Calixte; ou, l'introduction à la vie lyonnaise

Part 7

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Les propos de Jean Caille faillirent me jeter dans le désespoir. De retour à l’hôtel, je m’enfermai dans ma chambre et me pris la tête entre les mains. «Non, non, c’est trop! me disais-je en gémissant. Jamais je n’arriverai à faire de moi un Lyonnais complet. La tâche est au-dessus de mes forces. C’est le rocher de Sisyphe... Marchander, liarder, chipoter, ah! diable! Moi qui fus toujours un peu prodigue... Et pourtant, il le faut. L’amour l’exige. Marie-Antoinette ne m’en a-t-elle pas donné le plus joli exemple? Je le suivrai. Je me créerai des habitudes d’épargne. J’apprendrai à marchander...»

Je m’y employai opiniâtrément durant cinq semaines. Ce fut le souci de tous mes instants. Il m’arriva même de me rendre acquéreur de certains objets sans utilité pour moi, dans le seul but d’en débattre le prix. La rue était mon principal champ d’entraînement. Bientôt je ne comptai plus mes victoires sur les marchands des quatre-saisons. Je fus plus d’une fois injurié, mais rien ne me rebutait. J’opposais un front d’airain aux grossièretés des Crainquebilles comme aux moqueries des commères... Je dois reconnaître, pourtant, qu’en matière de marchandage, Calixte se montra toujours mon maître. Il est vrai qu’il était beaucoup mieux armé que moi pour ces sortes de tournois; et je ne saurais dire l’état de fureur mêlé d’envie dans lequel il me jetait, lorsque, après une heure de passes incertaines, je le voyais terrasser brusquement son adversaire d’un: «Voyons, voyons, je suis M. Paterin, M. Paterin-Vernon de la rue Vaubecour.--Ah! soupirais-je alors en moi-même, que ne puis-je m’écrier à mon tour: je suis M. Lavrignais, M. Lavrignais-Vernon du quai d’Occident!» Mais, pour en avoir le droit, il me restait à donner une dernière et solennelle preuve de la sincérité de ma conversion. J’en guettai l’occasion. Celle-ci se présenta. Je la saisis comme un voleur.

CHAPITRE IV

POUR FACILITER

«Hélas! Tout est fini, me disait Calixte, les yeux en larmes... Elle s’est éteinte, hier soir, paisiblement, en pleine connaissance. Marie-Antoinette a recueilli son dernier soupir...»

Retenant entre les miennes la grande main de mon ami, je lui dis à mon tour, d’une voix émue:

--Je compatis d’autant plus à votre douleur, mon cher Calixte, que la mort de Mme Greillon-Delamotte m’affecte moi-même cruellement. Votre chère tante s’était toujours montrée de la plus exquise affabilité pour moi; et je ne mentirais certes pas en vous avouant que je ressentais pour elle une sorte de vénération.

--C’est le sentiment qu’elle inspirait à tous, reprit Calixte. Soyez certain, d’ailleurs, qu’elle vous appréciait beaucoup. Durant sa dernière maladie, elle prononça plusieurs fois votre nom. «Comment va mon gentil Parisien?» demandait-elle.

--Chère Mme Greillon-Delamotte! soupirai-je, ne sachant témoigner de meilleure façon ma gratitude.

--Le chagrin de ma petite belle-sœur est immense, poursuivit Calixte. Elle s’accuse de la mort de notre pauvre tante. Elle dit que c’est elle qui l’entraîna à cette conférence sur les Migrations des anguilles où elle prit le mal qui l’emporta. Vous n’ignorez pas non plus que Mme Greillon-Delamotte était pour elle une seconde mère. Enfin, des étrangers s’installeront dans ce cher appartement du quai Tilsitt qui lui était familier depuis sa naissance. Et cette pensée achève de la rendre inconsolable.

Marie-Antoinette inconsolable? L’appartement de Mme Greillon-Delamotte occupé par des étrangers? Ceci comme cela me parut insupportable.

--Mais, dis-je à Calixte...

J’étais tout agité, tout frémissant, tout balbutiant.

--Mais, repris-je, l’appartement...

--Peut-être est-il loué à cette heure!... Ah! mon ami, ajouta Calixte, l’indignation me suffoque quand je songe que notre malheureuse tante ne s’était pas alitée qu’on se disputait déjà son appartement dans les bureaux du régisseur. Jamais la famille ne reçut tant de marques de sympathie. A la maison comme au magasin, le téléphone faisait rage. «Allô! Allô! C’est vous, monsieur Paterin? Comment va cette chère Mme Greillon-Delamotte?» Et moi, Lavrignais, comme un simple imbécile, je répondais que notre pauvre tante allait de mal en pis, que nous gardions peu d’espoir de la sauver, et j’ajoutais: Merci de votre sympathie. Pendant ce temps-là, l’appartement du quai Tilsitt était assiégé par une foule de personnes aux mines funèbres qui venaient prendre des nouvelles et qui, parfois, insistaient pour «la» voir, vous m’entendez bien, Philippe, pour «la» voir. Monstrueux! Puis, un jour, Marie-Antoinette eut des doutes. Une parole de la concierge suffit à les changer en certitude. Et nous arrêtâmes cette comédie détestable... Philippe, mon ami, qui se serait attendu à de si basses intrigues de la part de gens comme les Rodonnet, les Lazuly ou les Durand-Coyssard? Car, enfin, quand on s’appelle Durand-Coyssard...

--C’est scandaleux! interrompis-je avec la plus âcre rancœur. Une femme si digne, si respectable! Mais n’y a-t-il plus rien à faire?

--Que voulez-vous dire?

--Ces Rodonnet, ces Lazuly ou ces Durand-Coyssard auraient-ils déjà signé le bail? Ah! s’il en était encore temps, de quel élan je me précipiterais chez le régisseur!

--Vous loueriez l’appartement de notre pauvre tante?

--Avec une vraie piété, Calixte. Ignorez-vous donc mon désir, ma résolution de me fixer à Lyon? Et dans l’appartement de Mme Greillon-Delamotte! Ah!...

--Sept pièces au deuxième, sept mille quatre de loyer... Pas trop grand? Pas trop cher?

--Vous me voyez prêt à tous les sacrifices. D’ailleurs, je gagne sept cent cinquante francs par mois chez MM. Tristan-Miron, plus une impressionnante gratification au «jour de l’an» et l’oncle Célestin m’a laissé une petite fortune...

--Mon brave Philippe! Toute notre famille vous en serait reconnaissante...

--Mon cher Calixte! Un seul souci me tourmente: alléger la douleur de Marie-Antoinette.

Nous ne savions plus où nous en étions. Nous nous serrions les mains à les broyer. Nous nous frappions sur l’épaule. Nous avions les yeux pleins de larmes.

--Il n’y a pas une minute à perdre, me dit enfin Calixte. Il faut courir chez le régisseur.

--Donnez-moi son adresse et je m’y précipite.

Mon ami me retint par le bras.

--Vous avez confiance en moi, Philippe? me dit-il d’un ton important. Hé bien, je me charge de l’affaire. Je vais de ce pas parler au régisseur. Tenez-vous prêt à accourir au premier coup de téléphone. Je ne doute pas que mon intervention n’obtienne--mieux que toutes vos démarches--le résultat souhaité.

Nous nous séparâmes. Je n’eus que la force de lui crier:

--Dites bien que vous êtes M. Paterin, M. Paterin-Vernon de la rue Vaubecour, et l’appartement est à moi!

Et l’appartement fut à moi. Le soir même je pus en annoncer la nouvelle à mes parents qui me répondirent par retour du courrier que j’étais le maître de ma fortune comme de mes sottises. Rien de plus. Je ne leur en gardai pas rancune. Je me contentai de penser avec une satisfaction secrète que le jour n’était peut-être pas éloigné où ils me féliciteraient d’une conduite qu’ils jugeaient encore critiquable et déconcertante.

Les funérailles de Mme Greillon-Delamotte eurent lieu avec toute la pompe convenable. L’élite de la ville y assistait et notamment: Philibert Taffarel, Léonard Grivolin, Arsène Jutet, Désiré Rivollet, Sixte, Vital et Fortuné Sévère, Aimé Bernicot, Félix Bernicot, Joannès Durand-Coyssard, Gabriel Martin-Coyssard, Juste Miron, Scipion Lazuly, Eustache Rodonnet, Élysée Tristan, Florestan Bizolon... L’affliction était générale. Les griefs mêmes semblaient oubliés. Je vis de mes propres yeux Calixte et Joannès Durand-Coyssard se donner une accolade désespérée. Tout le monde s’entretenait des mérites de la défunte, vantait ses vertus; et je n’étais certes pas le dernier à mêler ma voix à cette immense oraison funèbre. Il m’était doux, je l’avoue, de m’enorgueillir à cette heure d’une familiarité qui m’auréolait d’un singulier prestige. Je rappelais quelques propos précieusement recueillis des lèvres d’une femme vénérée. Je faisais le récit de sa fin édifiante; et tous ceux qui m’écoutaient me portaient envie. Quand il m’échappa d’appeler «ma tante» Mme Greillon-Delamotte, personne ne songea à relever une distraction que ma douloureuse piété envers une mémoire si chère suffisait à excuser.

Huit jours ne s’étaient pas écoulés que toute la ville savait que j’avais loué l’appartement de Mme Greillon-Delamotte. J’ai gardé fidèlement le souvenir de cette époque de ma vie, et je peux dire sans affectation que, du jour au lendemain, je me sentis devenir quelqu’un. Dans la rue, des gens dont je connaissais à peine le nom venaient, la main tendue, s’entretenir avec moi comme des amis de vingt ans. Si je commettais l’étourderie d’arriver en retard au concert ou à la conférence, j’étais certain de voir quelque adolescent se lever pour m’offrir sa place. Au bal, les jeunes filles les plus réservées, les plus fières, me dispensaient leurs sourires et leurs grâces. J’étais présenté, sans aucune demande de ma part, à toutes les mères. Partout on associait mon nom à celui de Mme Greillon-Delamotte. La considération venait à moi comme la mer à son rivage...

Enfin je pris possession du cher appartement. De douces joies m’y attendaient. A peine étais-je installé qu’une volée de dames quêteuses et de sœurs de charité s’abattit sur mon cordon de sonnette. Ah! combien Mme Greillon-Delamotte était digne de la vénération publique! Filles repenties, Femmes en couches, Enfants tuberculeux, Orphelins, Incurables, Sourds-Muets, Vieillards indigents, etc..., pas une misère, pas une infortune, pas une déchéance que cette femme éminente ne secourût. On venait me prier de continuer ses libéralités. «Oui, madame, oui, ma sœur, répondais-je en proie à une sorte d’ivresse intérieure. Rien ne sera changé, n’en doutez pas. Les aumônes que vous receviez des mains pieuses de Mme Greillon-Delamotte vous seront remises en mémoire d’elle.» A la fin de la seconde semaine, je me trouvai zélateur satisfait et reconnaissant d’une douzaine d’œuvres.

Cependant Calixte me disait avec cette gravité un peu gémissante qui lui convenait si bien: «Vous avez réussi à toucher le cœur de Marie-Antoinette. Dans les tristesses de son deuil, elle me parle souvent de vous en termes attendris. Elle voudrait ne point se montrer importune en vous priant de lui permettre de revoir les lieux qu’elle a tant aimés.» Il est inutile de mentionner ma réponse. On la devine. Je ne vivais plus que dans une attente qui me rongeait le cœur.

* * * * *

... Par un dimanche de mai, très calme et très doux, je reçus enfin la visiteuse bien-aimée. Calixte l’accompagnait. Il y avait plus d’un mois--un siècle!--que je ne l’avais vue, et je sentis mon amour s’exalter jusqu’au délire devant les grâces attristées et pâlies de son pur visage. Elle me tendit sa petite main qu’elle laissa dans la mienne tandis qu’elle me disait, avec un sourire voilé, sa reconnaissance. Et nous nous mîmes à causer à mi-voix, oublieux de Calixte dont les réflexions et les exclamations passaient comme de vaines rafales au-dessus de nos têtes penchées. Nous allions à petits pas et presque pieusement à travers les chambres. «C’est ici, me disait Marie-Antoinette, que notre pauvre tante nous recevait chaque samedi... C’est là, devant cette fenêtre, que, les yeux fixés sur la basilique, elle se plaisait à méditer et à prier...»

Que me dit-elle encore? Je l’écoutais, je la contemplais. Un rayon de soleil couchant avait piqué une étoile étincelante à la fine pointe de son soulier verni. Je l’aimais trop: je perdis la tête. J’étais en train de lui énumérer les diverses œuvres auxquelles j’avais cru devoir m’intéresser en souvenir de Mme Greillon-Delamotte. Elle m’écoutait à son tour, ravie et toute palpitante, quand, à la septième œuvre, elle m’arrêta net, en s’écriant:

--Mais c’est une œuvre de dames! Comment a-t-on pu vous inscrire?

Et je répondis avec une humble démence:

--J’aurai donc payé d’avance la cotisation de ma femme.

Voilà où j’en étais... J’éprouvai d’ailleurs instantanément la sensation vertigineuse de tomber dans un puits. «Ce mot parisien m’a perdu, me disais-je. Ce n’est point ainsi qu’à Lyon on déclare son amour. Tout est fini. Je n’ai plus qu’à choisir entre le Rhône et la Saône...»

Combien de secondes, de minutes s’écoulèrent-elles? J’avais courbé la tête et ne voyais plus qu’une petite étoile blanche qui s’éteignait insensiblement à la pointe d’un petit soulier. Puis une main se posa sur mon bras, et je tressaillis en me redressant:

--Pardonnez-moi! balbutiai-je, éperdu. Cette visite... votre présence... Ah! je suis fou!

Et, comme le visage de ma bien-aimée ne respirait que tendresse inépuisable, finesse ravissante, émoi exquis, je devinai, je compris qu’elle avait, de ma folie, la plus brûlante et la plus douce compassion.

--Marie-Antoinette! appelai-je tout bas comme on prie.

--Philippe, parlez-moi encore de votre femme.

--Ah! Si elle savait comme je l’attends!

Les beaux yeux consciencieux levés vers moi se fermèrent à demi, et je recueillis ces mots, dans un souffle:

--Elle le saura donc... Elle était si désireuse de vous l’entendre dire!

--Alors, ma chérie, mon amour, pensez-vous qu’elle tarde à venir... qu’elle vienne un jour?

--Elle est venue, Philippe, en douteriez-vous encore?

J’étouffai un cri... Déjà ma bien-aimée s’était confiée à moi; déjà je sentais sur ma poitrine le poids léger de sa tête blonde quand la voix paterne et grondeuse de Calixte s’éleva du vestibule:

--Hé là! Hé là!... Et les convenances?

CHAPITRE V

RÉCAPITULATIF OU MES PARENTS INTRODUITS

Le lendemain, comme j’escaladais la rue du Griffon, Calixte m’aborda en grand mystère. «On attend aujourd’hui votre visite, me grommela-t-il à l’oreille. Tâchez de vous rendre libre.» De ma vie, je n’avais été aussi ému. Bien que la courtoisie de M. Vernon me fût connue, je craignais d’être traité sévèrement. Grâce au ciel et à Marie-Antoinette, il n’en fut rien. M. Vernon me reçut à son bureau avec cette affabilité légèrement ironique qui lui était familière. Et si je ne jouissais pas d’une liberté d’esprit suffisante pour bien apprécier son ironie, je sentis du moins très vivement sa bienveillance. Je me hâtai d’expliquer ma conduite, de faire une analyse exacte et poussée de mes sentiments, de fournir tous renseignements utiles, notamment sur ma situation financière... Quoi de plus naturel en l’occurrence? Je m’aperçus bientôt, à certains hochements de tête, qu’on en savait à peu près aussi long que moi. M. Vernon était un homme prudent, et Calixte s’était montré, à mon insu, le plus zélé des amis. Je n’eus donc rien à apprendre. On m’invita seulement à confirmer ou à préciser. L’entretien ne dura pas quarante minutes. M. Vernon me congédia avec de petites tapes sur l’épaule. Je courus au télégraphe...

Deux jours plus tard, mes parents débarquaient à la gare de Perrache où j’avais été les attendre. Nos embrassements furent singuliers. Mon père s’efforçait de simuler un grand courroux et m’accablait d’épithètes défavorables, tout en me pressant chaleureusement sur sa poitrine. Ma mère s’appliquait à garder une contenance affligée, mais elle me regardait sans cesse avec de beaux sourires de tendresse complice. Et moi, dont la joie passait toutes bornes, je leur disais avec ferveur: «Elle est ravissante! Elle est exquise!... Et c’est la fille de Gaspard Vernon! Elle s’est promise à moi dans l’appartement même de Mme Greillon-Delamotte, et son père me la donne. J’ai su la mériter, la conquérir. Reconnaissez combien vos critiques étaient injustifiées et, dès ce soir, allons faire la demande!»

«Je n’y comprends rien, déclarait mon père. C’est évidemment un fameux parti! Mais qu’est-ce qu’un rêveur comme toi a bien pu dire et faire pour décider un homme comme Vernon à te donner sa fille?--Je vous en ai touché deux mots dans mes lettres, répondis-je avec douceur. Je n’y ai gagné que deux paires de claques, et vous n’avez même pas voulu me croire.--Je te croirai, répliqua mon père, quand ta prétendue fiancée m’aura passé les deux bras autour du cou.--Voilà, m’écriai-je, qui ne tardera guère.» Sur ces mots, nous quittâmes la gare. Déjà ma mère ne doutait plus de la réalité de mes fiançailles et me prodiguait en sourdine mes petits noms d’enfant sur tous les tons de la tendresse heureuse.

Il faisait une belle matinée de juin. Les moineaux piaillaient dans les bosquets de la place Carnot... Ma mère ne connaissait Lyon que par cette phrase de Colette dans _la Vagabonde_: «Cinq jours à Lyon sont interminables.» Ce n’était pas engageant. Je me promis de lui donner de la ville de la soie une idée plus avantageuse.

Il ne pouvait être question de recevoir mes parents chez moi. Je m’étais contenté de meubler sommairement deux pièces dans l’attente des volontés de Marie-Antoinette. Cependant ma mère fut si charmée de l’appartement qu’elle décida de s’y reposer le reste de la matinée. «Je pousserai un fauteuil près de la fenêtre, me dit-elle, et je contemplerai cette colline de Fourvière si joliment ensoleillée, cette molle Saône et cette floraison de clochers.» Puis elle m’engagea à m’occuper avec diligence de mes affaires de cœur. Mon père, qui n’avait pas désarmé, m’avertit qu’il ne consentirait à faire la demande qu’après avoir examiné et approuvé mon «choix». Je ne me formalisai pas d’une prétention en somme fort raisonnable. D’ailleurs je connaissais trop le charme irrésistible de ma bien-aimée pour redouter en quoi que ce fût le jugement paternel.

Ayant pris congé de mes parents, je me rendis sans retard auprès de Calixte.

«Tout va pour le mieux, annonçai-je à mon retour. Thé à cinq heures chez mon excellent ami Paterin. Marie-Antoinette s’y trouvera par un heureux hasard, et nous nous jouerons tous la comédie avec plus ou moins de naturel et d’esprit, suivant nos dispositions particulières... En attendant--vous devez avoir faim--il faut aller dîner.»

--Je mangerai solidement, dit mon père. Rien ne creuse l’appétit comme une nuit en chemin de fer.

Nous partîmes. Ma mère s’informa innocemment de la cuisine lyonnaise. Était-elle aussi fine que la cuisine parisienne? Je ne pus que lui répondre par un sourire et un baiser. «Eh bien, Lyonnais, me dit-elle un peu piquée, conduis-moi donc dans un de tes fameux restaurants!» Naturellement, je la conduisis chez un marchand de vins. Elle s’en montra d’abord surprise, voire mécontente, mais au second plat elle oublia la rusticité du service pour me glisser dans le creux de l’oreille qu’elle n’avait jamais mangé de nourritures aussi exquises! Quant à mon père, son optimisme se magnifiait à chaque plat davantage, et j’en augurais de grandes satisfactions personnelles pour la fin de l’après-midi.

Le repas terminé, je proposai une promenade au parc de la Tête d’Or. «Volontiers, me dit ma mère, mais prenons un taxi car je suis un peu fatiguée de mon voyage.» Je me permis de lui faire observer que la course en taxi ne nous coûterait pas moins de sept francs cinquante à huit francs--neuf francs avec les étrennes--alors que le tramway nous reviendrait seulement à trente-cinq centimes par personne. Ma mère me considéra avec stupéfaction: «Tu es devenu bien économe! s’écria-t-elle.--Je suis devenu Lyonnais», répliquai-je tout simplement.

Nous prîmes le tramway.

Je ne chercherai pas à rendre l’émerveillement de ma mère à la vue des quais du Rhône. «Vous pouvez les admirer, lui dis-je en me frottant les mains, ce sont les plus beaux de France.» Que dire de son ravissement quand elle eut franchi la grille monumentale du parc de la Tête d’Or? Alors, j’osai lui demander si le Bois lui-même ne lui semblait pas fastidieux avec ses avenues interminables et ses éternels carrefours, en présence de ce nid de grâces rustiques, de cet abrégé des merveilles de l’Éden perdu... Elle se plut longtemps à jeter des cacahuètes aux singes et à regarder les câlines évolutions des panthères. Puis, comme l’heure de l’entrevue approchait, je lui suggérai de prendre un taxi pour nous rendre chez Calixte, ce qui lui fit dire que j’étais encore plus amoureux que Lyonnais...

L’entrevue eut lieu à la satisfaction générale. Chacun joua congrûment son rôle. Tout de suite séduit par le naturel, le charme délicat et tendre de Marie-Antoinette, mon père ne montra aucune impatience des cérémonieuses amabilités de Calixte. Dans la rue, il ne me cacha pas son enthousiasme: «C’est une fillette exquise et tu n’es qu’un polisson!» ne cessait-il de me répéter en me serrant le bras avec une tendresse violente. «Elle est bien jolie, disait de son côté ma mère. J’aime la fine bonté de son sourire un peu rêveur.--Quel fameux parti! reprenait mon père. Dès demain, nous irons faire la demande.» Et, comme il persistait à me bourrer les flancs de petits coups de poing amicaux, je me vis obligé de le rappeler au respect des convenances. Il arriva que j’eus à peine le temps de me raidir pour saluer Vital Sévère...

Le lendemain, 12 juin 192., à quatre heures trente de l’après-midi, après quelques paroles excellentes de ma mère, M. Vernon m’invita officiellement à faire ma cour à Marie-Antoinette. Mon père, silencieux et beaucoup plus ému qu’il ne le voulait paraître, se demandait encore par quel miracle j’avais réussi à lui donner pour bru l’une des plus charmantes et des plus riches héritières de la vieille bourgeoisie lyonnaise.

Mes parents demeurèrent trois jours encore à Lyon. Leur enchantement ne faisait que croître. Mes fiançailles prestigieuses, la succulence de la cuisine lyonnaise, les séductions de la ville que je leur révélais passionnément, tout contribuait à entretenir en eux un délicieux optimisme. Ma mère admirait et louait, sans oublier toutefois qu’elle était Parisienne. «Reconnais, me dit-elle un jour, que ton Lyon, si richement doté qu’il soit, n’a pas la perspective des Champs-Élysées.» Pour toute réponse, je me contentai de sourire. Et, en fait de perspective, je lui en découvris une de quelque deux cents kilomètres, du haut des terrasses de Fourvière. «Ce n’est évidemment, lui dis-je, ni l’Obélisque, ni l’Arc de Triomphe, mais c’est Belledonne, la Meije, le mont Blanc, et maintes petites curiosités du même genre...--Je n’ai rien vu de plus grandiose, avoua ma mère... Comment Colette a-t-elle pu écrire que cinq jours à Lyon sont interminables? On y passerait des mois...--On y passerait sa vie, répliquai-je avec feu, mais il faut y avoir ses affaires et être admis dans la bonne société.»

A ces mots, ma mère ne put retenir un soupir: «Je crains bien, me dit-elle, que ton mariage ne te fixe à Lyon pour toujours.--Je ne m’en éloignerai qu’à regret, répondis-je. Vous concevez bien que, lorsqu’on a vécu à Lyon, on ne peut guère se souffrir ailleurs... Et s’il plaisait à M. Vernon de m’y retenir, il ne manquerait certes pas d’arguments péremptoires.--Je t’entends, intervint ironiquement mon père, mais je ne te reconnais plus. Tu as appris à mêler l’intérêt au sentiment comme le boire au manger. Tu es devenu diablement pratique.--Je croyais vous l’avoir dit, répliquai-je avec bonne humeur: je suis devenu Lyonnais.»

La veille de leur départ, je conduisis mes parents au concert. Ce n’était pas sans arrière-pensée. Je comptais sur le charme rare de ces mondanités pour achever de les rendre enthousiastes de Lyon et de ses habitants. J’espérais, en outre, tirer une agréable petite vengeance de certaines railleries paternelles.