Caillou et Tili

Part 5

Chapter 53,988 wordsPublic domain

--C’est chic, dit-il, c’est très chic. Y a pas! V’là l’_water-ballast_, le moteur, les accumulateurs, la pile. C’t’épatant. Et ça marche?

--Tu vas voir, dit Cecil Rhodes.

Le domestique, après avoir resserré les écrous, fit agir la pile et le moteur tourna. Puis, il posa délicatement sur l’eau le jouet miraculeux.

Vif, adroit, rapide, conscient, pour ainsi dire, le sous-marin piqua devant lui. D’abord à la surface; ensuite, mû par un ressort qui ne se déclenchait qu’au bout d’un certain temps, il fit sa plongée, disparut magiquement, ne montrant plus qu’un petit miroir, le regard espionneur qu’il maintenait au-dessus des ondes. Puis il remonta, puis il replongea. Et il vira de lui-même, agile et souple.

Les cinquante gamins applaudirent. Boulot disait:

--C’t’un truc à hauteur, ça, je le r’connais, c’t’un truc à hauteur. Mon vieux, t’as d’la veine!...

Cecil Rhodes ajouta, très fier:

--Même les grandes personnes regardent!

C’était vrai. Maintenant, tout un peuple entourait la vasque et béait, amusé, passionné, repris par le plaisir si grand, si délicieux, si rare, de retrouver la curiosité, la faculté d’étonnement et d’admiration de l’enfance. Le sous-marin venait de remonter, comme pour respirer. Peint en gris blanc, il ressemblait à une bête vivante, à un poisson plat, sole, raie ou carpe monstrueuse. Son périscope était véritablement comme un œil.

A ce moment même la frégate, la belle vieille frégate surannée, avec ses trois mâts, sa voilure frémissante, sa façon d’aller comme par coups d’aile, se rapprocha, majestueuse, tanguant un peu, pointant son étrave dans l’eau pâle. Le vent fraîchit, ses voiles s’emplirent de ce grand souffle, elle se pencha, accentuant sa bordée...

--Ah!...

Tous avaient crié. La sirène dorée, comme intelligente, heurta de sa queue de poisson, par le travers de bâbord, l’engin perfectionné. Le sous-marin trembla sous le choc, redressa son avant, puis fit la cuiller, donna du nez et sombra! On ne vit plus rien. Rien que des bulles d’air, de pauvres et mesquines bulles d’air, qui crevèrent à la surface en un instant. Tel fut ce drame marin, bref et sinistre.

--Ah! Boulot! Boulot! gémit Cecil Rhodes.

Les cinquante gamins, pour une tentative inutile de sauvetage, s’étaient penchés sur la vasque. On n’apercevait plus que des derrières, des derrières de toutes les couleurs, dans les pantalons rayés, gris, bleus ou roses, des mollets nus, et, parfois, une paire d’oreilles, semblables à deux anses.

--Ah! Boulot! Boulot! répéta Cecil Rhodes.

Il pleurait toutes ses larmes, interminablement.

Boulot lui-même était triste. Son bon cœur s’émouvait devant cette grande et irréparable catastrophe.

Il dit, enfin:

--Console-toi, mon vieux! Pleure pas comme ça. Tiens, mon grand ami, le ministre d’la marine, il en perd, des bateaux, il en perd tout l’temps. Et il pleure pas!...

Mais la douleur de Cecil Rhodes ne s’apaisait pas. Boulot invoqua un argument suprême:

--Et puis, moi, il m’a promis la médaille des vieux matelots, pa’c’que j’lui ai fait un cuirassé. Toi qu’a perdu ton bateau, il t’fichera la Légion d’honneur!...

* * * * *

C’est aussi une chose qui a fait réfléchir beaucoup de familles, que la façon dont Boulot s’est conduit quand il a été parrain du premier-né de son grand frère Jacques.

Quand le grand frère Jacques est venu demander, comme une faveur, que Boulot et sa sœur Guitte fussent parrain et marraine de leur neveu, la mère de Boulot a eu un cri d’effroi:

--Ce n’est pas possible! il rira tout le temps!

Cette phrase a froissé Boulot. Il a juré que, puisqu’il marchait sur ses quatorze ans, il savait ce que c’est qu’un baptême et le sérieux de cette cérémonie. Et même, au cours des préparatifs, il a été parfait. Quand ses parents ont acheté le cadeau qu’en sa qualité de parrain il doit à Guitte, sa commère, il a voulu qu’il y eût quelque chose de sa poche, et il a donné trois francs: le tiers de sa fortune.

Et enfin voilà le grand jour venu. Guitte est tout en blanc, avec un bouquet blanc, des gants blancs, des souliers blancs, et un grand chapeau de bergère. Du blond et du rose par dessous, voilà sa figure. Et Boulot est en grande tenue: pantalon blanc, gilet rond, veste ronde et chapeau haut de forme. C’est excessivement laid, mais majestueux. On monte en auto, pour aller chercher le reste du cortège. La mère de Boulot passe son temps à répéter:

--Ne ris pas, Boulot, je t’en prie... tu ne riras pas?

Cette insistance paraît le froisser. Grand frère Jacques descend avec la garde, la nourrice et le candidat au cortège. On part pour l’église, et les recommandations se précipitent.

--... Une boîte de dragées. C’est pour le curé. Il y a vingt francs dedans. Tu donneras aussi vingt francs à la garde... Et ne ris pas, Boulot, ne ris pas!... Vingt francs à la nourrice. Serre-les dans ta poche... Pas celle de ton mouchoir, l’autre... Cinq francs au bedeau. Tu seras sérieux, Boulot, je t’en supplie!

Mais les grandes personnes ont l’âme fausse. Au fond, elles croyaient toutes qu’il allait rire, elle l’attendaient au rire; le grand-père, la grand’mère, le frère Jacques lui-même, et la garde, et la nourrice, tous étaient dans une angoisse gaie; et, rangés en cercle autour du baptistère, ils pinçaient les lèvres parce qu’on avait mis dans la main de Boulot un long cierge allumé. Boulot les déconcerte: il demeure impassible et grave. On déshabille l’héritier présomptif du grand frère Jacques, on lui met du sel dans la bouche, on lui verse de l’eau sur le front, et il crie. Boulot ne bronche pas. On lui demande s’il croit en Dieu, et il répond: «J’y crois!» très correctement. On l’invite à renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. Il dit: «J’y renonce!» Derrière son dos, les assistants font: «Pff...» Il se retourne et les regarde d’un œil sévère. Vraiment il est magnifique.

Après la cérémonie du baptistère on l’emmène, avec Guitte, dans une chapelle où il y a deux belles chaises de velours, sur lesquelles sa sœur et lui prennent place à genoux pour entendre une espèce de petit sermon qu’un abbé lit dans un livre. Il y est dit, entre autres choses, que les petits enfants ne doivent pas coucher dans de grands lits avec de grandes personnes parce qu’ils courraient le risque d’être étouffés. Boulot se contente de hocher la tête d’un air d’approbation. Et après, l’abbé ajoute tout naturellement:

--Il est enfin de mon devoir de vous apprendre que le fait d’être ensemble parrain et marraine d’un enfant constitue un lien de parenté spirituelle de telle nature qu’il vous est désormais interdit de contracter mariage l’un avec l’autre.

A ce moment, retentit un bruit tout à fait scandaleux. C’est le cortège du baptême, tout entier, qui éclate. La garde, la nourrice, le père, le grand-père, la grand’mère pouffent de rire. Mais Boulot est admirable. Il leur jette un regard circulaire pour les rappeler à un maintien décent, et répond avec dignité.

--M’sieu l’abbé, il y a d’autres impossibilités: cette personne est ma sœur!

Guitte, qui a dix ans, est extrêmement flattée de s’entendre appeler «cette personne».

Ensuite Boulot lui donne le bras avec une grande aisance, pour la remettre aux soins de ses ascendants. Il va porter sa boîte de dragées à M. le curé, met vingt francs dans la main de la nourrice, vingt francs dans celle de la garde, et va porter cent sous au bedeau. Tout s’est bien passé, tout s’est presque trop bien passé. Boulot continue à rester d’un sang-froid décevant. Enfin, sous le porche, il rejoint le grand frère Jacques, qui contemple son héritier avec une certaine fierté. Et alors Boulot lui glisse quarante sous dans la main. Le grand frère demande avec stupeur:

--Qu’est-ce que c’est?

Et Boulot répond froidement:

--Il me semble que je te dois quelque chose aussi, puisque c’est toi qui es le père! J’ai déjà donné à tous les autres!

* * * * *

Tout ceci suffit à expliquer pourquoi on écarte Caillou, autant que possible, du sillage de ce jeune homme; Boulot est déjà trop de son siècle: il a perdu le sens du respect.

* * * * *

Un autre des amis de Caillou, c’est la Puce.

* * * * *

Quand une rue de Paris mène quelque part, on y voit des passants qui marchent vite, des fiacres, des omnibus, des autobus, des automobiles, des fardiers portant des pierres de taille, parfois de lourds chevaux encore harnachés pour le trait, qui s’en vont trois par trois, et qu’un beau goujat bien hardi mène au grand trot, monté sur celui de gauche; et on y remarque aussi des chiens, car ces bêtes ignorent l’épouvante et semblent même aimer le tumulte.

Dans les rues transversales, principalement à quatre heures du soir, après la sortie des écoles, il y a des enfants. Ils s’y mettent tout naturellement pour jouer, s’y trouvant presque à l’abri: ainsi que les bateaux-lavoirs, en hiver, quand la Seine grossit, se réfugient dans les bras morts de la rivière. La rue que j’habite est une de celles-là. Et même, quand il n’est pas encore quatre heures et qu’elle est vide, absolument vide,--aux heures des repas, par exemple,--quelqu’un qui aime bien les petits d’homme, un ogre ou moi, peut deviner à des signes certains qu’elle est un lieu de fréquentation ordinaire des enfants, de même que certains champs servent de remise habituelle aux perdrix: il y a des inscriptions! L’une des belles pierres de taille de la maison du coin, qui est neuve, porte celle-ci, tracée d’une main savante, à la craie blanche pour les mots sans valeur, au pastel bleu pour les vocables importants: _Les filles sont des imbéciles._ Mais plus loin, près de la maison Ozanam, pension de famille pour jeunes gens, ces demoiselles ont tenté une revanche: _Tous les garçons sont des..._ Je vous jure que ce n’est pas moi qui ai mis les points. La jeune épigraphiste s’est arrêtée, épouvantée de son audace et de ce qu’elle allait dire. Je ne manque jamais, en passant, de regarder ces points; ils m’apparaissent comme une preuve assez touchante de la pudeur instinctive du sexe féminin.

Je dois dire maintenant comment j’entrai en rapports avec la Puce. Il a huit ans, et est l’héritier, ce qui ne lui rapportera rien, de l’une des concierges de la rue, mère de cinq autres rejetons, qui tous présentent une ressemblance mystérieuse avec un animal quelconque. L’un des mâles semble appartenir au totem du rat; les filles pourraient se grouper dans les deux tribus du moineau et du chat écorché. La Puce a mérité ce nom par l’exiguïté de ses formes, les bondissements imprévus et spasmodiques de ses petites pattes, et je ne sais quoi de brun sale épandu sur toute sa personne. Il a de beaux yeux bruns, très vifs, les oreilles en cornet, et il serait préférable que ses cheveux fussent blonds; sur le blond la poussière est moins apparente; mais ils sont noirs. Quand on l’a débarbouillé, ce qui n’est pas fréquent, il est possible de distinguer que ses joues et son nez sont pleins de taches de son. Les éleveurs, à la campagne, disent que c’est à cette marque significative qu’on reconnaît chez les bêtes les mélanges de races. J’ignore si c’est la même chose chez les hommes.

Un jour que je déménageais, la Puce s’aperçut que je possédais des «armes de sauvage». Il vint me demander une lance. Je lui concédai une zagaie de Touareg, longue à peu près dix fois comme lui, soigneusement émoussée à la pointe. Ceci lui ayant prêté de la considération dans le quartier, il acquit, vis-à-vis de moi-même, plus d’assurance. C’est ainsi qu’il en va d’ordinaire dans les relations de bienfaiteur à obligé. Il s’enhardit jusqu’à me prier de lui laisser faire «mes commissions». Ce fut pour lui la source de bénéfices considérables; il avait jusqu’à deux sous pour aller acheter un paquet de tabac. Au bout de quelque temps, toutefois, il se présenta aux ordres avec un ami. Celui-ci appartenait au totem de la fouine: oreilles pointues, museau pointu, petites jambes, torse qui n’en finissait pas.

--J’irai avec mon ami! annonça la Puce.

Je ne répondis rien, parce que cela m’était égal. Mais la Puce en conclut que je désapprouvais ce compagnonnage. Alors, il expliqua:

--... parce que, avec un ami, on va plus vite.

L’expérience ne tarda pas à me démontrer que c’était là de sa part une illusion ou un mensonge. Mais comme je gardai cette opinion pour moi, son esprit d’initiative grandit. M’abordant le jour de la mi-carême, il daigna me dire:

--Je vais aller jeter des confetti!

Je lui affirmai que je n’y voyais nul inconvénient. Mais il poursuivit, les yeux brillants:

--C’est chic! On se met dans le coin d’une porte, et quand il passe une dame... ou surtout une petite fille... pfutt! on lui en jette une poignée dans la figure. Et ça fait rose, ça fait jaune, ça fait blanc par terre! Tout partout, sur le pavé, ça fait jaune, blanc, rose, vert, bleu. C’est beau!... Ça coûte quinze sous, un kilo de confetti.

Cette somme me parut importante.

--Quinze sous, la Puce, quinze sous! Et tu les as?

Ses yeux devinrent encore plus brillants.

--Mais non, me dit-il, je ne les ai pas!

Il n’ajouta rien, mais j’avais compris, et je donnai les quinze sous, parce que cette façon de demander était sublime.

* * * * *

Le printemps arriva, mais il fut glacé. La Puce, qui continuait à grelotter stoïquement--il grelotte comme les chiens mouillés, en ayant l’air de penser à autre chose--parut cependant désolé. Je ne saisis pas d’abord pourquoi, mais il me montra les marronniers de la pension Ozanam qui tendent leurs grands bras de branches jusque dans la rue.

--Tu vois, me dit-il, leurs feuilles ont gelé.

Et c’est vrai. Les gelées tardives ont grillé, presque en bourgeon, les feuilles de la plupart des marronniers de Paris. Elles sont toutes noires et racornies. Je crus que l’âme d’un petit artiste naissait dans la Puce, d’autant plus qu’il continua:

--Et naturellement il n’y a pas de fleurs.

--Eh bien?

--... Il n’y aura pas de marrons. Alors, avec quoi qu’on jouera?

Je n’avais pas pensé à ça. Combien de grands malheurs dont les grandes personnes ne se doutent pas! Mais quand le temps, ces jours derniers, fut devenu exécrable, le visage de la Puce parut tout à coup rasséréné. Dès que les premières gouttes des averses commençaient à s’écraser sur le pavé, je voyais son petit visage sortir du guichet de la loge maternelle comme la tête d’un jeune lapin sort de son trou. Puis tout à coup, au plus fort de la pluie, il prenait sa course jusqu’au bout de la rue. C’est que le ruisseau de cette rue est magnifique. Il suit une belle pente, bien régulière, assez raide, et n’aboutit à une bouche d’égout que fort loin, à l’une des extrémités; il y coule des torrents, des torrents boueux, houleux, pleins de ressacs et de rapides. Moi-même, quand il pleut, je vais le regarder par la fenêtre, je me réjouis de le voir grossir, je me sens presque triste quand son élan s’affaiblit... La Puce précipitamment y déposait un vieux bouchon, volé chez le marchand de vin du coin. Et puis, il suivait son navire! Le bouchon allait, tournait, bondissait, parfois s’engageait à demi dans un cul-de-sac, entre deux pavés, où les remous le faisaient valser. Alors la Puce serrait les lèvres. Est-ce que le navire n’irait pas plus loin? Mais non, le bouchon repartait, léger, élastique, frappant la falaise abrupte du caniveau, jeté dans le grand courant cette fois, voguant sur les profondeurs. Et vite, vite, vite! La Puce allait encore plus vite, il descendait jusqu’à la bouche d’égout, il s’agenouillait là, les deux mains plongées dans les ondes sales, comme enivré du mugissement des eaux qui croulaient: tout ça pour repêcher son bouchon et recommencer. Sûrement des imaginations merveilleuses naissaient dans son cerveau: naufrages, intrépidités de marins invisibles, idée vague, angoissante et grandiose que tout finit par l’abîme, le noir, l’engloutissement, la terreur.

Quelquefois nous prenions un parapluie, Caillou et moi, et nous allions regarder le jeu. Et Caillou était plein d’envie. Qu’il y a de joies dans un ruisseau fangeux, et que les petits enfants des bourgeois souffrent de ne les point connaître! Mais leurs parents ont des raisons pour les tenir éloignés de ces voluptés. La Puce avait toujours grelotté, je vous l’ai dit. Maintenant, il tousse.

J’ai été le voir et je l’ai fait déshabiller. Rien n’est plus triste aux yeux que le corps d’un petit enfant malade. Je le sais maintenant. Les enfants sont faits pour avoir de bonnes jambes grasses sous un gros derrière, et le torse mince, mais plein. On pouvait compter toutes les côtes de la Puce, et ses omoplates étaient comme deux ailes en train de naître.

Caillou a une tirelire. Un jour je lui dis:

--Caillou, si on se syndiquait, nous pourrions envoyer la Puce en vacances?

Caillou a bon cœur. Il m’a donné ce qu’il y avait dans sa tirelire, et j’ai ajouté ce qu’il fallait. Alors nous sommes allés voir la présidente de l’Œuvre des colonies de vacances qui est une dame bien aimable, et la Puce a pu partir pour la campagne.

J’avais demandé qu’on me donnât de ses nouvelles, d’abord pour savoir s’il ne toussait plus, et aussi parce que j’étais curieux de connaître quelle impression ça lui avait fait, les vrais arbres, l’herbe, un grand ruisseau, les bêtes et les plantes des champs. On m’a répondu:

«Votre petit protégé va bien. Il engraisse et ne tousse plus. Mais je crois qu’il ne comprend pas encore. Derrière la ferme où il loge, il y a une grande luzerne toute verte, où le mauvais temps a fait croître des milliers de ces crucifères à fleurs jaunes, ennemies du laboureur. La Puce est allé jusqu’à la luzerne. Il a regardé longtemps, très longtemps: le spectacle était plus large que le plan de sa vue. Et puis il a demandé:

»--Qui c’est qui a mis là tous ces confetti?»

LE CIRQUE

Il y a des jours où Caillou est tendre, particulièrement tendre, sans qu’on puisse savoir pourquoi. Il est comme ivre du besoin d’aimer. Nulle femme ne pourrait montrer plus de joie ni plus de génie à se blottir et à envelopper tout ensemble, à donner cent baisers avec l’air de dire: «C’est moi qui les reçois.» Et cette comparaison même me satisfait mal, une autre me vient à l’esprit que j’ose à peine avouer: je songe à ces fox-terriers si vifs qu’ils en paraissent fous, chez qui tous les sentiments sont comme exaspérés: plaisir, douleur, volupté diffuse par tout le corps, s’ils se font caresser. C’est comme s’ils avaient le système nerveux d’un très gros chien enfermé dans leur toute petite taille, et je crois qu’il en est de même des enfants: ils possèdent déjà toute la sensibilité qu’ils auront plus tard, prisonnière dans une enveloppe trois fois moins vaste. On se figure que chez les fils et les filles des hommes, jusqu’à la fin de leur croissance tout grandit d’un progrès uniforme et régulier. C’est avoir bien mal observé; nos yeux et nos oreilles, par exemple, ne changent plus guère dès les premières années. Pareillement, peut-être, notre capacité d’affection; elle est entière dès l’origine et ne fait plus que mouvoir plus tard un appareil plus vaste, un humain plus engourdi.

Et Caillou, ce jour-là, était en proie au délire des caresses. Il m’avait jeté ses bras autour du cou, et ne les desserrait point. J’avais sa bouche sur mes joues, ses jambes enlaçaient mon dos et ma poitrine. Parfois sa mère lui disait d’un air de blâme:

--Voyons, ne colle pas, Caillou!

Mais il n’écoutait rien. Je me sentais baigné, inondé, pénétré, par la bonne tiédeur vivante qui émanait de lui, délicieusement paralysé par l’étreinte à la fois irrésistible et si faible de ses membres dont les os mêmes sont flexibles comme de jeunes branches. Il répétait indéfiniment:

--Tu m’aimes, dis, tu m’aimes!

--Mais oui, Caillou, je t’aime, tu le sais bien.

Cependant il posait encore la même question, et encore, et encore. Je lui répondais encore la même chose, et dans le fauteuil où j’étais assis, près du feu, je me sentais près de m’endormir, comme si c’était lui qui m’eût bercé. A la fin pourtant il jugea qu’il devait perfectionner le jeu, inventer quelque chose.

--Tu m’aimes? dit-il. Alors, fais-moi plaisir!

--Mais je veux bien, moi, Caillou, lui dis-je. Quel plaisir veux-tu que je te fasse?

--Ah! dit-il, je ne sais pas. Mais je voudrais que tu me fasses plaisir.

Il était heureux, pleinement heureux, par la seule surabondance de vie qu’il sentait en lui-même. Mais il éprouvait déjà le besoin d’extérioriser son bonheur, de lui donner une cause; et ainsi il agissait comme un homme en gardant son ingénuité d’enfant. Mais quel plaisir pouvais-je faire à Caillou? C’est à ce moment qu’on éprouve le plus douloureusement l’abîme qui vous sépare des tout petits; on n’a plus leur imagination, on ne pense pas comme eux, on ne sait pas. Je me sentis profondément humilié de mon incapacité.

--Eh bien!... lui dis-je.

Ses bras me serrèrent plus fort:

--... La semaine prochaine, Caillou, je te conduirai au cirque.

Je venais d’inventer, sur-le-champ, cette offre qui d’ailleurs ne me paraissait pas considérable; il fallait bien dire quelque chose! Mais la phrase même que je venais de prononcer me rendit aussitôt fort attentif. Comment Caillou allait-il accueillir la nouvelle?

--Ah! oui, fit-il d’un air presque blasé, quoique amical, comme s’il me félicitait surtout des impressions que j’allais me donner: le cirque. Je sais!

Sa mère dressa la tête, attentive à son tour, et un peu scandalisée. Caillou n’a jamais été au cirque. Et il semblait affirmer, d’un air d’expérience consommée, la connaissance qu’il avait de ce spectacle.

--Oui, dit Caillou. Il y a des dames sur des chevaux, des dames qui ont les jambes nues et une robe courte, comme la moitié d’un ballon coupé. Elles sont debout sur les chevaux et elles sautent dans des cerceaux. C’est rond, c’est tout rond, autour des chevaux, et il y a des petits garçons et des petites filles qui regardent.

Il vous est difficile de vous rendre compte avec exactitude de tout ce que cette description, dans la bouche de Caillou, avait pour moi de monstrueux et, si j’ose le dire, d’illégitime. J’ai cent fois emmené Caillou en promenade, je lui ai montré une revue de 14 juillet, «en vrai», des aéroplanes au cinématographe, et j’avais remarqué qu’il n’était jamais frappé que par des détails accessoires. A la revue, c’est une marchande de coco, habillée en cantinière, qu’il avait particulièrement distinguée, et au cinématographe, un gendarme dont le cheval avait peur de l’aéroplane de Blériot. En résumé, d’après mon expérience personnelle, Caillou procède toujours par des acquisitions de nuances; il voit l’arbre, non la forêt. Et voilà que tout à coup il me donnait d’un cirque une des images, après tout, les plus généralisées! Mais sa mère, au contraire de moi, en était tout émerveillée et semblait prête à le prendre pour une espèce de petit sorcier; car, je vous l’ai dit, il n’est jamais allé au cirque.

--Il y a aussi, continua-t-il, un nègre tout noir et un monsieur habillé comme un monsieur très sale avec un gros nez rouge; et ils se donnent des coups de pied tout le temps, le monsieur au nez rouge et le nègre noir; et alors ils roulent, ils roulent, ils se mettent en boule, ils se mettent les pieds sous les bras, ou la tête entre les jambes. Il y a aussi un petit garçon habillé de soie bleue et une petite fille habillée en princesse, qui a une ombrelle; et ils sont assis sur un banc, et ils se promènent ensemble...

Le mystère s’épaississait, car si M. Auguste qui est mort a pu voir son double et son successeur, je me rappelais fort bien le petit prince Papillon et sa petite princesse; ils étaient pour moi des souvenirs d’enfance, ils ont disparu bien avant que les yeux de Caillou se fussent ouverts pour la première fois. J’interrogeai, tout étonné:

--Caillou, tu n’as pas vu tout ça, ce n’est pas possible!

--Si, fit-il avec un air de protestation orgueilleuse, je l’ai vu, je t’assure que je l’ai vu.

--Mais où, alors? Où as-tu été, et quand?