Carnet d'une femme

Part 6

Chapter 63,782 wordsPublic domain

Les amants se préoccupent moins, alors, de se contempler, de s'entendre parler que de s'abîmer, charnellement, l'un en l'autre.--L'homme, si sa maîtresse est d'une silhouette élégante et fine, s'amusera tout au plus encore à la voir se dévêtir, à la voir s'apprêter à l'abandon; la femme, quelque attractif que soit son amant, n'aura, pour lui, qu'un coup d'œil gai ou moqueur qui ne lui montrera plus rien. L'homme pourra écouter sa maîtresse, si elle est bavarde, lui débiter quelque propos mondain, mais il restera silencieux et attendra même que le calme se soit fait en son alcôve, pour mieux goûter le plaisir qui lui sera offert. Les heures douces et aimables des phrases bien tournées, des regards pleins de sentimentalité émue, auront vécu, entre eux, et c'est aux contacts plus précis de leur être qu'ils demanderont leur joie.

La main, la bouche et le nez leur apporteront cette joie.

Ne m'occupant, ici, que des impressions reçues par la femme, j'ajouterai que la main de l'amant, tantôt soumise, tantôt autoritaire--câline et hardie dans la même seconde--a sur elle cette sorte d'influence que possède la main du magnétiseur sur son sujet. La préparant à l'amour, elle la jette dans l'amour; elle sème, sur tout elle, des frissons et des brûlures, des douceurs et des piqûres. Elle est l'instrument magique et pervers qui précipite le désir et qui le fait inassouvi. Elle prend, vole, pille tout ce qui se livre à elle, et, cependant, elle laisse le tout entier et seulement disposé à être pris, volé, pillé.

La bouche communique à la femme une sensation fort subtile. Il semble qu'elle lui verse une ivresse particulière dont la nature absolue, au point de vue de l'extase, exclut toute impression qui ne vient pas d'elle.--On a dit, avec raison, que la femme qui tend sa bouche au baiser, se donne tout entière. Les caresses de la main, en effet, peuvent ne pas entraîner, nécessairement, la chute d'une femme. Les ayant acceptées, elle a le droit, elle est libre encore de se ressaisir. Cette liberté, ce droit ne lui appartiennent plus dès qu'elle a permis qu'une lèvre d'homme effleure la sienne. Si elle est, comme Mme d'Inguerland, une «amuseuse,» elle conservera toujours la faculté froide de se reprendre; mais si elle est une amoureuse, elle sera à l'homme qui l'aura ainsi frôlée. Il n'est pas de volonté, il n'est pas de remords, il n'est pas de vertu qui tiennent devant la caresse d'une bouche sachant offrir et recevoir le baiser.--Le baiser crée le contact intime et doux après lequel le contact suprême et puissant apparaît comme une conséquence logique et obligée de l'exaltation subie. Le baiser a un goût et c'est de ce goût, indéfinissable, que jaillit sa caresse.

Le nez--ce pauvre nez dont Yvonne, l'autre jour, avait fort envie de se moquer, tout en plaidant sa réhabilitation, a un rôle important, également, dans la possession. Il est comme le conducteur des mouvements passionnels--physiques ou intellectuels--de l'amant, et dans la recherche à laquelle il s'habitue, soit qu'il hume, délicieusement, l'odeur préférée de la femme aimée, soit qu'il recueille plus spécialement les effluves qui s'échappent de son être, il atténue ou accroît le désir. Il me semble que les voluptueux préféreront toujours, au charme d'un produit de parfumeur, le charme moins banal d'un corps de femme.

A la minute exquise et douloureuse de l'abandon, les trois caresses de la main, de la bouche et du nez--du toucher, du goût et de l'odorat--formeront, dans un ensemble, la joie mystérieuse en dehors de laquelle rien n'existe, parce qu'elle est absolue, parce que sa genèse est dans la vie même.

Je parlais, plus haut, du baiser, et je m'essayais à en fixer la psychologie--une psychologie très sommaire et exempte de pédantisme, je crois.

Je ne veux pas terminer ces feuillets, aujourd'hui, sans en compléter l'expression.

Il y a trois sortes bien distinctes de baisers: le baiser d'avant, le baiser de pendant et le baiser d'après la possession.

Le baiser d'avant la possession doit être timide, prudent, doux, discret et modeste. Il doit être pareil, un peu--pour employer une comparaison--à un voyageur qui frapperait à une porte et qui se ferait humble pour qu'on lui accorde l'hospitalité. Si le voyageur est un bandit ayant l'intention de mettre à feu et à sang la maison, il se gardera bien, alors, de révéler son véritable état; si le baiser est un baiser terrible, un brigand de baiser, il se gardera bien de montrer l'ardeur qui l'anime, de laisser deviner les méfaits dont il compte se rendre coupable.

Le baiser de pendant la possession a tous les droits, tous les devoirs même d'un conquérant. Qu'il saccage, qu'il morde la bouche qui l'agrée, il sera pardonné--tel un soudard, en une ville vaincue, est souvent excusé par la belle fille qu'il vient de trousser.

Le baiser d'avant et le baiser de pendant la possession, doivent être assez bien entendus de la plupart des hommes et tous en observent, probablement, les nuances presque instinctivement.

Je doute que le baiser d'après la possession soit aussi bien, aussi communément compris.

Les uns doivent le faire trop brutal, les autres trop indifférent.

M. de Nailes le donne fort gentiment et, à mon avis, tel qu'il faut qu'il soit donné.

C'est, avec lui, comme une caresse délicate, reposante, qui court sur les lèvres, sur les yeux, sur tout ce qu'il vient d'aimer; c'est, avec lui, comme le muet remerciement, comme le sentiment matérialisé, mais reconnaissant, de la joie qu'il a éprouvée.

La femme la plus voluptueuse--la moins pudibonde, par conséquent--se sent envahie, après l'abandon, par l'involontaire regret de cet abandon. Or, si les hommes avaient l'intuition de sa pensée, en cette heure, si les hommes savaient la récompenser de son émoi, de sa secrète alarme, en mettant dans leur baiser de... clôture, de la chasteté presque, ils seraient doublement aimés.

Yvonne dirait qu'ils seraient, alors, trop parfaits et trop heureux.

Mon Dieu, pourquoi non, après tout?... M. de Nailes est ainsi, ou du moins m'apparaît ainsi, et je ne m'en plains pas.

LA FEMME ET LES CARESSES

Je croyais en avoir fini avec le chapitre des caresses, mais il paraît qu'il est plus compliqué que je ne le pensais.--Yvonne, à qui j'ai fait part des réflexions qu'il m'avait inspirées, m'a joué le méchant tour, cette après-midi, chez la marquise d'Oboso, pendant que ces dames savouraient, avec des mines friponnes, de nombreuses tasses de thé, de répéter ce que je lui avais confié.

Tout de suite, alors, la conversation s'est animée, a pris un tour de galanterie piquante, et l'abbé de Mervil qui s'occupait à nous confesser, sans en avoir l'air, a fait: «--Hum... hum...»--et cette bégueule de Mme Berthaud s'en est allée, donnant comme prétexte à sa sortie, des visites de charité fort urgentes.

J'étais un peu sur la sellette, comme auteur des théories--subversives, au dire de l'abbé--que colportait Yvonne et j'avoue que je me sentais intimidée. J'espérais même que l'entretien, sur les caresses, se terminerait ainsi que la plupart de nos entretiens, lorsque l'abbé est présent--par quelque reposante et morale leçon; mais je comptais sans mon hôte, sans la curiosité de ces dames qui, lancées en des demandes et en des réponses embarrassantes, n'écoutaient aucune prudence, n'avaient aucune pitié pour ma confusion.

Soudain, en effet, la voix chantante de la toute blonde Mme de Sorget s'éleva et je mentirais si j'affirmais que la question qu'elle formula, n'excita point, en moi, de l'intérêt.

--Yvonne et Luce--Luce, c'est moi: Luce de Rosnay, pour vous servir, mesdames et messieurs--Yvonne et Luce, fit-elle, ont merveilleusement établi la psychologie et la physiologie des caresses. Mais leur étude est incomplète. Elles n'ont examiné les caresses que dans le courant qui les porte de l'homme à la femme. Si nous les envisagions un peu dans le courant contraire, dans le courant qui les porte de la femme à l'homme?--Que répondriez-vous si l'on vous interrogeait afin de savoir si la femme doit rendre à l'homme toutes les caresses qu'elle en reçoit?

Mme de Sorget s'étant tue, il y eut un gros murmure autour d'elle et jamais je ne vis le salon de la vieille marquise si houleux.

Chacune de nous «brûlait» de l'envie de connaître le mot de l'énigme qui venait d'être si audacieusement posée, mais nulle d'entre nous--même parmi celles qui le devinaient--n'avait la hardiesse de le prononcer. Nous en serions, certainement, restées pour nos frais d'imagination, si Mme d'Oboso, avec la franchise qui lui est habituelle et avec l'autorité que lui vaut son âge, ne nous avait satisfaites et tirées de notre perplexité, à la grande frayeur de l'abbé qui lui faisait des gestes et qui lui jetait des regards significatifs pour qu'elle ne parlât point.

La marquise s'aperçut de ces objurgations muettes et s'en montra agacée.

--Voyons, l'abbé, dit-elle, vous n'êtes point madame Berthaud et vous n'allez pas m'empêcher d'instruire ces mignonnes. Vous entendez des choses bien autrement défendues, dans votre confessionnal.

L'abbé eut une inclinaison onctueuse:

--Permettez-moi de vous faire remarquer, madame la marquise, qu'alors, il y a le bon Dieu entre les pénitentes et moi.

--Le bon Dieu est partout, l'abbé, ne l'oubliez pas--autant chez moi qu'à l'église.--Par conséquent, puisqu'il vous protège là, il vous protégera ici, si toutefois il est nécessaire que vous soyez protégé.

M. de Mervil sourit, salua et s'adossa à la cheminée.

Mme d'Oboso reprit:

--La question qui vient d'être faite paraît subtile, tout d'abord, et cependant elle ne l'est pas.--La femme doit-elle rendre à l'homme toutes les caresses qu'elle en reçoit?--Absolument, et si nous choisissons comme types de notre examen, deux êtres qui s'aiment vraiment, qui sont dans la recherche constante de l'un et de l'autre, qui se désirent assez pour faire abstraction, entre eux, de toutes conventionnelles mondanités, de toute pudeur, de toute réserve, il n'est pas douteux que ce que l'un offrira à l'autre, cet autre le lui rendra. Le chemin parcouru par le baiser de l'homme sera suivi par le baiser de la femme et leurs deux êtres s'unifieront dans l'harmonie parfaite d'une même joie. Une comparaison fera-t-elle mieux comprendre mes paroles?--Lorsqu'un soldat montre à l'un de ses camarades, le maniement du fusil, tous deux ont les mêmes mouvements, tous deux agissent de même façon. On dirait, à les voir, deux marionnettes articulées tant leurs gestes sont identiques.--L'amour veut aussi qu'entre deux êtres, il y ait un instructeur--l'homme; un conscrit--la femme; et que cette dernière soit le reflet exact de son maître. L'avenir d'une liaison dépend, souvent, il faut le reconnaître, de la compréhension que témoigne la femme à s'assimiler les tendresses de son amant, à lui procurer le même bonheur qu'elle goûte par lui. Sa légendaire passivité disparaît, alors, et l'initiative par laquelle elle la remplace, lui vaut, sûrement, un attachement plus sérieux. Combien d'hommes se désintéressent de la femme que, pourtant, ils aiment? Combien d'épouses, de maîtresses qui, radieuses au début d'une union, pleurent quelques mois après cette union, en cherchant vainement la cause de leur délaissement?--Cette cause est tout entière dans la trop grande timidité qu'elles ont apportée dans leur alcôve, dans le défaut d'initiative, de sens voluptueux qui les caractérise. Je sais la grave objection que l'on oppose à mon argumentation: une femme mariée, une maîtresse dont la liaison est consacrée mondainement, doivent être respectées par l'homme, dans l'intimité même et ne peuvent être regardées comme ces demoiselles vers qui, cependant, vos chers maris et vos beaux amis, mesdames, s'en vont, malgré tous vos charmes incontestables. Eh bien, cette objection est absurde. Il n'y a point, en amour, deux sortes de femmes; il n'y a point plusieurs façons de chérir. Il n'y a qu'une femme--la femme désirée--et qu'un baiser--le baiser partagé dans ses plus extrêmes conditions, dans ses plus troublants aspects. La femme que l'on respecte, en amour, n'est ni l'épouse, ni la maîtresse dont on garde le contact, dont on souhaite la joie. C'est la femme sacrifiée, sorte de mercenaire du foyer, sorte d'esclave de l'alcôve, bonne seulement à faire des enfants. Dans sa maternité même, il n'entre aucune douceur. Cette maternité, comme son sexe, subit le lourd égoïsme de l'homme qui la féconde, soit qu'il obéisse à des traditions familiales surannées, soit qu'il soit atteint de ce que j'appellerai «le mal d'être père.» Car, ne nous y trompons pas, certains hommes sont tourmentés par le besoin de procréer, après quoi ils dorment, ainsi que certains autres, par le besoin de boire ou de jouer, après quoi, également, ils ronflent.

A cet endroit du discours de Mme d'Oboso, l'abbé se moucha bruyamment.

La marquise que, décidément, il agaçait, se tourna vers lui.

--Je sais ce que je dis, l'abbé, fit-elle, et vous n'avez que faire de vous moucher, pour m'interrompre. En parlant ainsi, je rends plus de femmes heureuses et de maris fidèles, que tous vos sermons.

Puis, s'adressant, de nouveau, à nous, elle continua:

--Mes mignonnes, je ne me dissimule pas que ma théorie pourra paraître impraticable à quelques femmes, aux sentimentales, par exemple. Les voluptueuses seules l'adopteront.--Le monde n'est point parfait et je n'ajouterai à cette constatation, qu'une remarque: les voluptueuses seront seules satisfaites dans leurs désirs et dans la joie à donner et à recevoir l'amour; les sentimentales resteront ce qu'elles ont été toujours, charmantes dans un salon, un peu ternes dans l'intimité.--L'amour est comme toutes les choses de la vie: il veut de la diversité. Le regard, la bouche, l'oreille, se fatiguent du même paysage, du même mets, de la même chanson. L'amour est ainsi et il n'est pas réfractaire aux variations--aux articles additionnels, comme on dit à la Chambre--que ses fervents savent introduire, par leur science, par leur curiosité, dans ses lois habituelles et générales.

La marquise se tut et contempla l'abbé qui, les mains croisées sur sa ceinture, les yeux obstinément fixés sur un dessin du tapis, était immobile et muet. Cette attitude, encore, l'impatienta et elle se fit moqueuse:

--Eh bien, l'abbé, j'ai terminé ma leçon. Vous ne dites rien?

M. de Mervil eut une petite toux sèche:

--Je ne dis rien, non, madame la marquise, mais je pense que vous paraphrasez bien spirituellement une parole de Notre-Seigneur. Vous criez à ces dames:--«Allez et péchez!»--Vous n'attendez pas que je vous approuve, que je les approuve, surtout, si elles observent vos commandements?

La marquise se redressa, un peu coléreuse:

--Pardon, pardon, l'abbé, il ne faut être en rien plus royaliste que le roi. Or, comme Notre-Seigneur a excusé Madeleine, j'espère bien...

Yvonne interrompit Mme d'Oboso.

--Soyez sans inquiétude, chère madame, sur notre sort. M. de Mervil n'aura ni à nous absoudre, ni à nous damner. Il y a des péchés qui ne s'avouent pas.

Mme de Sorget, toute rose et plus blonde sous le rose de ses joues, s'avança et conclut, mettant tout le monde d'accord:

--Parce qu'il y a des péchés qui ne sont pas des péchés.

Cette déclaration exprimait-elle l'impression de toutes celles qui étaient chez Mme d'Oboso? On pourrait le croire au joli rire qui l'accueillit et dont l'abbé profita pour s'enfuir, dissimulant ainsi sa défaite.

Il prendra, certainement, sa revanche dans son confessionnal et gare à celles qui, cette semaine, auront l'imprudence de lui demander l'absolution. Je ne serai pas de celles-là.

LE LANGAGE EN AMOUR

Si l'on demandait à une jeune fille dont le cœur s'éveille, ou à une toute nouvelle épousée, s'il y a un langage spécial, en amour--un langage qui développe l'imagination, qui affole les sens, la jeune fille ou la toute nouvelle épousée resterait, certainement, bouche bée, surprise, embarrassée.

En dehors du:--«Je t'aime»--habituel, en dehors des mille et une douceurs parlées que comportent la cour que l'on fait à une femme, ainsi que les premiers temps de la possession, elle ne devinerait rien, aucun des mots inquiétants qui, cependant, caractérisent l'amour et jaillissent des lèvres des amants.

J'ai été pareille à cette jeune fille, à cette épousée, et il a fallu que ce qui est, fût--que je trompasse mon mari pour que ces mots me fussent révélés, pour que je comprisse que l'amour a un langage particulier--délicieux, enivrant, dans sa brutalité même--pour que je comprisse, également, que la volupté a deux folies bien distinctes auxquelles rien ne résiste: la folie de l'action et la folie de la parole.

Il en est du langage, en amour, comme des caresses qui, elles, appartiennent à la folie de l'action.

Le langage d'avant et le langage d'après ne sont point le langage de pendant.

Le langage d'avant, fait de tendresses, de syllabes musicales--si je puis ainsi m'exprimer--est comme le prélude d'un opéra à grand spectacle, et prépare à bien recevoir les accords plus puissants, plus pathétiques, plus intimes aussi, des scènes qui vont se jouer. Rien de trop vif, de trop audacieux, ne doit en atténuer la mélodie, en rompre le charme--l'illusion même. Car toute femme qui va se donner, malgré la conscience très nette des faits qu'elle accepte, a comme le besoin instinctif de se tromper soi-même sur la réalité de ces faits; elle se livre sans vouloir songer, entre les bras de l'homme qui s'empare d'elle, sous ses baisers légers, sous sa voix murmurante, qu'elle fait l'offre de son corps, de tout ce qui est elle--réfractaire presque, durant un éphémère moment non exempt de subtiles délices, à l'exaltation de son âme, à la démence de sa chair.

Le langage d'après ressemble beaucoup à celui d'avant. Il est comme le ressouvenir de l'heure d'entraînement--de l'heure chaste--et dans sa câline expression, il doit ramener la femme au rêve, il doit lui faire oublier, presque, l'instant douloureux et exquis, à la fois, en lequel elle s'est perdue. La femme, après la possession, a non seulement un peu le regret de sa faiblesse, ainsi que je l'ai dit précédemment, mais elle en a aussi la honte, la rancune. A la confusion de s'être dévoilée devant l'amant, s'ajoute, en elle, la colère de se sentir physiquement moins forte que l'homme. Cette constatation, qui lui mettrait peut-être de la rage dans le cœur, la fait sourire bientôt, si celui qui l'a vaincue sait dissimuler son triomphe par des mots opportuns, par des paroles appropriées à la situation toujours très délicate que crée, entre deux êtres, la minute de l'apaisement, du repos, de la séparation.

Le langage de pendant l'amour exige une analyse beaucoup plus complète. Composé d'idéalisme et de réalisme, il doit exagérer les sensations de la femme et se produire à la seconde psychologique où elle est disposée à l'entendre, au risque de la froisser profondément. Autant une femme passionnée pardonnera les audaces de langage de son amant, si ces audaces frappent son oreille alors qu'elle est prête à tout, autant elle les repoussera si la plus mince lucidité d'esprit ou de sens lui permet d'en définir, d'en apprécier la brutalité. La femme veut être seule, ou dans la compagnie de personnes de son sexe, lorsqu'elle ouvre un livre défendu. Elle ne saurait admettre que, dans le calme de son être, on lui fît entendre des paroles qui la violent, comme pourrait la violer quelque bête humaine en quête de sensualité. L'amant qui n'a pas le don de deviner l'instant où sa maîtresse n'a plus de pudeurs, est un faux amant, un amant manqué, et chantera rarement deux fois victoire sur la même redoute conquise. Les mots hardis, les mots crus, en amour--ces mots que l'on croirait glanés dans une encyclopédie diabolique--n'effraient donc pas, en principe, la femme qui se donne et que touchent les émois, les nervosités, les joies de la possession. Prononcés en leur temps, ils lui semblent comme le complément naturel de l'acte qui s'accomplit, comme l'accompagnement obligé et impulsif des caresses qu'elle reçoit. Si elle n'ose les dire elle-même, elle les écoute et leur arrache de la volupté; si elle est assez enthousiaste ou assez initiée pour ne pas craindre de les répéter, elle en tire une sorte de jouissance qui, la faisant vibrer, moralement et physiquement, se communique à l'amant et double ses facultés passionnelles. Il est une remarque, fort importante, en amour: certaines caresses demandées ou offertes, dans le langage habituel de la correction mondaine, ne seraient jamais obtenues ou acceptées. Prises ou proposées, dans l'irritante folie d'une parole, elles naissent spontanément.

Je ne suis pas un philosophe, mais si j'en étais un, je m'amuserais à étudier l'influence du langage réaliste, sur la femme, dans la possession. Il y aurait, sur ce sujet, un bien suggestif chapitre à écrire. D'où vient cette exaltation intellectuelle, d'où vient cette ivresse physique qui découlent du mot cru, du mot polisson--pourquoi bouder sur un qualificatif?--en amour?

Je ne suis, hélas, qu'une pauvre petite femme curieuse que l'on s'accorde à ne pas trouver trop laide, et ce sont là questions de doctes savants. Cependant, s'il m'était permis d'exprimer mon avis, à cet égard, je n'hésiterais pas à déclarer que la recherche ou que l'acceptation du langage réaliste, pendant l'abandon, chez la femme, est liée au désir habituel qui la mène, dans les occasions les plus infimes comme les plus graves de la vie, vers un au-delà sans cesse entrevu, sans cesse fuyant--vers cet au-delà qu'elle place, obstinément, en toute chose et qu'elle tente vainement de saisir. Il y a, pour la femme, de l'Inconnu, dans le vocabulaire dont je m'entretiens--un Inconnu qui dérange son éducation, ses mœurs, l'ordinaire train de son existence--un Inconnu qui jette l'effroi en son âme, qui met un frisson en sa chair; et c'est cet Inconnu qui la trouble, dans son mystère même brutal, qui l'indigne peut-être lorsqu'elle en évoque la sensation, mais qu'elle souhaite comme un auxiliaire de sa joie, lorsqu'elle revoit l'amant. La volupté naît, chez la femme, de mille sentiments, de mille sensations divers qu'elle-même aurait beaucoup de peine à démêler. Dans le cas présent, la bousculade de sa vie, l'énigme qui la traverse, fougueusement, aux heures de crise amoureuse, développent, en elle, le germe du plaisir, et si l'on ajoute à ces éléments multiples, qui forment la source de son bonheur, l'instinct qui la porte à connaître, à s'assimiler les choses dont, publiquement, s'éloignent sa délicatesse d'âme, son affinement charnel, on aura peut-être le secret très simple de ses plus ardents émois.

J'avoue, sans trop rougir, devant ces pages de mon carnet, que j'éprouve un peu de toutes ces impressions, quand M. de Nailes... Mais, chut!... M. de Nailes serait furieux s'il pouvait se douter que je dissèque ainsi nos amours.

CHEZ LE COUTURIER

Yvonne et Mme de Sorget sont venues me chercher, cette après-midi, et ensemble nous sommes allées voir une chose extraordinaire: le nouveau salon d'essayage de Riffle, le grand couturier, chez qui je n'avais pas mis le bout du nez depuis longtemps. Ce salon d'essayage vaut la peine d'être connu, en effet, et va prendre place parmi les curiosités du Paris élégant.

Habituellement, dans les maisons de couture, l'essayage se pratiquait d'une façon à peu près naturelle--très naturelle, même, si l'on applique ce mot au dévêtement dont il est l'occasion.

Les femmes attendues pour la retouche d'une robe, d'un manteau, étaient introduites en de petits salons ou cabinets ornés de glaces, de quelques meubles plus ou moins luxueux, d'un guéridon sur lequel se trouvaient, gentiment disposés, des rafraîchissements et de menues friandises.