Part 3
--Madame de Sillé a bien agi, a déclaré Yvonne. Ce petit d'Arnoux n'était qu'un imbécile et qu'un goujat, n'en déplaise à sa mémoire. Comment, parce qu'une femme a bien voulu l'admettre dans son intimité, il en devient amoureux--ce qui est excusable--et il tente de lui faire violence dans ses sentiments, dans ses sensations, pour la posséder, alors qu'il sait qu'il n'en est pas aimé. C'est de la pure démence. Et madame de Sillé a bien agi, je le répète, en ne cédant pas à des menaces, en conservant son indépendance, la propriété d'elle-même.--Un homme comme M. d'Arnoux n'est qu'un vulgaire égoïste. Il ne voit, dans la femme, qu'un instrument de plaisir personnel et n'a rien d'un amant véritable. Peu lui importe qu'une femme pleure, souffre, s'humilie par lui, pourvu qu'il lui arrache la soumission qui le fera heureux, pourvu que toute la joie soit à lui et que tout le sacrifice appartienne à celle qu'il convoite. De pareils sentiments sont monstrueux, et la femme qui les excuserait ne serait qu'une sotte. Pourquoi la femme serait-elle la victime de l'homme, en amour? Pensez-vous que si Mme de Sillé avait aimé le petit d'Arnoux sans en être aimée, elle eût beaucoup obtenu de son dévoûment, en lui exposant sa peine? Le petit d'Arnoux aurait ri du «béguin de cette bonne baronne» et s'en serait allé vers des satisfactions qui l'eussent davantage contenté. On ne le condamnerait pas. Eh bien, je m'oppose à ce que l'on condamne madame de Sillé.--L'homme qui n'aime pas une femme se détourne d'elle, impitoyablement, et n'a aucun souci de ses larmes. Je demande qu'il soit admis, une fois pour toutes, que la femme qui n'aimera pas un homme ne s'émeuve que très relativement devant ses prières, ses menaces ou ses folies.--Sommes-nous donc des bêtes, et n'avons-nous pas la libre disposition de nous-mêmes?
L'opinion d'Yvonne a prévalu. J'avoue que j'en ai approuvé l'expression.
J'y ajouterai, cependant, un amendement: il me semble équitable que la femme, pour être tout à fait dans son droit, en se refusant à l'homme qu'elle n'aime pas et qui la veut, qui la menace, férocement égoïste, devrait lui témoigner une extrême réserve dans la cour qu'il lui offre, devrait éviter de provoquer son désir.
Mme de Sillé ayant beaucoup flirté avec le petit d'Arnoux n'aura-t-elle pas quelque remords?
LES ÉTAPES DE LA FEMME
Il semble qu'à Paris, la femme, en son existence, marche comme dans une prédestination, parcourt, ainsi que dans une suggestion, des étapes correspondant à chacun de ses états d'âme, ainsi qu'on dit aujourd'hui, pareille au petit soldat qu'une feuille de route arrête, ici et là--petit soldat aussi, enjuponné, allant à l'amour, très brave, comme l'autre, celui qui a des culottes rouges, va à la bataille; à l'amour, oui; que ce soit dans toute la virginité de son âme et de son corps, que ce soit dans tous les désirs de son cœur, dans toute l'initiation de ses sens.
A onze ans, communiante, en des voiles de fantôme, elle passe, le regard animé d'une flamme dont elle ne comprend pas la chaleur--vision charmeuse--sous les voûtes des temples; et dans le brouillard odorant que jette l'encens autour des autels, elle s'avance vers Jésus et lui fait offrande d'elle-même. Ses lèvres ont des murmures et des chants. Elle prie et, dans sa prière, glisse comme le frisson mystique d'un amour divin; elle gazouille un cantique et, à la mélodie douce et monotone qui fuit de sa bouche, se mêle comme un cri d'extatique attachement. Blanche d'âme et blanche de corps, dans sa robe blanche, elle frémit à l'approche de son Dieu et elle le reçoit comme dans une envolée parmi les anges, comme dans un sommeil, comme dans une langueur qui mettent, en elle, de la force et du bonheur.
Il est des femmes qui n'ont aimé qu'une fois dans leur vie: au jour de leur première communion.
En parure de mariée, au pied de ce même autel qui la vit radieuse, la femme ne retrouve plus les sensationnelles délices de sa prime jeunesse. Les orgues qui harmonisent, l'encens qui fume et monte, devant elle, troublant ses nerfs, et non plus sa seule âme, la grisent comme naguère; mais sa griserie est matérielle; mais sa méditation--si elle prie encore--va vers le Paradis terrestre, vers le Paradis où l'on apprend et où l'on commet le Péché; mais les fleurs qu'elle souhaite et dont l'odeur l'enivre, ne sont plus des lis: sa pensée effeuille des roses.
Si elle est de bonne maison, elle s'endormira le soir, placidement, et dans le silence de la chambre nuptiale, craintive, docile au sacrifice, auprès de l'époux; si elle est du peuple, elle oubliera l'écharpe de M. le maire ainsi que la bénédiction de M. le curé, dans un festin, en une guinguette, et dans un déhanchement de clodoches--souvenir des bals de mi-carême où elle fut reine, peut-être--elle mettra toutes les promesses de sa nuit de noces.
Elle sera, un jour, l'infidèle. L'ennui--ce valet sans gages au service de don Juan comme du plus simple imbécile--la prendra et l'amènera, tranquillement, souvent, non sans révolte parfois, vers l'Inconnu.
Elle aura des larmes, elle aura de la honte, après la faute; mais elle ne s'appartiendra plus.
Elle ira dans le mensonge, dans l'hypocrisie, exaltant ses actes, les excusant, en rejetant, avec raison souvent, toute la responsabilité sur son mari; ne songeant à rien de toutes ces choses même et, un beau matin, elle sortira de sa folie, abattue, isolée, comme meurtrie par une longue lutte, comme brisée par un dur voyage, n'ayant plus d'époux, n'ayant plus de nom--que celui de son baptême qu'elle livrera aux galants, amateurs de joies faciles.
Et ce sera la courtisane; c'est-à-dire le sphynx parisien, non point impassible comme l'autre--l'antique--celui dont le profil se découpe, morne, sur l'infini du désert; mais rieur, aux yeux accrocheurs et terribles, dont la lueur plonge au fond des goussets et des portefeuilles--le sphynx parisien accroupi dans l'étincellement féerique des lieux publics, des boulevards ou des boudoirs--légendaire toujours, pourtant, et posant à l'homme l'Enigme indéchiffrable de son cœur et de sa chair, sans craindre l'Œdipe qui violera son secret.
Si elle est intelligente, après s'être arrêtée rêveuse, quelquefois, devant les vitrines des papetiers pleines de photographies d'actrices, elle se dira que le théâtre n'est point inaccessible aux jolies femmes et elle forcera les portes de quelques coulisses où l'on rencontre plus d'épaules décolletées et de mollets dévêtus que de talents. Un soir, grâce à un couplet égrillard qu'elle aura obtenu d'un auteur et qu'elle lancera dans un mince filet de voix accompagné de gestes polissons, elle recevra un bouquet fait de fleurs qui parlent et dès lors elle dosera ses baisers.
Paris est un enfer et les femmes sont les démones qui le peuplent. Mais il est le ciel aussi--le ciel qui a des anges.
Là-bas--dans un jour triste sans cesse, s'élève l'hôpital et, dans son silence seulement rompu par les plaintes des malades et des mourants, passent, légères--comme des vapeurs mystiques--des silhouettes de femmes consolatrices et bonnes. Elles sont, elles aussi, tout amour, et leur cœur s'est donné aux souffrants. Elles sont restées les saintes, les pures qui, pour la première fois, enveloppées de voiles virginaux, communièrent jadis dans l'église populeuse ou dans la chapelle patricienne, et le jour qui vit tomber sur leurs lèvres l'hostie, y mit, pour jamais, la foi. Elles vont vers Dieu.
Il faut les vénérer, comme après tout il faut peut-être aimer celles que la vie a faites épouses, infidèles, courtisanes ou cabotines.
Tous les chemins mènent à Rome, dit un proverbe. Qui sait si tous les amours ne mènent pas à Dieu?...
LES DESSOUS
Depuis que j'ai une «liaison»--c'est le mot honnêtement consacré--je sais et j'apprends une foule de choses dont je n'avais pas la moindre idée, au temps où j'étais une pauvre petite femme résignée et fidèle, et sur lesquelles je me sens prête à «conférencier» avec presque autant de science qu'Yvonne.
Chez Mme de Sorget, hier, par exemple, on discourait sur les dessous de la femme, et le prince de Palan qui se trouvait là, et dont l'opinion fait loi en matière d'élégance ou de galanterie, a prononcé une phrase que j'ai retenue:
--On reconnaît, presqu'à coup sûr, a-t-il dit, qu'une femme a un amant, à l'inspection de ses dessous.
Dans un geste machinal, nous avons toutes, en riant, ramené nos jupes sur nos pieds, afin que le prince, qui est très indiscret, ne devinât point nos secrets. Un examen des dessous des femmes qui étaient là eût été, en vérité, un spectacle bien amusant, bien suggestif. Que de romans seraient sortis, peut-être, de nos froufrous--telle une légion d'enfants de la robe de la mère Gigogne.
Je crois que le prince de Palan, qui a une grande expérience du monde, pense juste: la femme qui a un amant doit se reconnaître aisément aux dessous qu'elle porte. Mariée et fidèle, la femme n'a qu'un relatif souci de sa mise intime, de son luxe invisible. Comme un mari-amant est rare, elle n'a point à intéresser son époux par des raffinements qu'il n'apprécierait pas, qu'il ne lui demande même pas.
L'attitude de la femme change totalement dès qu'elle a commis le Péché. Tout l'incite, alors, à se parer, intimement, comme dans l'extériorité de sa personne. Préoccupée d'être agréable aux regards de celui qu'elle aime, elle a des attentions délicieuses pour lui rendre plus engageante la route du désir ou du baiser, et comme lui-même daigne discuter avec elle le charme de tel ou tel chiffon, elle se l'attache d'autant plus, qu'elle lui réserve plus de surprises, qu'elle lui offre plus de difficultés à fixer son choix. Il y aurait un corollaire à ajouter au théorème d'amour qu'a formulé le prince de Palan:--le plus ou le moins de durée d'une liaison dépend du plus ou du moins de diversité, du plus ou du moins de science que la femme apporte dans ses dessous.
Les dessous de la femme exercent--c'est un fait indéniable--une influence considérable sur l'homme. Ils le tiennent en haleine, le rendent gai alors qu'il va être morose, lui donnent de l'appétit alors qu'il déclare n'avoir aucune faim.
Les courtisanes ont compris, les premières, toute la puissance que peuvent renfermer quelques dentelles et quelques morceaux de fine batiste ou de soie bien placés. La femme du monde, réfractaire tout d'abord à l'emploi de ces artifices, a été longue à les adopter. Il faut dire qu'elle en sait, maintenant, toute l'importance.
On ne saurait, vraiment, établir de règle quant aux dessous de la femme.--Ils doivent s'harmoniser avec son genre de beauté ou d'élégance, et c'est affaire à chacune d'entre nous de décider sur ce qui lui va le mieux.
Le bas--l'antique bas--a subi, en ces derniers temps, de rudes attaques. Quelques mondaines, en effet, ont tenté de le remplacer par la chaussette. Mais cette innovation n'a été acceptée qu'imparfaitement. La chaussette est terrible à porter, soit qu'elle laisse la jambe nue, soit qu'elle s'applique sur un maillot couleur chair. La jambe nue exige l'absence du pantalon, le maillot est fort incommode. Le bas a bénéficié de ces deux observations, et la plupart d'entre nous l'ont conservé. Il est une loi absolue, par exemple, qui s'impose à toute femme, qu'il s'agisse du bas ou de la chaussette: sa couleur doit être noire et il y aurait disqualification d'élégance, pour une mondaine, à couvrir sa jambe de quelqu'autre nuance.
A propos de bas, on a voulu supprimer la jarretière et le rattacher soit au pantalon, soit au corset, afin d'éviter la marque rosée qu'imprime la jarretière au-dessus du genoux. Je n'ai point admis cette mode. Je suis, en cette question, une retardataire et rien, à mon sens, ne rivalisera avec la jarretière, non seulement pour la commodité qu'en dépit de légers inconvénients elle présente, mais surtout pour le charme qu'elle crée. La jarretière est un des plus jolis atours de la femme et je ne sache pas d'objet aussi gracieux qu'une jambe bien faite coupée par ce mignon bibelot; je ne saurais lui comparer qu'un bras orné d'un précieux bracelet. Et puis, tant d'histoires d'amour sont nées de la jarretière qu'il serait dommage de la répudier. Elle est presqu'un symbole. Elle évoque une promesse souvent, et souvent aussi, une réalité. La marquise d'Oboso, quoique vieille, mais fidèle à son origine, l'orne d'un minuscule poignard. Yvonne la ferme à l'aide d'une petite clef d'or. Je n'en suis encore qu'à la simple et traditionnelle agrafe.
Le pantalon et la chemise doivent être, rigoureusement, assortis--de même couleur et de même étoffe.
Quelques femmes de la colonie américaine, principalement, ont inventé de se débarrasser de la chemise et de porter le corset sur la chair ou, au lieu de corset, une ceinture en peau de daim très souple, lacée dans le dos, moulant la poitrine, assez semblable à celle qu'employaient les Romaines, au temps où il y avait des Romaines. En ce cas, une petite jupe, qui se raccroche au corset ou à la ceinture, tombe sur le pantalon et donne l'illusion de la chemise.
Cette mode--c'est une mode, paraît-il--n'a été que peu appréciée. Elle déshabille trop vite la femme et ne plaît, si l'on en croit les confidences, que médiocrement aux hommes. Il y a de la brutalité dans cette façon de s'alléger d'un vêtement si peu gênant et si plein de grâces mystérieuses, si prenant dans sa souplesse, si amoureusement réservé dans ses volontaires révélations.
Voilà un cours de lingerie qui effraierait bien des ménagères, d'honnêtes ménagères!
Dans sa complication raffinée, il donne raison au prince de Palan. La femme qui le connaît et qui s'en inspire, dans l'arrangement intime de sa parure, a des motifs sérieux pour ne pas le dédaigner. Il donne raison au philosophe, aussi, qui pleure sur la mort de l'amour naïf et qui s'en va, vantant le goût simple du bon roi Henri qui détestait qu'une femme versât même, sur ses cheveux, la plus petite goutte de parfum.
Le naturel, en amour et en tout, n'est pas haïssable, certes. Cependant, je lui préfère l'arrangement des choses et je crois que si j'étais homme, je voudrais, à un gentil paysage, un cadre qui le mît, habilement, en relief.
CHEZ LES EXOTIQUES
Je suis allée parmi les Exotiques, à une garden-party qu'offraient, au grand et au petit faubourgs, les Johnson, des Américains perchés tout en haut du quartier de l'Etoile et qui rendent des sons métalliques--des sons d'or--en marchant. Je me suis fait longtemps prier avant de paraître dans une maison américaine; mais Yvonne m'ayant dit que «ces gens-là» sont très aimables, nous valent bien puisqu'ils sont plus riches que nous, que je faisais la bête, j'ai consenti à m'encanailler et, d'un bond, j'ai sauté par-dessus l'Atlantique.
Je me suis fort amusée chez les Johnson qui m'ont accueillie avec des transports de joie et qui, en effet, m'ont semblé être de très charmantes gens. Il y a là, un père, une mère, et une fille. On raconte que M. Johnson a fait sa fortune dans l'élevage des bœufs. Pour un ancien bouvier, il n'est pas trop mal tourné et si sa fille n'affectait de traiter les hommes comme son père traita, jadis, ses bêtes à cornes, tout serait au point chez eux, car Mme Johnson est bien la plus jolie, la plus délicieuse femme qu'on puisse voir.
Henner l'a peinte. Le portrait est exposé, en permanence, avec des arrangements de cadre, d'étoffes, de lumière, dans l'un des salons de l'hôtel et c'est une politesse à faire au couple américain que de défiler devant la toile, lorsqu'on va chez lui. Mme Johnson est brune, naturellement, assure-t-on. Mais pour se conformer à la manière d'Henner qui ne peint que des cheveux roux, elle est devenue rousse. Cette nuance lui allant bien, les grincheux n'ont qu'à se taire.
Mme Johnson est au mieux avec l'ex-reine des Antilles--une excellente femme que les Parisiens ont adoptée--et l'on cite d'elle, au sujet de cette liaison, des faits prodigieux de faste et de générosité. Il en est un, entr'autres, qui vaut la peine d'être mentionné. Un jour, la reine des Antilles se trouvant obérée, eut recours à l'obligeante richesse de son amie. Il lui fallait, au plus tôt, la modique somme de deux millions et elle paraissait aux abois. Mme Johnson la tira d'embarras et lui présenta les deux millions avec un cérémonial peu ordinaire. Elle se procura cette fortune, en or fraîchement frappé; puis elle invita la reine à la venir voir. Lorsque Sa Majesté fut chez elle, une porte s'ouvrit et quatre grands diables de laquais portant un immense plateau, sur lequel étaient les deux millions, s'avancèrent.
La reine, sans montrer d'étonnement, regarda ce tas d'or, sourit et dit:
--C'est zôli, oh, c'est bienne zôli.
Puis elle reprit la conversation interrompue, comme si aucun incident n'avait eu lieu.
Mme Johnson, un peu dépitée, affirme-t-on, par l'indifférence royale, ne renouvela plus jamais ce genre... d'intimidation envers ses connaissances. Elle leur rend service, maintenant, sans ostentation. Elle a compris que Paris n'est pas Chicago.
Mme Johnson s'est vite parisianisée, d'ailleurs, si l'on en croit les mauvaises langues. Elle flirte, activement, avec le comte de Palerme, un prince de la Maison de Bourbon, et l'on murmure très bas qu'elle est, avec lui, du dernier mieux. Il est un fait certain: le comte de Palerme vivotait, n'avait pas le sou, avant de connaître les Johnson. Il a, aujourd'hui, un train luxueux et des voitures sur les panneaux desquelles les fleurs de lys, resplendissantes d'or, s'étalent victorieusement.
Ces Américains qui s'établissent chez nous, sont bien curieux à observer. Dans leur pays, ils professent le mépris des classes privilégiées et lorsqu'ils «passent l'eau,» ils ne recherchent que la société des aristocrates. Si leurs femmes prennent un amant, on peut être assuré que cet amant sera noble, comte, marquis, duc ou prince. Si leurs filles se marient, on peut gager qu'elles achèteront un nom et un titre, sans trop se préoccuper de celui qui les leur livrera.
Mlle Johnson flirte, actuellement, avec le petit prince de Civita-Vecchia, qui, ruiné, usé par la vie de cabaret et de coulisses, ne serait pas fâché de se reposer sur un lit dont les matelas seraient bourrés de bank-notes.
Une société toute particulière que la reine des Antilles présidait, était réunie chez les Johnson.
A côté des gens que j'ai coutume de rencontrer, tout un monde nouveau pour moi a éveillé mon attention.
Pendant que le duc de Blérac, qui avait apporté son tambour, régalait de batteries féroces les invités des Johnson, pendant que mon mari, qui ne se gêne plus, pilotait Rolande, Yvonne m'indiquait du doigt les personnes qui m'étaient inconnues.
Des galantins, des chercheuses d'aventures ont ainsi défilé, devant moi, au gré du caprice de mon amie; mais je n'ai réellement été intéressée que par la venue du célèbre poète, Georges Navarre, qu'une foule de femmes ont, aussitôt accaparé.
M. Georges Navarre est--chacun sait ça--le conteur, le poète à la mode, et ces dames manqueraient à tous leurs devoirs, paraît-il, si elles ne se confessaient pas à lui, si elles ne lui soumettaient pas les cas de conscience qui les embarrassent. M. Georges Navarre fait concurrence à l'abbé traditionnel qui, n'étant plus «dans le train,» est délaissé et, n'ayant plus rien à faire, se tourne les pouces. Nul ne sait, affirme Yvonne, comme M. Georges Navarre, discourir sur l'amour qui n'a aucun secret pour lui et à qui il reporte toutes ses pensées. L'amour et toutes les questions qu'il soulève, sont le monopole de cet écrivain qui n'a point son pareil pour nous dire les causes qui amènent un baiser sur les lèvres d'une femme et celles qui emplissent de larmes ses yeux.
Je ne suis pas, certes, une savante comme M. Georges Navarre; mais je crois qu'il se donne bien du mal pour expliquer des choses très simples. A mon humble avis, une femme n'a point tant d'inquiétudes intellectuelles qu'il le déclare lorsqu'elle se donne à un homme. Si elle prend un baiser, c'est tout bêtement parce qu'elle a envie d'un baiser. C'est là une vérité de La Palice; mais M. de La Palice serait presque réhabilité par toutes les chinoiseries amoureuses qui nous viennent des romanciers ou des poètes.
Lorsque M. Georges Navarre est passé près de moi, il causait doucement avec la «belle madame» de Sillé. Lui faisait-elle le récit de son aventure, de son refus d'être au petit vicomte d'Arnoux et du drame qui a suivi ce refus?--Elle portait, en vérité, fort bien le suicide du pauvre garçon et, dans sa robe lilas--un demi-deuil, s'il vous plaît--elle ne manquait pas d'être intéressante.
A propos de M. Georges Navarre, Yvonne a eu une phrase assez piquante.
--Certains auteurs, a-t-elle dit, ne parlent que de l'amour et ce mot tombe de leur bouche plus de mille fois chaque jour. On pourrait, les jugeant sur leurs discours, supposer qu'ils sont des amants magnifiques. Eh bien, je parierais qu'un tel homme n'a jamais connu intimement une de toutes ces femmes dont il reçoit les confidences. Vois-tu, ma mignonne, en amour c'est, souvent, comme en religion: ceux qui parlent le plus du bon Dieu, ne sont pas ceux qui le servent le mieux.
J'étais un peu lasse en sortant de chez les Johnson. J'y retournerai, car on s'y distrait, positivement. Mon mari, qui avait rendu Rolande au duc, son noble époux, est venu nous prendre, Yvonne et moi, et nous a conduites au cabaret, pour y dîner.
Que signifie tant d'amabilité?--Elle arrive un peu tard, car c'est le merle, maintenant, qui siffle entre Jean et moi. Et il siffle bien, le merle, j'en réponds.
PSYCHOLOGIE DU MARI ET DE L'AMANT
Depuis que j'ai un... ami, je voulais me confesser à Yvonne et je remettais de jour en jour, mon aveu.
Je lui ai dit, enfin, mon «accident» et contrairement à ce que je redoutais, elle n'a pas ri. Elle s'est faite très grave et, après quelques secondes de réflexion, m'a interrogée.
--Jean, ton mari, ne sait rien?
--Pourquoi saurait-il, puisque toi-même tu ignorais?
--C'est vrai: les maris sont les derniers avertis en ce genre d'information.--Es-tu heureuse, au moins?
--Très heureuse.
--Et tu as quelque chance de garder ton bonheur, M. de Nailes étant célibataire. Lorsqu'il se mariera, par exemple...
--Eh bien?
--Tu pleureras, ma mignonne.
--Pourquoi?--Lorsque M. de Nailes se mariera, il pensera moins à moi et je ne penserai plus à lui, voilà tout, en admettant que son mariage entraîne, nécessairement, un changement dans nos relations, ce qui n'est pas certain. Dans tous les cas, ce mariage ne saurait effacer notre passé; et les heures que nous aurons vécues ensemble seront toujours aimables, dans mon souvenir.
--Comme tu dis cela!
--Comme je le sens.
--Oh!
--C'est exact. Ma petite Yvonne, c'est toi qui, d'ordinaire, m'enseignes un tas de choses sur l'amour. Veux-tu que, pour une fois, ce soit moi qui te communique quelques impressions?
--Je suis tout oreilles.
--Je ne t'apprendrai rien, sûrement, mais je te donnerai peut-être une meilleure opinion de moi, car, je le vois, tu me crois toujours un peu... enfant.
--Parle et, si tu le mérites, je te ferai des excuses.