Part 6
--Je l’ai vu sur mes cubes! affirma-t-il fièrement.
Et il alla chercher ses cubes. C’était des espèces de petits pavés de bois, illustrés de couleurs vives et qui s’arrangeaient, sur chaque face, de façon à pouvoir composer ce que, dans son langage, il appelle «une histoire». Tout ce qu’il nous avait dépeint était là: les dames écuyères, les petits enfants spectateurs, Auguste et Chocolat, le prince Papillon et sa princesse. Une fois rapetissées, simplifiées, claires et minutieuses, ces images étaient entrées dans sa mémoire. De grandeur naturelle, il ne les aurait probablement pas retenues, mais, sur ces cubes de bois minuscules, elles avaient formé un monde à sa taille, et il se les était assimilées. Et dans ses méditations, que nous autres, les grands, qui ne savons pas, nous appelons ses jeux, sans doute il assemblait maintenant ces personnages dans des postures et des actes différents; il les faisait vivre.
Voilà pourquoi j’ai compris plus vite ce qu’il voulait me dire, l’autre jour. Il a voulu, absolument, se faire conduire sur le passage du roi de Portugal. L’impression que ce mot de roi fait sur les enfants est une chose singulière. Je ne puis me l’expliquer que par l’action très vive des contes de fées et même de l’imagerie colorée dont on nourrit leur cerveau dès leurs premières années. Je ne dis pas qu’on ait tort, c’est une autre affaire... «Il était une fois un roi et une reine...» Et tout ce qui suit est admirable et merveilleux. Et les gravures enluminées de rouge, de vert, de jaune et d’or, de toutes les couleurs qui éblouissent, leur présentent ces rois et ces reines vêtus autrement que nous, et magnifiquement! Songez maintenant aux rêves qu’a dû faire Caillou, quand il a su qu’un roi, un vrai roi vivant, allait venir, et qu’il était un enfant à peine plus grand que lui. Il était tout ému; il était transporté; il jouait à être Manoel; au bout de quelques instants il croyait l’être.
--Eh bien, dit sa mère, tu le verras, le roi de Portugal!
Il partit avec un air concentré, méditatif, heureux, dédaigneux de tout le reste du monde. Il allait satisfaire l’un des plus grands désirs de sa vie. Et il s’en revint triste et glacé.
--Il n’a point passé, lui demandai-je, tu n’as pas pu le rencontrer?
--Si, dit-il d’un air désabusé, mais il n’était pas ressemblant!
LA GOURMANDISE
... Aujourd’hui on m’a invité à déjeuner, mais je ne compte pas: Tili et Caillou sont restés à table. Ils sont très sages. Cela signifie, dans la langue des grandes personnes, qu’ils n’ont pas ouvert la bouche.
Pour qu’ils puissent supporter les longs silences qu’on leur impose il faut vraiment que les enfants aient en eux-mêmes une énergie vitale singulière, il faut qu’ils soient capables de découvrir dans le monde extérieur des sources de distraction et d’intérêt que nous ne possédons plus. Prenez aussi qu’ils écoutent passionnément ce qu’on dit. C’est comme s’ils voyageaient: ils font provision de mots comme un artiste en promenade fait provision d’images. Ils ajoutent ces mots à leur trésor, en se trompant parfois sur leur sens, ou leur en donnant un qui n’est pas tout à fait faux, mais qui est neuf, un peu extravagant, et que nous trouvons profond ou spirituel. Mais c’est parce que nous les aimons, et nous ne songeons pas assez qu’il en va de même avec les étrangers quand ils commencent à balbutier le français. Voilà même pourquoi il ne faut jamais citer les mots des enfants devant eux: ils en viennent bien vite, si l’on cède à ce penchant, à coudre les phrases au hasard, dans l’espoir de surprendre et de se faire admirer. Voilà pourquoi aussi il faut surveiller ses paroles. Les parents de Caillou et leurs vrais amis en prennent toujours la peine.
Je dis ces choses ici parce qu’elles me sont venues. Il n’en sera plus question. Pour le moment j’admire, en Caillou et Tili, une autre résignation que celle qui les voue au silence: la petite femme de chambre qui sert à table, en bonnet et tablier blanc, leur offre de chaque plat qui survient. Je ne sais à quel sentiment elle obéit: faux respect pour la personne des petits maîtres à qui l’on doit tout, ou malignité, car elle sait qu’ils sont obligés de refuser? La médecine et l’hygiène, depuis quelques années, sont intervenues presque avec excès dans le régime imposé aux enfants: Caillou et Tili ne mangent guère que des cervelles, des soles et des purées. Je crois qu’ils jugent cette monotonie un peu insipide. D’abord leurs jeunes dents ont besoin de mordre et déchirer; mais surtout, leur immense et insatiable curiosité, n’est-ce pas sur les choses qui se mangent qu’elle se porte le plus naturellement? Songez que les sensations et les joies du goût leur ont été les premières révélées; songez que ce sont celles, parmi les physiques, qui dureront le plus longtemps, elles qui aideront l’être humain à supporter le fardeau de la vieillesse! Et l’activité des fonctions vitales chez les enfants est si grande, ils peuvent si fréquemment éprouver cet honnête désir du corps que nous appelons l’appétit! Ce n’est pas tout: comme on les surveille et qu’on les modère fort sagement ils restent toujours un peu sur leur faim, ils se figurent donc qu’ils pourraient manger toujours. Il ne faut pas alors s’étonner si leur plus chère satisfaction est d’amasser le souvenir des sensations qui plaisent à leur jeune bouche.
Mais comme il devait les tenter dans ce cas, le geste insidieux de la servante! Je les regarde, je les regarde avec inquiétude et compassion. Eh bien, ils sont émouvants d’indifférence apparente. Un Hindou, un mahométan à qui l’on offrirait un mets que proscrit leur religion ne feraient pas un geste de dénégation plus ferme, plus courtois, plus naturel. Les bons, les braves, les courageux petits! Quel triomphe de l’éducation! Pourtant l’acceptation de la loi ne va pas sans des regrets, peut-être confus d’ailleurs, et dont la cause véritable commence peut-être à leur échapper. Caillou vient de finir sa purée de pommes de terre tandis que nous mangeons du pâté de lièvre, et la mémoire lui revient d’un mets qu’il a vu passer sous ses yeux au début du déjeuner.
Il demande timidement:
--Est-ce que je pourrais avoir une sardine?
--Tu sais bien, Caillou, répond sa mère, que tu ne dois pas manger de sardines!
--Ah! fait Caillou, ce n’est pas pour la manger: c’est pour la faire nager dans mon verre!
Et je crois bien qu’il dit vrai, ou tout au moins qu’il aime à se figurer qu’il s’en tiendrait là. Sa curiosité sensuelle s’est transformée en une sorte de préoccupation esthétique. Cet objet qui ne peut lui servir selon sa destination naturelle, il voudrait l’avoir pour un jeu. Ce serait une consolation!
On la lui refuse. Mais du moins sa sœur Tili et lui en auront une autre, à la fin du repas: c’est le dessert. Encore y aura-t-il des desserts qui leur seront refusés, car c’est aussi un des principes de l’hygiène moderne appliquée aux enfants, que ceux-ci ne doivent manger ni pommes ni poires crues, ni même, autant que possible, d’oranges ou de mandarines, à cause des pépins qui pourraient leur donner l’appendicite! Mais on leur permet les sucreries, parce que le sucre est un aliment. Si Caillou et Tili attendent avec impatience la fin du déjeuner, c’est qu’ils savent qu’on leur donnera enfin un de ces bonbons délicieux qui sont là, sur la table. Ils sont faits d’une crème parfumée entourée d’une carapace légère de caramel, et il faut prendre bien garde à tout garder, tout garder dans la bouche, afin que cette crème fondante ne fasse pas de tache en tombant. C’est la condition imposée, et cette contrainte ajoute à leur plaisir celui d’un effort de volonté, d’une lutte. Enfin c’est quand on leur donne des bonbons que se révèle le plus nettement chez eux le sens de la propriété. Vous n’avez qu’à voir Caillou quand il en offre, d’une boîte dont il est le maître. Il a tant de plaisir et tant de fierté du sacrifice qu’il fait! Mais l’autre jour il n’avait qu’un sucre d’orge, et Tili lui en a demandé la moitié. C’était trop dur! Il a réfléchi.
--Non, dit-il. C’est à moi et je n’en ai qu’un. Mais quand j’aurai fini, tu pourras m’embrasser pendant que ma bouche colle!
La discipline sévère à laquelle on astreint la gourmandise de Caillou et de sa sœur me scandalise un peu, parce que mon enfance n’y fut pas soumise. Je sens toutefois qu’elle a du bon, non seulement pour leur estomac, mais parce qu’elle leur suggère que durant toute leur vie il y aura pour eux, de la sorte, des actes permis et des actes défendus. Mais elle a aussi un mauvais côté: elle les porte à croire que les petits et les grands sont en face les uns des autres comme deux races différentes, n’ayant ni les mêmes mœurs ni les mêmes privilèges. Et les grandes personnes elles-mêmes n’ont que trop d’inclination à penser de même, à ne voir dans les enfants que des créatures qu’on peut tromper pour leur bien, en utilisant leurs instincts, dans une intention de dressage ou pour leur santé. Caillou s’en est aperçu et en a souffert, parce qu’il est fier. Il n’aime pas qu’on se serve de sa gourmandise pour lui faire prendre des médicaments sans qu’il s’en doute: des confitures de groseilles avec de la santonine, ou de l’huile de ricin dans des bonbons, qu’il faut avaler sans mâcher, Caillou, sans mâcher! Il juge qu’on le trahit et qu’on trahit ce qu’il aime; car il n’est pas naturel que les bonnes choses produisent des effets désagréables, et, dans son esprit, un peu humiliants! Il ne s’est pas exprimé de cette façon abstraite et majestueuse, mais c’était bien le sens de ses paroles, et comme il avait raison on s’est incliné, à condition «qu’il serait courageux». On peut toujours faire appel au courage de Caillou, parce que c’est chez lui un sentiment primitif et viril, bien plus vigoureux encore que le désir qu’on ne lui mente pas. Le courage et la résistance à la douleur sont chez les enfants, surtout les petits garçons, en proportion de la durée de vie qu’ils ont devant eux, et qu’ils croient sans bornes, parce qu’ils n’ont guère l’idée de la mort. C’est un des motifs qui font qu’ils vivent, à proprement parler, dans un mode héroïque. Il y en a un autre, c’est que, dans presque toutes les occasions de leur existence, il faut qu’ils obéissent et se soumettent. Braver la douleur est presque leur seule revanche. Et il serait mauvais de leur en ravir la possibilité.
Telles sont mes réflexions, elles m’attristent un peu parce que j’ai conscience, dans le même temps, que la douleur est éternelle et invincible. Mais Caillou ne s’en doute pas. Je me rappelle que l’été dernier nous l’avons emmené, dans une barque aux grandes voiles, au delà de l’île Bréhat, sur la mer poissonneuse, cette étendue d’eau qu’il a définie en disant qu’elle n’a qu’un bord. C’était la première fois qu’il montait sur un navire, et les flots ne lui furent pas cléments. Caillou se montra surpris et honteux du mal qu’il éprouvait, et comme il ignorait la cause, il l’attribua aux seules puissances qu’il pût connaître. C’était nous. Lorsqu’un peu de calme fut revenu à son pauvre petit corps frissonnant, il frappa du pied en nous regardant avec indignation.
--J’avais dit, cria-t-il, que je ne voulais pas qu’on me donne une purge sans me prévenir!
L’ŒUF DE CHEVAL
Caillou, qui avait passé les vacances chez l’oncle Jules, est demeuré assez longtemps désorienté. Il ne sait pas s’il aime la campagne, il ne sait pas s’il la trouve belle. De tels jugements fermes et précis sur les choses inanimées ne peuvent être portés que par de grandes personnes. Caillou sait et dit qu’il aime sa mère, son père, moi sans doute, et généralement les humains qui l’entourent, sauf quelques-uns qui lui inspirent de la crainte ou de l’horreur. Mais il ne saurait définir le sentiment qu’il a éprouvé au milieu des arbres, devant l’herbe et les eaux. Il a été heureux, il a trouvé naturel de l’être, il ne se serait même pas aperçu qu’il l’était, si une fois revenu à Paris il n’avait senti en lui-même comme un vide, une espèce d’ennui très vague et complètement indicible, parce qu’il n’y a pas encore de mots abstraits dans son vocabulaire, et que d’ailleurs son expérience de la vie n’est pas assez longue pour qu’il remonte jusqu’à l’origine de ses impressions. C’est tout juste, en somme, comme quand il a envie de dormir, le soir. Il devient nerveux, impatient, grognon. Mais si on lui dit: «Caillou, il est temps d’aller te coucher», il fond en larmes, il crie: «Non, non, je ne veux pas aller me coucher!» Il ne sait pas qu’il a sommeil. De même, il ne sait pas qu’il a aimé la campagne, et qu’elle lui manque.
Mais quand son oncle Jules vient à Paris, il monte sur ses genoux, et, sous prétexte de l’embrasser, flaire singulièrement les plis de sa cravate molle. Et il est grondé par ra mère, qui trouve que ce n’est pas convenable:
--Mais qu’est-ce que tu as, voyons, Caillou, à la fin?
Caillou répond, sentencieusement, comme s’il venait de faire une grande découverte:
--Il sent... il sent la même chose qu’à Chailly!
C’est qu’il a perçu l’espèce de fraîcheur que gardent les joues lorsqu’elles ont été au grand vent toute la journée, l’odeur des feuilles près de mourir, un peu amère et persistante, celle aussi de la peau qui a respiré et absorbé l’air vivant des plaines. Il a encore des sens de sauvage, Caillou. Voilà pourquoi son imagination s’émeut; le nez dans la cravate de son oncle Jules, il revoit des spectacles dont il ignorait même avoir gardé la notion. Je crois alors que le moment est bon pour l’interroger.
--Qu’est-ce qu’il y avait à Chailly, te souviens-tu?
Il cherche dans sa mémoire et prononce:
--Des bœufs, des vaches, des poules, des oies et des chevaux, oui, des chevaux.
C’est toujours la même incapacité à se rappeler ce qui n’est pas en vie, et que j’avais déjà remarquée quand je lui ai demandé jadis de me décrire le jardin des Tuileries. Les chevaux surtout le préoccupent. Ceux qu’il voit à Paris entretiennent sa curiosité, tandis que, chose curieuse, les automobiles le laissent indifférent. C’est qu’elles n’ont pas de mystère; il sait qu’elles ont été faites par les hommes, dont il est persuadé qu’ils peuvent tout faire: ce ne sont que de grands jouets mécaniques. Au contraire les bêtes lui apparaissent comme en dehors de lui, énormes, capricieuses, encore mal domptées.
Un samedi soir, avant de partir, l’oncle Jules lui demande:
--Qu’est-ce que tu veux que je te rapporte de Chailly, Caillou?
Caillou n’a pas besoin de réfléchir. Il crie d’un trait:
--Un cheval!
L’oncle Jules n’est pas toujours un homme sérieux. Il appartient à la nombreuse catégorie des grandes personnes qui croient que les enfants ont été mis au monde pour les amuser et ne mettent aucune honnêteté dans leurs rapports avec eux. Si vous voulez bien y réfléchir une minute, c’est là de l’immoralité.
--Je ne puis pas te donner un cheval, dit l’oncle Jules, c’est trop cher. Mais si tu veux, je te rapporterai un œuf de cheval.
Cette proposition n’étonne pas le moins du monde Caillou. Tous ceux des animaux qu’il a vus de près, les poules, les serins, tous les oiseaux, font des œufs. C’est la seule manière qu’il leur connaisse d’avoir des petits. Il généralise mal, mais ce n’est pas sa faute, c’est la faute de celui qui trompe sa confiance; et il bat des mains, et il remercie, tandis que l’oncle s’en va, suivi de ma réprobation. Cependant je n’ose rien dire, parce que je ne suis pas de la famille.
D’ailleurs je songe qu’il sera toujours temps de détromper Caillou demain soir, en lui adoucissant une inévitable déconvenue. Mais l’oncle Jules est un être astucieux et persévérant dans ses desseins. Caillou, qui l’attendait avec cette sorte d’espoir empreint d’anxiété qui allonge les heures, le voit revenir avec un commissionnaire qui porte sur ses épaules une chose lourde, vaste et ronde, enveloppée de papier gris.
--Voilà l’œuf, Caillou!
Caillou est tout pâle d’émotion et de joie. On l’aide à détacher les ficelles, à défaire le papier gris, et sur le tapis du vestibule apparaît enfin, d’un jaune rouge, gigantesque, côtelée, majestueuse, une citrouille achetée chez la plus prochaine fruitière. Certes il faut une telle coquille pour contenir le petit d’un cheval! Caillou n’a pas un doute, il a peur seulement de casser l’œuf, il ne le touche qu’avec prudence, avec vénération, avec amour. Il s’informe du jour où le petit du cheval sortira, de ce qu’il faut faire pour qu’il sorte. Et son enthousiasme est tel que personne maintenant n’ose plus lui dire la vérité. Mais moi, je battrais volontiers l’oncle Jules.
--Bah! fait-il, vous verrez; j’arrangerai ça!
Il arrangera ça de manière à s’amuser encore, je le devine. Je m’en veux d’être pédant, et de me rappeler, à cette minute précise, que les Latins employaient le même mot, _puer_, pour signifier «esclave» et «enfant». L’oncle ne réfléchit pas un instant qu’il n’oserait abuser de la même façon de l’ignorance ou de la naïveté d’un homme de son âge, parce qu’il y aurait des suites et qu’elles seraient pour lui périlleuses. Je m’en veux de considérer cette supercherie comme une expérience qui me montrera de quelle manière Caillou va concevoir cette féerie, quelle couleur il va lui donner, et comment il acceptera la déception qui se prépare.
Je le regarde, et je vois qu’il nous a oubliés. Il a oublié le reste de l’univers, il vit dans le rêve des possibilités immenses qui s’ouvrent devant lui. Non par pitié, mais par respect pour sa personne humaine, je lui explique sérieusement qu’il n’a qu’à tenir l’œuf au chaud, devant le feu ou sous une couverture: je ne voudrais pas qu’il fût ridicule, je ne me le pardonnerais pas à moi-même. Il m’écoute avec des yeux ardents et convaincus; mais qu’il a de peine à ne pas enserrer de ses bras, réchauffer de tout son corps, cette coque de mensonge! Hélas! je n’ai fait que lui enlever un plaisir, et j’ai sans le vouloir ajouté à son souci. Il se relève de table pour aller voir l’œuf de cheval, qu’il a poussé à grand’peine devant la cheminée; il attend avec impatience--lui qui, je vous l’ai dit, aime tant à vivre qu’il ne veut jamais aller se coucher--l’heure où on le mettra au lit, pour sentir enfin contre ses pieds, sous l’édredon tiède, l’objet de toutes ses pensées; et il s’endort, ravi par son rêve, dans une telle extase que sa bouche prononce des mots qu’on n’entend pas.
Alors doucement, sournoisement, avec des précautions inouïes, l’oncle Jules vole le fameux œuf de cheval en jurant de le rapporter avant son réveil. Il tient parole, heureusement, et il faut l’en féliciter: Caillou aurait été si malheureux! Mais le lendemain, au contraire, il voit l’oncle Jules qui rit déjà et il sent l’œuf dans le lit: c’est l’enchantement qui va continuer; car l’oncle lui dit, d’un air bien savant:
--Je crois que j’entends quelque chose: l’œuf est mûr, Caillou, l’œuf est mûr!
Caillou appuie son oreille contre l’objet monstrueux; et c’est vrai qu’on entend quelque chose: une agitation, un grattement contre les parois, de la vie, enfin. Caillou en est tout tremblant.
--Je crois, dit encore l’oncle, que le petit veut sortir. Mais elle est dure, la coquille de cet œuf de cheval; il faut l’aider!
Il tire de sa poche un canif et Caillou ne s’aperçoit pas que durant la nuit on a déjà découpé en couvercle le dessus de cette masse rouge et jaune, et qu’elle est plus légère, beaucoup plus légère. Caillou attend, le couvercle se lève, et il sort... un lapin, un tout petit lapin blanc à peine étourdi de son emprisonnement.
Qu’est-ce que va penser Caillou, qu’est-ce qu’il va dire? Ce n’est pas un cheval, et il connaît bien la différence entre un cheval et un lapin. Il va se fâcher, sans doute, ou il va pleurer! Mais non: il demeure émerveillé, et il accepte le miracle. Ce n’est qu’un lapin, mais enfin, pour un petit enfant comme lui, c’est déjà bien beau, un lapin, c’est après tout satisfaisant. Il songe, les yeux brillants et les lèvres ouvertes. Enfin il demande:
--Qu’est-ce qu’il faut lui donner à manger?...
On a dû faire au lapin un logis dans la cuisine, ce qui est assez désagréable; mais il n’est que juste que les grandes personnes pâtissent un peu quand elles ont fait ou laissé faire des sottises. Quelquefois on demande à Caillou, quand il y a du monde:
--Raconte un peu l’histoire de ton œuf de cheval?
Et il commence de bonne grâce, sans y voir de malice:
--J’avais un œuf de cheval... alors, il n’a pas été couvé assez longtemps... alors, au lieu d’un cheval, il est venu un lapin.
Telle est l’explication qu’il a trouvée. Il en est parfaitement satisfait, et pour ma part je la trouve admirable et significative pour l’histoire des progrès de l’esprit humain, qui ne sont faits que d’erreurs successives.
CAILLOU ET SON PÈRE
Avez-vous gardé le souvenir que naguère je répétais à la maman de Caillou: «C’est vous qu’il aime et vous aurez été son premier amour.» Elle ne disait pas non, elle en était même un peu émue, elle en aimait son fils un peu davantage. Mais je pensais par contre que, sur son père, Caillou, si je puis m’exprimer ainsi, «n’avait pas d’opinion». Il me semblait que le père de Caillou était, pour son petit garçon, quelqu’un qui part le matin et qui revient le soir, quelqu’un qu’on embrasse à l’heure du café au lait, quand déjà il lit son journal, et qui se baisse distraitement pour rendre le baiser; puis s’en va, disparaît du monde, est comme s’il n’était point, tant les enfants oublient vite, ne se montre plus qu’à l’heure du dîner pour se laver les mains, mettre un habit noir ou un veston d’appartement, et demander: «On a été sage, aujourd’hui?» Je voyais bien que Caillou admirait son père, et l’imitait, principalement en mettant comme lui les mains dans ses poches, et en faisant, devant la bonne celui qui jure parce qu’il n’est pas content. Mais comme, si vous voulez bien me permettre de vous le révéler, il m’admire et m’imite aussi, j’en avais conclu que c’est surtout son instinct de petit mâle qui parle en lui, et qu’il regarde les hommes «pour apprendre» et pour jouer à faire comme eux.
Sa mère essayait de me détromper sans y parvenir.
--Vous commettez une grande erreur, me disait-elle, et de l’espèce de celles dont vous vous rendez le plus fréquemment coupable: vous partez d’une petite apparence, de la moitié d’une observation, et vous en déduisez une hypothèse parfaitement fausse, mais qui vous plaît parce qu’elle tient très bien et vous est plaisante. C’est peut-être une œuvre d’art. Je n’en sais rien, je ne m’y connais pas. A coup sûr ce n’est pas la vérité. La vérité, c’est que, de l’affection que Caillou m’accorde à celle qu’il a pour son père, il y a la même distance que de l’amour humain à l’amour divin. Je suis trop près, moi, je suis trop bonne, trop amie, trop confidente. Il a besoin de moi, il ne saurait se passer de ma présence, il est exigeant, câlinement, délicieusement exigeant à mon égard, il sait qu’il peut tout me demander, et que j’en suis heureuse. Enfin, voulez-vous que je vous dise? nous avons tous les deux conscience qu’il est mon maître!