Carnet d'une femme

Part 4

Chapter 43,417 wordsPublic domain

--Donc, j'ai un... amant, et depuis que j'ai un amant, je suis heureuse. Voilà le fait brutal.--Je ne m'attarderai pas à analyser le pourquoi de ma joie. Il en est qui discourraient, sur ce sujet, pendant des heures. Je pense que les choses d'amour sont beaucoup plus simples qu'on ne se les imagine, généralement. Je suis heureuse pour deux causes principales: parce qu'en devenant la maîtresse de M. de Nailes, j'ai mis de la diversité dans ma vie et parce que l'intimité que j'ai trouvée avec lui, n'est pas la même que celle que m'offrait mon mari.--Toute femme qui, ayant un amant, recherche la genèse de son contentement en dehors de ces deux causes--toute question d'intérêt étant écartée--travestit ses sentiments ou ses sensations sous l'éclat de mots plus ou moins magiques, et invoquant la fougue de la passion ou l'irrésistible élan de l'âme, se ment à soi-même, tente de s'exciter dans la superficialité de sa conduite, est pareille à un ivrogne qui se griserait de pensées ou de paroles, avant de boire, pour se donner le courage de l'ivresse réelle. Une femme est heureuse lorsqu'elle a un amant, parce que le fait simple d'avoir cet amant, la distrait--tel un enfant à qui l'on présente un jouet qui lui est inconnu. Une femme, encore, est heureuse dans l'intimité qu'elle tient de son amant, parce que cette intimité fait naître, en elle, des sensations qui lui paraissent délicieuses auprès des banales tendresses du mari, de l'habituel et tranquille «bonsoir» qu'il lui jette, lorsqu'il le lui jette.--Tout l'amour est là--du moins l'amour tel que la femme du monde peut le ressentir.--Les langueurs, les désespoirs, les excentricités, les suicides qu'il provoque, certainement, appartiennent aux femmes des classes inférieures et ne sauraient, dans cette discussion, être considérés comme intéressants.--Il est une phrase, un peu vulgaire, que j'hésite à prononcer et, cependant, elle résume trop l'intimité passionnelle de la femme, dans une liaison irrégulière, pour que je la taise:--«Une femme est heureuse avec l'amant, parce qu'avec lui, _ce n'est pas la même chose qu'avec le mari_.»--Vois-tu, ma petite Yvonne, les maris sont de grands sots. Ils prennent des maîtresses, sous le prétexte que leurs femmes ne leur procurent aucune des joies qui leur sont nécessaires ou familières--en souvenir de leurs années de célibat--alors que, tout simplement, ce sont eux qui ne savent ou qui ne veulent pas demander à leurs femmes ce qu'ils ramassent chez les filles, ce qu'ils implorent de leurs amies mondaines ou ce qu'ils créent en elles.--Une jeune femme mariée qui se livre à un autre homme que son mari, est, le plus souvent, une innocente dans le plaisir et ne connaît bien l'amour que dans la pratique de l'adultère. Nous ne devenons des amoureuses, en vérité, qu'en dehors du mariage et de ceux qui auraient dû comprendre, pourtant, qu'ils pouvaient faire de nous, des amoureuses. Le mari se gante, se cravate de blanc pour aimer sa femme; l'amant se met en bras de chemise pour chérir sa maîtresse. Nous préférons le sans-gêne de l'amant. Les maris sont de grands sots, je le répète. Ils nous possèdent solennellement, ils nous respectent en des heures où nous n'avons que faire de déférence et ils donnent, à leurs baisers, l'allure édifiante du devoir accompli. Ils nous veulent soumises à la continuation de leur race et réfractaires à toute curiosité, à tout émoi. Nous ne sommes pas leurs amies, leurs compagnes, dans le sens absolu des mots; nous ne sommes, pour eux, qu'un peu plus que leurs bêtes d'écurie ou de haras; nous ayant placées en des box, ils ne nous en feraient, volontiers, sortir que tous les neuf mois, pour nous imposer une nouvelle expérience de fille ou de garçon, après notre mise au vert.--L'amant agit tout différemment. Sa pensée est la nôtre, sa science est la nôtre et s'il ne nous respecte en aucun moment, il nous adore en toute heure, ce qui vaut mieux. Nous trouvons en lui, et avec lui, une sensation de vie libre, affranchie de toute convention, de toute contrainte, et nous sommes, dans ses bras, comme des oiseaux qui se sentiraient pousser les ailes.--Dans l'attitude du mari, que d'illogisme, aussi!--Le même homme qui s'éloigne de sa femme, parce qu'il lui refuse l'initiation suprême, s'en ira vers une amie, également mariée, de cette femme et chantera avec elle, sans réserve, toute la gamme de l'amour. Et, dans son incohérence, il ne songera même pas qu'un de ses amis, à lui, pourra bien entonner avec celle qu'il dédaigne, le duo qu'il murmure avec sa maîtresse; il ne songera même pas que sa maîtresse, avant de recevoir et de goûter ses leçons, était pareille à sa femme et que sa femme deviendra fatalement pareille à sa maîtresse.--Il est des maris qui n'ont aimé leurs femmes qu'après la crise de l'amant. Ils auraient eu plus de profit à les aimer dans la crise du mariage. Mais tout vient à point à qui sait attendre, sans se fâcher, dit le proverbe, et il me semble que nos maris s'en appliquent les conséquences avec quelque naïveté.

Yvonne m'a écoutée attentivement. Lorsque j'eus terminé ma démonstration, elle se leva, battit des mains et m'embrassa.

--Bravo, ma mignonne, s'écria-t-elle. Tu n'es plus tout à fait une enfant, je le reconnais, et tu dois être, pour M. de Nailes, une divine amie.

J'ai souri; car j'ai pensé que Rolande, aussi, doit être une «divine amie,» pour Jean, et qu'il eût été si simple d'être ce que nous sommes toutes deux, en restant chacune chez soi.

LES CARESSES

Je suis allée, aujourd'hui, à la campagne, avec Yvonne et, naturellement, selon notre habitude, nous avons beaucoup bavardé.

Ma longue et dernière dissertation sur les divers genres d'intimité qui existent entre la femme, le mari ou l'amant--dissertation qui pouvait paraître, entre parenthèses, comme une atténuation cherchée à ma situation personnelle--m'a semblé avoir extrêmement préoccupé mon amie et elle me l'a rappelée, moitié riante, moitié sérieuse, en y ajoutant des commentaires ou, plutôt, une sorte de conférence qui m'a fort intéressée.

Nous étions à Saint-Germain, dans la forêt. Il faisait beau et bon. Yvonne s'est assise sur la mousse, à l'ombre des grands arbres, et m'a tout à coup interpellée.

--Sais-tu bien, ma mignonne, que sans t'en douter, l'autre fois, tu as soulevé une question terrible--l'une des plus terribles questions qui enfièvrent les amants.

--Vraiment, j'ai, tant que cela, été audacieuse?

--Oui; mais tu es excusable, car tu as fait de l'amour, je le crois, comme M. Jourdain faisait de la prose--sans le savoir.

--Allons, dis-moi vite quelle énormité j'ai commise.

--Tu n'as commis aucune énormité. Tu as, simplement et très gentiment, effleuré ce sujet qui déconcerte tant de graves philosophes, tant d'aimables aventuriers aussi: les caresses.

--C'est possible; ne t'es-tu pas aperçue que je ne suis plus tout à fait une ignorante?

Yvonne ne m'a pas répondu. Elle se prit à réfléchir et quand elle reparla, on eût dit qu'elle discourait autant pour elle-même que pour moi.

--Quelles divines choses que les caresses, fit-elle, et comme je t'écoutais avec plaisir lorsque tu en évoquais, récemment, la réalisation, la possession. Les caresses sont, à l'amour--et j'entends strictement, par l'amour, l'acte brutal qui le caractérise fatalement--ce que de jolies dentelles sont à la chair d'une femme. Elles sont comme les froufrous, comme les chiffons précieux de l'amour et quelle que soit leur nature, quelle que soit leur insuffisance même, elles sont délicieuses toujours. Elles ont une psychologie spéciale; elles renferment une délicatesse infinie, même lorsqu'elles se font très matérielles. Comme toutes les choses subtiles et de prix, elles exigent de celui qui les offre un doigté, une habileté parfaits, et autant elles sont capables de rendre agréable l'homme qui les prodigue, autant elles deviennent susceptibles de le rendre odieux ou ridicule, s'il manque aux promesses dont il les charge.--Les caresses doivent être complètes, en effet, doivent être comme des jalons jetés sur une route et menant à un but déterminé. Si le dernier jalon fait défaut pour atteindre ce but, la femme ne pardonne point à celui qui lui inflige ainsi une déception imprévue; elle le méprise autant qu'elle l'a aimé, ou bien elle le raille autant qu'elle l'a ennobli.--De toutes façons, elle s'éloigne de lui, dans sa désillusion, avec le même empressement qu'elle a apporté à rechercher son contact.--La femme, qui veut l'absolu, dans son désir, vit, cependant, presque exclusivement, durant le temps d'un amour, par les caresses. Elles entrent en tous ses sens, elles partent de ses cinq sens, dans un mouvement de va-et-vient qui réjouit son être.--L'œil, l'oreille, la main, la bouche et jusqu'au nez--ce malheureux nez tant bafoué--prennent et donnent leurs caresses particulières et nul ne saurait dire de quelles sources coulent les meilleures.--Tu as flirté, tu as aimé, ma mignonne, et tu as dû observer, même involontairement, combien nos cinq sens se développent dans les différentes phases de ce qu'on appelle, dévotieusement, le Péché. L'observation que je t'indique est aisée pour nous autres, femmes du monde, car chez nous, l'amour se présente et finit à peu près, avec tous et toutes, de même manière.--C'est la cour ou le flirt d'abord; le simple contact, c'est-à-dire les rapprochements discrets, ensuite; puis, viennent les frôlements plus directs, plus accentués--ce que je nommerais les attouchements, si ce mot n'était, d'habitude, trop vilainement interprété; enfin, c'est la possession.--Or, si les caresses qu'échangent un homme et une femme, dans le flirt, dans le simple contact, dans les rencontres discrètes, dans les frôlements, sont, dans le monde, pour tous ceux et pour toutes celles qui les offrent et les acceptent, les mêmes, elles diffèrent essentiellement dans l'intimité complète. Et c'est dans l'intimité complète que se révèlent seulement les vrais amoureux et les vraies amoureuses.--L'intimité absolue ne commence pas, comme tant de gens le pensent, qu'au moment où les amants tombent aux bras l'un de l'autre. Elle naît quelques jours, quelques heures avant ce moment, et c'est alors qu'un homme réellement digne des espérances qu'il a provoquées, doit se montrer adroit et savant.--Tu disais, fort justement, dernièrement, que les maris sont des sots parce qu'ils ne savent ou ne veulent pas jouer auprès de leurs femmes, le rôle des amants. Tu avais raison. Les maris sont pareils à des chasseurs qui, après avoir battu la plaine, se mettent à table et dévorent goulûment les mets qu'on leur sert, sans s'inquiéter de savoir si ceux qui les entourent peuvent les suivre, dans cette course à la fourchette, avec le même appétit. Les amants, au contraire des maris, sont ainsi que des convives délicats qui comprennent qu'il est amusant et utile de s'attarder aux hors-d'œuvre, de donner un coup de dent ici, un coup de dent là, et qui permettent à leurs voisins de s'être entraînés à bien manger lorsque le rôti sera présenté. Les amants savent qu'il est des caresses d'avant, de pendant et d'après la possession. Ils savent que nulles d'elles ne doivent être imitées des autres, que le baiser d'avant ne doit pas être le baiser de pendant et le baiser d'après. Pour continuer ma comparaison culinaire, ils font ainsi que des mangeurs raffinés qui ont un coup de fourchette différent pour chaque partie du repas.--Les caresses ne doivent pas être, cependant, assez étrangères les unes aux autres, dans leur nature, dans leur expression, pour que la femme soit amenée à désirer plutôt celles-ci que celles-là. Un amant qui, tout en étant très savant, ne saurait point empêcher ce choix des caresses par sa maîtresse, serait un amant maladroit. La femme doit être aussi heureuse dans les préliminaires de la possession que dans la possession même, qu'après la possession. Elle doit souhaiter autant la minute sur laquelle se pose son rêve naissant, que le moment où ce rêve s'accomplit, que l'heure en laquelle il s'efface. Et il est nécessaire que, se retrouvant satisfaite devant celui qui l'aime, elle s'en revienne vers son extase en l'envisageant avec autant de fièvre en son début qu'en sa fin, ainsi qu'un renouveau plein d'espoirs sans cesse, ainsi qu'un plaisir non encore goûté.--Il est deux choses que la femme doit rechercher, comme un inconnu toujours captivant: la joie d'être mère, oublieuse des douleurs d'un premier enfantement; la joie d'être une amoureuse, sans la crainte de la satiété.--Tels sont ce que je pourrais qualifier, sans trop de moquerie, les commandements de l'amour.--Tous les amoureux ne les appliquent point de même façon, mais tous s'y conforment.--C'est ce qui les fait dangereux pour les maris trop peu versés dans la connaissance de la femme en général, de leurs femmes en particulier. C'est ce qui explique, aussi, la durée de certaines liaisons. Nous sommes, un peu, comme des reines qui auraient, pour les amuser, de gentils pages diseurs de beaux sonnets, et nous tenons à nos pages.

Yvonne ayant terminé sa conférence sur les caresses, se leva et nous sortîmes de la forêt.

Je ne sais si M. de Nailes, mon ami, serait flatté d'être comparé à un page; mais ce que je puis affirmer, c'est qu'il sait, à merveille, selon la métaphore d'Yvonne, dire de beaux sonnets.

UN CAS PATHOLOGIQUE

J'ai rencontré, cette après-midi, chez la vieille marquise d'Oboso, une femme dont la réputation est étrange. C'est une divorcée--la marquise n'est pas collet-monté et admet, volontiers, du bric-à-brac mondain chez elle--dont l'ex-mari ne parle qu'avec mystère, qu'avec une sorte d'effroi, paraît-il.--Les hommes disent d'elle:--«C'est un cas pathologique,»--et ils la fuient. Elle n'est pas restée longtemps chez Mme d'Oboso et, après son départ, elle a fait--elle peut s'en vanter--les frais de la conversation. Ce que j'ai appris d'elle, alors, m'a singulièrement intéressée.

Mariée au comte d'Inguerland--un grand seigneur et un bon enfant--elle semblait fort heureuse en ménage lorsque, soudain, elle a quitté le domicile conjugal et s'est séparée, irrémédiablement, de son compagnon.

Comme cet événement, que rien ne faisait prévoir, a étonné, on en a cherché les causes et les gens bien informés affirment que ces causes sont d'un ordre tout intime.

Mme d'Inguerland qui, actuellement, a à peine vingt-cinq ans, fut, chuchote-t-on, la femme de son mari durant les premiers mois de son union, mais cessa de l'être pendant les deux années qu'ils demeurèrent auprès l'un de l'autre et qui précédèrent la crise suprême du divorce.

Pourquoi cette séparation, pourquoi cette rupture?--L'aventure est piquante et digne d'être enregistrée.

La comtesse qui aimait son mari avec son corps comme avec son âme, et qui en était aimée pareillement, s'avisa un beau soir, raconte-t-on, de lui reprendre la moitié de ce qu'elle lui donnait habituellement, de se refuser physiquement à lui, de ne l'aimer et de n'en être aimée que moralement.

Elle ne lui permit plus de lui offrir que des tendresses... parlées, elle mit une barrière entre sa personne et la sienne et se complut dans une extase platonique qui, pour être originale, ne laissait pas que d'inquiéter M. d'Inguerland. Croyant, tout d'abord, à une fantaisie passagère, à un jeu malicieux et excitant de sa jeune femme, le comte tenta d'accepter, de gracieuse humeur, le caprice qui lui était imposé et s'égaya même de la bizarrerie de ce caprice. Mais lorsqu'il s'aperçut que ce qu'il considérait comme une gaminerie, avait le caractère d'une résolution sérieuse et réfléchie, il se révolta et voulut ressaisir les joies dont on l'avait privé.--Hélas, il se heurta à une obstination, à une répugnance qu'il ne pouvait comprendre, et comme il demandait des explications à sa femme, au sujet de son attitude, elle lui fit cette réponse:

--Je vous aime autant aujourd'hui qu'hier. Mais comme je n'éprouve aucune satisfaction dans l'acte charnel de l'amour, j'ai décidé de ne plus m'y soumettre. Dans l'obéissance que je vous ai témoignée jusqu'à présent, il y avait un peu de curiosité et beaucoup d'espérance. Je voulais connaître cette chose pour laquelle tant de femmes brisent leur existence et je pensais qu'il me viendrait d'elle le bonheur qui les enchante. Mes sens sont restés muets. En revanche, mon âme a ressenti quelque émoi lorsque vos lèvres, maintes fois, ont prononcé de tendres paroles. J'ai conclu, de cette impression toute intellectuelle, que l'amour vit autant par les choses du cœur que par celles de la chair, et c'est vers les premières que, désormais, je veux me porter tout entière.

En écoutant ce discours, M. d'Inguerland fit la grimace; comme il était galant, il évita de violenter sa femme dans les sentiments nouveaux et étranges qu'elle exprimait et il attendit, patiemment, qu'elle changeât d'opinion sur les fins dernières de l'amour. Mais la comtesse fut inébranlable dans sa résolution et une séparation résulta de la division intime qui existait entre elle et son mari.

Cette histoire devient stupéfiante, en vérité, lorsqu'on affirme que Mme d'Inguerland aimait réellement le comte et qu'elle a préféré s'éloigner de lui, plutôt que de subir, docilement, et sans lui révéler l'état exact de sa pensée, ses caresses. On peut, on doit admettre que, ne trouvant aucun plaisir dans l'abandon suprême, elle n'ait point été très friande des obligations qu'il entraîne. Mais est-elle excusable d'avoir mutilé l'existence de celui qu'elle prétendait chérir--à sa manière--en refusant, impitoyablement, d'entretenir son illusion?--Combien de femmes--elles sont rares, mais elles sont--ne goûtent aucun contentement dans les bras d'un époux ou d'un amant même, et se prêtent à ses désirs parce qu'elles savent que l'homme n'aime, absolument, que dans la possession matérielle de celle qu'il convoite?

Mme d'Inguerland, depuis son divorce, a continué de se montrer dans le monde et a, dit-on encore, perdu un peu le souvenir de son mari. On lui a, en effet, connu diverses intrigues qui, toutes, se sont terminées comme son mariage--par un étonnement profond du galant et par sa retraite précipitée.

La réputation de Mme d'Inguerland est établie actuellement. C'est une «amuseuse.» Elle autorise toute privauté, toute audace, même, de parole ou de regard, mais elle se défend contre tout acte, si timide qu'il soit. Elle est ainsi qu'une hôtelière qui, à l'approche d'un voyageur, entr'ouvrirait simplement la porte de son auberge et lui souhaiterait une bien-venue relative. Le voyageur demeurerait peut-être quelques instants à faire les cent pas, devant la maison, mais il se lasserait de l'attente et poursuivrait son chemin. Les amoureux font ainsi, pour Mme d'Inguerland, et comme ceux qui ont tenté d'obtenir inutilement ses faveurs sont nombreux, on peut prévoir le moment où on ne la regardera plus que comme une belle pièce de musée médical et secret.

Le docteur Lescot qui était chez Mme d'Oboso, pendant la visite de Mme d'Inguerland et qui, après son départ, s'est mêlé à notre causerie, nous disait que ces messieurs ont raison de voir en elle «un cas pathologique.»--Ayant toutes les séductions extérieures, toutes les aspirations intimes de la femme, elle est la victime d'une fatalité. Elle est sans sexe, ou plutôt elle est sous l'influence constante d'une atrophie de ses sens. Réfractaire à la volupté physique, elle a pu subir, un temps, les tendresses matérielles de l'homme, mais la nature particulière de son être l'a vite reconquise et, voulût-elle la duper, à nouveau, elle ne le pourrait pas. Elle cherche, dans une intellectualité intime, c'est-à-dire dans le partage d'une passion incomplète, l'apaisement, le plaisir d'amour qui la fuient, et elle ne sème autour d'elle que des déceptions, que des moqueries, que des dédains.--C'est un monstre; mais il faut la plaindre.

Yvonne qui, en apparence, dans le monde, ne prend rien au sérieux, a surnommé Mme d'Inguerland «la Jambe de Bois.»

Le mot a eu du succès. Mme d'Inguerland n'est-elle pas, en effet, un peu comme une jambe de bois--pauvre membre factice qui marche souvent, lorsqu'il est bien agencé--ainsi qu'un vrai membre, mais qui ne saurait avoir la sensation et la jouissance du sol sur lequel il se pose?

LES CADEAUX DE L'AMANT

Hier, il y a eu une petite réunion chez les de Sorget, et il paraît que je m'y suis montrée d'un «fin-de-siècle» scandaleux. Oui, vraiment, le mot a été dit par ce laideron de Mme Berthaud--une bourgeoise revêche et pudibonde égarée dans le monde, et qui doit aux grands services que son mari a rendus au parti royaliste, ainsi qu'à son énorme fortune, d'être admise, d'être tolérée parmi nous.

Rassemblées dans un coin--Mme de Sorget, Mme Berthaud, Yvonne, Rolande, la marquise d'Oboso, Mme et Mlle Johnson que l'on commence à recevoir un peu partout--tandis que ces messieurs étaient occupés par la cote de la Bourse ou des courses, nous nous querellions sur le point de savoir si une femme peut accepter des cadeaux ou de l'argent de son amant, et nous étions fort divisées d'opinions, quand j'ai pris la parole, soudain, au lieu d'écouter, selon mon habitude, et quand j'ai carrément tranché la question. Si ma sortie a quelque peu étonné mes amies, nulle ne s'en est indignée et cette bégueule de Mme Berthaud a, seule, maudit ma franchise.