Part 7
»Il n’est pas le maître de son père. Et c’est cela qui fait le bonheur, le grand bonheur secret, mystérieux, magnifique, de la vie des petits garçons: c’est qu’ils sont hommes vis-à-vis de leur mère, et tendres, soumis, éperdus d’admiration mystique, comme des femmes, devant celui qui, comme vous dites, «part le matin et revient le soir». C’est d’abord qu’ils nous imitent et que telle est notre attitude, quand nous sommes de bonnes épouses, vraiment de notre sexe, ne désirant rien de plus que d’être de notre sexe. Mais cependant, même dans les ménages désunis, même quand les enfants n’ont pas cet exemple, qu’ils vivent dans une atmosphère d’ennui et de récriminations, avez-vous remarqué combien leur sympathie, leur besoin de respect et de dévotion va d’instinct vers le père? Cela change plus tard, je le sais, pour les garçons. Dès qu’ils nous ont quittés, ils se rappellent! Je sais que ce sera ma joie quand j’aurai vieilli. Mais pour le moment je m’incline. Je savoure même l’heure présente en me disant: «Mon fils est ce qu’il doit être, et il ne serait pas bon qu’il en fût autrement.»
Je n’étais pas très convaincu. J’avais même des motifs de fatuité personnelle pour ne pas consentir à l’être; il me semblait que c’était moi le grand ami, bien plus que le père; que Caillou m’interrogeait davantage et s’abandonnait plus pleinement; et qu’il était plus enfant, justement parce qu’il me disait plus souvent, avec ingénuité: «Quand je serai grand...»
Mais voilà que mes yeux viennent de se dessiller. Le père de Caillou--un jour encore s’est ajouté aux jours--rentre une fois de plus pour dîner. Et il est triste, il est distrait, il est mécontent de lui-même. Cela arrive! Vous les connaissez peut-être, ces heures où l’on se dit: «J’ai eu tort! J’ai fait juste le contraire de ce que j’aurais dû faire.» Et l’on songe, après coup, qu’il eût été si simple de faire le contraire. On ne comprend même pas comment on n’y a point pensé, on est humilié par l’insuccès, par l’erreur, par l’idée que les gens auront de vous; on est diminué à ses propres yeux, on se juge subitement plus petit dans l’immense univers. C’est un sentiment très pénible. On a conscience aussi qu’il ne servirait de rien d’avouer son échec, on sait «qu’il ne faut pas le dire». Mais presque toujours on le dit, parce qu’on est hanté.
Le potage fume sur la table et les serviettes sont dépliées. Caillou est assis sur sa grande chaise. Il a déjà accompli les rites, il a présenté son front, il est sage, c’est-à-dire qu’il est muet, mais il attend qu’on lui parle pour qu’il puisse parler, il attend que son père lui demande: «Qu’est-ce que tu as fait de mal aujourd’hui?»
Il sait que ce n’est pas pour le gronder, ni pour le punir. C’est le petit examen de conscience qu’on l’oblige à faire pour qu’il se souvienne qu’il y a le bien et qu’il y a le mal, pour qu’il prenne l’habitude de faire attention. Et Caillou est toujours très franc: d’abord parce qu’il n’est pas menteur naturellement, mais aussi parce que, quand il a répondu, durant quelques minutes encore il peut causer, avant qu’on ne parle de choses qu’il ne comprend plus du tout, mais qu’il écoute cependant, car il écoute toujours. Il y a dans sa mémoire le coin des histoires et des mots qu’il ne comprend pas; et c’est le mieux rangé, c’est celui où il revient le plus souvent. Il arrive que parfois, en écoutant un récit qui n’est pas pour lui, il fait: «Ah!» involontairement, ou bien s’absorbe dans une rêverie profonde. Ne le questionnez pas. C’est vous qui pourriez être embarrassé; il vient d’associer ce nouveau récit avec un autre, et il tire ses conclusions.
Aujourd’hui, ce qu’il a fait n’est pas bien grave. Sa conscience est assez tranquille: il n’a pas été gentil avec la bonne, et il a désobéi. Mais après, il a obéi, et il a demandé pardon. Donc ce n’est rien. Certains soirs sont tombés où l’aveu était plus dur. Il avait menti, bien que, je vous le répète, il ne soit pas menteur naturellement. Et il y a aussi ce jour, ce jour tragique, où l’on a découvert qu’il avait creusé, avec un grattoir pris dans le cabinet de travail, un trou dans le mur de la chambre d’enfants «pour faire une grotte», et ensuite, épouvanté de cette ouverture béante, l’avait bouchée avec du savon bien malaxé, ce savon lui paraissant tout juste de la couleur de la peinture.
Donc Caillou parle sans détour, ses bons yeux bien droits et bien tranquilles. C’est fini; son père ne dit rien; tout s’est bien passé. Puis, par un retour bien naturel, et puisque maintenant il a le droit de parler un peu:
--Et toi, papa, qu’est-ce que tu as fait?
Alors les regrets, les rancœurs, les remords du jour reviennent, ils se font clairs, pressants, visibles comme des êtres ayant leur forme et leur voix, et «papa» répond, sans y penser, mais du timbre grave, profond, sincère, qu’il prend quand il ne plaisante pas:
--Moi? Une bêtise!
Un silence. La mère de Caillou est elle-même un peu inquiète. Elle attend les développements. Mais avant qu’elle ait posé la moindre question, un autre souci la prend, sa sollicitude est détournée par un autre objet: c’est la figure de Caillou qui change, qui s’allonge, qui se contracte. Elle sait ce qui vient: Caillou va pleurer!
Et Caillou pleure, en effet, silencieusement d’abord, puis à gros sanglots, qui lui font mal, et qui font mal à tout le monde. Caillou est tombé dans un abîme, et son âme souffre, et elle a peur, et elle s’agite dans les décombres d’une religion qui vient de crouler. Son père a fait une bêtise! C’est lui qui le dit, et d’une façon qui prouve que c’est la vérité, que ce n’est pas une histoire pour les petits enfants. Cela se pouvait donc, cette chose impossible? Alors où est-il, le Dieu sur terre?
On le console, on le caresse, on l’aime comme on ne l’a jamais aimé. Mais il a toujours le cœur gros et les cils mouillés. Quand on le couche dans son petit lit, il pleure encore.
... On se retrouve alors entre «grands», sans lui, et on essaye de parler d’autre chose. Mais je n’y puis parvenir. Je n’arrive pas à m’arracher à la pensée de cet événement si petit et mince en apparence, de cet enfant qui soupire, en dormant à côté de nous, parce qu’il a perdu sa foi; et je songe que, quand les hommes assistèrent à la destruction, il y a dix-neuf siècles, de leur croyance en l’âge d’or de l’humanité, ou lorsqu’ils apprirent du moins que cette félicité de leur race n’avait duré que quelques jours, et s’était évanouie par la faute de leurs premiers ancêtres, ils durent éprouver autant de désespoir, d’humiliation, d’amour et de pitié.
DU SENTIMENT DE LA PROPRIÉTÉ
Une des choses qui m’ont frappé davantage, et dès les premiers temps, chez mon ami Caillou, c’est qu’il se montre d’une délicatesse aiguë et scrupuleuse sur le chapitre de la probité. Il en a, si j’ose dire, le sentiment mystique. Prendre ce qui n’est pas à lui, mais évidemment à d’autres, lui inspire une espèce d’horreur. J’en fus tout d’abord assez étonné, et même vexé; car cette probité enfantine est contraire à mes théories.
Comme tout Français mâle et adulte qui se respecte, je suis en effet matérialiste. Je crois que l’homme a commencé par la barbarie, la cruauté, la lubricité, la gourmandise, qu’il avait instinctivement le goût des rapines et des déprédations, qu’il a fallu bien du temps pour qu’il ne se montrât point, avec ingénuité, un loup féroce et déchaîné à l’égard des autres hommes. Et l’on sait qu’on doit retrouver, dans les enfants, l’âme toute nue de l’humanité primitive. Justement Caillou me paraissait, à bien des égards, justifier cette vue de l’esprit. S’il n’est pas sensuel, c’est qu’il n’a pas encore de sens; mais il rêve de guerre et de meurtre; les plus belles histoires pour lui sont les histoires où l’on tue--où un enfant tue des géants--et il n’a nulle pitié pour les bêtes qu’il chasse, les papillons, les mouches et les vers. Il n’est pas naturellement propre; tout au contraire, il semble éprouver une joie particulière à salir ses vêtements et lui-même. Enfin pour la gourmandise et même la voracité, il ne craint personne, car il est encore à cet âge heureux où l’estomac est si frais et solide qu’il n’avertit jamais de son existence. Caillou a, vous le savez, dans l’idée que ce viscère est une grande poche qui part de son cou pour aller jusqu’à ses cuisses, et par conséquent presque impossible à remplir. Il y ferait d’ailleurs tous ses efforts, mais on l’en empêche; de lui-même il ne penserait pas à s’arrêter. C’est ainsi, je pense, chez les sauvages et les enfants qui se portent bien. Mais voilà qu’en même temps Caillou respecte le bien d’autrui; cela ne va plus d’accord!
J’ai failli passer d’un extrême à l’autre, et croire aux idées innées ou acquises par l’hérédité. Mais lui et moi vivons maintenant trop fréquemment ensemble, nous sommes trop amis pour que mes hypothèses résistent longtemps aux effets de l’expérience. Et j’ai fini par découvrir qu’à l’origine de la probité de Caillou, il y a l’instinct de propriété. C’est d’abord parce qu’il y a des choses qui sont à lui qu’il comprend qu’il y en a d’autres qui sont au voisin. Il souffre quand on prend ce qui lui appartient, donc les autres ont le droit de crier quand on leur prend ce qui est à eux, puisqu’ils ont de la peine. Et Caillou, qui est logique, est aussi sensible.
Pourtant, cela ne suffirait pas. Les enfants ont un tel besoin d’avoir dans les mains ce qui attire leurs yeux, de goûter ce qui se mange, de jouir en des jeux personnels de ce qui les entoure! Mais ils sont aussi tout pénétrés d’un instinct d’imitation. Ils font ce qu’ils voient faire, ils ne font pas ce qu’ils ne voient pas faire. Or, on ne vole pas autour de Caillou! Aussi n’a-t-on guère besoin avec lui d’user là-dessus de commandement ou de suggestion. A peine lui a-t-on dit deux ou trois fois: «Il ne faut pas voler!» Les grandes personnes n’ont presque jamais à user de pression que pour empêcher les petits de faire ce qu’elles font elles-mêmes. C’est pourquoi on est si souvent obligé de répéter aux enfants qu’il ne faut point mentir--ils nous voient si souvent altérer la vérité--ni se mettre en colère: ils nous sentent parfois si laidement hors de nous-mêmes!
... L’honnête Caillou est donc sorti avec sa sœur Lucile, qui est son aînée. Il est allé encore une fois aux Tuileries, il est revenu par le marché Saint-Honoré et les boulevards. A cette heure, qui est celle du grand déjeuner de midi, le voici bien calé sur sa haute chaise; mais il est préoccupé.
C’est très facile de voir quand les enfants sont préoccupés. Ça leur met une barre entre les deux yeux, sur le front, parce qu’ils n’ont pas l’habitude de réfléchir. Caillou est bien élevé, il ne parle jamais à table, mais il a la barre. Et sa mère le regarde avec un peu d’inquiétude. Qu’est-ce qu’il a? Il mange et il a bonne mine. Faut-il l’interroger? C’est toujours un problème de savoir s’il faut interroger les petits.
Mais Caillou est un homme, il ne sait pas garder ce qu’il a sur le cœur. (Ça serait peut-être différent s’il était une petite fille.) Au dessert, quand on lui a permis de descendre de sa chaise, il se rapproche tout doucement. Il n’a plus la barre; depuis qu’il a décidé de demander à ceux qui savent, son souci s’en est allé. Il croira ce qu’on lui dit, et voilà tout. Alors il commence:
--Maman, tu ne sais pas ce qu’elle a fait, Tili?
Tili, qui s’entend mettre en cause, prend subitement l’air très sage. La maman de Caillou écoute.
--Eh bien, continue Caillou, quand on a passé devant l’épicier qui est près du marché, il y avait deux fraises tombées par terre de l’étalage, deux grosses fraises... Alors Tili les a ramassées et les a mangées.
--Oh! dit la maman de Caillou.
Elle a dit «oh!» parce qu’il faut bien répondre quelque chose, et aussi parce qu’elle trouve que ce n’est pas très propre, de manger des fraises qui out traîné sur le trottoir.
--C’est voler, n’est-ce pas? fait Caillou.
C’est ça qui le préoccupait. Et c’est la seule chose à quoi sa mère n’avait pas pensé.
--Non, dit-elle, embarrassée, ça n’est pas voler, pas précisément... Mais enfin c’est sale, c’est vilain.
--Mais ça n’est pas voler? répète Caillou.
--Non, répond sa mère. Elles étaient par terre ces fraises...
Alors Caillou, subitement furieux, jette le poing vers Lucile. Et il lui crie:
--Pourquoi tu ne m’en as pas donné une, alors!
* * * * *
Cette aventure me conduisit à chercher si les cinq ans de Caillou avaient la conception de l’argent. Les conversations que j’eus avec lui à ce sujet ne me donnèrent rien de précis. Le mot «argent» évoquait bien chez Caillou l’idée de monnaie, de pièces en métal brillant, mais il était impossible de savoir s’il en comprenait l’usage. Cependant quelques-unes de ses phrases me firent croire qu’il considérait l’argent comme une chose analogue à la barbe, désirable parce qu’elle appartient uniquement aux grandes personnes. C’était encore là une de ces mille erreurs qu’on commet, parce qu’on n’emploie point avec les enfants le vocabulaire qui leur est propre.
Un jour que j’arrivais plus tard que de coutume aux Tuileries, je m’aperçus que Caillou m’attendait avec une grande impatience; il courut à moi comme un petit boulet, la tête en avant, et je le reçus entre mes genoux. Cet empressement me flatta, je l’attribuais à l’affection. Mais Caillou me dit tout de suite:
--Conduis-moi à la marchande de gâteaux.
Je connais la marchande de gâteaux. C’est une dame qui habite dans un abat-jour, suivant la définition de Caillou lui-même. L’abat-jour est en bois, peint en vert, et se trouve non loin du bassin, près de la place de la Concorde. Quand nous fûmes devant l’étal, mon ami commanda impérieusement:
--Prends-moi dans tes bras!
Et je fis comme il voulait.
Ainsi dressé, Caillou avait la tête au niveau de celle de la dame. Dans cette situation d’égalité, il lui dit:
--Madame, je t’avais donné deux sous, tu me dois deux gâteaux!
Voilà! Si au cours de mon enquête j’avais employé le mot «sou» au lieu du mot «argent», j’aurais su tout de suite que Caillou connaît la valeur des sous et n’aime pas à être trompé. Il avait bien essayé de régler son affaire lui-même mais il était trop petit, la dame de l’abat-jour ne l’entendait pas. Voilà pourquoi il m’avait attendu: c’était pour être mis à hauteur!
C’est ainsi que j’appris qu’il sait calculer et aussi défendre ses intérêts. Il m’en donna bientôt une preuve plus singulière.
--La dame vend des palmiers, me dit-il un jour.
Avant que nos relations fussent intimes, j’aurais cru qu’il s’agissait d’arbres exotiques, et j’en eusse éprouvé quelque stupeur. Mais dans sa compagnie, je suis devenu savant. Je n’ignore plus que les palmiers sont une petite pâtisserie sucrée. Ceux qu’on trouve sous l’abat-jour sont grands à peine comme une pièce de cinq francs.
--... La dame vend des palmiers, poursuivit-il, et quand c’est une demi-douzaine, on en a sept pour cinq sous. Mais quand c’est une douzaine, on n’en a que douze pour dix sous.
--Eh bien, Caillou?
--Ça n’est pas juste.
Ce problème d’économie politique l’inquiéta plusieurs jours. A la fin, il en trouva la solution. De nouveau, je dus lui servir de piédestal devant la marchande.
--Madame, dit-il, en tendant une pièce de cinquante centimes, donne-moi-z’en deux demi-douzaines de sept.
LE MYSTÈRE
Le printemps est revenu, et quand il entre le matin dans la chambre d’enfants, il est si vif, ardent et clair qu’on dirait que c’est lui qui allume le feu qu’on fait encore dans la cheminée. Même les vieilles personnes, même les gens comme vous et moi, ont des envies de pleurer sans cause, comme des vierges attendant l’époux. Et Caillou est ivre, littéralement ivre, depuis l’aube jusqu’au soir. Il a plus de rose aux joues, même quand il n’a pas encore joué, remué, couru; il a plus de gestes, lui qui avait déjà tant de gestes; il est plus agité, plus joyeux, plus sombre, plus colère et plus tendre.
Parfois, je vous l’ai dit, pour m’expliquer la vivacité inquiétante des fox-terriers, je me suis dit: «Il y a dans le corps de ces petites bêtes, fabriquées par des éleveurs astucieux et patients, le système nerveux d’un grand chien; et elles éclatent sous la pression de leur machine.» Je crois, par un raisonnement analogue, que les enfants naissent avec toute l’intelligence, tout le caractère, toute la capacité d’attention, de souffrance, d’amour et de haine qu’ils auront hommes faits, de même que la vue porte aussi loin à cinq ans qu’à vingt-cinq et que les oreilles entendent aussi bien. Il n’y a que la quantité des sensations enregistrées qui diffère; l’expérience, la science, ce qu’on apprend au cours des années par soi-même, par le prochain ou par les livres. Mais les enfants sont déjà l’homme et la femme qu’ils seront, tout entiers, comprimés dans une petite enveloppe. Il est possible aussi que ce soit pour cette cause que leurs yeux sont si beaux et leur corps frêle toujours si trépidant. Jugez alors combien le printemps peut agir sur eux qui ont encore à grandir et à fleurir, qui ont toute leur âme, certes, et sont de plus comme des plantes qui croissent.
Voilà pourquoi sans doute la maman de Caillou passe son temps à lui dire:
--Vraiment, qu’est-ce que tu as? On ne peut plus te tenir.
C’est qu’intérieurement il se sent devenu gigantesque, et qu’il a besoin de s’épandre sur le monde. Je l’entends qui dit à sa sœur:
--Moi, je n’ai peur de rien. Des lions, je les tuerais. Des loups et des baleines, je les tuerais.
Je remarque une fois de plus qu’il mentionne exclusivement les animaux qu’il n’a jamais vus, dont il ne connaît que les figures tracées sur des livres, et qui par conséquent font partie de son domaine imaginaire. Alors je lui rappelle certaine poule, devant laquelle il a pris si honteusement la fuite. Il demeure un instant interdit et confus devant ce souvenir, mais redresse bientôt son front humilié:
--Une poule aussi, je n’aurais pas peur!
C’est qu’on s’est moqué de lui, et qu’il connaît maintenant que les poules ne sont pas des ennemies dangereuses. C’est aussi à cause de la saison. Oui vraiment, je crois qu’il tiendrait tête à la poule! Cependant je continue:
--Et d’entrer dans la nuit dans une chambre sans lumière, est-ce que tu aurais peur, Caillou?
Il est franc, et de plus, pour lui les mots créent les choses. J’ai à peine parlé de l’obscurité qu’il la voit, et qu’elle l’étreint, Il avoue sincèrement:
--Oui. _Ça_, j’aurais peur.
--Pourquoi, Caillou? La chambre où tu es, celle-ci, est la même nuit et jour. Tu sais bien qu’il n’y a rien de dangereux dedans, pas de bêtes, pas de trous où on peut tomber. Pourquoi aurais-tu peur?
--Je ne sais pas. J’aurais peur.
C’est tout ce qu’il peut dire et je n’insiste pas. Je songe aux terreurs que j’ai eues moi-même la nuit à son âge, et dont je ne me rappelle plus la cause, que je n’ai peut-être d’ailleurs jamais distinguée nettement. Je mets cette conversation dans un coin de ma mémoire, et je l’oublie jusqu’au jour où un grand désespoir bouleverse Caillou.
Dans une cage, à la fenêtre de la chambre d’enfants, un serin chantait, un beau serin jaune que j’ai donné à Caillou parce que je sais qu’il aime les bêtes vivantes. Comme il chantait, l’oiseau couleur de tulipe sauvage, comme il chantait! Aussitôt qu’il voyait le soleil, sa gorge se gonflait, son petit bec tremblait une seconde, comme s’il allait bégayer; et puis il chantait de toutes ses forces, des airs inventés, perpétuellement neufs. C’est encore un problème bien difficile à résoudre que de savoir pourquoi toutes les sympathies des poètes, et même des foules, vont au rossignol et jamais au serin. Il se peut que ce soit parce que le serin consent à chanter dans une cage, et en plein jour. Mais alors, c’est de l’ingratitude! Je pense toutefois, pour avouer toute ma pensée, que le serin est au rossignol ce que la sérénade italienne contemporaine est au lied allemand. L’oiseau des vieux murs et des jardins feuillus a des accents qui vont au cœur, on ne sait par quels chemins; l’autre a l’air seulement d’être la voix du soleil qui rit dans les rues. Mais c’est déjà bien beau, et on lui devrait de la reconnaissance: on n’en montre aucune. Pourtant, il y a tant de personnes qui préfèrent au fond la musique à fleur de peau! Le lied allemand ne plaît pas à tous les Français. Je voudrais savoir ce que nous penserions du rossignol s’il était jaune, en cage, chanteur de rues et de plein jour.
Mais Caillou aimait le sien, tout simplement, même pour sa couleur, qu’il trouvait belle, et pour l’illusion qu’il avait de le faire chanter ou taire selon sa volonté, rien qu’en mettant ou en ôtant un voile noir sur sa cage. Enfin, c’était une bête _à lui_, grande raison, la plus forte qui se puisse trouver au monde. Quand on lui dit que ce serin était malade, ce fut une nouvelle qu’il accepta sous les apparences du jeu, comme tous les événements de son existence: un serin malade, c’est plus intéressant. Il ne pouvait croire que ce serin mourrait; il n’avait qu’une idée bien vague de ce qu’est la mort, l’arrêt définitif des mouvements, la fin d’un être qui sera perdu pour tout le monde. Il y eut des gens, dans la maison, qui dirent que c’était aussi le printemps qui avait fait mourir le serin, parce que c’est une époque où ces petits oiseaux sont trop tristes d’être seuls... En somme, on n’en saura jamais rien: le fait est qu’un matin on le trouva couché au fond de sa cage, les pattes raides, et qu’on découvrit sous sa queue une espèce de bouton blanc, d’un aspect vilain. Il paraît que c’était la maladie qui l’avait fait mourir. Voilà du moins ce qu’affirma la cuisinière, qui sait tout.
Je pensais bien que la douleur de Caillou serait amère, et que les accents en seraient déchirants. J’en avais grand’peine pour moi-même; il ne faut pas prendre à la légère les chagrins des petits: ils durent moins longtemps que les nôtres, mais leurs joies aussi, et ils sont aussi profonds, plus profonds; ils les prennent tout entiers, parce qu’ils ne rencontrent point d’obstacles. Nul abri dans leur âme, pas un seul coin qui soit tranquille en eux. C’est comme les tornades des pays chauds: elles sont courtes, mais elles dévastent. Je ne m’étonnai donc pas de voir le pauvre petit Caillou pleurer comme pleurent les enfants, à grands cris. Ce que je ne compris pas d’abord, c’est pourquoi il ne voulait pas se consoler. Il y avait dans sa tristesse quelque chose qui n’était pas désintéressé, quelque chose de personnel, il y avait de l’épouvante: l’effroi d’un mauvais sort qui n’était pas conjuré. Il criait:
--J’ai été méchant, j’ai été méchant! C’est Dieu qui me punit!
--Tu as été méchant, Caillou? Qu’est-ce que tu as fait?
Je l’avais pris dans mes bras, je le berçais, et tandis que je m’efforçais de ramener la paix dans son âme, j’éprouvais cette curiosité cruelle qui est le propre des hommes, et l’un de leurs plus détestables instincts: je voulais savoir le péché qu’il avait commis. Oui, oui, je croyais qu’il y avait quelque chose, je le désirais presque. Il n’y avait rien! Et je vis cependant, avec stupeur, apparaître dans cette âme de six ans des remords pour des crimes illusoires qui remontaient à des mois, à des années, pour des désobéissances, de petits mensonges qui n’avaient pas été découverts, des actes insignifiants en eux-mêmes, mais dont il se demandait maintenant «si c’était mal»!
J’allai trouver sa mère, et je lui demandai:
--Est-ce vous qui lui avez annoncé dernièrement que «Dieu le punirait»?
--Moi ou sa bonne, fit-elle. On lui a peut-être dit ça sans y attacher d’importance. Il était surexcité, il était insupportable. Ce sont des phrases comme on en fait tous les jours.
--Hum! dis-je, ce n’est pas à recommencer.