-être, sans s'en douter, inventé un jour une femme de ce genre, en silhouettant l'héroïne du _Maître de Forges_--Claire de Beaulieu, je crois. Cette femme était une sensationiste au rebours de la femme qui jette son cœur à tous les vents. Il est vrai que son attitude ne dura pas et qu'elle s'humanisa. Mais telle qu'elle nous apparaît, tout d'abord, elle est, je le répète, une sensationiste. Que M. Ohnet l'ait faite ainsi, volontairement ou involontairement, sa conception n'est point aussi dépourvue de réel, d'intérêt qu'on l'a dite.

Entre ces deux espèces--pour parler comme les savants naturalistes du Muséum--entre la femme qui recherche des sensations en s'offrant à l'expérience de multiples amants, et la femme qui quête des impressions en provoquant à l'amour comme au travers d'une grille cadenassée et verrouillée, mon choix, dussé-je passer, à mes propres yeux, pour une petite folle, n'hésite pas: c'est la première--la femme au baiser vagabond--qui a toutes mes sympathies.

LES CURIEUSES

La femme qui, imitant l'homme en ses désirs passionnels, change d'amants au gré de ses inspirations, est une sensationiste d'un ordre très primitif, très élémentaire, au dire de Mme de Sorget. Il est des femmes qui appartiennent à une psychologie plus compliquée et que le docteur Lescot n'hésite pas à considérer comme des malades.--Je ne suis pas de l'avis du brave et savant docteur. A part les cas de bestialité repoussante que les bulletins des hôpitaux enregistrent, en matière passionnelle, et qui sont comparables à la déchéance morale ou physique des alcooliques, je crois que l'être sain de corps et d'esprit ne peut, pour cette raison qu'il recherche des sensations en dehors des faits généralement admis socialement, être classé parmi les fous ou les déséquilibrés. J'ai parlé des alcooliques. Leur exemple servira ma conviction. Un homme peut aimer à déguster de fines liqueurs, dans la mesure que lui permet son tempérament, sans pour cela être un alcoolique, sans pour cela être menacé, un beau jour, de se voir traîné à Sainte-Anne, dans une crise de _delirium tremens_. C'est de même en amour; un homme, une femme peuvent raffiner leurs plaisirs, peuvent multiplier autour d'eux les causes de leur satisfaction, peuvent faire de la volupté une chose complexe, sans pour cela tomber dans la bestialité, sans pour cela encourir la condamnation du savant, ce savant fût-il le docteur Lescot.

Les sensationistes sont, d'ailleurs, des intellectuels--ce qui écarte d'eux toute idée de bestialité--et appartiennent au monde élégant--ce qui les garantit de tout contact grossier.

Le ou la sensationiste éprouve, en effet, autant de joie morale, dans l'expression du désir, que de joie physique. Il ou elle spiritualise l'acte matériel de l'amour, ainsi que les caresses dont cet acte n'est que le complément final et obligé.

Si je ne craignais de paraître m'offrir à moi-même du paradoxe, je dirais que l'homme ou la femme que nulle émotion ne touche, en dehors du baiser classique et... canonique, que nul enthousiasme n'entraîne au delà des sentiers battus depuis que la terre est la terre, devraient, à plus juste titre que les virtuoses de l'amour, être accusés de bestialité. Ils agissent comme l'animal, en effet, et font l'amour comme s'ils accomplissaient une fonction naturelle, comme s'ils s'acquittaient d'une tâche quotidienne et ménagère.

Je ne pense pas que l'esprit de l'homme, que la beauté de la femme n'aient été créés que pour cette simple et patriarcale besogne. Je pense que l'esprit de l'homme, que la beauté de la femme ont été faits pour s'unir dans le génie inventif des attractions, des tendresses dont ils portent le germe.

En vérité, les conventions, les lois morales ou mondaines, sont fort bizarres, fort illogiques, lorsqu'on les examine de près.

Il est admis, sans difficulté, que la bouche, que l'œil, que l'oreille, que la main, que le nez, peuvent éprouver diverses sensations, dans la même heure, dans la même journée--que la bouche peut goûter de multiples friandises, que l'œil peut admirer plusieurs peintures, que l'oreille peut écouter différents morceaux de musique, que la main peut se plaire au contact d'étoffes dissemblables, que le nez peut humer dix parfums délicieux, par exemple, et il est défendu à tout l'être--à tous les sens réunis, et pourtant si indépendants lorsqu'on les sépare--de percevoir, dans l'amour, d'autres sensations que celles de la bête--que celles que se procurent, gentiment, sans doute, mais très primitivement, les petits oiseaux au printemps.

Je comprends peu l'ostracisme qui frappe ainsi la volupté dans ses manifestations libres et intimes.

Je comprends peu que l'on défende au baiser d'être varié, alors qu'on trouve aimable et bienséant de provoquer des sensations multiples pour la satisfaction matérielle ou intellectuelle de tout ce qui, en notre individu, s'en écarte.

Il y a des amoureux, de par le monde, et des gens qui ne le sont pas--car ce n'est pas être un amoureux que d'aimer une femme à la manière élémentaire de petits oiseaux. Il devrait donc exister des lois charmantes en faveur des premiers, des lois qui ne relèveraient que d'eux seuls. Le sort malin s'est amusé à les courber, au contraire, sous le joug tyrannique des insensibles. Ce sont les gens qui ne sont pas des amoureux qui ont réglementé la volupté et toute l'intellectualité, toute la passionnelle imagination que les sensationistes apportent dans leurs joies, ne sauraient prévaloir contre leurs arrêts maussades.

Cette un peu longue digression m'a été inspirée non seulement par les notes précédentes de ce carnet, sur la femme indépendante en amour, mais aussi par cette catégorie de sensationistes auprès desquelles, selon Mme de Sorget, la femme qui change d'amants est une «élémentaire.»

Il est des femmes, nous a-t-elle affirmé, que ne visite non seulement jamais le moindre sentiment de jalousie, mais qui ne se refusent pas, en de certaines heures passionnelles, à se compléter par une autre femme, dans le partage du plaisir que leur offre leur amant.

Ces femmes appartiennent, ainsi que je le disais plus haut, à une psychologie assez compliquée et qu'_a priori_ il semble difficile d'expliquer.

Le sentiment qui les conduit, cependant, à se doubler ainsi d'une compagne, dans l'intimité, est analysable.

Il est le même, à peu près, que celui qui invite une femme à se multiplier en des miroirs, aux minutes de la toilette, pour mieux admirer, pour mieux goûter sa beauté, sa grâce. Il n'y a, ici, aucune perversion de pensée en elle. Je crois que cette perversion--telle qu'on serait tenté de la comprendre--est également exempte du désir qui mène une femme à se donner une compagne, à se doubler réellement, dans l'amour, comme elle se multiplie dans le jeu de ses miroirs, en son cabinet de toilette.

Elle ne saurait être jalouse, aussi des... paroles qu'échange alors son amant, avec cette compagne. Celle-ci, en effet, lui apparaît, dans un reflet imaginatif, comme une autre elle-même, vivante, palpable, et la tendresse qu'elle reçoit, elle la recueille comme si elle lui était véritablement adressée. _Elle a la vue_ de cette tendresse et c'est là tout ce qu'elle souhaite d'obtenir, dans cette complication apparente, dans ce partage de son intimité.

Les sensations qu'elle peut ainsi éprouver peuvent assurément, si l'on tient compte de son état d'esprit, acquérir une grande acuité: elle aime comme si elle avait la faculté de donner deux baisers à la fois.

Devant les faits, en amour, on ne saurait témoigner de surprise qu'autant qu'on ne parviendrait pas à les concevoir. Je ne me sens aucun penchant pour les originalités des sensationistes, mais je ne les condamne pas, comme n'hésite pas à le faire le docteur Lescot, sous prétexte de monstruosités maladives, et je m'ingénie, au contraire, à démêler les impressions, les sentiments qui les animent.

Dans le cas qui m'occupe, je me trouve en présence d'une femme qui n'abdique rien, en somme, de sa nature, de sa féminité et si je n'approuve pas, pour moi-même, ses procédés, je ne me crois pas autorisée à les blâmer.

La sensationiste dont je parle n'a rien de la femme qui, reniant son sexe, cherche, en dehors d'elle-même presque, des satisfactions étrangères à l'amour. Elle pourra s'attacher à la compagne qu'elle aura choisie, la chérir même; mais elle ne s'attardera point, avec elle, en des clandestinités; mais l'affection, la passion qu'elle ressent pour son amant, ne souffriront en aucune façon de la dualité qu'elle s'impose.

Elle est consciente et inconsciente, à la fois, de l'étrangeté de son désir: consciente, en ce qu'elle a la volonté très nettement formulée d'en goûter la volupté; inconsciente en ce que, dans l'accomplissement de son contentement, elle perd la notion du moi et du non-moi, se trouble, passionnellement, au point de vivre la vie même de sa compagne.

Le cas est particulier, sans doute, mais il n'a rien d'odieux. Et si je ne redoutais de m'exposer à la réprobation des simples, je dirais qu'en amour, tout ce qui n'est ni odieux, ni grotesque, peut être sinon accepté, du moins envisagé avec quelque philosophique bienveillance.

LES COUPABLES

Pour qu'une femme consente à se doubler d'une compagne, dans l'intimité, comme je l'ai dit, il faut qu'elle soit ou très intelligente ou très perverse--qu'elle apporte dans la sensation qu'elle recherche ou une extrême compréhension de la vie amoureuse ou une très subtile curiosité.--Cette femme, on ne peut le nier, se trouve rarement et forme, dans la catégorie des sensationistes, une minorité.

Il est un genre de sensationiste dont la rencontre est plus fréquente, plus banale aujourd'hui. C'est la femme qui se laisse prendre au charme d'une amie, qui en est aimée et qui l'aime comme si elle était ou sa maîtresse ou son amant.

Un jour, en l'une des conférences exquises dont elle a le secret, la vieille marquise d'Oboso nous a expliqué la psychologie de cette femme et a couvert son péché d'une si gentille indulgence qu'elle ne nous a point semblé commettre une très grande faute. La psychologie de la Lesbienne--il faut bien appeler les choses et... les femmes par leurs noms--telle que nous l'a détaillée, un peu sommairement, mais aimablement, la marquise d'Oboso, est la même, à peu près, que celle de la femme dont il a été question dans la précédente méditation.

La femme est une amoureuse instinctive d'elle-même, de sa propre personne et en chérissant une amie, en acceptant ses caresses, elle s'adore simplement--à la manière du beau Narcisse--dans l'inconscience de l'intérêt passionnel qu'elle puise en sa seule individualité.

Il paraît que cette catégorie de femmes est très nombreuse, à Paris, et comme je m'étonnais, devant Yvonne, du goût spécial qui les inspire, qui les porte à s'éloigner de l'amant, la folle s'est mise à rire.

--Tu seras donc toujours une fillette naïve, s'est-elle écriée, ma petite Luce, et tu ne voudras donc jamais admettre que chacun ne pense pas comme toi?