Carnet d'une femme

Part 5

Chapter 53,757 wordsPublic domain

--Vous êtes toutes ridicules dans vos avis, me suis-je écriée, soit que vous refusiez à une femme le droit de partager la richesse de l'homme qui l'aime et dont elle accepte la tendresse, soit que vous imposiez des atténuations hypocrites à ce droit. Il n'y a point de distinction à établir, en cette matière, et le problème qu'elle renferme doit se poser nettement. La solution m'en semble toute naturelle: une femme peut, sans déchoir dans sa pensée comme dans celle de son amant, recevoir des cadeaux de celui qu'elle aime et à qui, librement, elle appartient.--La femme mariée, tout au plus, serait susceptible d'inspirer quelques réserves à ce sujet. Il lui est moins facile de faire agréer, par son mari, les présents de l'amant que cet amant même. La morale mondaine veut, en effet, qu'un époux ne soit pas déshonoré parce qu'il permet à sa femme de chercher en dehors de lui, les joies qu'elle ne trouve pas en lui, mais elle condamne sévèrement celui qui se fait complaisant devant la générosité d'un... collaborateur. Un mari, selon la morale mondaine, peut, sans craindre le ridicule ou l'infamie, jouer à l'aveugle devant l'infidélité de sa compagne, pourvu qu'il veille à ce que cette infidélité soit gratuite. Donc, laissant la femme mariée à l'arbitraire, à l'illogisme qui la frappe, et ne nous inquiétant que de la femme libre--fille, veuve ou séparée--je dis que cette femme peut, hardiment, et sans encourir le blâme des gens à principes, accepter de son amant des présents--bijoux, chiffons, voitures, chevaux, maisonnette--ou de l'argent. La plus grave, la plus solennelle objection qui ait été faite à cette acceptation d'une récompense, en amour, est que la femme qui l'admet imite la courtisane, se place à son niveau social. Rien n'est plus faux. La courtisane vend ses faveurs à Pierre et à Paul, indifféremment, exerce un commerce, une industrie et ne demande à ses... clients que de payer régulièrement la marchandise qu'elle leur débite. La femme qui se donne sans conditions, qui ne met point de calcul dans son abandon, qui ne prévoit même pas que celui qu'elle fréquente pourra, un jour, la récompenser de son affection, autrement que par des baisers toujours aussi sincères que les premiers qu'elle a reçus, ne saurait décemment être comparée à la courtisane, et quand l'heure viendra où ses doigts joueront avec une riche parure choisie par l'amant, elle ne songera point que cette parure peut représenter le prix de sa tendresse, de sa passion, mais elle se dira, simplement, et mieux, qu'elle lui a été apportée pour la rendre belle davantage, pour la faire plus séduisante. Il lui pourra être malaisé, évidemment, de tenir le même raisonnement, lorsqu'il lui sera offert un gentil portefeuille rempli de non moins gentils billets bleus. Elle sera bien obligée, alors, de constater que ces billets sont mis à sa disposition pour augmenter non seulement son luxe public ou intime, mais aussi pour accroître son bien-être matériel. Eh bien, dans ce cas extrême--le plus délicat de la question qui nous occupe--je me demande encore en quoi la femme qui s'incline devant le don de son amant, ressemble à une courtisane?--L'amour est absolu, dans ses manifestations, de quelque nature qu'elles soient. Si l'on refuse, à une femme, la faculté honnête de recourir à la richesse de son amant, il n'y a pas de motifs pour qu'on ne lui refuse pas la liberté d'aimer et pour qu'on n'oppose pas à la passion qui l'entraîne vers un idéal étranger aux conventions de la vie ordinaire, la stricte observation de ces conventions. On s'en va répétant, sur tous les tons, que la femme qui prend une part de la fortune de son amant, est méprisable; mais je mets au défi le plus habile casuiste de nous dire pourquoi elle est, en cette occurrence, méprisable. Comment! Deux êtres mêlent leur existence, vivent l'un par l'autre, l'un pour l'autre, n'ont de joie vraie que lorsqu'ils se rencontrent, n'ont de peine réelle que lorsqu'ils se quittent, et si l'un d'eux dit à l'autre:--«Je suis à toi et tout ce qui est à moi t'appartient,»--d'amoureux qu'il était, il est, soudain, métamorphosé en marchand d'esclaves; et si la femme répond à ces paroles par un acquiescement reconnaissant, elle est, soudain, changée en prostituée!--Qui oserait soutenir la vraisemblance d'un tel jugement?--En amour, je le redis, il n'y a, moralement, ni d'en-deça, ni d'au-delà. En amour, tout tient dans une formule unique et exclusive: qui donne le baiser, donne tout ce qui rayonne autour du baiser; qui accepte le baiser, accepte, tacitement, tout ce qui peut provenir du baiser.

Comme je me taisais, affectant, après cette belle tirade, un petit air crâne de soldat qui aurait emporté, d'assaut, une redoute, ce laideron de Mme Berthaud m'a dit en se pinçant les lèvres:

--Vos théories, madame, réjouiraient bien des femmes et leur procureraient l'excuse qui leur est nécessaire. En vérité, vous ne pensez pas tout à fait ce que vous venez d'exprimer, car si vous le pensiez, on serait amené à vous demander si votre indulgence s'étend à l'homme qui partage la fortune de sa maîtresse. N'avez-vous pas déclaré, en effet, que l'amour est absolu dans ses manifestations. Renversez donc un peu les rôles et vous me direz ce que vaut votre discours.

En entendant ce persiflage, un peu de colère m'a agitée et j'ai répliqué--trop vivement peut-être--à Mme Berthaud:

--Votre observation est subtile, madame, et faite, je n'en doute pas, pour m'embarrasser. Je n'en suis pas gênée, pourtant, et j'ai le regret--si c'est un regret--de vous affirmer que je pense tout à fait ce que j'ai dit. Quant à renverser les rôles, entre amants, non; les gens mariés se chargent de cette besogne et vous ne blâmez pas, que je sache, les hommes qui, n'ayant pas le sou, épousent des femmes riches?--Votre indulgence vaut la mienne, il me semble.

Mme Berthaud m'a jeté un regard qui n'avait rien de bienveillant et Mme de Sorget qui présidait notre cercle, a conjuré l'orage qui s'amassait sur nos têtes, en m'entraînant à l'autre bout du salon. Elle m'a appris que M. Berthaud était pauvre comme Job au temps de ses épreuves, lorsqu'il a épousé son laideron.

Cette révélation explique la méchanceté et la vertu dudit laideron.

J'ai commis une gaffe, évidemment; mais, tout de même, je suis contente de moi.

LE RÊVE, EN AMOUR

Il m'est arrivé, la nuit dernière, une chose étrange--si étrange que j'ose à peine me la rappeler, la consigner sur ce carnet. Avec le plus de réserve possible, je vais, cependant, essayer de me la raconter.

Je m'étais couchée d'assez bonne heure et comme j'étais lasse d'une promenade en mail à laquelle nous avait conviés cette excellente marquise d'Oboso, je m'étais endormie vite. Je reposais paisiblement lorsque, soudain--le souvenir de ce moment est très précis en ma mémoire--j'éprouvai une sensation bizarre, pénible, douloureuse et exquise en même temps. Je m'éveillai dans l'émoi d'une véritable crise passionnelle, dans l'agitation, dans le trouble d'une caresse d'amour donnée et reçue.

Cette impression, toute nouvelle pour moi, me causa non seulement de la surprise, mais, aussi de la frayeur. Je crus sentir, auprès de moi, comme la présence d'un être extraordinaire et sous l'influence de cette conviction, je regardai machinalement autour de moi. J'étais seule, bien seule, dans mon grand lit où j'ai tant de satisfaction à m'étendre, et nulle trace de séducteur mystérieux ne se révélait.

J'avais rêvé, tout simplement; et en recouvrant mon calme, je pus reconstituer le songe qui m'avait tourmentée.--Est-ce bien tourmentée, que je devrais dire?--Je laisse ce mot, puisque je me suis promis d'être réservée.

Sur le mail de Mme d'Oboso, mon mari qui, depuis quelque temps, me témoigne des amabilités que, d'ailleurs, je feins de ne pas remarquer, s'était appliqué à m'être agréable, à me faire une sorte de cour, comme si je n'eusse pas été sa femme, et lorsque nous rentrâmes, son petit manège occupa mon imagination durant les minutes que je mis à me déshabiller.

Sous l'action des réflexions que Jean avait fait naître en moi, je me mis tout bêtement à le revoir, à lui parler, à badiner avec lui, en rêve. Il m'apparut, même, je m'en souviens fort bien et j'en ai presque du dépit, très gentil ainsi, plus gentil que dans la vie réelle; et comme, en ce rêve, je n'avais aucune raison pour repousser sa galanterie, je m'abandonnai à lui et je fus sa femme ainsi qu'aux jours où je l'étais pour de bon.--Lorsque je m'éveillai, dans toute la félicité de cette originale réconciliation, tout était consommé, ainsi que dirait l'abbé de Mervil--le plus élégant et le plus psychologue des abbés parisiens--et j'avais, pour la première fois, trompé mon ami, mon pauvre ami M. de Nailes.--L'infidélité, quoique involontaire, quoique ne portant qu'une signature factice, était certaine, en effet, et très flagrante.

En vérité, lorsque je pense à cette... aventure, j'éprouve comme une vague confusion et comme une appréhension qu'atténue, cependant, le charme énigmatique qu'elle m'a procuré.

Ma confusion provient de ce que n'étant pas une femme pervertie, une vicieuse--je devine que mon être cherche des sensations en dehors de son actuel contentement; mon appréhension prend sa source dans la certitude instinctive que de semblables phénomènes me troubleront encore et que, désormais, je ne pourrai empêcher mon mari ou un autre homme, peut-être, de s'emparer de moi, imaginativement.--Cette façon d'aimer et d'être aimée ne serait point banale, sans doute, mais je n'ai, pour elle, en me consultant, aucun goût.

Quoi qu'il en soit, et malgré le trouble que je ressens, je ne puis que rire en songeant à la situation que créait mon sommeil à mon mari et à M. de Nailes--le premier dormant non loin de moi, le second rentrant, guilleret, du club, peut-être, sans se douter de l'événement heureux et malheureux dont ils étaient les héros.--L'homme a des côtés bien comiques, et la femme des perfidies bien subtiles, décidément.

Je voudrais, sincèrement, m'expliquer... l'accident dont je viens d'être l'objet; mais je ne réussis qu'à peine à le comprendre.

Je conçois aisément qu'une femme dont les nerfs ont subi certaines secousses, peut n'être plus la maîtresse de son imagination ou de ses sens, pendant le sommeil. La caresse ayant passé en elle, dans la douceur et dans la brutalité délicieuses de la possession, il est facile d'admettre qu'elle frémira au contact, même fictif, de l'amant durant la période de temps qui la sépare de la vie active et qui annihile toute expression consciente de sa volonté.

Mais ce que je ne parviens pas à établir, c'est la cause morale ou physique qui fait qu'une femme éprise d'un homme peut l'oublier, en un rêve, et accepte sans révolte logique la venue d'un autre homme, auquel elle se livre et par lequel elle éprouve toutes les sensations que lui procure celui qu'elle aime.

Il me semble qu'elle devrait, même dans l'inconscience qui découle du sommeil, conserver l'attraction intellectuelle ou matérielle de l'être qu'elle préfère et, si elle est sujette à des émois intimes, ne subir que par lui ces émois.

Il y a là, dans cet état particulier qui est aussi celui de l'homme, si j'en juge par le magnétisme qui les jette l'un vers l'autre, un mystère infiniment poignant, presque cruel.

La question qui en relève est inquiétante: quelle que soit l'affection, quelle que soit la passion qui lient un homme et une femme, l'un à l'autre, ni cet homme ni cette femme ne peuvent être assurés d'une communion complète, ne peuvent posséder la quiétude parfaite de leurs sentiments ou de leurs sensations. Lorsque, éveillés, leurs bouches murmurent des serments de fidélité, leurs corps, leurs âmes, dans le sommeil, se dégagent d'eux-mêmes, les font étrangers l'un à l'autre, et ils ne se retrouveront que dans l'amertume d'une désillusion, que dans le doute de la joie absolue qu'ils s'offrent mutuellement.--Ayant été parjures involontaires, dans leurs nuits, ils mettront moins de force, moins de conviction dans la foi qu'ils échangeront, en leurs jours.--Le rêve qui les aura séparés, créera entre eux, un au-delà vers lequel, fatalement, se porteront leurs regards, leurs désirs, et amènera l'affaiblissement du plaisir qu'ils goûtaient l'un par l'autre. Le rêve qui les aura séparés, en généralisant leur idéal, en l'émiettant, en l'éparpillant sur d'autres personnalités que les leurs, les obligera à penser qu'ils se trompaient en demandant à une unité, embellie de tous les mensonges d'une vision, l'exaltation de l'esprit et de la chair, et à considérer que l'amour est pareil à toutes les choses humaines--bonnes ou mauvaises--qu'il se donne et se reçoit, un peu, de toute main.

Mon rêve qui était gai, m'a rendue triste. Je voudrais l'entourer d'une signification plus conforme à mes joies présentes et je sens que ma pauvre petite tête se fêle à le trop comprendre, et je me mets à philosopher sottement.

Yvonne, peut-être, me l'arrangera au mieux de mes sympathies. Je le lui raconterai et, vraiment, j'ai bien besoin qu'elle me l'explique comme elle sait expliquer tant de réalités.

PSYCHOLOGIE DU RÊVE, EN AMOUR

J'ai fait connaître à Yvonne le rêve qui m'a inquiétée. Elle n'en a point paru surprise et en a reçu la confidence comme elle aurait entendu celle d'un fait tout naturel, attendu.

--Tu as tort, m'a-t-elle dit, de t'alarmer au sujet de ce rêve et des conséquences qu'il a eues. Quant à la cause morale ou physique qui l'a déterminé, elle est fort simple. Cette cause est tout entière dans cette vérité que la femme qui n'est plus une ignorante, en amour, ne vit pas seulement d'exclusivité. Etant à un homme, elle peut reporter sur cet homme l'absolu de son affection spirituelle, mais elle ne saurait être la maîtresse souveraine de sa chair. Or, ma chérie, les sens de la femme ont des points communs avec ceux de l'homme; de même que ceux de l'homme s'émeuvent à l'approche de telle ou telle créature, de même ceux de la femme parlent au contact de l'être qui, passionnellement, correspond avec eux. Ce trouble intime se produit, chez la femme, tout autant dans la vie réelle que dans le rêve. Le rêve lui est plus profitable parce que la conscience étant, alors qu'il se forme, anesthésiée, ne peut en détruire les effets. Il ne crée donc aucun danger pour la joie que goûtent, entre eux et l'un par l'autre, deux amants.--Eveillés et revenus aux bras l'un de l'autre, ils ne songent point à l'infidélité involontaire qui les a séparés, et s'ils y songent, ce n'est que pour mieux s'adorer. Tout au plus, tenant compte de tes craintes, la sensation étrangère à eux-mêmes qu'ils auront éprouvée, les incitera à des curiosités qu'ils ne satisferont peut-être jamais ou qu'ils satisferont d'un commun accord. Il est à peu près inadmissible que l'homme, en ce cas, permette à sa maîtresse de recevoir d'autres caresses que les siennes; mais il est vraisemblable de penser qu'il obtiendra d'elle l'absolution de baisers vagabonds. Ces baisers ne susciteront aucun péril pour elle. Son ami lui reviendra, après les avoir distribués, plus épris qu'avant la crise. Le péril n'existerait réellement qu'à la suite d'une liaison déjà vieille et dont le charme déclinerait. Ce n'est pas ton cas, et nous n'avons point à examiner les désordres qui résulteraient de cette situation.--L'accident, comme tu dis, dont tu as été victime--une victime fort peu à plaindre, avoue-le--est particulier aux natures sensuelles, à ceux et à celles qui ont été initiés aux secrets délicieux de la possession et, dès maintenant, tu dois en prévoir le retour.

--Sais-tu bien, fis-je, que ta conclusion n'est guère rassurante pour M. de Nailes.

Yvonne eut un gentil rire.

--Oh, tant qu'il n'y aura, entre toi et lui, qu'un rêve, il ne sera point trop malheureux.--Tes rêves ne renfermeront peut-être pas toujours, pour lui, des infidélités, d'ailleurs. Celui que tu m'as conté t'a surprise. Tu n'es pas au bout de tes étonnements, ma mignonne.

--Quelle abomination encore me menace?

--Une abomination qui menace toute femme, sans qu'elle s'en déclare trop indignée lorsqu'elle la subit.--Il t'arrivera cette chose plus singulière, certainement, que celle qui te préoccupe, cette chose qui consiste à être bouleversée, dans le sommeil, et en l'absence du rêve même, par le plaisir d'amour--par un plaisir anonyme qui prend sa source en soi, et dont l'effet ne se reporte qu'à soi. Nulle crise passionnelle et transitoire ne le détermine. Il s'empare de l'être, le secoue et le laisse stupéfait, pareil, un peu, à un enfant qui verrait lui tomber dans la bouche une friandise, alors qu'il se trouverait seul et loin de tout marchand de douceurs.--Des savants, des philosophes, des romanciers ont tenté d'expliquer cette bizarrerie sensuelle. Tous leurs discours ne contiennent que des sottises, que des subtilités physiologiques ou psychologiques étrangères à la question.--L'homme et la femme qu'un spasme voluptueux non provoqué par l'amant ou la maîtresse, non provoqué par le souvenir de l'amant ou de la maîtresse, saisit, dans le sommeil, sont, simplement, des instinctifs--passionnés ou chastes--les extrêmes se touchent ici--en qui le désir monte, se développe soudain, à qui la force vitale qu'ils exploitent ou qu'ils ignorent, s'impose dans un viol de leur chasteté ou dans une continuité mécanique de leurs penchants.--Lorsqu'un écrivain, après plusieurs heures de travail, se couche, il ne peut arrêter la marche de son cerveau et s'endort tardivement, hanté, malgré lui, par les aventures ou par les personnages qu'il a imaginés.--Lorsqu'un être a coutume d'aimer, il ne saurait davantage mettre un frein à l'activité de ses sens et, dans le repos même, il ne pourra empêcher le fonctionnement de leur jeu naturel.--Les chastes ne sont chastes, ordinairement, que charnellement; leur pensée est, à leur insu, contre toute leur volonté même, impure, en certaines heures. Si les amants subissent l'influence des contacts, les chastes subissent l'influence des visions.

--Ma petite Yvonne, murmurai-je, tu aurais un bien joli succès à la Bodinière, si tu consentais à y faire une conférence sur l'amour.

--Ne te moque pas, répliqua la folle, le sujet que nous traitons est plus sérieux que tu ne le crois. On pourrait le baptiser, par à peu près, ainsi qu'une comédie célèbre: «_Les Surprises de l'Amour_,» et dans l'étrange accumulation de faits qu'il présente, il en est de déconcertants. L'inconscience des amants--cette inconscience qui les rend infidèles, dans le sommeil, ou qui les jette, solitaires, dans un émoi qu'ils n'ont point souhaité, s'explique par des causes, après tout, naturelles et conformes à leur constitution physique ou morale. Mais que penser de la femme, par exemple, qui étant sous la caresse d'un homme--mari ou amant--éprouve toutes les joies, toutes les sensations de l'amour le plus ardent en dehors de cet homme, qui n'est pour elle, alors, que le véhicule de son désir, et reporte toutes ces sensations, toutes ces joies, vers un autre que celui qui la possède effectivement, vers un autre qu'elle aime ou qui, simplement, dans sa forme plastique, provoque en elle une excitation physique? Que penser de cette tromperie, sur la présence réelle dans l'amour, entre deux êtres qui, cependant, sont intimement mêlés?--Je t'accorde, ma mignonne, que la plupart des femmes à qui ce genre d'accident est fréquent, sont ou des vicieuses ou des femmes qui, éprises, n'ont jamais appartenu à ceux qu'elles souhaitent. Il est curieux de constater, en effet, que la femme infidèle, pratiquement, à son mari ou à son amant, n'est plus que rarement sujette à cette sorte d'erreur, ne s'abuse presque jamais sur la personnalité de celui à qui elle se donne. Parmi les femmes atteintes de cette déviation spéciale du sens amoureux, il en est donc que l'on appelle des femmes honnêtes--épouses irréprochables dans l'extériorité de leur vie, maîtresses n'ayant jamais encouru le blâme de ceux qu'elles ont choisis.--Tu semblais effrayée par le mystère du fait qui te concerne. Le fait que je t'indique, ne doit-il pas provoquer davantage ton effarement?--Quelle énigme, en vérité, contient la dissimulation perverse des unes, ici, l'absence d'immédiate sensation chez les autres, ou plutôt la faculté qui les caractérise de se faire étrangères au lieu, à l'heure, à l'homme qui marquent leur abandon, de substituer à cet homme, à cette heure, à ce lieu, une figure, un théâtre, un temps qui n'ont rien de commun avec leur intimité?

J'interrompis Yvonne.

--Tais-toi, dis-je.--Si l'on réfléchissait trop à ces choses, on haïrait l'amour.

Mon amie haussa les épaules.

--Non, conclut-elle, on ne haïrait pas l'amour qui est l'élément le plus exquis de la vie, mais on l'envisagerait peut-être avec moins d'exclusivité. On ne songerait plus autant à l'égoïsme qu'il crée et l'on se dirait qu'il est sage de ne le considérer que dans ses fins dernières--que dans la minute qu'il embellit, dans la pensée qu'il charme, dans la sensation qu'il procure. On le débarrasserait de toutes les fictions, de toutes les conventions, de toutes les inquiétudes dont on a l'habitude de le charger et l'on s'en irait avec lui, plus léger, sous le soleil et dans les fleurs. Il ne nous apparaîtrait plus qu'ainsi qu'un étincelant papillon dont l'élégance affinée et les chatoyantes couleurs seules séduiraient.

--Gentil docteur, combien votre leçon?

--Un baiser.

Je payai bien volontiers, avec la monnaie exigée, le discours d'Yvonne. Son bavardage, exempt de tout pessimisme, m'avait rassurée sur moi-même et sur les autres.--Comme «les autres,» actuellement, pour moi, c'est M. de Nailes, je me refusai à discuter plus longtemps. Je mis mon amie à la porte et je m'habillai pour un dîner, chez les Johnson, où je devais la retrouver.

PSYCHOLOGIE DES CARESSES

Depuis le très subtil entretien que j'ai eu avec Yvonne sur les caresses, j'ai beaucoup réfléchi et il m'a paru curieux de rechercher non pas le plus ou le moins d'importance qui leur appartient, dans leur diversité, mais la nature propre à chacune d'elles, mais la sensation qu'elles procurent, selon qu'elles viennent de l'un ou de l'autre de nos sens.

Yvonne l'a dit fort justement: l'œil, l'oreille, la main, la bouche et le nez, prennent et donnent leurs caresses particulières.

Ce théorème, extrait du Traité pratique de l'Amour que rédige si bien ma folle amie, étant exposé, il s'agit d'en démontrer l'excellence.

L'œil et l'oreille semblent, tout d'abord, être les agents les plus sérieux de l'amour. Ils ne sont, cependant, que des soldats d'avant-garde qui reconnaissent le terrain avant la bataille, et la main, la bouche, le nez, sont le gros de l'armée qui doit entrer en ligne.

Je m'explique.

Par l'œil, par le regard, pour parler plus poétiquement, l'homme ou la femme éprouve la première sensation qui déterminera le désir, ainsi que pourrait prononcer M. de La Palisse. Par l'oreille, il ou elle perçoit l'aveu, le charme moral de la passion naissante. Ce n'est qu'après avoir bien établi ces deux points fondamentaux de toute liaison, que deux amants--pareils à des joueurs d'échecs--avanceront leurs pions et en appelleront à la main qui crée le contact, à la bouche qui sourit et qui goûte, au nez qui recueille les parfums, en faveur du succès de leur sympathie.

Dans les préliminaires d'une aventure, dans le temps de cour que l'on consacre à toute liaison, régulière ou clandestine, l'œil et l'oreille, le regard et la voix ont une extrême importance. Cette importance cesse dès la possession.