Part 4
Mais que Caillou dorme ou soit éveillé, il y a encore quelques jours, Tili, quand elle était en chemise, une chemise longue et toute pareille à celle de Caillou, venait l’embrasser sur le front. De son vrai nom, vous le savez, elle s’appelle Lucile. Seulement, quand elle était toute petite et qu’elle ne savait pas très bien parler, elle prononçait «Lutile». C’est de quoi on a fait «Tîle» par abréviation, puis «Tili» pour la douceur. Elle a dix-huit mois de plus que son frère. D’après les conceptions hiérarchiques des enfants, c’est donc elle qui devrait se considérer comme son «supérieur» et recevoir cet hommage; et c’est elle qui vient, c’est elle qui se penche, c’est elle qui pense à cet adieu, avant l’oubli du grand somme. C’est peut-être qu’elle est coquette, et que le geste est joli; c’est peut-être--et jusqu’à quel point ne serait-ce pas la même chose, avec une nuance de soumission en plus?--parce que déjà elle est femme. Toutefois elle ne le montre que par ces tendresses gracieuses, par ces câlineries extérieures. De plus, et contrairement à Caillou, elle est propre, elle est méticuleuse, elle contemple d’avance, et avec joie, les belles choses qu’on mettra sur elle, et en jouit, mais Tili ne sait pas qu’elle a un corps! Et par conséquent, elle qui va sur ses huit ans, elle n’a pas de pudeur. Voilà pourquoi il a fallu séparer les deux enfants; car Caillou n’est pas comme elle: il est tout pénétré d’une sorte d’inquiétude et de curiosité.
... On les lave chaque jour dans le grand tub rond, Tili la première, parce qu’elle est la plus âgée et qu’elle prend déjà des leçons, de bonne heure; et Caillou reste dans son lit. Mais s’il tombe le soir dans ses draps comme assommé, le matin on a beau faire, on a beau lui dire: «Allons, dors encore un peu, Caillou!» il est comme un oiseau dès qu’il voit la bonne lumière. Il faut qu’il gazouille, il faut qu’il regarde, il faut qu’il écoute.
Or, voilà Tili toute nue, et l’eau tiède lui fait plaisir. Elle n’a plus les rondeurs grasses de l’enfance; son torse est devenu mince, souple, délicat comme la tige d’une plante poussée trop vite. Et tout à coup elle crie, stupéfaite, mais avec une nuance d’indignation:
--Qu’est-ce que c’est que ce nid à poussière!
Le plus simple est de vous le dire sans y mettre d’ambages: c’est son nombril qu’elle vient de voir, et elle ne s’était jamais aperçue qu’il existât!
Petit rire étouffé de la mère et de la bonne. Puis tout à coup toutes deux s’aperçoivent que Caillou ne fait plus l’oiseau, que Caillou ne pépie plus. Il s’ébaudit silencieusement, parce qu’il trouve que Tili est bête.
* * * * *
C’est ce qui fait que Caillou couche maintenant tout seul dans sa chambre blanche et bleue. On a dressé le lit de la petite fille dans un cabinet de toilette, puis on a dit à son frère:
--Tu vois, tu es un grand garçon maintenant: tu couches tout seul!
Caillou s’est rengorgé, il est fier. Or a ajouté:
--Et comme tu es un grand garçon, tu comprends, il ne faut pas entrer dans la chambre de Tili sans frapper. Ça ne se fait pas.
Je vous ai déjà expliqué que Caillou croit toujours ce qu’on lui dit. Et cette fois, même, un sentiment secret, très profond, bien que confus, lui fait accepter ce conseil avec une soumission presque embarrassée.
C’est au tour de Tili de venir au rapport. On lui dit:
--Tu es une grande fille, Tili, maintenant, tu as huit ans. Il ne faut pas que tu te montres à ton frère quand tu es en chemise: ce n’est pas convenable.
Le mot «convenable» lui fait une grande impression. On le prononce également devant elle quand il s’agit d’accommoder une de ses toilettes à une fonction quelconque de la vie, promenade ou visite. C’est un mot féminin, qui lui donne le sentiment d’un plaisir grave.
Le lendemain, Caillou, qui est curieux de voir la nouvelle chambre de sa sœur, vient à la porte, et frappe, puisqu’on lui a dit de frapper. Tili n’est pas moins obéissante. Elle crie:
--Attends, Caillou, attends: je suis en chemise!
Mais vite, elle enlève cette chemise et va ouvrir. De tout ce qu’on lui a dit, elle a retenu que c’est la chemise qui n’est pas convenable. Son âme est absolument et délicieusement ignorante.
Elle est debout dans la porte entr’ouverte, toute nue, très frêle, les bras et les jambes trop maigres, avec un beau regard bien droit et bien tranquille. Mais Caillou! Il aurait eu trente ans qu’il ne se fût pas conduit autrement. Il s’est un peu détourné, sans en avoir l’air, en attendant qu’on mette une robe de chambre à Tili. Cependant, au fond, il est préoccupé. Ce n’est pas lui qui se montrerait aux personnes avec cette indifférence. Vis-à-vis des étrangers et surtout des hommes, sans doute parce que ce sont toujours des femmes qui prennent soin de lui, il demeure d’une pudeur presque farouche. Il a des confusions qui viennent peut-être d’un commencement de fierté virile.
* * * * *
Ce n’est encore là de ma part qu’un vague soupçon. J’ai si peu d’expérience, si peu de subtilité quand il s’agit de l’âme enfantine! C’est d’ailleurs, je pense, pour cela même que je les aime. Il me semble, quand je suis avec eux, explorer un grand pays sauvage et frais, où nul péril ne m’attend, où je trouverai des paysages simples et nobles, des coins d’ombre délicieuse d’où je verrai beaucoup de choses, au loin, dans la lumière... Voilà Tili qui vient de tomber à la renverse, en plein jardin des Tuileries. Elle n’est pas brave comme Caillou; elle considère toujours de tels événements comme des outrages faits à sa personne par des puissances mystérieuses. Mais aujourd’hui, elle crie comme elle n’avait jamais crié, de toutes ses forces, affreusement. Ce n’est pas seulement qu’elle ait mal; mais elle est effrayée, horriblement effrayée.
--Voyons, Tili, dit sa mère, tu es ridicule! Ce n’est pas la première fois que tu tombes là-dessus.
Elle caresse doucement les petites rondeurs dures qui gonflent la robe courte, par derrière.
--Oui, fait Tili toujours en larmes, mais ça n’est pas comme les autres fois. Je viens de tâter: à présent, il est en deux!
Elle ne s’était jamais aperçue qu’il était en deux! C’est, subitement, cette révélation qui l’a bouleversée. Caillou, les mains dans les poches de sa petite culotte, assiste à ce désespoir, et il manifeste un grand mépris. Décidément, les petites filles, ça ne sait rien!
Je me sentais vraiment désorienté. Les notions que j’ai reçues par tradition sur la nature des petits hommes et des petites femmes me paraissaient tout à coup entièrement fausses. Jusque-là j’avais vécu dans l’idée ou bien que la pudeur est innée chez les filles et très médiocre chez les garçons, ou bien qu’au contraire c’est un sentiment acquis, imposé par l’éducation, et qui manque originairement aux deux sexes. Je découvrais que c’était bien plus compliqué, si compliqué que mon esprit s’y perdait. Caillou a de son corps une science assez complète, un souci ombrageux. Tili n’hésite pas à montrer le sien, et cependant vient de prouver qu’elle ne le connaissait pas. Tout cela est en vérité contradictoire et déconcertant. Leur mère me dit:
--C’est comme ça que doivent être les petits garçons et les petites filles. Si ceux-là étaient autrement, je serais inquiète. Mon ami, Caillou est un homme. Il est orgueilleux de sa souplesse et de ses jeunes membres; il sent que ses muscles poussent, il en est heureux. Il sait qu’il peut soulever ceci, il veut soulever cela; il rêve d’avoir des ennemis et de les battre. Il a le sentiment exalté de l’équilibre de ses membres et de sa force qui grandit. Il ne réfléchit pas beaucoup; mais si peu que ce soit, c’est son corps qui l’intéresse: son avenir d’homme est là!
--Mais c’est aussi là qu’est l’avenir de Tili, dis-je en souriant.
--Vous vous trompez comme se trompent les hommes, fit-elle, c’est-à-dire grossièrement. Aussitôt que nous pouvons parler, un instinct très sûr nous suggère que nous sommes faites pour plaire, et que les robes, les chapeaux, les «mines» y sont pour beaucoup. Les petites filles sont distraites par ces soucis extérieurs de l’observation directe de leur corps, de leurs mouvements, de leurs formes. Elles n’y songent pas.
--Elles y songeront plus tard.
--Elles y songent quand la souffrance le leur révèle! C’est une chose que vous ne saviez pas? Eh bien, Tili vient de vous l’apprendre. Et plus tard, mon ami, plus tard, c’est encore la douleur qui lui fera sentir qu’elle a un sexe.
Elle réfléchit une seconde et ajouta sans fausse honte, d’une voix murmurée mais magnifique:
--Et puis, pour Caillou, il est bien possible que sa pudeur vienne de ce que je ne le regarde pas comme je regarde sa sœur. Je suis femme, et je suis fière, étonnée, glorieuse de l’avoir fait!
Alors, je gardai le silence assez longtemps.
--Même si j’avais pu les penser, avouai-je enfin, je n’aurais jamais su dire ces choses comme vous. Je n’aurais pas osé. Maintenant, ça me paraît si simple, si pur et si beau...
--C’est, dit-elle, que chacun de nous a gardé, à l’âge où nous sommes, la pudeur de notre sexe, celle de ces enfants. C’est ce qui s’appelle avoir vécu en honnête femme et en honnête homme.
Je l’aimais tant d’admiration, à ce moment-là, que je pensai que c’était dommage.
LES AMIS DE CAILLOU
Caillou possède beaucoup de petits amis. Je ne parle point des filles: vous savez quelle opinion il a d’elles. Mais parmi la nuée des petits garçons qu’il fréquente, il en est un beaucoup plus âgé que lui, et qu’il suit comme son ombre quand par hasard il le rencontre. Ses parents, toutefois, ne considèrent pas cette liaison d’un œil favorable: Boulot possède une mauvaise réputation! Je veux dire la réputation d’être insupportable. Ce n’est pas très grave, évidemment, mais c’est déjà trop! Caillou, quand il a rencontré Boulot, revient dans un état d’enthousiasme extraordinaire: «Boulot a dit... Boulot a fait...» Il met les mains dans ses poches comme Boulot, il parle comme Boulot. C’est que Boulot est presque «un grand» et que les grandes personnes parlent de lui, malgré tout, d’un air où il entre plus de gaieté que d’indignation. Lorsqu’on fit jadis la séparation de l’Église de l’État, au moment des inventaires, il fut le héros d’un drame illustre. Un jour, lui ayant été présenté par Caillou, j’eus l’honneur d’en obtenir le récit de sa propre bouche.
* * * * *
--Quand j’y pense, me dit-il, tout ce qui est arrivé, c’est la faute de papa. S’il ne nous avait pas expliqué les journaux, nous n’aurions de toute notre vie pensé à inventer le jeu. Mais il n’y a jamais de justice avec les grandes personnes; pendant un mois on nous a fait la tête, et nous n’avons pas été au cirque, et on a coupé ses dix sous de semaine à André, et Guitte n’a pas eu son peigne neuf, et Bobosse a été condamné à porter son tablier à l’envers, dans le dos. Mais Bobosse dit encore aujourd’hui qu’il s’en fiche d’avoir eu son tablier dans le dos, et qu’on s’est bien amusé tout de même. Ça, c’est vrai.
»Je vais dire de quelle façon tout a commencé, pour qu’on voie bien que ce qui a suivi, c’est tout naturel. Quand il y a eu ces histoires à Sainte-Clotilde, à la Madeleine, au Gros-Caillou, papa nous disait tous les soirs: «Mes enfants, je vais encore vous faire une lecture pieuse.» Et il nous faisait des lectures pieuses, magnifiques! Comment on avait dit aux curés: «Taisez-vous un petit peu, s’il vous plaît, vous ne dites que des bêtises; ou bien vous irez en pénitence.» C’est ce que j’appelle une distribution; et j’espère que l’abbé Vacarme, qui me fait le catéchisme, en a reçu sa part. Comment toutes les portes avaient été muselées avec du fil de fer. Comment les pompiers sont venus avec des pompes, et comment d’héroïques citoyens ont tapé sur les pompiers avec des chandeliers à plusieurs branches. Comment on a avancé si vite une chaise à monsieur le préfet qu’elle lui est tombée sur la tête, où elle fit un grand trou. Comment on avait fait dans les églises des barricades hautes comme des maisons, avec des chaises, et aussi cassé beaucoup de carreaux. Les yeux de Bobosse ont brillé d’enthousiasme, quand il sut qu’on avait cassé des carreaux.
»Le mardi, après déjeuner, les deux gouvernements paternel et maternel sont sortis comme ils font toujours, et les petites de Lupercale sont venues. Alors on a inventé le jeu. Je peux tout vous raconter, je sais tout: c’est moi qui faisais l’inspecteur de l’enregistrement, le préfet de police et les pompiers.
»On s’amusait bien quand les deux gouvernements, le paternel et le maternel, sont rentrés. Ils ont vu tout de suite qu’il y avait quelque chose de changé dans le vestibule. Tu parles! Il n’y avait plus rien dedans, ni le coffre à bois, ni l’armoire normande, ni _Mignon regrettant sa patrie_, avec son socle. Et ils ont été étonnés. Ils ont ouvert la porte de la salle d’étude,--parce que nous n’avions pas pu la fermer à double tour: André a jeté la clef, il y a quinze jours, dans le bocal de poissons rouges qui est à la fenêtre de la vieille dame du premier,--et ils ont vu _Mignon_ qui montait la garde sur une pile de chaises. Toutes les chaises de l’appartement, on les avait mises là, avec les fauteuils, pour boucler les portes, celles du vestibule et celles qui donnent sur la véranda, et qui sont vitrées. Il y avait aussi trois tables, les pieds en l’air, et une commode Louis XVI. Je crois qu’il est arrivé malheur à son marbre. Guitte était montée sur la commode. Et elle chantait le _Parce Domine_. C’était beau! Alors les gouvernements ont crié:
»--Qu’est-ce que c’est que tout ça!
»Quand je serai une grande personne, je suis sûr que je comprendrai moins lentement.
»Nous avons tous répondu:
»--Vous voyez bien: nous jouons à l’inventaire!
»Guitte chantait encore le _Parce Domine_ et André croisait la baïonnette avec une tête de loup. C’était toujours très beau.
»Moi, j’étais dehors, c’est-à-dire dans la véranda, puisque je continuais à être l’inspecteur de l’enregistrement, le préfet de police et les pompiers. Vous verrez tout à l’heure comment je faisais les pompiers: c’est la plus riche de mes inventions. Je criai:
»--Ouvrez, au nom de la loi!
»Guitte, du haut de ses chaises, répondit:
»--Zut!
»Alors je fis les trois sommations en battant du tambour sur le grand tub du cabinet de toilette. Le bruit était satisfaisant.
»J’ajoutai:
»--Que les bons citoyens se retirent!
»Mais Bobosse m’envoya un chandelier dans la figure, à travers les vitres de la porte dont les trois quarts étaient déjà cassées. C’était prévu. J’annonçai l’arrivée des pompiers. C’était toujours moi, comme je vous l’ai dit, et j’avais mes pompes: tous les vaporisateurs du gouvernement maternel, que j’avais truqués. Ils marchaient excessivement bien. Bobosse reçut le jet sans faiblir. Mais Guitte se mit à crier comme une sirène de bateau-mouche. Ces filles, elles n’ont pas pour deux sous de tenue devant le danger! Quant aux petites de Lupercale, elles hurlaient.
»Enfin, papa démolit deux ou trois rangées de chaises, sauta par-dessus la commode--_Mignon_ continuait à regretter sa patrie, mais le nez par terre--et je pense qu’il gifla Bobosse, qui supporta ce traitement avec un grand courage. Guitte se réfugia derrière les petites de Lupercale, qui n’avaient rien à craindre, n’étant pas de la famille. A mon tour, je vins au rapport.
»Le dessus de la commode Louis XVI était en morceaux, comme je l’ai fait pressentir. Il manquait aussi quelques pieds aux chaises, et quant au parquet, je dois avouer qu’il ressemblait à celui d’une salle de bains: c’était l’effet de mes vaporisateurs-pompes.
»Quand les gouvernements eurent constaté l’étendue et la gravité du désastre, ils pensèrent à établir les responsabilités. Papa demanda:
»--Où est miss Gubbins?
»Miss Gubbins, c’est la gouvernante. Bobosse a une figure qui ne sait pas dissimuler. Voilà pourquoi il essaya de l’abriter derrière son mouchoir. D’ailleurs, l’univers entier sait qu’il n’aime pas miss Gubbins. Il est en conflit avec cette puissance. Un jour que miss lui faisait repasser son histoire sainte, elle a demandé:
»--Voyons, Bobosse, quels sont les animaux que Noé a fait entrer dans l’arche?
»Il a répondu:
»--Des rats, des rates, des puces et des mademoiselles.
»De quoi il est résulté un grand drame. C’est donc du côté de Bobosse que les gouvernements ont poussé tout d’abord leur enquête. Il a fini par dire:
»--Miss Gubbins, nous l’avons enfermée. A clef, nous l’avons enfermée. Dans sa chambre.
»Et comme les gouvernements manifestaient une grande indignation, il a poursuivi avec simplicité:
»--Il fallait bien l’enfermer, puisque c’est elle qui faisait le curé!
* * * * *
Boulot, dont le père, j’oubliais de le dire, est sénateur, avait, on le voit, comme beaucoup de personnes en France, une philosophie teintée d’anarchisme. Je m’en aperçus mieux encore, certain jour, au jardin du Luxembourg.
--V’nez, dit Boulot, en descendant d’un pas dansant les marches qui conduisent de l’allée des Marronniers au grand bassin. V’nez vite, miss Gubbins, dit-il à sa gouvernante, il n’est qu’quatre heures, et l’gouvernement paternel a dit qu’il n’sortirait du Sénat qu’à cinq heures et demie. C’est pas qu’ils s’foulent, au Sénat, il m’a dit l’gouvernement paternel, mais faut qu’il attende un type. Il viendra nous chercher après.
Miss Gubbins avait les mains embarrassées. Elle portait dans la droite son réticule, étant obligée, bien que modeste gouvernante, de sacrifier à la mode qui veut que les femmes n’aient pas de poches; et, dans la gauche, le cartable qui contenait les cahiers de Boulot et ses livres de classe. Boulot, qui a déjà douze ans, voudrait qu’on appelât cet objet un portefeuille; mais sa mère, qui a conservé le vieux langage de Verville, où son mari professait les humanités au collège, avant de devenir sénateur, persiste à dire un cartable. C’est une des raisons pourquoi Boulot trouve qu’elle n’est pas à la hauteur. Il y en aura d’autres, plus tard.
Miss Gubbins, résignée, s’assit sur un banc de pierre, de ceux qui sont au couchant, et à l’ombre. Mais Boulot dit avec une fermeté ingénue:
--Prenez une chaise, miss Gubbins! Sur un banc, on ressemble à je n’sais pas quoi. Tandis qu’une chaise... ça coûte deux sous, mais on a l’air... on a l’air d’une veuve!
Miss Gubbins soupira. Ce n’était pas une veuve, ni une tout à fait vieille fille. Elle soupira, en regardant passer de très jeunes hommes avec d’assez jeunes femmes. Elle soupira, et s’assit sur la chaise que Boulot était allé chercher lui-même, parce que déjà on lui avait appris des choses sur la manière d’être galant avec les dames. Et elle contempla Boulot avec des yeux pleins de très humbles, craintives et chastes caresses: c’était un garçon! Elle ne le comprenait pas beaucoup et l’aimait très fort. Excusez-la: ne pas comprendre et aimer très fort, c’est là le fond de tous les amours. Elle dit:
--Qui attendez-vous?
--Cecil Rhodes, répliqua Boulot, brièvement.
--_Don’t be silly, my boy_, fit miss Gubbins, ramenée à son langage «vernaculaire» par la stupeur que lui causa cette affirmation. Ne dites pas de sottises, mon enfant, Cecil Rhodes est mort.
--C’est pas l’vrai Cecil Rhodes, sûr, dit Boulot. Y a pas moyen d’causer, s’il faut toujours expliquer, avec vous. C’t un aut’ typ’ de la boîte, qui a mon âge. On l’appelle comm’ ça pa’c’qu’il est milliardaire. Pas lui tout à fait, ses parents. Et il doit v’nir ici pour essayer sus l’bassin un sous-marin qu’ils lui ont fait cadeau, ses auteurs. Un sous-marin épatant, qui marche à l’électricité comme un vrai. Un sous-marin qui coûte... il m’l’a dit, mais j’sais pas combien ça fait, il compt’ qu’en louis!
Il ajouta, d’un air convaincu.
--Y a un’ riche flottille, aujourd’hui!
Sur l’eau ronde du bassin, couleur de plomb terne, quinze ou vingt navires flottaient, de toutes les tailles, ou plutôt de toutes les réductions de taille, de tous les types d’architecture marine. Une barque de pêcheurs, minuscule, avec deux voiles triangulaires seulement, mais peinte d’un rouge vif, semblait jouer à pêcher des poissons microscopiques sur un océan lilliputien. Un beau yacht avec trois focs, deux voiles carrées, des bonnettes, voguait en donnant sous la brise, de la bande à tribord sans jamais chavirer, puis, redressé au moment de tirer une bordée, avait l’air de défier en passant le cygne du bassin, le grand cygne indolent qui jouait à la galère. Une espèce de chalutier montrait une carène bleue. Une frégate passait, impériale, une frégate de l’ancien temps, avec son grand mât en deux morceaux, sa misaine, son artimon, ses hunes, ses haubans, ses mille cordages, son immense voilure épandue et gonflée, son château d’arrière surélevé, ses trois rangs de sabords, la sirène dorée se cambrant sur sa proue, son port de reine des eaux. D’autres nefs encore se frôlaient, s’entre-croisaient; et un pauvre enfant misérable et pâle, vêtu d’une culotte déchirée et d’une chemise sans col, mais poète peut-être, promenait sur les vaguelettes une moitié de pelle en bois, cassée, accrochée à une ficelle. C’était son navire, à lui! et sans doute il l’imaginait plein d’hommes, errant sur les espaces bleus, ridés, sans bornes, ou près d’aborder à des îles mystérieuses, peuplées de bêtes et de sauvages.
D’ailleurs des oranges, des palmiers, des mimosées dont l’odeur sucrait l’air, le pénétrant d’un parfum de frangipane, mêlés aux plus hautes frondaisons du jardin, lui donnaient un aspect vaguement exotique; et adossée au socle d’une statue de marbre, une négresse, une _nénaine_ de la Réunion, nourrice d’un petit enfant blond, refermait sur son sein noir un corsage rouge.
La grande horloge du Luxembourg marqua cinq heures. Boulot dit:
--Le v’là, Cecil Rhodes. C’est pas malheureux.
Cecil Rhodes était vêtu d’un pantalon gris, d’une veste ronde _éton_, et coiffé d’un melon. Il avait une mine douce, fatiguée de vivre déjà, et un peu naïve pourtant. Un domestique, derrière lui, portait dans une boîte le fameux sous-marin. Boulot lui serra la main, d’un air presque protecteur.
--C’est-il toi, dit-il, qu’as fait sortir les pères conscrits? En v’là qui traversent.
On voyait passer sous les arbres, parfois avec une lenteur un peu caduque, de vieux messieurs dont quelques-uns relevaient mélancoliquement la tête quand un ramier roucoulait. Ils pensaient peut-être à leur jeunesse, à la Pépinière, à la Closerie des Lilas. Ils ne pensaient peut-être à rien.
--Tu les connais? demanda Cecil Rhodes, avec quelque envie.
--Pas tous, y en a trop. Mais beaucoup, j’en connais, daigna dire Boulot. Et tous les ministres. Ils m’parlent, les ministres, des fois. C’lui d’la marine, j’lui ai fait un cuirassé, moi-même, que j’lui ai porté l’aut’ jour. Un cuirassé avec de la moelle de sureau, d’l’acajou et du fer-blanc. Tout y était, tout! Il m’a beaucoup remercié et il m’a dit qu’il m’donnerait la médaille des vieux matelots. C’t’un chic type et c’est mon ami, mon grand ami!
--Ton cuirassé, dit Cecil Rhodes, un peu jaloux, il ne vaut pas mon sous-marin. Qu’est-ce qu’il dirait, ton ami, s’il voyait mon sous-marin?
--J’te dis pas, répliqua Boulot, légèrement froissé. Mais d’abord c’est pas la même chose. C’est pas toi qui l’as fait, l’sous-marin. Et puis, quand j’l’aurai vu, p’t’êtr’ que j’pourrais en faire un. Montre voir.
Le domestique tira le sous-marin de sa boîte. C’était un jouet merveilleux, une chose de luxe, longue d’un demi-mètre, avec une coque d’acier rivetée de vrais boulons, un périscope et un tube lance-torpilles, une hélice de cuivre aux ailettes fortes et légères. Les cinquante gamins qui tournaient autour du bassin se rapprochèrent.
--Ça s’ouvre? demanda Boulot.
--Oui. Il y a des écrous qu’on peut lever, Et quand on les referme, c’est _water-tight_, mon vieux! fit Cecil Rhodes, important.
Boulot dévissa les écrous d’une main exercée. Cinquante têtes, noires, brunes, blondes, hérissées ou ras tondues, entourèrent la sienne.