Part 3
Dans une haute salle voûtée, où l’on ne voyait guère, sur une vaste table de bois blanc, que des instruments de cuivre et de verre, nous trouvâmes le père d’Aline en compagnie d’une autre grande personne très grave, qui a une longue barbe et un beau front. Mais Kiki n’y était point.
--Hélas! dit le père d’Aline, vous ne le verrez plus jamais. Kiki ne connaissait point les pièges des villes. Sa hardiesse et sa naïveté rurales lui ont été funestes. Il est sorti insouciamment tout seul un matin et n’a point retrouvé sa route. Sûrement on l’a volé.
C’est alors que je vis que le cœur de Caillou n’était point pareil au cœur corrompu des hommes. Il n’eut point les cruels retours des amants abandonnés qui apprennent l’infortune de leur successeur, il ne cria point: «Personne ne l’aura plus, et je ne serai plus le seul malheureux!» Il demeura muet, glacé par ce désastre qu’il n’avait pas prévu.
--J’ai fait tout ce que j’ai pu pour le retrouver, dit le maître de Kiki. Je suis allé à la fourrière, j’ai fait placarder des affiches. Tout cela est resté inutile. Ce chien n’était point d’une race précieuse, pourtant, et celui qui l’a volé avait intérêt à le rapporter pour toucher une récompense. Je m’étonne un peu que mon espoir ait été déçu.
Mais le monsieur à la barbe longue, qui est un médecin très célèbre, dit tranquillement:
--Vous n’avez pas cherché dans les laboratoires d’hôpitaux? C’est là qu’il doit être. Vous dites qu’il n’avait pas de race; alors on nous l’aura vendu pour cent sous. Toutefois n’essayez pas de le reprendre; il est peut-être déjà trop tard.
--On en a fait un malade? interrogea le maître de Kiki.
--Un malade, ou un infirme, ou un fou. Car on fait aussi des fous, avec les bêtes. C’est triste, mais c’est nécessaire. On en fait des morphinomanes et des cocaïnomanes distingués.
--Et des alcooliques? demanda le maître de Kiki.
--C’est moins aisé, parce que l’odeur même de l’alcool ou du vin leur répugne. Mais on les prend par la famine, et le lendemain d’un jour de jeûne, si leur soupe est légèrement parfumée d’absinthe, ils la prennent tout de même. Le goût leur vient, au bout d’une petite semaine, et six mois plus tard, s’ils ne sont pas morts, ils ne mangent plus, mais ils boivent comme un homme. Ils font des maladies de foie, des crises épileptiformes. C’est très curieux... Et il faut ça, je vous dis, il faut ça, pour la science!
»Il y a aussi ceux à qui on enlève un rein, continua-t-il, ou la rate, ou un morceau de cervelle. Quelquefois, on leur greffe un autre rein, une autre rate... une autre cervelle, c’est plus difficile. S’ils survivent, c’est un triomphe; on les garde, ceux-là, on les soigne quand ils tombent malades d’une maladie qu’ils ne devraient pas avoir, on les purge, on les drogue, on les guérit. Ils vivent longtemps, ils sont dans la gloire.
--Qu’est-ce que ça peut leur faire? dit le maître de Kiki, un peu écœuré.
--Vous croyez que ça ne leur fait rien? fit le médecin. Vous vous trompez. Vous ne connaissez pas l’âme des chiens. Ils ont l’ivresse, la folie, la jalousie de servir, le désir démesuré qu’on fasse attention à eux. Je suppose qu’ils nous considèrent comme des espèces de divinités et qu’ils gardent vaguement, dans leur pauvre et confuse petite cervelle, l’idée qu’ils ont été mis au monde pour nous plaire, et à tout prix. Tenez, j’en ai eu un, une fois...
Caillou avait pris cet air extraordinairement sage des enfants quand ils écoutent des choses qu’ils ne comprennent pas tout à fait, mais qui les intéressent passionnément, et qu’ils ont peur qu’on les empêche d’entendre.
--... J’en ai connu un, continua le médecin, et c’est il n’y a pas longtemps, à qui j’avais fait une ponction à l’estomac pour lui prendre du suc gastrique. C’est une opération très simple, à laquelle les animaux peuvent survivre presque indéfiniment. Celui-là se promenait toute la journée d’un air guilleret, portant sa petite canule de caoutchouc bien proprement attachée sur le flanc afin qu’elle ne traînât point par terre. Et quand on l’appelait pour lui soutirer son suc gastrique, il sautait sur la table du laboratoire avec la joie d’un chien de chasse qui vous voit prendre un fusil. Je ne croyais pas qu’il fût fier de son rôle, je ne pensais pas que les chiens pussent avoir--comment dirai-je?--autant d’âme, si vous voulez, ou du moins des sentiments si compliqués.
»Mais voilà qu’un jour je rencontre devant la terrasse d’un café un autre chien, une espèce de loulou blanc, tout crotté, tout affamé. Il était trop sale pour que je pusse le caresser; je me mis à lui gratter le dos du bout de ma canne: tout de suite il commença de me lécher les mains. Il avait encore plus besoin de cette marque d’attention d’un homme que de soupe, et quand je me levai, il me suivit. Le lendemain, je le conduisis à l’hôpital. Oui, à l’hôpital! Puisque je vous dis que nous manquons d’animaux. Mais ça me faisait un peu de peine tout de même de travailler sur lui, parce qu’il avait eu trop de confiance. Je le laissais traîner ses pattes où il voulait, jusque dans le laboratoire, et l’autre, la fontaine à suc gastrique, n’avait pas l’air de faire attention à lui.
»Mais un jour voilà mon loulou blanc, le nouvel arrivé, quand il voit son camarade sauter sur la table pour se faire vider l’estomac, qui se met à geindre, à geindre! Il demandait quelque chose avec tout son être, avec sa voix, avec son corps, ses yeux, sa queue, ses pattes. Mais qu’est-ce qu’il demandait? Le garçon de laboratoire me dit:
»--Il veut qu’on l’opère aussi. Il est jaloux. Presque tous ils sont comme ça.
»Alors, je l’ai pris tout de même, et je lui ai fait la ponction, et je lui ai mis une canule. Quand ce fut fini, il m’a encore léché les mains, il était aussi content que le jour où je l’ai recueilli. Mais l’autre était horriblement malheureux: il avait perdu sa supériorité.
* * * * *
--Caillou, dis-je, Caillou, te souviens-tu du jour où on avait mis un vésicatoire à ta mère? Tu disais: «Quand je serai grand, on m’en donnera un aussi, n’est-ce pas?»
Il y eut un silence, parce que nous pensions tous à cet instinct d’imitation et d’émulation, si fort chez les animaux, les primitifs et les enfants. Mais Caillou, qui de son côté était resté silencieux, subitement fondit en larmes. Il ne songeait pas à tout cela. Mais il voyait son ami Kiki, le ventre ouvert, avec une chose en caoutchouc qui pendait...
A LA CAMPAGNE
Je fis encore d’autres découvertes.
Le plus grand plaisir qu’on puisse faire à Caillou, c’est de prononcer, devant lui, des mots dont il ignore ce qu’ils veulent dire. Caillou n’a jamais vu de hache, ni un serpent, ni un lion. Mais aussitôt qu’une bouche a proféré devant lui ces mots étranges, pleins et nouveaux, il s’enquiert, il écoute, muet, l’explication, il se fait, s’il se peut, montrer une gravure qui les représente, une pauvre gravure qui le plus souvent altère et déforme l’objet ou l’animal. Le lendemain, il ne vous parle plus, il ne voit plus personne; il s’est fait une hache avec une pelle de bois, un serpent avec une corde, un lion avec un chien de carton ou une pierre informe; et il lui arrive alors avec ces monstres et cette arme, plus d’aventures qu’il n’en eût fallu pour remplir l’existence d’un chasseur des premiers âges. En vérité, j’ai pensé d’abord qu’il se rappelait. J’ai cru à la métempsycose, j’ai cru à des souvenirs d’ancêtres, ressuscités dans les plis de sa petite cervelle. Et puis je me suis aperçu qu’il en est exactement de même si je parle d’aéroplanes ou de coquecigrues. La vérité, c’est que son appareil à fabriquer des images, à voir en images, est encore tout frais et fonctionne tout seul. Aussitôt qu’on lui livre un mot, il travaille pour en extraire tout ce qu’il contient, et aucune réalité extérieure ne peut alors intervenir et le contrarier. Ou plutôt, pour lui, le monde est double. Il y a celui qu’il invente, c’est le seul important; et celui qu’il a sous les yeux, et qui ne devrait servir qu’à lui procurer des éléments pour les espèces de poèmes qui sont sa joie et la vraie nourriture de sa pensée.
J’ai essayé une fois de lui faire dire, à la maison, ce qu’il y a dans ce jardin des Tuileries dont il venait. Il m’a répondu:
--Du sable. De l’eau.
--Mais il y a encore autre chose. Voyons, Caillou!
Il a fait un grand effort d’esprit.
--Ah! oui, a-t-il dit, des chiens et des petits garçons. Et des navires.
Il citait les navires à cause de ceux qu’on fait voguer sur le bassin. Et il les voyait sans doute très grands et très vrais, parce qu’ils sont à sa taille. Quant aux arbres et aux fleurs, il ne conçut leur existence que lorsque je lui en parlai; encore suis-je tout disposé à croire qu’il ne perçut pas ceux qui sont là, mais d’autres, recréés d’après sa fantaisie. Il vit décidément dans un univers qui lui est propre, et qu’il a fait. C’est même la condition de son bonheur. Et lorsque les deux univers, le véritable et le sien, se manifestent à lui en même temps, il en peut résulter de fâcheux conflits, des chocs qui l’offensent et le déconcertent.
* * * * *
... Caillou est maintenant à la campagne chez son oncle, parce que ce sont les vacances. Il s’est réjoui du voyage, des choses nouvelles qu’il a vues et qu’il s’est plus ou moins appropriées en les déformant à son usage. Le jardin est plus petit que celui des Tuileries; cela lui est parfaitement indifférent, puisqu’il ne conçoit jamais que les objets qui l’entourent immédiatement et dont il a besoin pour son jeu, toujours imaginaire et intellectuel. Au bas du jardin, coule une rivière. Mais il n’a pas, au fond, la certitude qu’elle existe, parce qu’elle est séparée de lui par une grille, et que, d’ailleurs, on lui a défendu d’en approcher. Sa petite âme est malléable et obéissante: s’il ne peut toucher aux choses et en faire jouet, il finit par en faire abstraction; elles se suppriment. Ou plutôt elles n’existeront plus qu’en traduction, le jour où il se sera fait une rivière bien à lui dans le gravier, avec de l’eau versée d’un arrosoir. Les canards et les poules du poulailler l’ont intéressé, mais un instant très court; elles ne font pas ce qu’il veut, donc elles ne rentrent pas dans son domaine, qui est immense, étant illusoire. Quand il voudra des poules, il s’en fera: les vraies sont fausses.
Mais pour l’instant il pense à autre chose. Il est devenu, dans son esprit, chef d’armée; il songe à la guerre. Qui donc lui a parlé de guerre, et de victoire par conséquent,--car jamais les enfants ne supposent la défaite, toutes leurs constructions sont optimistes,--qui lui a parlé d’ennemis qu’on déteste et qu’on détruit? Personne dans sa famille, j’en suis presque certain, et il ne sait pas encore lire, Mais il a vu parfois passer des sabres, des fusils, des drapeaux, des fanfares; une autre fois la première page d’un journal en couleurs lui a montré des cavaliers s’entre-tuant; sans doute aussi, il a causé avec les seuls humains qu’il considère comme pleinement dignes de sa confiance, ceux de son âge, naturellement. Et il y en avait un qui savait!
Et maintenant Caillou aime la guerre! Et voilà pourquoi, dans le nouveau jardin, près de la rivière qui le borne, il commande aujourd’hui une innombrable armée. Il s’est fait un sabre avec une branche d’arbre. Des pots de fleurs renversés, vides, béants, lui sont autant de canons; sa bouche et sa poitrine leur prêtent une voix. Et il chevauche un cheval plus beau, plus grand, plus piaffant que tous ceux qui sont sur la terre: une vieille canne. Quant à ses troupes, vous ne les voyez pas plus que le cheval, mais elles font tout ce qu’il veut, et sont invincibles. Pour l’ennemi, il est déjà mort!
Il est déjà mort, ou il fuit. L’enthousiasme sanguinaire de Caillou le transporte et l’exalte. Il clame qu’il tue, il sent qu’il tue. Et il se promène maintenant dans son triomphe... Tout à coup, au moment même où son ivresse est au comble, voilà qu’une poule sort du poulailler et marche vers lui. Elle avance avec cet air fantasque et ces directions imprévoyables qu’ont les poules, elle avance sans faire semblant de rien, elle avance paraissant toujours regarder, de ses inquiétants petits yeux noirs, les mollets nus de Caillou. Et Caillou le général, Caillou le chef de guerre, Caillou le victorieux jette son sabre et crie:
--Voilà une poule! Sauvons-nous!
C’est ainsi que ce poète prend contact avec le monde extérieur. Cette expérience est douloureuse.
* * * * *
De l’autre côté de la petite rivière dont une grille défend à Caillou d’approcher, le terrain monte doucement. Des allées sablées enlacent la vieille maison, glissent autour d’une pelouse, et plus loin encore il y a une allée de tilleuls, puis des arbres qui croissent confusément, comme dans un vrai bois. Et c’est un vrai bois, en effet. Derrière la haie qui clôt le jardin, la forêt continue; cette infime parcelle de sauvagerie lui a été volée. Quand il fait grand vent, le soir, on l’entend qui pousse une plainte régulière, faite du bruit de toutes ses branches et de toutes ses feuilles. Et je songe parfois, en m’endormant, que si je pouvais, dans un de ces beaux vols tranquilles qu’on a en rêve, passer par-dessus, je verrais toute cette verdure onduler en longues vagues, comme les flots d’une mer.
Dès le coucher du soleil, son pouvoir grandit. On dirait qu’elle marche, qu’elle avance. Son ombre sacrée envahit l’œuvre des hommes, il n’y a plus qu’elle, on la sent respirer dans la nuit, d’une haleine indiciblement fraîche et jeune qui excite le sang. Et le premier soir qu’on est revenu dîner dans cette maison, quelqu’un a dit:
--Où donc est Jupiter? Est-ce que la cuisinière aurait oublié de l’emporter?
Jupiter est un chat qui, à Paris, ne daigne pas sortir du salon et de la salle à manger. Jour et nuit il somnole sur les coussins des fauteuils, ne se réveillant que pour quêter sa nourriture autour de la table. Alors on aperçoit, sous l’ombre portée par la nappe, le vert phosphorescent de ses prunelles, et s’il s’impatiente, s’il trouve qu’on ne le sert pas assez vite, nous entendons le grincement de ses griffes sur la toile ou sur la soie des jupes. C’est tout. D’ailleurs il est suprêmement blasé, indifférent, dédaigneux, dégoûté même du blanc de poulet, ne s’excite guère--et bien peu!--que si l’odeur du poisson parvient à ses narines. Sous sa robe fauve, il a engraissé. On dirait qu’il méprise la vie comme un riche, qu’il la juge sans intérêt.
Si, on a emmené Jupiter! Mais il n’est plus là, il a déserté la maison. Le lendemain matin seulement, à l’aube, on le retrouve devant la porte fermée, les yeux sauvages, avec quelque chose dans tout son corps de plus souple, de bondissant, de ressuscité. Il a couru la forêt toute la nuit, et même durant le jour il ne veut plus rester dans la maison. Il se tapit dans les massifs, sous les fleurs, et quand s’approche un innocent petit oiseau, il bondit dessus, lui tord le cou, lui arrache les plumes des griffes et des dents, dévore cette proie palpitante, ou s’il s’est rassasié, va la cacher quelque part, dans des trous dont il fait ses tanières.
--Ah! Jupiter, lui dis-je, Jupiter! tu n’es plus un chat d’appartement. Tu t’es retrouvé animal féroce!
Il y a un peu de jalousie dans mes paroles, la jalousie d’un vieux civilisé qui voudrait bien, lui aussi, retrouver la force des antiques instincts à jamais disparus. Mais Caillou, qui m’a entendu, n’a que trop bien compris. Le voilà qui se met à jouer à l’homme en lutte avec la nature. On lui a donné, on a eu l’imprudence de lui donner, une petite tente et un fusil à air comprimé qui lance des balles de caoutchouc. Toute la journée il sort de sa tente ou bien y rentre, son fusil à la main.
--Moi non plus, dit-il, je ne suis plus un petit garçon d’appartement.
--Alors, qu’est-ce que tu es, Caillou?
Il réfléchit un instant et répond:
--Un explorateur!
En sa qualité d’explorateur il fusille les petits oiseaux avec ses balles en caoutchouc; mais il leur fait beaucoup moins de mal que Jupiter. J’ai donc l’idée, pour secourir ces petits oiseaux, de lui suggérer que Jupiter est un tigre. Alors il tue le tigre! Il le tue plusieurs fois par jour, si bien que Jupiter, ennuyé, passe derrière la haie; car lui qui chasse pour de bon n’entend pas être inutilement dérangé.
Caillou, un moment déçu et désœuvré, finit par s’étendre dans l’herbe, et je comprends, je comprends très bien ce qu’il imagine. Tout grandit démesurément aussitôt qu’on met la tête au ras du sol; les fourmis ont l’air de nègres qui s’épuisent à porter des fardeaux dans la forêt vierge, les millepattes semblent d’affreux serpents, les carabes des hippopotames, les cri-cris de longues girafes. Caillou peut se figurer tous les spectacles, toutes les aventures, tous les drames. Quand on l’appelle pour dîner, il arrive bien sagement, il se laisse débarbouiller, laver les mains, asseoir sur sa grande chaise. On lui met sa serviette autour du cou sans qu’il prononce un mot. Ce qui lui permet cette admirable obéissance, c’est qu’on n’a que son corps, comme toujours. Son esprit est ailleurs, perpétuellement libre.
Toutefois le dessert est à peine servi qu’il glisse sournoisement de sa grande chaise, et disparaît. C’est le moment où l’on cause, et ce n’est qu’au moment où mon cigare est près de finir que je songe tout haut:
--Tiens, où est Caillou?
Et tout le monde répète: «C’est vrai, où est Caillou?» Personne ne l’a vu, nos yeux le cherchent sans l’apercevoir sur toute l’étendue assombrie du jardin, et nos appels restent sans réponse. Alors on envoie sa bonne à la découverte. Elle revient avec la mine d’une personne mystifiée, dont l’autorité a été méconnue.
--Monsieur Jacques est couché près de la haie, dit-elle. Il a son fusil et m’a seulement répondu de ne pas faire de bruit.
Et il est plus de neuf heures! Caillou devrait être dans son lit; c’est intolérable! Et puis se coucher dans l’herbe, qui est mouillée, quand le fond de l’air est si froid, quelle horreur! Il sera certainement grondé, puni, il pleurera. J’entrevois des scènes douloureuses, et je pars à mon tour afin d’user de persuasion et les lui épargner.
Je le trouve en effet à la place qu’on m’avait dite. Il est allongé à plat ventre tout près de la haie, à la place où il y a un trou, un tout petit trou, la route que s’est déjà tracée Jupiter, sans doute. Les arbres, au-dessus de sa tête, ont des gestes assez inquiétants; la forêt murmure, il fait noir, très noir. Il faut vraiment du courage pour rester là.
--Chut! fait Caillou à mon approche.
Sa mine, que je ne vois pas, doit être importante. J’entre dans le jeu, et je demande à voix basse.
--Qu’est-ce qu’il y a?
--Chut! Je chasse... un crocodile!
La forêt, qui est si grande, doit contenir des bêtes énormes. Du moins on a le droit de se le figurer. Et j’admire de toute mon âme la bravoure de Caillou.
--Un crocodile! Mais c’est très gros, un crocodile... S’il te mange?
Cette supposition paraît profondément absurde à Caillou. Toutes les représentations d’aventures fictives qu’il se donne, doivent, vous le savez, se terminer pour lui agréablement. Le danger, la mort, la peur en sont complètement absents. Il développe seulement son désir d’action.
--S’il me mange! dit-il indigné. Puisque j’ai mes balles en caoutchouc!
J’essaye de le ramener à la réalité. Je suggère cruellement:
--... En caoutchouc! Alors tu vois bien, on ne tire pas les crocodiles avec des balles en caoutchouc. C’est stupide!
--Eh bien, je l’assommerai d’un coup de crosse!
--C’est un trop petit fusil, Caillou, c’est une trop petite crosse, et tu es trop petit.
--Ça ne fait rien, répond-il, ça ne fait rien... Il n’y a pas de danger.
--Mais comment le sais-tu? Moi-même, à ta place, j’aurais peur, moi! Ainsi!...
Alors la voix de Caillou prend dans l’ombre une teinte de mauvaise humeur. Il est poussé dans ses derniers retranchements. Et il prononce:
--Il n’y a pas de danger, parce que... parce qu’il n’y a pas de crocodile... C’est moi qui dis ça, qu’il y en a un... Mais c’est pas vrai!
Enfin, j’ai l’aveu! J’ai l’aveu que jamais une seconde il n’a perdu la conscience qu’il imaginait. Il a préféré le reconnaître, plutôt que de renoncer à son jeu. Mais cela n’avance pas les choses. Je lui mets la main sur l’épaule, et je sens qu’il grelotte. Il faut l’emmener gentiment. Je proclame, du haut de mon expérience, pour lui montrer qu’il y a une erreur dans le canevas de son drame:
--Ça ne fait rien. On ne chasse pas les crocodiles avec des balles en caoutchouc. Je le sais, moi; j’en ai tiré!... Demain, je te donnerai des balles de plomb.
--Oh! bien, alors... fait Caillou.
Et il se laisse reconduire docilement à la maison. Il ne pense plus qu’aux balles de plomb, parce qu’il n’en a jamais vu!
SA PUDEUR
Pendant très longtemps, je veux dire pour la durée encore si courte de leurs jeunes vies, Caillou et Tili ont logé dans la même chambre. Cette pièce, qui n’est pas très vaste, donne sur le jardin d’un hôtel privé. N’est-ce pas tout ce qu’on peut désirer, à Paris, quand on n’est pas bien riche et qu’on souhaite pour ses enfants un peu d’air et de soleil? Il faut s’arranger comme on peut, et après tout c’est encore de la chance qu’il y ait des personnes assez riches pour garder un jardin; sans elles il n’y aurait plus que des blocs de pierre, sans un brin d’herbe.
Je ne sais pas si c’est par goût des grandeurs, ou parce que maintenant l’habitude en est prise, qu’on nomme cette pièce la _nursery_. De mon temps on disait «la chambre d’enfants» et il me semble que c’était un nom plus intime, et comme musical. Celle-là n’offre rien, dans son aménagement, qui révèle sa destination; on n’y voit point ces carreaux de faïence, propres et lisses, ces jeux utilitaires d’eau froide et chaude qui font l’orgueil des mères en leur permettant d’économiser les minutes consacrées aux soins maternels. La maman de Caillou en a seulement fait couvrir les murailles d’un papier à raies alternativement blanches et bleues, peut-être parce que ces couleurs ont pour elle un sens mystique, peut-être tout simplement parce qu’elles éveillent des sentiments aimables et doux. La toilette, qui n’a rien de perfectionné, est à droite, à côté de la cheminée, et les deux petits lits sont en face, dans les encoignures. Ce sont des petits lits de fer, sans rideaux, mais on les a peints aussi en blanc, avec des filets bleus. L’électricité a toutefois conquis cette vieille demeure, et l’opalescence des verres dépolis lui a donné ici une espèce de chasteté candide et calme. Quand on le change avant le dîner, Caillou a du plaisir à tourner le commutateur pour créer le jour et la nuit. Mais à l’heure du coucher, il est toujours si fatigué qu’il s’endort à poings fermés. Parfois même il sommeille tout debout, pendant qu’on le déshabille, tombant à droite, tombant à gauche, pliant sur les genoux comme un petit homme très ivre. Et comme les ivrognes aussi, il ne se rappelle pas du tout, le lendemain, que quelqu’un l’a mis au lit, et que même il a parlé, pour dire qu’il était très malheureux.