Carnet d'une femme

Part 2

Chapter 23,594 wordsPublic domain

--Tu vois, tu confirmes mon raisonnement. Ce qui le fait indiscutable, surtout, c'est que tu n'as pas fermé ta chambre à ton mari--je le parierais;--c'est encore que si, tout à l'heure, demain, il te regarde d'une certaine façon, tu oublieras son crime. Si tu t'en souviens, de ce crime, ce ne sera même, crois-le, que pour mieux aimer celui qui l'a commis. Il y a de ces incohérences apparentes en amour. Elles ne forment, en réalité, que les éléments du désir.

La science me manquait pour suivre Yvonne dans sa discussion, et je tentai de détourner l'entretien.

--Quoi qu'il en soit de toutes ces choses, fis-je, Jean n'est pas excusable de me tromper.

Yvonne eut un grand éclat de rire.

--Encore! Tu songes encore à trouver ou à ne pas trouver des excuses à la conduite de ton mari! Mais, ma chérie, mets-toi donc bien dans la tête que les actes d'un homme, en amour, n'ont aucune importance. Un homme marié, dans le monde, trompe nécessairement sa femme. L'homme qui a reçu une spéciale éducation, qui appartient, soit à un milieu mondain, soit à un milieu artistique, n'est pas responsable, à proprement parler, de ses entraînements passionnels. Il va à la femme, dans un mouvement inconscient, comme il va au restaurant lorsqu'il a faim. Sa main se tend vers nos jupes, fatalement, sans que nous puissions considérer son audace comme un outrage, sans que nous puissions lui garder rancune de cette audace, même lorsqu'elle est inspirée par une autre que par nous. L'homme qui ne donnerait pas sujet de plainte à sa femme, en amour, ma pauvre chérie, serait... manchot, et au diable soient les invalides!

--Fort bien, dis-je, c'est là une morale très commode et très amusante. Mais pourquoi ne profite-t-elle qu'à l'homme? Pourquoi la femme n'en bénéficierait-elle pas?

Yvonne me regarda et il me sembla qu'un étonnement, mêlé d'un peu de pitié, se dessinait sur son visage.

Elle murmura:

--La femme... la femme... oh, ma mignonne, comme tu es innocente!... La femme... mais elle en bénéficie autant que l'homme, de cette morale. Si elle ne récrimine pas devant les caprices du mari, je ne vois pas que le mari récrimine devant les siens.

--Quoi, tu penses que M. de Blérac, par exemple, apprenant que Rolande est la maîtresse de Jean...

--Ne dirait rien.

--Oh!

--C'est comme cela, conclut Yvonne.

Je ne répondis rien à cette affirmation. Nous prîmes un temps de galop et nous rentrâmes pour le déjeuner.

Jean m'attendait. Il fut aimable, et je mangeai comme une paysanne.

Ah, ça, est-ce que, vraiment, les discours de cette folle d'Yvonne seraient sérieux?

LE PÉCHÉ

Yvonne n'est pas seule, paraît-il, à posséder des opinions spéciales sur les choses d'amour, et cette après-midi, au thé de la vieille marquise d'Oboso, une Espagnole parisianisée, ces dames ont rivalisé de discours étranges à ce sujet.--Yvonne n'était pas la moins empressée à se faire remarquer par ses aperçus originaux, mais ce n'est pas elle qui a obtenu le prix d'éloquence. Le croirait-on? C'est la marquise qui a émis les avis les plus subversifs et qui nous a toutes «collées.»

Rolande était là; mais elle n'a rien dit. Je ne l'ai pas boudée et elle a semblé un peu étonnée de mon attitude indifférente. Je profite des leçons d'Yvonne.

Comme on était fatigué de médire des hommes, de les calomnier même, la toute blonde et toute mignonne Mme de Sorget s'est tout à coup écriée:

--Si nous parlions des femmes... Ça serait peut-être plus suggestif.

Et l'on a parlé des femmes, ou plutôt de la femme. Il y a une nuance, m'a-t-on assuré, entre ce pluriel qui généralise et ce singulier qui synthétise.

Je commence à penser que la femme ne devient intéressante qu'autant qu'elle s'émancipe, se pervertit, car on ne s'est entretenu, chez Mme d'Oboso, que des conditions en lesquelles elle est amenée à commettre des... irrégularités.

Ces conditions ont été classées, par la marquise, en quatre questions principales. Je les transcris, sur ce carnet, aussi exactement qu'il est en mon pouvoir.

_1º La femme commet-elle le Péché en prenant un amant qu'elle aime et dont elle est aimée?_

«--Je serai nette, a dit Mme d'Oboso avec une certaine onction dans la voix. Ecartant, tout d'abord, la qualité sociale de la femme, négligeant son état de fille, de veuve, ou d'épouse, l'envisageant simplement comme femme, je répondrai qu'elle ne commet aucunement une faute en se donnant à l'homme que son cœur ou que ses sens ont désiré.

«Je suis en désaccord, ici, avec ce qu'on appelle, un peu pompeusement, les conventions sociales, je le sais; mais je pense que les conventions sociales, faites, le plus souvent, d'injustes appréciations, d'égoïsme, d'hypocrisie, sont surtout appliquées à la femme dans l'exagération inique d'un rigorisme intéressé.

«Les conventions sociales ne veulent point admettre que la femme peut avoir les mêmes appétits physiques, les mêmes entraînements d'esprit et de chair qui, chez l'homme, sont regardés comme étant sans importance; et parce qu'elle porte, en elle, une maternité possible, elles la condamnent, elles l'enchaînent dans toute l'évolution de son existence.

«La morale ordinaire est établie sur une fausse vision des choses, et la femme qui, aimant, ose la braver en se livrant à l'homme qu'elle souhaite, à l'homme qui la fait irrésistiblement tressaillir en son âme comme en son sang, n'est pas coupable. Et elle n'est pas coupable parce qu'elle obéit à une impulsion plus puissante que sa volonté, que ses hésitations, que son instinctive pudeur, à une impulsion qui la rend inconsciente de l'acte qu'elle va accomplir.

«Un affamé à qui l'on présente un morceau de pain, se jette sur ce morceau de pain et le dévore, sans connaître son mouvement. Une femme amoureuse cède à la même influence mystérieuse qui s'impose aux êtres dans toute occasion extrême de la vie, en allant vers celui de qui elle attend la satisfaction de ses intimes joies.

«Je n'assure pas que ce que je viens de dire soit pour être agréable aux duègnes, aux jaloux et aux maris. Toute leur surveillance, toute leur autorité ne sauraient détruire le mécanisme de l'être humain. Un mari jaloux et trompé, d'ailleurs, m'a toujours paru ressembler à un aveugle qui, dans son regret de la lumière, voudrait que tous les hommes fussent privés de la vue.»

Il y eut de petits rires, parmi nous. Mais Mme d'Oboso posait la seconde question et l'on écouta.

_2º La femme commet-elle le Péché en prenant un amant qu'elle n'aime pas, dans le seul souci de son intérêt?_

La marquise se fit très sévère et c'est d'un ton indigné, presque, qu'elle formula cette déclaration:

«--La femme qui, n'aimant pas, devient la maîtresse d'un homme dans le but de tirer, de cet homme, un contentement d'intérêts matériels, est consciente de son action.

«Afin de s'attacher l'amant, elle doit lui offrir, sans cesse, la certitude d'une affection, d'une sympathie qu'elle n'éprouve pas.--Elle est obligatoirement hypocrite. Partant, coupable.

«Son cas est pareil à celui d'un commerçant qui vendrait une marchandise frelatée et qui abuserait ainsi de la confiance de l'acheteur.»

Toutes les têtes restèrent droites, tous les regards sans confusion, et nulle n'interrompit la marquise qui s'apprêtait à poursuivre son cours de psychologie amoureuse.

_3º La femme commet-elle le Péché en prenant, à la fois, deux amants qu'elle aime différemment?_

Un sourire malicieux éclaira la face ridée de notre vieille amie, et c'est avec un accent presque mystérieux qu'elle donna son avis:

«--La question est subtile et faite, encore, pour déranger l'ordre de la morale ordinaire.

«Une femme peut, sans pécher, aimer deux hommes à la fois, soit que, séparément, ils provoquent en elle des sensations et des sentiments qui la réjouissent, la font vivre de manières diverses et nécessaires à son tempérament, soit que réunis, en sa pensée, ils complètent, l'un par l'autre, son idéal et son désir.

«Elle ira vers ces deux hommes, alternativement, dans la même inconscience qui caractérise toute femme recherchant le baiser de l'amant unique, et elle pourra oublier son ami brun dans les bras de son ami blond, comme aussi elle pourra songer à son ami blond, en se livrant, sans illusion sur la présence réelle de la personne, aux caresses de son ami brun.

«Son plaisir même, alors, s'accroîtra de toute la somme de désir qui la porte vers l'un et vers l'autre; il sera plus complet. Dans la possession effective de l'un et dans le souvenir de l'autre, intimement rapprochés au moment suprême de l'abandon, elle goûtera l'ivresse absolue.»

Un peu de houle se produisit autour de la marquise qui l'apaisa d'un geste bénisseur et qui formula la quatrième et redoutable interrogation.

_4º La femme commet-elle le Péché en se laissant aimer par une femme et en l'aimant?_

Quelques joues devinrent très rouges, des «oh» pudiques se firent entendre, mais Mme d'Oboso continua sa démonstration et l'on fut tout oreilles.

«--Si l'on prenait, sur cette question, l'avis des Anciens, fit-elle, on répondrait négativement. Mais la société mondaine actuelle n'a pas la liberté de pensée des Anciens et l'amour de la femme pour la femme se présente à elle comme une monstruosité.

«Au risque, pourtant, de paraître ce que je ne suis pas--une dépravée--je dirai, avec ceux d'autrefois, que la femme qui aime une femme, ne me semble pas coupable.

«La femme a une vision toute particulière des choses et, dans l'amour qu'elle ressentira pour une femme, elle obéira tout autant à cette vision qu'à une perversion de son esprit ou de ses sens.

«L'aspect physique des choses--je répète ce mot--a une influence considérable sur la femme et une femme, dans sa grâce, dans sa beauté, dans le coquet agencement de sa mise, frappera le regard de l'une de ses pareilles avec plus d'intensité passionnelle, souvent, que l'homme le mieux bâti, le plus élégant. Gracieuse, jolie, coquette, elle se sentira attirée par ces attraits reproduits en sa compagne, comme son propre reflet, et l'aimera--c'est peut-être le cas le plus fréquent--comme une autre elle-même. Elle sera heureuse de retrouver en une femme ce qu'elle adore en elle, de se mirer en une femme ainsi qu'en un miroir et, dans la caresse qui la chatouillera à son contact, elle oubliera l'homme, elle éprouvera même l'effroi de sa possession un peu brutale, elle s'alanguira dans la maligne jouissance d'un rêve déguisé, d'une réalité à peine palpable.

«Il y a, ici, inconscience encore; il y a, ici, une force physique et psychique qui commande à la femme et qui la fait irresponsable de ses actes. Il ne peut donc y avoir Péché.»

S'étant ainsi exprimée, la marquise, sans prêter attention à des chuchotements qui couraient dans le salon, se reposa; puis, s'adressant à nous toutes, comme un professeur à ses élèves, elle a conclu par cette anecdote qui nous apparut, dans sa simplicité, ainsi qu'une fine et énigmatique ironie:

«--J'ai connu une dame, délicieuse vieille toute imprégnée de dix-huitième siècle, qui se montrait fort bienveillante aux amoureux et qui avait coutume de murmurer, en parlant du péché d'amour, sous quelque forme qu'il se présentât à elle:

«--C'est les deux tiers de la vie.

«Je reprendrai la phrase de la vieille et spirituelle femme et, la corrigeant un peu, je dirai:

«--C'est toute la vie.

«Nous compterons, plus tard, mes mignonnes, si je suis encore de ce monde, combien il se trouvera de femmes, parmi vous, qui me démentiront.»

J'ignore ce que, plus tard, je serai en mesure de confesser à la marquise. Mais ce que je sais bien, actuellement, c'est que je ne regrette pas d'être allée, aujourd'hui, chez Mme d'Oboso.

L'AMANT

Que dois-je penser de moi?--Au moment où je m'apprête à griffonner mes quelques lignes habituelles, j'hésite et me sens toute troublée.

Hélas!--pourquoi hélas, après tout?--les énervantes théories d'Yvonne, les opinions libérales de la vieille marquise d'Oboso sur le péché intime de la femme, ne m'ont pas trouvée indifférente, ont rencontré en moi une écouteuse docile et--comment avouer cela, même à mon papier?--me voilà classée, désormais, dans la catégorie de celles qui ont un masque, car, pour tout dire d'une phrase, d'une vilaine phrase qui sonne mal à l'oreille:--j'ai un amant.

Devant ces mots:--«J'ai un amant»--j'éprouve comme un sentiment de tristesse et de joie, en même temps. Et ce qui «corse» ma situation morale, c'est que je ne saurais franchement indiquer laquelle de ces deux choses me possède davantage. Il y a des minutes où il me semble que la terre se dérobe sous mes pieds, que tout tourne autour de moi, que je suis ivre; et, alors, je pleurerais volontiers. Il y a des instants où je me sens plus affermie dans l'existence, où j'ai la certitude qu'une force mystérieuse est entrée en moi; et, alors, je me laisserais délicieusement envahir par de l'exaltation. J'ai la fièvre sûrement, et je suis une malade.

Quoi qu'il en soit, un fait existe que j'ignorais hier, et j'en porte la responsabilité.

Mon... ami--l'autre mot, le vrai, ne me plaît pas, décidément--m'aime-t-il, et moi-même, pourrais-je déclarer que je l'aime? Ce sont là questions de psychologue.

Tout s'embrouille, en cette heure, en ma pensée, et je ne suis capable que de constatations très matérielles.

Il n'est ni beau, ni laid. C'est un assidu de tous les salons que je fréquente, et si je me souviens qu'il m'a fait une cour très sérieuse, une cour que j'ai acceptée pour passer le temps, mon Dieu, dans une intuition d'un danger aimable, sans doute, mais en dehors de toute intention de me donner à lui, en n'envisageant cette extrémité que comme très lointaine--si je me souviens, donc, qu'il m'a fait la cour, je ne saurais dire quels moyens il a employés pour s'emparer aussi rapidement, aussi complètement de moi.

Cette folle d'Yvonne prononcerait qu'il a eu la main prompte, tout simplement, et elle aurait peut-être raison.

Là, je crois, est le secret de sa victoire, en effet. Il n'est point, à coup sûr, un sentimental, et je le préfère ainsi, puisque je me suis mise dans le cas d'avoir des préférences.

Non, vraiment, je ne me sens aucun goût, quoique je sois à peine entrée dans la vie, quoique je n'aie, par conséquent, aucune opinion déterminée sur les choses mondaines, pour les fadaises, pour les élégies. Une impertinence loyale me va mieux qu'une audace hypocrite et me permet de prendre l'attitude qui me convient, d'être indulgente ou rebelle à l'attaque.

Dans la circonstance qui m'occupe, j'ai été indulgente, abominablement indulgente.

Car, enfin, si j'analyse mes sentiments, mes sensations plutôt, je ne puis m'empêcher de dresser devant moi quelques points d'interrogation auxquels je me vois forcée de répondre.

Me suis-je donnée par amour, par intérêt?--Non.--Par dépit, par vengeance, pour opposer à la trahison de mon mari une trahison?--Non.--Par curiosité?--Oui et non, dirais-je, si j'étais Normande. Je suis franche et je dis: oui, mais avec un correctif: un peu.--Sous l'influence d'un désir, d'une excitation nerveuse?--Oui, encore.

En somme, mon cas est pareil à celui de toute femme qui, dans le monde, a un amant.

Peu de femmes, n'en déplaise aux affirmations des romanciers, poétisent, dramatisent ou machiavélisent leurs liaisons. Peu de femmes éprouvent, dans le monde, un réel amour, une réelle passion pour un homme, s'il en est qui deviennent leur maîtresse par intérêt. Peu de femmes, encore, vont à l'amant, inspirées par le proverbe:--«Œil pour œil, dent pour dent.»--Une femme trompée par son mari n'a guère le désir d'exercer, contre lui, des représailles de certain ordre et n'obéit presque jamais à l'irritation d'un sentiment de dépit ou de jalousie. Son orgueil est à l'abri des infidélités du mari, par cela seul qu'elle _sait_ qu'elle n'a qu'un signe à faire pour lui infliger la peine du talion. Cette vengeance est trop facile à la femme pour qu'elle lui reconnaisse beaucoup de prix.

Quant à l'amour, quant à la passion, une femme, dans le monde, y est rarement accessible. Sa vie, toute de pratiques et immédiates jouissances, l'éloigne du rêve, de la méditation, et le monsieur qui viendrait murmurer à son oreille de très jolies paroles, sans doute, mais des paroles qui seraient comme des oiseaux qui n'auraient pas d'ailes, l'ennuierait.

Reste l'abandon de la femme, par curiosité ou par sensualité.--Je crois que c'est le plus général.--Curieuse, la femme l'est, puisqu'on l'affirme assez banalement, d'ailleurs, et il ne lui est pas désagréable de délaisser un peu le catéchisme du bon Dieu, parfois, pour jeter un coup d'œil sur celui du diable. En outre, une femme, quelque résolue qu'elle soit à éviter un... accident, ne s'appartient plus dès l'heure où elle a permis à un homme d'exprimer devant elle, et pour elle, certaines pensées, certaines phrases. Ces phrases, ces pensées qu'elle écoute comme dans un jeu dont elle s'imagine être maîtresse, la troublent à son insu, la caressent davantage selon que l'atmosphère d'un salon est plus ou moins tiède, plus ou moins parfumée, et il arrive que les réalités qu'elles promettent, discrètement, l'attirent sans qu'elle ait bien conscience de leur puissance, de sa propre faiblesse. Elle agit, alors, dans un élan irréfléchi, un peu comme ces marcheurs qui, couverts de sueur et assoiffés, oublient devant un verre d'eau glacée que la mort va les frapper, s'ils le boivent, et l'avalent d'un trait.

Il en a été ainsi de moi, je dois le supposer. Je ne me rends pas exactement compte de la folie qui m'a entraînée. J'ai pris, évidemment, le verre qui m'était offert et je l'ai vidé d'un coup.

Ah, si mon mari, si Jean, pourtant, avait voulu!... Mais pourquoi des regrets? Yvonne ne dit-elle pas que bien sotte est celle qui s'attarde dans son isolement, et la vieille marquise d'Oboso n'affirme-t-elle pas que la femme n'est presque jamais coupable dans le don qu'elle fait d'elle-même?

La marquise puiserait en elle des trésors de logique pour prouver que je ne suis pas en faute et Yvonne trouverait que je deviens terriblement savante, en matière de philosophie amoureuse, si elles lisaient ces lignes.

Je me confesserai à Yvonne, d'ailleurs, avant qu'elle n'apprenne mon aventure par quelque excellente amie qui l'entourerait, certainement, de trop intéressants commentaires.

LE REFUS DE LA FEMME

Les thés de la vieille marquise d'Oboso deviennent décidément très intéressants, très suggestifs.

La conversation a été vive, chez elle, aujourd'hui, et un grand émoi agitait ces dames. Il faut avouer qu'il était justifié. Il n'était question, en effet, que de l'accident arrivé au petit vicomte d'Arnoux--un gentil et aimable garçon--qui vient de se tuer pour la «belle madame» de Sillé.

C'est toute une histoire.

Ce pauvre d'Arnoux aimait, paraît-il, la jolie baronne de Sillé et, lui ayant fait l'aveu de son affection, n'avait point trop mal été accueilli.

La baronne est une flirteuse enragée. Elle écouta, sans doute, les propos de M. d'Arnoux comme elle avait écouté ceux de beaucoup d'autres hommes; mais, dans le cas présent, elle se trouva en face d'un «entreprenant,» et elle se vit engagée, dit-on, plus qu'elle ne le voulait. On sait que Mme de Sillé n'a aucune liaison et se refuse à toute aventure trop réelle. C'est l'une de ces femmes qui se plaisent à jouer avec un homme ainsi qu'un chat avec une souris. Dès qu'elle comprit que l'amabilité des entretiens qu'elle accordait au petit vicomte ne le satisfaisait plus, semblait devoir être remplacée par des témoignages moins platoniques de sympathie, elle se déroba et ferma sa porte comme son cœur à son amoureux.

M. d'Arnoux, fou de passion, pria, pleura, menaça. Rien ne réussit à lui rendre favorable sa flirteuse.

--J'ai goûté du charme dans votre conversation, lui dit-elle, et je l'ai recherchée. Mais cela signifie-t-il que je vous aime, que je vous aie autorisé à m'aimer? Non.--Le mieux est de nous séparer, puisque notre rapprochement crée un tourment pour vous, un danger pour moi. Je ne vous aime pas, d'ailleurs, comme vous le souhaitez et, si je suis flattée de votre affection, je ne peux pas, dans le seul but de la récompenser, vous donner un espoir qui ne doit pas être.

Mme de Sillé a été très correcte, trop correcte même, puisque c'est de cette correction que le pauvre d'Arnoux est mort.

--Vous ne m'aimez pas et vous me repoussez, répliqua-t-il. Soit.--Mais avant d'oublier mon aveu, réfléchissez. Je vous aime, moi. Or, si vous persistez dans votre résolution de n'être jamais à moi, je vous jure que je me tuerai. Demain, je vous attendrai chez moi, vers trois heures après midi. Si, à quatre heures, je ne vous ai pas vue, vous pourrez commander une couronne pour mon enterrement. Ce sera toujours cela que j'emporterai de vous.

Mme de Sillé crut-elle à une menace puérile ou, tout en devinant la sincérité de ce discours, s'obstina-t-elle à ne point se livrer, malgré elle, à un homme qu'elle n'aimait pas?

Le même fait répond à ces deux questions: elle n'alla pas au rendez-vous du petit d'Arnoux, et le vicomte se tua--se logea, très proprement, une balle sous le sein gauche.

Tel est l'événement qui enfiévrait les imaginations, aujourd'hui, chez la marquise d'Oboso.

Des commentaires, des discussions étaient échangés à l'infini. Dans tout ce flux de paroles, j'ai recueilli deux avis qui me paraissent le plus dignes d'être rapportés.

D'aucunes--et parmi elles, très animées, la marquise et Rolande de Blérac--blâmaient la baronne de Sillé, la traitaient de cruelle, n'étaient pas éloignées de lui faire un procès et de la condamner sévèrement. D'après ces dames, Mme de Sillé n'aurait pas dû se dérober à la supplication du petit d'Arnoux, n'aurait pas dû permettre qu'il se tuât, et, s'étant assurée qu'il était sincère, n'aurait pas dû hésiter, même ne l'aimant pas, à se donner à lui. La marquise rappela même, à ce propos, le mot d'une femme d'esprit:--«_Cela_ coûte si peu à la femme et fait tant de plaisir à l'homme.»

Si l'on s'en était tenu à l'opinion de Rolande et de Mme d'Oboso, Mme de Sillé était, désormais, disqualifiée comme femme, dans le monde, ainsi qu'un simple cheval de course qui révèle, aux amateurs, une tare.

On l'a défendue, heureusement. Mme de Sorget, Yvonne--Yvonne très en beauté--ont pris courageusement sa cause en main et ont plaidé, pour elle--non coupable.