Calixte; ou, l'introduction à la vie lyonnaise

Part 6

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«Où allez-vous d’un tel pas, mon cher Philippe? me demandait parfois Calixte en m’arrêtant dans la rue. Vous avez l’air d’un homme en bonne fortune.» Et je lui répondais avec simplicité: «Je vais chez Tristan-Miron, 83, rue du Griffon, où je gagne avec la protection de mon père sept cent cinquante francs par mois. Jugez de ma bonne fortune!--Vous avez l’air si guilleret, l’allure si dégagée, répliquait Calixte, et, pour un sage employé, une mise si élégante!... Regardez-moi donc!» ajoutait-il. Et il me montrait avec une fierté incompréhensible ses bottines fatiguées, son pardessus ciré et son pantalon frangé. «Ah! Calixte, m’écriais-je alors, vous êtes un gros patron, tout le monde le sait; vous pouvez être sale. Moi qui ne suis qu’un employé, je me dois, je dois aux autres d’être propre.» Mais c’était, en l’occurrence, raisonner tout de travers. C’était aussi me montrer singulièrement aveugle. En attirant mon attention sur sa tenue, Calixte me donnait à la fois un avertissement discret et un exemple à suivre. Dès que j’eus pris la résolution de me faire Lyonnais, un rayon de lumière me visita: je compris la leçon que j’avais reçue et ne m’accordai nulle cesse jusqu’à ce que j’en eusse retiré tout le profit. Indubitablement, je ne m’habillais pas comme un pur Lyonnais, je ne marchais pas comme lui dans la rue. Je n’avais ni sa physionomie ni sa contenance. Bref, je sentais mon Parisien d’une lieue. Cette soudaine constatation me désola sans toutefois me faire perdre la tête. Je me hâtai de demander à Calixte l’adresse de son tailleur qui ne mit pas plus de huit jours à m’habiller sans fantaisie, puis je m’essayai à changer d’allure et d’humeur. Mais on ne change pas d’humeur comme de toilette! Malgré mes épreuves, je me sentais encore enclin à trouver la vie bonne, la femme un agréable présent des dieux et à penser avec Rabelais que rire est le propre de l’homme. On peut juger de la contention d’esprit et de la persévérance qu’il me fallut pour parvenir à me barrer correctement le front du «pli des affaires» et à me donner la physionomie ténébreuse ou distante de ceux au milieu desquels j’étais appelé à vivre et à mourir. Que de fois, hélas! le naturel revint au galop!...

Cependant j’ambitionnais de prodiguer les preuves de mon attachement à la cité élue. Calixte, à qui je confiai cette grande ambition, voulut bien l’approuver et la diriger. «Intéressez-vous, me dit-il, à nos œuvres charitables. Ce sera une excellente façon de vous faire connaître avantageusement.» Dès lors, je me donnai la joie de voir, sur les journaux, mon nom suivi ou précédé de celui de mon ami dans la plupart des souscriptions publiques. A vrai dire, je me serais bien contenté de n’y faire figurer que mes initiales, mais Calixte m’avait énergiquement dissuadé de pratiquer la charité anonyme qui n’est pas édifiante. J’avais compris du reste à ses propos que, lorsqu’on avait eu l’honneur d’être introduit dans une certaine société, on se devait d’adopter en tout et partout une conduite exemplaire. Dirai-je quelle contrainte ce fut pour moi qui y avais été si peu préparé?

J’avais coutume d’entendre, chaque dimanche, un bout de messe, derrière un gros pilier, au fond de l’église. Une place aussi modeste convenait à l’infirmité de ma dévotion. Un dimanche que je m’étais écarté de l’ombre du pilier, Calixte, en entrant, m’aperçut. La messe n’était pas commencée. «Que faites-vous là?» me demanda-t-il tout bas, mais d’un ton fort rude. Je le regardai avec humilité. «Votre place n’est pas ici, reprit-il sévèrement, montez avec moi dans le chœur!» Ce disant, il me tirait par la manche de mon pardessus. Je résistais, j’implorais miséricorde. «_Non sum dignus, non sum dignus..._» ne cessais-je de répéter. Il fallut céder et le suivre. Au pied de la chaire, je tentai vainement une dernière défense. Nécessité de l’exemple, que vous me fûtes parfois rigoureuse!...

Dès lors, j’abandonnai l’ombre de mon gros pilier pour les sièges fastueux du chœur. Les premiers dimanches, il ne m’échappa point que ma présence étonnait. Certes, l’on m’avait vu en compagnie de Calixte Paterin, mais rares étaient ceux qui me connaissaient. On me regardait en dessous. Puis on finit par s’habituer à moi. On m’attendait même. S’il m’arrivait d’avoir un peu de retard, je trouvais--avec quelle confusion délicieuse--que l’on m’avait gardé ma place. Ainsi, je faisais des progrès sensibles dans la voie de la considération. Pourtant, je ne me permis jamais de m’agenouiller dans les stalles...

Je n’allais plus de Bellecour aux Terreaux sans lever mon chapeau. Il est vrai que je n’en manquais aucune occasion et que je n’hésitais pas au besoin à traverser la chaussée. Et non seulement on me rendait mon salut mais souvent même on me gratifiait par surcroît d’un sourire. Je laisse à juger de ma joie. Cependant, qu’elles étaient pâles ces satisfactions d’amour-propre auprès des félicités que je goûtais dans la sympathie manifeste de Marie-Antoinette!

Depuis la soirée de Mme de Sermanges où j’avais connu le ravissement de la tenir dans mes bras, Mlle Vernon m’avait montré clairement qu’elle me revoyait sans déplaisir, et même, l’avouerai-je tout bas, qu’elle cherchait à me revoir. Ma qualité de Parisien ne semblait pas l’affecter désagréablement. Elle ne me traitait pas, comme Calixte, en suspect. Elle m’introduisait sans scrupules dans tous les salons de la ville. Grâce à son exquise amabilité, je dansai à Perrache, je dansai à la Guillotière, je dansai même aux Brotteaux où, à ma grande surprise, les mœurs me semblèrent innocentes. On citait mon nom, dans le Carnet Mondain, à côté de celui de Félix Bernicot.

Marie-Antoinette était friande de conférences. Qu’elles fussent historiques, scientifiques, musicales ou littéraires, je crois bien qu’elle n’en manquait aucune. Je fis comme elle. Nous nous rencontrions également aux concerts. Les affaires, hélas! ne me permettaient pas de la suivre aux sermons de charité auxquels elle assistait avec le même empressement, car elle était très charitable et très pieuse. J’avais quand même bien des occasions de la voir.

Sa conversation était pour moi un enchantement. Les propos les plus imprévus s’y mêlaient sans la moindre affectation. Elle ne songeait même pas à dissimuler son ignorance. «Je ne peux vous dire, je ne sais pas...» me déclarait-elle parfois avec un sourire tranquille. Et je me retenais de ne pas baiser mille fois ses belles mains pour la remercier d’un pareil aveu. «Seigneur, me disais-je en moi-même, il y a donc encore des jeunes filles qui ignorent quelque chose!» Elle m’entretenait avec la même simplicité, la même confiance d’un conférencier que nous venions d’entendre et d’un prédicateur en renom qu’elle me reprochait gentiment de ne pas connaître, de son directeur de conscience et de ses pâtisseries favorites, de la messe matinale à Fourvière où elle s’était rendue le matin même et du bal où elle devait aller le lendemain. Je ne sais comment tout cela se fondait, mais c’était délicieux. Je la quittais comme un homme ivre.

Quant à lui témoigner mon amour--je ne dis pas: le déclarer--j’en étais fort embarrassé tant je craignais de lui déplaire. J’avais toujours présentes à la mémoire ces paroles de Calixte: «La femme lyonnaise ne se montre vraiment sensible qu’à l’éloge discret de la bonté de son cœur, de son dévouement et de sa charité. Toute allusion à sa grâce ou à sa beauté lui apparaît comme une offense à sa pudeur.» Je voulais bien le croire. Mais on conviendra qu’il est singulièrement difficile de courtiser une femme en usant des seuls qualificatifs de bon, charitable et dévoué. Comment se faire entendre? Et jamais je n’avais été aussi pressé de l’être...

Malgré ses millions, Félix Bernicot ne me semblait pas, tant il était laid, un rival dangereux. Il n’en était pas de même d’un certain vicomte, Jean de Bruel, joli garçon, fat et musqué, et fort assidu, que je ne pouvais voir enlacer ma bien-aimée sans me mettre instantanément à errer dans tous les salons de bal comme un chien qui couve la rage. Dévoré de jalousie, verdi d’angoisse, je parlai un jour à Calixte du péril mortel dont menaçait mes amours un homme qui portait un nom aussi fier. «Peuh! me répondit mon ami... un noble... vous savez, la noblesse... Peuh! c’est un préjugé que nous n’avons guère.» Il acheva de me tranquilliser en m’assurant que M. Jean de Bruel n’était pas dans les affaires et qu’il s’entêtait à fonder des revues artistiques qui ne vivaient jamais plus de deux saisons. C’était, comme on le voit, un garçon d’une prétention insupportable.

Je repris donc à la fois mon courage et ma cour singulière. Les beautés de Lyon, les séductions de l’âme lyonnaise m’inspiraient des propos enthousiastes qui ne laissaient pas d’étonner Marie-Antoinette. Elle les écoutait néanmoins avec complaisance, heureuse qu’un étranger pensât tant de bien de sa ville natale. On lui avait dit que les Parisiens n’appréciaient pas le caractère lyonnais. Quelle erreur! Et mon éloquence s’enflammait à lui prouver le contraire... Quelquefois nous causions de Calixte. Je lui disais combien je l’estimais et que je n’avais pas de meilleur ami que lui. Alors un sourire imprévu, un sourire très fin et même un peu malicieux, se dessinait sur ses lèvres: «Ce brave Calixte!» murmurait-elle. Que voulait-elle dire? Puis, un jour, elle me confia qu’elle trouvait son beau-frère un peu trop cérémonieux... «Et papa qui ne l’est pas du tout, ajouta-t-elle, prend souvent plaisir à le taquiner... Ce brave Calixte!» Et, de nouveau, fleurissait sur ses lèvres le subtil et ravissant sourire...

Amoureux fou! Il n’y avait point d’autres termes pour exprimer mon état. L’adorable image de ma bien-aimée me hantait nuit et jour. Elle m’apparaissait même à la banque de Tristan-Miron. Alors mes camarades s’étonnaient tout haut de la niaiserie béate de ma physionomie et M. Miron me traitait de rêveur.

Mes parents s’inquiétaient. «Mon cher enfant, m’écrivait rudement mon père, le ton guindé et prétentieux de tes lettres nous afflige. Tes relations paradisiaques, dont tu ne cesses de nous entretenir, te tourneraient-elles la tête? Si tu te sens malade, va voir un médecin. Si tu n’es qu’amoureux, dis-le-nous franchement. De toutes façons, rassure ta mère qui s’alarme que tu aies signé ta dernière lettre Lavrignais-Vernon au lieu de Phiphi, tout bonnement, suivant une vieille et puérile habitude qui lui est chère...»

CHAPITRE II

LETTRES DU FILS AU PÈRE ET DU PÈRE AU FILS

«Lyon, le... 192.

«MON CHER PÈRE,

«Je ne suis pas malade--on se fait à tout, même au climat lyonnais--mais je suis fort amoureux. Que maman ne s’alarme pas d’une telle déclaration! Celle que j’aime n’est pas la fille d’une marchande des quatre-saisons. Elle appartient à l’une des trente-deux grandes familles de la ville. Je n’en fréquente d’ailleurs pas d’autres. C’est la fille cadette de Gaspard Vernon, Tulles et Dentelles, et la belle-sœur de mon ami Paterin, également Tulles et Dentelles. Mme Greillon-Delamotte, dont je vous ai souvent parlé, est sa tante. MM. Arsène Jutet et Philibert Taffarel, les gros banquiers, sont comme ses oncles. Et les frères Sévère qui, malgré une fortune modeste, sont tout de même des gens très bien, l’appellent ma cousine. Quant à ses relations, tu peux en juger par sa parenté. Toutes sont considérables. C’est l’élite de la société. Je suis dans le ravissement.

«Marie-Antoinette,--tu m’avoueras qu’on ne peut porter prénom plus convenable--Marie-Antoinette ne ressemble en rien à nos Parisiennes. En elle point de coquetterie, de recherche, d’affectation, mais un mélange exquis de tendresse, de piété, de finesse et de pudique fierté. Elle rit rarement, mais son fréquent sourire respire la douceur surnaturelle des Vierges de Raphaël. Il faut venir en province pour sentir un tel charme...

«Ne t’étonne pas de mon changement, mon cher père, et surtout ne t’en afflige pas. De tous mes efforts j’ai tendu à cette rénovation morale dont je commence à recueillir les fruits délicieux. J’ai soumis avec allégresse mon esprit à de fortes et bienfaisantes disciplines que vous ne soupçonnez pas. J’ai dépouillé impitoyablement le Parisien, et les salons les plus _fermés_ se sont successivement ouverts devant moi. Calixte lui-même n’en revient pas. Encore quelques efforts, et la petite main de ma bien-aimée se confiera à la mienne pour la vie. Mais il n’y a pas une faute à commettre. Dis à maman que mes transes égalent mon ravissement.

«Plus rien ne m’intéresse ici-bas que Marie-Antoinette, les affaires et le soin de ma considération. Quand je songe qu’il y eut un temps où composer des chansons me semblait une suffisante et honnête raison de vivre, j’en sue de honte. Mais je suis venu à Lyon, j’ai aimé et j’ai compris que, hors les affaires, il y avait peu de préoccupations conformes à la dignité humaine...

«Je ne saurais te dire ma gratitude envers Calixte Paterin. Je lui dois ma connaissance approfondie des mœurs, des habitudes et des convenances de notre ville. Il m’a vraiment formé à son image et j’en suis fier. Certes, il s’est montré un peu offusqué de ma prétention d’épouser Marie-Antoinette. Songe que Mlle Vernon a huit cent mille francs de dot et que je suis Parisien! Mais j’ai eu l’heureuse inspiration de lui apprendre mon héritage, et il m’a aussitôt reconnu moins indigne d’une telle union. Ah! si l’oncle Célestin m’avait légué toute sa fortune!...

«D’ailleurs, je reste plein de confiance. Nous n’avons encore échangé, Marie-Antoinette et moi, que des propos fort vagues. Une déclaration d’amour à la «Lewis et Irène» paraîtrait ici du dernier déplacé. Il y faut plus de cérémonies. Et ce n’est pas ma bien-aimée qui me répondrait: «Essayons!» par télégramme. Comme te le dirait Calixte, à Lyon, jamais cela ne s’est fait. Mais, quelquefois, les yeux de Marie-Antoinette se lèvent de la coupe de champagne où elle boit à petites gorgées, pour se fixer sur moi; et je t’exprimerais difficilement toutes les promesses que je crois lire dans ces beaux et doux yeux-là. Ah! que ne trouvé-je à louer un bel appartement! Je suis bien certain que je serais tout de suite agréé. M. Vernon n’a-t-il pas demandé dernièrement à Calixte si «j’étais un garçon sérieux»? Enfin, il me semble que, pour l’instant, tout va bien et même que tout est au mieux.

«Il n’y a que la santé de Mme Greillon-Delamotte qui n’aille pas. Mme Greillon-Delamotte s’est alitée dimanche soir, en sortant des Grandes-Conférences, et nous vivons tous dans une constante inquiétude. On s’entretient également d’un véritable scandale. Le fils Bizolon, Bizolon, Pochettes et Écharpes, une grosse fortune de la ville, s’est épris follement d’une petite téléphoniste et l’épouse à la fin de la semaine. Pareil scandale ne s’était pas reproduit depuis 1907. Les parents sont consternés, les amis et connaissances indignés. Comme Calixte me le disait hier encore dans le creux de l’oreille: «Quand on s’appelle Bizolon, on n’épouse pas une téléphoniste, si charmante soit-elle, on en fait sa maîtresse...» Bref, chacun se demande s’il «verra» le jeune ménage... et moi je ne sais trop à quel parti me ranger, toujours à cause de ma considération...

«Crois bien, cher père, à l’affection très tendre de ton

«Philippe.»

* * * * *

«Paris, le... 192.

«Mon cher enfant,

«Ta mère a lu ta lettre et s’est mise au lit. Le médecin prétend que c’est une atteinte de grippe. Je l’écoute et j’essuie en secret les yeux de ta mère. Ah! mon enfant, qu’es-tu devenu?

«Que tu sois amoureux, je ne m’en offense pas. C’est une propension trop naturelle à ton âge. Que celle dont tu t’es épris soit une bonne petite fille, j’en suis fort aise! Qu’elle soit jolie, je l’admets, encore qu’il faille se défier de l’appréciation d’un amoureux! Qu’elle soit riche et que tu aspires à en faire ta femme, je n’y vois pas d’inconvénient! Qu’elle ait pour père M. Gaspard Vernon, je ne le regrette pas! Notre maison a fait jadis quelques affaires avec la sienne, et je le tiens pour un homme correct et infiniment plus aimable que M. Miron... Mais que toi, notre Philippe, qui fus toujours un petit garçon délicat, franc, ouvert, généreux, spirituel, tu sois devenu un tel fat, voilà qui nous rend malades, ta mère et moi.

«Je t’en adjure, mon enfant, rentre en toi-même et ne poursuis pas plus avant une «rénovation morale» qui te conduit très loin du sens commun. Fréquente de préférence la trente-troisième famille. Tu échapperas peut-être mieux à cette hantise de la considération qui fait hausser les épaules aux gens simples que nous sommes. Tu n’es ni un Vincent de Paul, ni un Pasteur, ni un Léonard de Vinci. Que l’affection de tes proches te suffise, jointe à l’estime de tes amis et, plus tard, à l’amour de ta femme. Efforce-toi de gagner bonnement et proprement ta vie comme tes pères; et si la destinée te conduit à la fortune, ne te crois pas obligé de changer de faux col...

«Au revoir, mon cher fils. Je te retourne sous ce pli ton épître malsaine. Tu la reliras, et si tu as encore une once d’esprit, tu te sentiras gêné ou tu te moqueras de toi, suivant tes dispositions du moment. Je t’envoie en outre et très affectueusement deux paires de claques, tandis que ta mère t’embrasse avec sa faiblesse habituelle.

«Pierre Lavrignais.»

CHAPITRE III

SUR LE GÉMISSEMENT

La lettre un peu rude de mon père ne m’avait pas ébranlé. Par déférence, j’étais rentré en moi-même, et j’en étais sorti extrêmement satisfait. Les termes de ma lettre m’avaient paru des plus convenables. Et je demeurais convaincu que la main de Marie-Antoinette, c’est-à-dire mon bonheur, et peut-être ma vie, dépendait de ma fidélité à mes nouveaux principes. Je résolus donc de poursuivre sans relâche ni mollesse mes exercices de perfectionnement.

J’avais réformé sans trop de peine ma tenue et mon maintien. Il m’en coûta davantage de changer ma tournure d’esprit. Je crois avoir montré avec assez de netteté qu’à Lyon on n’est pas optimiste. Il semble qu’on y cultive le mécontentement comme une fleur de distinction. Jamais, depuis plus d’un an que je vivais à Lyon, je n’avais entendu une parole réconfortante. Tout était calamiteux et déplorable. Si, dans ma simplicité, je tentais de manifester des sentiments plus confiants, il ne m’échappait point, à certains sourires dérisoires, que l’on me considérait comme un homme peu avisé et peu sérieux. Semblable opinion risquait de faire échouer mes plus chers desseins. Je m’attachai à la détruire en créant en moi un état d’esprit de désolation.

L’exemple de Calixte, de consciencieuses méditations sur le «Malheur des Temps» qui lui arrachaient des lamentations inépuisables, la lecture quotidienne d’une certaine presse, furent pour moi de précieux stimulants dans cette lutte contre la nature et m’aidèrent finalement à en triompher. Je m’excitais à l’indignation, me complaisais dans l’amertume et me délectais dans la rancœur. Je fis tant et si bien qu’en moins de six semaines j’arrivai à gémir, sans la moindre difficulté, à la troisième phrase et sur n’importe quel sujet. Calixte, lui-même, en était étonné, et je voyais bien que l’on m’écoutait avec une satisfaction admirative...

Ma connaissance de la langue anglaise avait engagé MM. Tristan-Miron à me faire visiter l’Angleterre. On comprendra sans peine que ce voyage ne pouvait pas être pour moi un voyage d’agrément. Je m’éloignais de Marie-Antoinette, je la laissais aux auditions passionnées de MM. Jean de Bruel et Félix Bernicot. Je partis la mort dans l’âme... Dans le train, on cause pour se distraire. Ma conversation ne fut naturellement qu’un gémissement. Pas de sujet que je ne rendisse lugubre ou alarmant. Certain jour, l’un de mes compagnons de voyage, qui m’écoutait dans un silence attentif, finit par m’interrompre. «Pardon, monsieur, me dit-il très poliment, me permettriez-vous une question?» Je fis un geste d’assentiment. «Hé bien, monsieur, me demanda-t-il, ne seriez-vous pas Lyonnais?--Parfaitement, monsieur, répliquai-je avec conviction, et je m’en flatte.» Ce fut l’un des instants les plus doux de ma vie. La question de cet étranger était la première récompense de mes efforts. Il me sembla qu’elle me rendait digne d’en obtenir une autre infiniment plus belle et plus désirée. Je regagnai Lyon sur les ailes de l’espoir.

Gémir m’était donc devenu aussi naturel que boire et manger. Je crus n’avoir plus rien à apprendre, être passé maître ès sciences lyonnaises. Je n’étais en réalité qu’un grand présomptueux. Deux gestes de ma bien-aimée suffirent à me le démontrer.

Nous revenions, Mlle Vernon, Calixte et moi, d’une conférence dominicale. A l’entrée du pont Tilsitt, Marie-Antoinette s’arrêta en face d’une mendiante aveugle qui, assise sur un pliant bas, offrait d’une main des lacets et, de l’autre, agitait une sonnette. «Combien vos lacets, ma bonne femme? demanda la jeune fille.--Douze sous la paire, douze sous seulement, répondit la pauvresse.--Mais si je vous en prenais deux, reprit Marie-Antoinette, ne me les laisseriez-vous pas à vingt-deux sous?» L’aveugle étouffa un soupir: «Comme vous voudrez, ma bonne dame... C’est une charité!» Et je vis ma bien-aimée prendre les deux paires de lacets et compter vingt-deux sous dans la main tendue de la mendiante. «Papa m’a dit de toujours marchander,» nous déclara-t-elle alors d’un petit air triomphant. Calixte souriait, mais je me sentais un peu gêné. Une nouvelle surprise m’attendait à l’autre bout du pont. Là, un malheureux cul-de-jatte implorait l’aumône avec des lamentations que Calixte lui-même n’aurait jamais osées. Alors je vis ma bien-aimée ouvrir de nouveau son sac à main et en retirer une petite pièce dorée qu’elle déposa, sans s’arrêter et le plus simplement du monde, dans la casquette de l’infirme. Le croira-t-on? Ce double geste de Marie-Antoinette m’en apprit davantage sur l’âme lyonnaise que toutes les observations que j’avais recueillies si patiemment depuis seize mois.

Ce jour-là, en regagnant mon hôtel, je rencontrai cet homme charmant et disert, ce journaliste distingué que j’ai présenté au début de ces Mémoires sous le nom de Jean Caille. Nos conversations étaient toujours instructives. Il connaissait admirablement ses compatriotes et les jugeait sans passion, avec l’impartiale curiosité d’un psychologue. Profitant de cette rencontre, je me permis de lui soumettre une difficulté sur les mœurs que je n’étais pas encore parvenu à résoudre. Je lui parlai de cette grise simplicité, de ce manque d’élégance et, parfois même, de ce négligé dans la toilette que j’avais remarqué chez tant de belles Lyonnaises. Puis je lui en demandai la raison. Sans hésiter, un fin sourire aux lèvres, Jean Caille me répondit par ce seul mot: «Économie.» Je ne pus me retenir de rire. «Entendons-nous bien, lui dis-je, je ne parle que des dames de la bourgeoisie riche.--J’entends bien, me répliqua-t-il, et je répète: économie.» J’avais peine à le croire. «Mais, m’écriai-je, celles dont je vous parle ont plus de cent mille francs de rente! Comment pratiqueraient-elles un genre d’économie qui répugne à la plus affamée des midinettes?--La ladrerie de leurs maris les y contraint... C’est là, ajouta-t-il, l’un des traits les moins aimables de notre caractère. Vous m’excuserez de ne pas insister. Qu’il vous suffise de savoir, si vous l’ignorez encore, qu’à son foyer, le grand bourgeois lyonnais se montre souvent un véritable Harpagon et réduit sa femme à une sorte de mendicité perpétuelle. Je ne vous en dirai pas plus long.»