Calixte; ou, l'introduction à la vie lyonnaise
Part 5
Je passai la fin de cette journée mémorable entre la joie et la crainte. La pensée de la grande faveur qui m’était faite me dilatait le cœur, mais l’appréhension de m’en montrer indigne l’étreignait aussitôt. Mes imprudences, mes erreurs de jugement, mes maladresses passées me revenaient à la mémoire. Malgré mon expérience et la circonspection que j’avais acquise, je craignais d’en commettre de nouvelles. Déjà, je n’étais plus sûr de ma science. Déjà, je me voyais, pour quelque faute ignorée de moi, rejeté d’une société dont j’ambitionnais depuis si longtemps les bonnes grâces et la familiarité. «Plaise au ciel, m’écriai-je avec ferveur, que je navigue sans naufrage à travers les méandres des bienséances lyonnaises!»
Quelques jours s’écoulèrent. Mon anxiété redoublait. Je perdais toute assurance. Bref, j’étais si misérable que je résolus d’aller trouver Calixte pour le prier de m’adresser quelques suprêmes recommandations.
--Je me disposais à aller vous les donner, me déclara-t-il, quand il eut appris l’objet de ma visite.
Il me tranquillisa sur-le-champ. En toute sincérité, si je manquais de pratique, je possédais la théorie à merveille.
Calixte me nomma quelques-uns des invités de marque au milieu desquels j’aurais l’honneur de me trouver: Arsène Jutet et sa femme, Philibert Taffarel, Pothin Paterin, son oncle, Mme Greillon-Delamotte, sa grand’tante, Sixte, Vital et Fortuné Sévère, ses cousins, Gaspard Vernon, son beau-père, Marie-Antoinette, sa belle-sœur... «Ah! si c’était elle!» soupirai-je malgré moi. Mon ami me demanda ce que signifiait cette singulière exclamation. Je bredouillai des incohérences. Il n’insista pas et m’instruisit spontanément de l’attitude que je devais avoir vis-à-vis de ces personnalités éminentes dont je connaissais les mérites et le prestige. Point de contradiction surtout: une approbation respectueuse et empressée de leurs moindres propos: «Vous êtes trop délicat, trop fin, mon cher Philippe, me disait-il, pour ne pas sentir l’inconvenance qu’il y aurait à disputer contre un Jutet ou un Taffarel, l’un et l’autre soixante ou quatre-vingts fois millionnaire.» Je lui répondis--en songeant à Marie-Antoinette--que personne ne pouvait sentir plus vivement que moi une telle inconvenance, que mon attitude ne s’écarterait pas un instant de la déférence la plus pénétrée et que, si par hasard j’étais tenté d’émettre quelques idées un peu personnelles, je saurais étouffer cette tentation et garder mes idées pour moi. Cette réponse plut beaucoup à Calixte. Il m’avoua que, de ma part, il n’en attendait pas d’autre.
Il m’engagea ensuite à ne me laisser entraîner à aucune plaisanterie, même innocente, sur la religion et la morale. Il n’ignorait pas que, dans certains milieux distingués de la capitale, il est de bon ton de s’exprimer en badinant sur ces graves sujets. Mais je devais savoir, de mon côté, qu’une aussi fâcheuse affectation ne manquerait pas de me faire juger, à Lyon, de la manière la plus défavorable. Je lui répondis en protestant de mon profond respect pour la religion. «Quant à la morale, m’écriai-je avec émotion, il n’y a pas de danger que je m’aventure à en discuter. J’aurais bien trop peur de commettre quelque bévue...» Et j’avouai naïvement à Calixte que mes idées sur la morale ne s’étaient pas éclaircies depuis mon arrivée à Lyon et que j’avais encore beaucoup à étudier pour posséder à peu près une science dont j’étais loin d’entrevoir, à Paris, l’infinie complexité. Calixte fut encore très satisfait de cette confidence.
--Et en politique, me demanda-t-il, quelles sont vos idées?
--Vous les connaissez, répondis-je. Je suis royaliste et ne peux m’en empêcher. Chaque matin, il me faut mon _Action française_, comme à vous, votre _Nouvelliste_.
--L’essentiel est que vous soyez bien pensant, me déclara Calixte.
--Qu’est-ce donc qu’être bien pensant?
--C’est, avant tout, être mécontent. Si je vous disais que nous sommes conduits par des imbéciles ou des coquins, que la morale est quotidiennement bafouée et attaquée par ceux-là même qui devraient la défendre, et que la liberté religieuse n’est plus qu’un vain mot, que me répondriez-vous?
--Je crois bien qu’après y avoir un peu réfléchi, je vous répondrais que je suis de votre avis.
Là-dessus, Calixte me serra les deux mains. Nous nous entendions à merveille.
Mon ami m’invita également à ne parler des séductions de Paris qu’en termes mesurés, afin de ne pas laisser suspecter ma moralité ou, du moins, le sérieux de mon esprit. Par contre, si j’avais l’occasion de rappeler le snobisme et la jobardise des Parisiens, je serais tout de suite fort apprécié. Il me donna enfin, à ma demande, quelques conseils précieux sur la manière de me comporter à l’égard du beau sexe. Je devais observer la plus délicate réserve, ne risquer aucune galanterie, aucun compliment. Il m’affirma que la femme lyonnaise ne se montre vraiment sensible qu’à l’éloge discret de la bonté de son cœur, de son dévouement, de sa charité, toute allusion à sa grâce ou à sa beauté lui apparaissant comme une offense à sa pudeur. Je le crus sur parole. Nous en vînmes à parler, je ne sais comment, de celles qui trompent leur mari. Calixte m’assura qu’à Lyon, où tout se sait, on pouvait les compter, tant elles étaient rares. Dans son quartier--le plus sérieusement habité, il est vrai--il n’en connaissait qu’une, mais c’était une vraie Messaline. «Et les maris qui trompent leur femme?» lui demandai-je.
--Ça, c’est une autre affaire, me répondit-il, et nous sortirions de la question.
Je le remerciai de ses inappréciables avis et nous nous séparâmes.
On se représentera sans peine mon état d’âme lorsque, deux jours après cet important entretien, j’entrai dans le salon des Paterin. Était-ce vraiment ma bien-aimée que j’allais revoir? Baiserais-je enfin sa petite main blanche? Obtiendrais-je encore un de ses doux et ravissants sourires? Telles étaient les questions que je ne cessais de me poser, et mon unique souci. Si flatteuse, en effet, si enviable que m’apparût la société des Taffarel et des Jutet, une déception, à cette heure, m’eût rempli d’une telle amertume que je les eusse plantés là sans vergogne, tout Taffarel et tout Jutet qu’ils fussent. A quels égarements une folle passion risque-t-elle de nous conduire?
Mme Paterin me reçut avec sa grâce coutumière. Elle me rappela que son mari avait eu la bonne fortune de faire avec moi le voyage de Paris. «Bien fatigant, bien fatigant», marmonnait dans mon dos Calixte. Il me tira par le bras et me présenta à Arsène Jutet, un homme froid et circonspect, qui me dit simplement: «_Meusieur!_...» Puis la main patriarcale de M. Taffarel se tendit vers moi, largement accueillante, sans qu’il cessât pourtant de causer avec son interlocuteur. Les lugubres frères Sévère se montrèrent plus cérémonieux. Ils me saluèrent avec une raideur de mannequins et des expressions de physionomie angoissées. Un petit vieillard à l’air ironique et affable me demanda à brûle-pourpoint si «la rue du Griffon ne me donnait pas la nostalgie de l’avenue de l’Opéra...--Oh! si peu», répondis-je avec l’accent de la conviction. «Monsieur Lavrignais est un humoriste,» dit alors, en s’adressant à mon ami, le petit vieillard qui n’était autre que Gaspard Vernon, dont les charités ne se souciaient pas assez d’être édifiantes. Cette réflexion m’avait un peu déconcerté. Calixte acheva de me faire perdre la tête en me prévenant discrètement qu’il allait me présenter à sa belle-sœur.
C’était Elle!
Je la reconnus au premier regard... Elle me sourit d’abord--avec quelle grâce ingénument caressante! M’inclinant, je posai dévotement les lèvres sur sa petite main... mais, quand je me redressai, son sourire s’était effacé, et son regard obscurci révélait l’inquiétude, l’embarras, la confusion. «Voilà, pensait-elle manifestement, le jeune homme qui a vu ma jambe au-dessus du genou, le jour que je perdis à la fois, dans la rue, mon bas et ma musique. Comme c’est désagréable!» Et moi qui me souvenais des enseignements de Calixte, je m’efforçais, par un jeu de physionomie et une contenance appropriés, de lui donner un démenti respectueux qui la tranquillisât. Je sus plus tard que je n’y avais pas réussi.
J’eus l’honneur de conduire à table Mme Greillon-Delamotte. C’était une excellente vieille dame, un peu gémissante et très loquace, dont la conversation ne m’aurait pas déplu si je n’avais eu comme voisine de droite Marie-Antoinette. Je m’appliquai du moins à ne pas être impoli et même à être aimable. Mais que cette application me coûta de peine! Profitant d’un silence de la bonne dame, je m’adressai à ma bien-aimée. Elle venait de répondre à M. Jutet: «Certainement, mon oncle, j’étais à la conférence de l’abbé Moreux.» Sans perdre une minute, ni réfléchir, je lui jetai cette sotte question: «M. Jutet est-il donc votre oncle, mademoiselle?»
Elle eut un gracieux hochement de tête.
--Nullement, me répondit-elle. Je donne ce nom à M. Jutet comme son fils le donne lui-même à mon père, par une vieille habitude d’enfance.
--... M. Jutet a un fils?
--Oui, qui vit à Paris depuis plusieurs années.
--Dans les affaires, sans doute?
--Hélas! non...
Et Marie-Antoinette soupira cet «hélas! non» d’un ton si affligé, si contraint, que je crus comprendre que M. Jutet fils était allé à Paris et s’y était «perdu». J’en fus bien heureux.
--Il fait du journalisme, du théâtre, que sais-je? me confia la jeune fille après un silence. On dit qu’il réussit, mais tout cela n’est pas très sérieux...
Une conversation si intéressante, si instructive, fut fâcheusement interrompue par Mme Greillon-Delamotte qui, le visage suspendu à mes lèvres, me priait de lui faire connaître mon sentiment sur le théâtre contemporain.
--Franchement immoral, ma tante, répondit pour moi Calixte d’une voix grosse de ressentiment.
Je me tournai vers Marie-Antoinette que M. Taffarel taquinait sur sa jolie toilette.
--Oh! taisez-vous, mon oncle, je vous en prie, vous allez me faire rougir, protestait doucement ma bien-aimée.
Son oncle? Lui aussi! Par habitude d’enfance, probablement. Mais je n’osai m’en enquérir.
Je lui demandai si elle aimait Paris.
--Beaucoup, me répondit-elle... On s’y amuse tant!
Ce cri du cœur ne laissa pas de me surprendre. Que prétendait donc Calixte?
--Ne trouvez-vous pas à Lyon les mêmes distractions qu’à Paris?
--Oh! il y a bien des plaisirs qu’on me permet à Paris qui, à Lyon, me sont défendus.
--Pourrais-je vous demander pourquoi?
Elle n’eut pas une seconde d’hésitation.
--Mais parce qu’à Paris cela ne tire pas à conséquence. Personne ne vous connaît...
Il me sembla entendre Calixte. Pensif, je considérai la jeune fille. Pas une ombre de malice sur ce visage de Greuze, et toujours cet ineffable sourire qui me fondait le cœur. Je m’en voulus du vilain doute dont j’avais failli la ternir. _Personne ne vous connaît!_ «Cri inconscient de l’éducation, pensai-je, et non de la pure nature. En elle tout est bonté, modestie, loyauté, franchise, simplicité et même naïveté.» Je ne me trompais pas. Nous causâmes. Je l’interrogeai sur ses goûts. Elle me les avoua sans affectation. Le croirait-on? Elle avait pleuré à _Werther_. Elle osait aimer Henry Bordeaux. Elle ne lisait pas Marcel Proust à livre ouvert... Une jeune fille! Une vraie jeune fille! Je l’écoutais émerveillé, ravi et plus épris que jamais. Mais jamais je ne m’étais senti si dépourvu d’esprit. Hélas! les grandes passions ne sont pas spirituelles. Et je m’inquiétais du jugement de ma bien-aimée. Saurait-elle reconnaître en ma stupidité la plus éloquente et la plus sincère des déclarations d’amour?
Autour de moi, les: «Mais, certainement, mon oncle... Mais, comment donc, ma tante... Comme il vous plaira, mon cousin... Vous êtes trop aimable, ma cousine...» allaient d’un train d’enfer.
On se leva de table.
Je passai la soirée sans pouvoir m’arracher à cet état d’extase qui faisait de moi le plus niais des invités. Assis à la même place, muet et gauche comme un collégien, je ne voyais rien hors le sourire et les épaules de Marie-Antoinette. De la conversation des hommes, je n’entendais que quelques mots répétés avec une véhémence particulière: «Chiffre d’affaires.--Bolchevisme.--Spoliation.--Changes.--Gros salaires.--Où allons-nous?--Suisse.--Ruine.» De la conversation des dames, je ne distinguais également que des mots sans suite: «Le nourrissage de Simone.--L’abbé X...--Le docteur B...--Grands Concerts.--Les couches de Madeleine.--Le docteur G...--Mgr Z...--Brebis égarée...»
Et il me semblait que la jeune et jolie Mme V... n’aurait pas dû porter un jupon d’alpaga noir sous son élégante robe de crêpe de Chine blanc, et que les beaux brillants de Mme Z... auraient jeté de tout autres feux s’ils avaient été soigneusement décrassés.
--Vous m’avez dit, je crois, monsieur, que vous aimiez la danse. Si cela vous plaisait, je pourrais vous faire inviter au bal de Mme de Sermanges.
C’était bien à moi que s’adressait Mlle Vernon en m’offrant une tasse de thé. Je saisis la tasse, acceptai distraitement le sucre, la crème, le rhum--que n’aurais-je pas accepté?--et répondis... On devine ma réponse. Telle était mon émotion que je dus poser ma tasse sur un guéridon voisin...
--Hé bien, c’est entendu. Vous recevrez une carte prochainement.
Elle s’éloigna. Je la vis s’approcher de M. Taffarel qui lui tapota le menton. Ce fut à ce moment précis que je pris la résolution de me faire Lyonnais.
Il était un peu plus de minuit quand Mme Arsène Jutet, la première, se leva. Tout le monde, aussitôt, l’imita.
Précédé de Calixte, qui brandissait un gigantesque candélabre à six branches, nous descendîmes l’escalier en file indienne. Mme Greillon-Delamotte avait bien voulu accepter mon bras. Durant la descente, nous croisâmes, comme à l’ordinaire, quelques gros matous en goguette. Déjà le brouillard nocturne nous chatouillait les narines et la gorge. Nous toussions et éternuions à qui mieux mieux...
J’obtins la faveur inespérée d’accompagner Mme Greillon-Delamotte jusque chez elle.
CHAPITRE VIII
DE LA VÉRITABLE AMITIÉ
«Toutes mes félicitations, mon cher Philippe, me disait Calixte quelques jours plus tard, vous avez beaucoup plu. Ma tante Greillon-Delamotte m’a parlé de vous en termes particulièrement flatteurs.»
--Hélas! répondis-je, je n’ai été que pleurard et stupide.
--Hé bien! cette stupidité ne vous a pas desservi, au contraire. On l’a attribuée à une émotion bien naturelle, à un sentiment de déférence et de modestie tout à fait explicable...
--Ah! Calixte, on aurait pu l’attribuer plus justement à l’amour.
--A l’amour?
--Mon vieil ami, je vous livre le secret qui m’étouffe. J’aime...
--Et qui donc?
--Mlle Vernon, votre belle-sœur... Oui, Marie-Antoinette!
--Mais vous êtes fou!
--Non, mais je le deviendrai immanquablement si je n’épouse pas Marie-Antoinette... Marie-Antoinette!
Effrayé, Calixte me colla sur la bouche sa grande main osseuse.
--Pour l’amour de Dieu, Philippe, ne criez pas si fort! Vous oubliez que nous sommes rue Sala!
Il me prit par le bras, m’entraîna avec la vigueur dénuée de mansuétude d’un gardien de la paix qui conduit au poste un manifestant, et ne me lâcha que sur la place Bellecour, près du kiosque à musique.
--Mon cher Philippe, me dit-il d’un ton aigre-doux, vous avez une façon de plaisanter...
--Mon cher Calixte, répliquai-je avec fermeté, je vous jure que je parle le plus sérieusement du monde.
--Comment? Vous... vous prétendriez épouser?...
--Oui, moi... avec le secours de votre amitié.
Ce dernier mot effaça le sourire de suffisance et de dérision presque insultantes qui se dessinait sur les lèvres du meilleur de mes amis...
--Mon amitié vous est acquise, me dit-il. Mais épouser Mlle Vernon!... Y avez-vous songé?
--Hé! Je ne songe plus qu’à cela.
--Mais vous n’êtes même pas Lyonnais!
--Je le deviendrai. J’y suis décidé.
--Vous n’appartenez pas à une famille connue!
--Je m’appliquerai à la faire connaître. Dieu merci, depuis près d’un an que j’habite Lyon, je ne suis pas sans en avoir appris les moyens.
--Vous ignorez tout de nos traditions et de nos convenances. Vous n’avez pas l’âme lyonnaise.
--Je suis plein de bonne volonté: je m’en ferai une.
--C’est de l’aberration!
--C’est une ferme résolution.
Calixte se mit à gémir.
--Philippe, mon ami, je vous en prie, ressaisissez-vous! Réfléchissez! Mlle Vernon...
--Sera ma femme, à moins qu’elle ne s’y oppose. Il n’y a pas à y revenir... Je l’adore, je suis fou d’elle... et plutôt que de la perdre, je l’enlèverais!
--Quel scandale! Mais jamais cela ne s’est fait à Lyon!
--Hé bien, cela se fera.
On ne pouvait montrer un plus frénétique entêtement. Calixte en parut ahuri, consterné, atterré.
--Voyons, mon ami, raisonnons, reprit-il d’un ton persuasif.
Il passa de nouveau son bras sous le mien et nous fîmes ainsi--je ne sais combien de fois--le tour du kiosque.
--Oui, raisonnons, Philippe, raisonnons, et ne vous froissez pas si je vous parle avec une franchise un peu brutale.
--C’est le droit d’un ami, répliquai-je. Soyez franc. Soyez brutal. Je ne m’en offenserai pas.
--Hé bien, mon cher Philippe, vous connaissez la situation sociale de Mlle Vernon. Vous n’ignorez ni sa parenté, ni ses alliances, ni ses relations. Est-il besoin de vous les rappeler?
--C’est inutile, répondis-je avec une extrême douceur. Je vous assure que tout ce monde-là ne m’intéressera vraiment que le jour où j’aurai épousé Marie-Antoinette.
--Hé, comprenez donc que c’est impossible! Comment ma belle-sœur, qui a refusé dernièrement l’un des plus beaux partis de Lyon, épouserait-elle le premier Parisien venu? Entre nous, je ne vois guère que Félix Bernicot qui puisse prétendre à sa main ou encore le fils Jutet...
--Le fils Jutet? m’écriai-je victorieusement. Il est allé à Paris et s’y est perdu. N’en parlons plus... Reste Bernicot. Est-il vraiment si séduisant?
--Son père est colossalement riche, me déclara Calixte, les joues enflées de millions. De plus, les Bernicot sont alliés aux Bizolon, aux Taffarel et à Mgr de Rambert. Vous concevez bien que vous ne pouvez être un rival sérieux pour Félix...
Et mon excellent ami Paterin, m’ayant laissé quelques secondes à l’amertume de mes réflexions, me posa, d’un ton dégagé qui me donna une forte envie de le gifler, la question suivante:
--Sans indiscrétion, mon cher Philippe, combien gagnez-vous chez Tristan-Miron?
--Sept cent cinquante francs par mois, répondis-je, sans parler d’une honnête gratification au jour de l’an.
--Hé! hé! C’est déjà bien joli. Ha! ha! les employés sont bien payés de nos jours. Ho! Ils peuvent vivre largement!
Puis, le sourire aux lèvres, il me glissa négligemment dans le tuyau de l’oreille:
--Cher, Mlle Vernon a huit cent mille francs de dot.
Une confidence en appelle une autre:
--Cher, répliquai-je, j’en ai cinq cent mille bien à moi et, comme le disent les Américains, n’étant ni aveugle, ni manchot, je vaux bien quelques milliers de dollars.
--Plaisanterez-vous donc toujours? me demanda Calixte en s’arrêtant.
--Comment? Mais c’est vous le plaisantin! m’écriai-je soudainement irrité. Que signifient ces: «Hé! hé! c’est bien joli. Ha! ha! les employés... et tous ces ho! ho! impertinents?»
--Vous avez cinq cent mille francs? reprit Calixte, déconcerté et rougissant.
Je me sentais, à vrai dire, tout disposé à le fouailler de quelques vertes répliques, mais je réfléchis qu’une correction ne le rendrait peut-être pas très favorable à mes desseins. Et puis il me pressait le bras d’une manière beaucoup plus amicale.
--Cette petite fortune, expliquai-je à Calixte, m’a été léguée, il y a deux ans environ, par un grand-oncle maternel. Directeur d’un cabaret artistique à Montmartre des plus sélects, ce digne oncle, qui m’aimait beaucoup, sentant sa fin approcher, nous coucha équitablement et côte à côte sur son testament, une vieille et excellente amie et moi. Je dois vous avouer, mon cher Calixte, que la mort de cet homme de bien exerça une influence décisive sur ma destinée. Lui vivant, je serais peut-être, à cette heure, le chansonnier le plus en vogue de la capitale et ne connaîtrais certainement pas les tribulations de la filière chez MM. Tristan-Miron, Unis et Façonnés.
--Il ne faut rien regretter, me déclara Calixte, si ce n’est que monsieur votre oncle n’ait pas jugé bon de disposer de la totalité de ses biens en votre faveur. Ils eussent été plus proprement placés entre vos mains que dans celles d’une cousine et vous seriez plus riche de cinq cent mille francs. Convenez également qu’il est infiniment plus honorable de fabriquer de la soierie que des chansons...
--Je conviendrai de tout ce que vous voudrez, répliquai-je, et ne regretterai rien si je peux épouser Marie-Antoinette!
--C’est une grande prétention, dit gravement Calixte.
Je le reconnus volontiers. «Si l’on m’avait dit, ajoutai-je, qu’un jour viendrait où je renierais Paris et ses plaisirs pour l’amour d’une Lyonnaise, j’aurais haussé les épaules en éclatant de rire. Pourtant ce jour est arrivé et je ne me suis jamais senti si ému. J’aime Marie-Antoinette, et, bien que le sort ne m’ait pas fait naître au confluent du Rhône et de la Saône, je n’aspire plus qu’à y vivre et y mourir. Vous m’avez trop bien montré, mon cher Calixte, qu’en dehors de Lyon, d’une certaine société et d’une certaine morale, il n’est ni sagesse, ni bonheur, ni vertu. L’émulation de l’exemple m’aiguillonne et m’enfièvre. Le noble souci du respect de soi-même me harcèle. Je veux connaître, à mon tour, l’ivresse de la considération. Quand j’arrivai à Lyon, le désir du mariage m’avait à peine effleuré. La vue de Marie-Antoinette me l’a rendu lancinant, tyrannique, inexorable. J’épouserai cette exquise jeune fille. Nous fonderons ensemble une vraie famille lyonnaise, une famille nombreuse et qui sera «connue». J’aurai la fierté d’appeler «mon oncle» M. Taffarel ou je me précipiterai dans le Rhône la tête la première.»
Je me tus, tout frémissant de la déclaration passionnée que je venais de faire et regardai Calixte. Tête basse, pensif, il murmurait: «Bernicot-Vernon... Jutet-Vernon... Bizolon-Vernon, oui, ce serait bien, ce serait convenable... mais Lavrignais-Vernon? Ah! Lavrignais-Vernon...» Et, chaque fois qu’il associait mon nom à celui de ma bien-aimée, il poussait un gémissement.
--En somme, mon cher ami, qu’attendez-vous de moi?
--Avant tout, répliquai-je avec feu, que vous m’aidiez de vos conseils à ne point déplaire à celle que j’aime, et, pour cela, que vous continuiez à m’instruire des usages et convenances de votre ville, puis que vous m’exerciez à les observer avec naturel et spontanéité. Déjà, cette petite carte d’invitation que j’ai reçue ce matin me permet d’espérer que je ne suis pas tout à fait indifférent. Le jour où vous aurez fait de moi un Lyonnais accompli, peut-être oserai-je vous demander quelque service plus précieux...
A ces mots, Calixte ouvrit la bouche en levant vers le ciel des yeux de martyr; puis, après être demeuré quelques secondes dans un mutisme inquiétant, il me prit la main qu’il secoua avec une morne énergie comme si je venais de perdre mon père. Je compris que je pouvais compter sur lui...
Ah! si vous cherchez un ami, choisissez un Lyonnais. Vous ne le gagnerez pas en une semaine ni même en un mois,--et pas toujours en une année. Mais il vous sera fidèle... Il en est ainsi de toutes les affections lyonnaises.
LIVRE DEUXIÈME
CONTENANT QUELQUES EXERCICES PRÉPARATOIRES AUX PRINCIPALES DIFFICULTÉS DE LA VIE LYONNAISE
CHAPITRE PREMIER
SUR LE MAINTIEN EN GÉNÉRAL