C'Était ainsi...

Chapter 15

Chapter 153,865 wordsPublic domain

--Il y a peut-être quelque chose qui les retient par ici: un concours de joueurs de cartes ou de boules, risqua-t-elle avec prudence.

--Plus souvent! trancha Sefietje, en secouant la tête. Il ne viendrait pas de si loin pour ça.

Et elle se mit à radoter et se torturer l'esprit en creusant ce sujet passionnant.

Un peu avant huit heures, au crépuscule, une autre scène anormale, inquiétante, se déroula sous les yeux de Sefietje, qui l'observait. C'était toujours Berzeel, encore plus saoul, mais non plus accompagné du seul petit bossu: c'était Berzeel à la tête de toute une bande, parmi lesquels Leo, Free, Poeteken et le «Poulet Froid», accompagnés de Justin-la-Craque et de Komèl, que suivaient de quelques pas Fikandouss et Pierken, ayant Victorine à son bras. Berzeel conduisait la troupe au cabaret du _Petit Sabot_, où ils entrèrent tous, en défilant devant Justin-la-Craque qui, planté près de l'entrée, dans l'attitude raide d'un factionnaire rendant les honneurs, «opépitait» d'une voix sombre en roulant de gros yeux.

--Mais que se passe-t-il aujourd'hui? Qu'est-ce qui leur prend, aux ouvriers de la fabrique! s'exclama Sefietje dans les transes.

Les maîtres avaient fini de souper; Eleken alla desservir. Sefietje, qui, pour quelques instants, n'avait plus rien à faire, jeta un fichu sur ses épaules et courut à travers le jardin, vers la fabrique. Elle était prise d'un pressentiment sinistre. Il entrait dans les attributions de «Poulet Froid», chaque dimanche, de donner à manger aux chevaux; puis il devait coucher dans le petit grenier au-dessus de l'écurie. Elle venait de le voir passer dans la rue avec la bande de saoulards. N'aurait-il pas négligé de soigner ses chevaux?

Sefietje alla par derrière à l'écurie et en ouvrit la porte. Les quatre chevaux y occupaient leur place habituelle et tournèrent la tête lorsqu'elle entra. Sefietje vit leurs beaux grands yeux qui avaient des reflets verdâtres. Ils ne mangeaient pas et elle constata que leurs auges étaient vides. Ils étaient là comme en attente d'une chose qui va venir. Sefietje avait de la tendresse pour les bêtes. «Avez-vous eu à manger, mes bonnes bêtes?» dit-elle à mi-voix, comme à des êtres humains. Le feu de l'inquiétude colorait ses joues et elle était très perplexe. Les chevaux n'étaient pas en train de manger, mais cela voulait-il dire qu'ils n'avaient pas eu leur ration? C'était vers six heures, ordinairement, que le «Poulet Froid» venait la leur apporter; il était maintenant plus de huit heures. Rien d'étonnant à ce que les auges fussent vides. Tout de même, Sefietje n'était nullement rassurée. Si elle n'avait pas vu le «Poulet Froid» avec les autres bambocheurs, elle n'aurait eu aucun soupçon. Mais, à présent....

Immobiles, les chevaux continuaient à regarder Sefietje et il y avait comme une prière muette dans leurs yeux. Machinalement, Sefietje se dirigea vers le coffre à avoine et en souleva le couvercle. Aussitôt les quatre chevaux se mirent à hennir en piétinant nerveusement leur litière, dans le bruit de chaîne des anneaux de licol.

Elle remplit à moitié une mesure d'avoine et s'approcha du premier cheval. La bête y alla si vivement qu'elle faillit renverser Sefietje. Les autres s'agitaient d'impatience; et la vieille servante leur donna à chacun un picotin. Elle hésitait pourtant, inquiète et angoissée. Était-ce bien, ce qu'elle faisait là? Évidemment, des chevaux bien portants ne refusaient jamais l'avoine. Ils en dévoreraient des boisseaux, si on ne les retenait pas. «Ah! si vous pouviez parler, mes bonnes bêtes!» soupirait Sefietje. Elle aurait bien voulu aussi leur donner une botte de foin, mais elle n'osait. Ce serait peut-être trop. Que dirait M. de Beule si le lendemain ses quatre chevaux étaient malades? Toute perplexe et attendrie dans sa pitié pour les bêtes, elle quitta l'écurie, après leur avoir parlé encore comme à des êtres humains.

Un peu avant neuf heures, lorsque les volets furent fermés et les lampes allumées, des chants braillards tout à coup éclatèrent dans la rue. Sefietje, occupée à laver la vaisselle avec Eleken, quitta aussitôt son ouvrage. Les chants s'élevaient en une clameur sauvage. On eût dit un bruit d'émeute.

--Les revoilà! Ils sortent du _Petit Sabot_, dit Sefietje.

Et elle colla l'oreille contre le volet fermé. «Tu entends?» murmura-t-elle alarmée. «C'est la voix de cet ivrogne de Berzeel. Écoute donc; il jure comme un païen!»

La porte de la salle à manger s'ouvrit et M. de Beule parut sur le seuil de la cuisine.

--Qu'est-ce qui se passe dans la rue? demanda-t-il d'un air rogue.

--Mais je ne sais pas, monsieur, mentit Sefietje tremblante.

Eleken, quittant précipitamment la cuisine, monta l'escalier quatre à quatre, comme si quelque besogne urgente l'appelait en haut. M. de Beule la suivit d'un regard irrité, traversa le vestibule, le couloir et ouvrit la porte d'entrée. La clameur des chants entra en coup de vent dans la maison. Par-ci par-là des portes s'ouvraient dans la rue sombre.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda à son tour Mme de Beule, sortant de la salle à manger.

--Je ne distingue pas bien, mais je crois qu'il y a de nos gens parmi eux, répondit M. de Beule.

--Seigneur Jésus! s'exclama Mme de Beule.

--Qu'il y en ait un seul à se présenter saoul demain matin à la fabrique et je le mets dehors sur-le-champ! cria M. de Beule dans un brusque accès de fureur.

--Ce n'est pas sûr qu'il y en ait des nôtres, risqua Mme de Beule pour le radoucir.

M. de Beule grommela encore quelques vagues menaces et les époux rentrèrent dans la salle à manger. Selon son habitude, M. Triphon était sorti. Les clameurs sauvages se perdirent dans le lointain.

Cependant Sefietje n'avait pas de repos. Elle ne cessait de guetter l'heure à la pendule; et, lorsqu'il fut dix heures moins un quart, elle dit à Eleken, redescendue à la cuisine après le départ de M. de Beule:

--Il faut quand même que je retourne voir à l'écurie.

--Mais tu n'as donc pas peur, comme ça toute seule dans l'obscurité! objecta la timide Eleken.

--Je ne m'y fie pas; ces pauvres bêtes n'ont pas eu à manger, pour sûr, gémit Sefietje, presque en larmes.

Elle alluma une petite lanterne à huile et disparut dans le noir du jardin. En approchant de l'écurie elle entendit les chevaux s'agiter et le bruit de chaîne de leur licol; et dès qu'elle eût ouvert la porte, hennissements et piaffements l'accueillirent. Ils bouleversaient leur litière et leurs beaux grands yeux anxieux étaient tous tournés vers la lumière que Sefietje portait à la main.

--Guust, es-tu là! cria-t-elle, s'avançant vers l'échelle de la soupente.

Pas de réponse.

Guust--autrement dit le «Poulet Froid»--avait l'ordre d'être rentré au plus tard à neuf heures et demie. C'était une consigne formelle donnée par M. de Beule et que le «Poulet Froid» ne se serait jamais risqué à enfreindre. A présent il était dix heures--Sefietje les entendit avec horreur, ces dix coups, tomber, lents et lugubres, du clocher de l'église--et le «Poulet Froid» n'avait pas rejoint son poste. «Guust, es-tu là?» demanda-t-elle encore une fois. Mais, de réponse, pas davantage. Sefietje, grimpant à l'échelle et passant la tête par la trappe, put constater que le galetas était vide et le lit point défait. Le «Poulet Froid» n'avait donc pas paru, plus aucun doute; et il n'était pas venu donner l'avoine aux chevaux. Aux yeux de Sefietje, ce manquement renversait tout; au point qu'elle se mit à sangloter, comme brisée de douleur, en descendant avec sa lanterne l'échelle de la soupente.

Elle alla au coffre à avoine et, cette fois, remplit bien la mesure. Elle n'hésita pas non plus à donner toute une botte de foin à chacun des chevaux. Les bêtes mangeaient: on entendait un bruit sourd et continu, comme de meules qui broient. Et Sefietje hésitait, avec un gros soupir. Elle craignait de mal faire. Tout de même, elle remplit un seau à la pompe et le hissa jusqu'aux auges. C'était presque au-dessus de ses forces. L'eau ruisselait et lui mouillait les pieds. Deux des chevaux burent avec avidité; les autres ne s'arrêtèrent pas de manger. En buvant ils aspiraient le liquide comme une pompe: on voyait le niveau baisser. Les autres n'y trempaient qu'un moment le naseau, comme si cette eau les dégoûtait. Inconsolée, Sefietje ferma la porte de l'écurie et retourna à la maison.

V

De toute la nuit, elle ne put dormir. La tragédie des chevaux la hantait ainsi qu'un cauchemar. Que s'était-il passé? Qu'allait-il se passer demain? A cinq heures du matin Sefietje était sur pieds. C'était l'heure où le «Poulet Froid» devait donner aux chevaux leur ration du matin. Qui sait? Il était peut-être rentré tard dans la nuit. Frissonnante dans l'air froid, un fichu jeté en hâte sur la tête et les épaules, Sefietje retourna vers l'écurie.

Rien! Pas l'ombre de «Poulet Froid»! Sefietje courut à la chambre des machines; Bruun devait déjà s'y trouver, pour mettre ses chaudières sous pression. Pas plus de Bruun que de «Poulet Froid». Elle ouvrit la porte de fer du fourneau. Le feu était éteint, noir, et la chaudière n'avait qu'un faible sifflement, telle une chose qui est en train de rendre l'âme. Alors Sefietje fut prise d'épouvante. Elle retourna en courant à la maison, d'une voix entrecoupée y raconta ses aventures à Eleken, qui venait de descendre, puis elle se laissa tomber sur une chaise, les yeux hagards et les mains jointes, à bout de forces. La deuxième servante, avec de sourdes exclamations, se mit aussitôt à courir de-ci de-là d'un air effaré.

A six heures, au moment où la besogne quotidienne aurait dû commencer, la fabrique gardait un silence de tombe. Sefietje n'osait même plus y aller voir; on eût dit qu'il y allait de sa vie. Mais elle dépêcha Eleken vers la «fosse aux femmes». Au bout de trois minutes, celle-ci revint avec la nouvelle consternante que ni dans la «fosse aux femmes», ni dans la «fosse aux huiliers», ni nulle part dans toute la fabrique, il n'y avait âme qui vive.

--C'est la grève, soupira Sefietje d'une voix blanche.

A six heures et demie, son heure habituelle, M. de Beule descendit. Avant d'avoir quitté sa chambre, il avait été frappé par le silence insolite qui régnait dans la fabrique et, tout de suite, il demanda à Sefietje:

--D'où vient que ça ne tourne pas?

--Monsieur, dit Sefietje, hoquetante, la respiration coupée, il n'y a personne à la fabrique!

--Comment ça! s'écria M. de Beule.

Et il se précipita dans le jardin. Sefietje courut en toute hâte à l'étage pour avertir Mme de Beule et M. Triphon. Ils descendaient au moment même où M. de Beule, fou de rage, revenait de la fabrique.

--Veux-tu savoir maintenant ce qu'il en est de ces voyous?... hurla-t-il du plus loin qu'il vit sa femme.

Mme de Beule ne devait rien savoir. Elle n'en savait que trop. Mains jointes, elle soupira:

--Quelle affaire, mon Dieu! Quelle affaire!

--Ces voyous! Ces saligauds! Ces vauriens! Ces mendiants! rugit M. de Beule. Plus un seul d'entre eux ne remettra les pieds à la fabrique. D'autres ouvriers! Tout de suite!

--Où les prendre? demanda anxieusement Mme de Beule.

Cette simple question partit surexciter au plus haut point M. de Beule.

--Tu ne t'imaginés pourtant pas que ça m'embarrasse? dit-il.

Se tournant vers Sefietje il ordonna:

--Va d'abord et avant tout demander à Justin-la-Craque s'il veut soigner les chevaux.

La fureur s'étranglait dans sa gorge. Il tonna:

--Les sales individus! Ils ont laissé ces pauvres bêtes sans nourriture!

--Pardon, monsieur, moi je leur ai donné hier soir du foin et de l'avoine, dit Sefietje d'une voix qu'on entendait à peine.

Et elle s'empressa de courir chez Justin. Ce qu'il fallait avant tout, c'était un chauffeur. Qui prendrait-on pour remplacer Bruun? Ils cherchèrent, sans trouver personne qui eût les aptitudes requises.

--Doorke Pruime, peut-être, risqua timidement Mme de Beule.

Agacé, M. de Beule haussa rageusement les épaules.

--Soyons sérieux, hein! grommela-t-il.

Mme de Beule se tint coite.

--Moi, je puis le faire, dit brusquement M. Triphon sans regarder son père.

Oh! oui, mon garçon, fais-le! s'écria Mme de Beule en regardant son fils avec une admiration attendrie.

Par rancune invétérée, M. de Beule ne souffla mot, mais son silence même voulait dire qu'il acceptait l'offre.

Comme «huiliers», poursuivit-il quelque peu radouci, nous pourrions prendre Doorke Pruime, Sies van Lierde et Vloaksken. Comme «cabris», Peetse Fnieze; comme meunier, Soarlewie Soarels.

Mme de Beule approuvait tout d'un hochement de tête. M. Triphon, conscient de la responsabilité qu'il allait assumer, prenait un air sérieux, concentré, énergique. Il estima rapidement que son travail comme chauffeur ne l'empêcherait pas d'aller parfois chez Sidonie. Et puis, il avait le dimanche. L'affaire, en somme, ne se présentait pas trop mal; ils se remettaient de leur émotion. Ils avaient presque une lueur de triomphe et même de provocation dans le regard.

--Et les femmes? demanda Mme de Beule.

A ce seul mot, M. de Beule rebondit au paroxysme de la fureur.

--Plus de femmes ... nom de nom! tonna-t-il. Plus de ces roulures ici!

Et ses yeux lançaient des éclairs vers M. Triphon comme pour l'anéantir.

Mme de Beule n'insista pas. Elle se replia peureusement sur elle-même; et, de son côté, M. Triphon fit semblant de ne pas saisir l'allusion haineuse. Il alluma sa pipe et s'intéressa un instant à Kaboul et Muche, qui s'entr'étudiaient avec le soin le plus minutieux, comme s'ils ne s'étaient pas vus depuis des années. La porte s'ouvrit et Sefietje reparut. Elle était rouge et suait d'avoir tant couru.

--Justin soignera les chevaux. Il leur a déjà donné l'avoine, et il est en train de les étriller, dit-elle.

Il y eut un murmure de satisfaction. M. de Beule témoigna son contentement par un geste approbatif, et dit:

--Parfait. Déjeune maintenant, Sefietje; puis tu iras chez Doorke Pruime, chez Sies van Lierde et chez Vloaksken, pour leur demander de venir travailler à l'huilerie. Après, tu iras chez Peetse Fnieze et chez Soarlewie Soarels, pour les engager comme «cabris» et meunier.

--J'ai déjà déjeuné; j'y vais tout de suite, répondit Sefietje d'un air soumis.

Et, aussitôt, elle repartit. Alors M. et Mme de Beule allèrent aussi prendre leur petit déjeuner que leur servit Eleken, avec de la fièvre dans ses mouvements et les jupes battantes.

--Pourquoi cette fille est-elle toujours si agitée? demanda M. de Beule agacé.

Mme de Beule tâcha de lui faire comprendre qu'elle avait double besogne, pendant que Sefietje était en course. Kaboul et Muche, selon leur habitude, allaient de l'un à l'autre, quêtant avec des yeux de convoitise, leur part du déjeuner.

Les maîtres ne s'étaient pas encore levés de table que Sefietje était déjà de retour. Essoufflée, le visage moite, son visage osseux aux pommettes avivées d'une flamme, elle avait un air presque tragique; elle rapportait des nouvelles désolantes.

--Monsieur, dit-elle de sa voix éteinte et angoissée, tous ces gens ont du travail. Seul Vloaksken pourrait venir.

--Sacré tonnerre de...! jura M. de Beule en assénant sur la table un coup de poing qui fit sauter les tasses dans les soucoupes.

Sefietje avait les yeux pleins de larmes. Mme de Beule semblait épouvantée. M. Triphon sentait vaciller en lui sa force de résolution.

--Est-ce que l'on ne pourrait pas en trouver d'autres? glissa Mme de Beule.

--Je n'en veux plus, sacré tonnerre de nom ... je ne veux plus personne! hurla M. de Beule avec un nouveau coup de poing sur la table. Je ferme la boîte, j'arrête tout le tremblement et nous verrons un peu qui, d'eux ou de moi, tiendra le plus longtemps!

Il se leva d'un bond, sortit, pour courir, gonflé de fureur, vers la fabrique.

--Mon Dieu! Mon Dieu! Que va-t-il se passer? gémit Mme de Beule en joignant les mains.

Accablée, comme si elle eût reçu le coup de grâce, Sefietje rentra en larmoyant dans sa cuisine.

VI

M. de Beule tint parole avec un entêtement farouche. Il alla lui-même fermer à clef toutes les portes de la fabrique, se rendit compte que Justin-la-Craque et son aide Komèl s'occupaient des chevaux; et lorsque Vloaksken, le seul ouvrier qui eût consenti à venir travailler à la fabrique, se présenta au cours de la matinée, il le renvoya sans façons, en lui déclarant d'une voix rageuse qu'il fermait boutique et n'avait pas l'intention de la rouvrir de sitôt.

Quelques jours se passèrent. M. de Beule, avec sa colère froide et concentrée, allait et venait, sans but. M. Triphon, qui à présent n'avait plus rien du tout à faire, déambulait de même, mettant tous ses soins à éviter le nez à nez avec son père; et Mme de Beule ne cessait de gémir, se lamenter, cependant qu'à la cuisine régnait un silence de mort. Seule, Eleken persistait à courir en tous sens, l'air affairé. Cela agaçait M. de Beule à tel point qu'un jour il l'arrêta et lui demanda avec véhémence:

--Mais, sacredieu! qu'est-ce que tu as à toujours courir ainsi?

--Mais ... pour mon ouvrage ... monsieur, répondit la servante, blême d'effroi.

--Fais donc ton ouvrage un peu plus tranquillement, nom d'un tonnerre, ragea M. de Beule.

Eleken ne dit plus rien et partit dans un envol de jupes plus sourd, mais, pendant tout le reste de la journée, on lui vit les yeux pleins de larmes. Et le soir, Sefietje, les pommettes en feu, vint annoncer à Mme de Beule que, très probablement, Eleken quitterait son service à la fin du mois.

Des bruits divers circulaient touchant les ouvriers et leurs dispositions. Selon les uns, ils étaient fermement décidés à maintenir leurs revendications jusqu'au bout. Selon d'autres, les femmes des grévistes se montraient beaucoup moins enthousiastes qu'eux; elles commençaient à récriminer et insistaient pour que leurs hommes reprissent le travail.

On les voyait assez souvent, la pipe au bec, les mains dans les poches, par les rues du village, et passer volontiers, comme en manière de protestation et de provocation, devant la demeure des de Beule. Certains d'entre eux tenaient à la main le petit journal socialiste et le lisaient ostensiblement: on pouvait les voir de la maison du patron. Il y avait déjà eu un ou deux articles sur la grève de la fabrique de Beule; naturellement, on y prenait parti pour les ouvriers, et M. de Beule, dont le nom prêtait aux allusions faciles par le son qu'il avait en flamand, M. le Bourreau, y était traité de négrier. Régulièrement, le patron trouvait ces numéros du journal dans sa boîte aux lettres.

C'était Pierken qui menait la bande et, parfois, il faisait en pleine rue quelque allocution brève et violente, Victorine marchait à son côté, le plus souvent la seule femme dans le groupe, parfois accompagnée de Lotje ou de Zulma, Free, Poeteken, Leo, Fikandouss-Fikandouss, Bruun, le chauffeur, Pol et le «Poulet Froid», Pee, le meunier et Miel, cette espèece de veau, suivaient, tous l'air plus ou moins perdu et ahuri; ils trouvaient le temps long, déconcertés par ces journées à ne rien faire, auxquels ils n'étaient pas habitués, dans l'attente continuelle d'une solution qu'ils avaient escomptée très rapide et qui semblait s'éterniser. Quant à Berzeel, il demeurait invisible. On le disait retourné à son village, mais personne ne savait au juste. Les gens, au passage des grévistes, venaient regarder curieusement sur le seuil de leur porte; et tout le village était soudain retombé à un calme et un silence extraordinaires, depuis qu'on n'y voyait plus fumer la haute cheminée de la fabrique, et n'entendait plus le tonnerre incessant des pilons.

Parfois Justin-la-Craque et Komèl faisaient un bout de conduite auc chômeurs. La première fois que M. de Beule les vit, ce fut un drame. Il bondit de fureur et voulut incontinent leur interdire l'accès de l'écurie. Les supplications de sa femme, et surtout l'idée assez peu réjouissante d'avoir à soigner lui-même les chevaux, modérèrent sa fougue. Il résolut d'avoir une explication avec les deux forgerons. Il se rendit à l'écurie vers l'heure où il était sûr de les y trouver, et, maîtrisant à grand peine la colère et l'indignation qui bouillonnaient en lui:

--Justin, je t'ai vu ce matin en compagnie des gouapes!

--Oui, m'sieu, dit Justin comprenant aussitôt de quoi s'agissait et admettant l'ignominieuse épithète; oui, m'sieu, j'ai été avec eux et je voudrais bien que ça finisse, cette blague-là.

--Pour moi ça peut durer dix ans! fanfaronna M de Beule avec hauteur.

Pour moi pas, m'sieu, pour moi pas! répondit Justin avec force. Quand la fabrique ne marche pas, moi non plus je n'ai pas grand'chose à faire. Je voudrais que vous vous entendiez avec eux, m'sieu.

Justin-la-Craque, avec ses bêtises quand il avait bu un verre de trop et qu'il «opépitait», faisait parfois preuve, à jeun, d'un jugement assez sensé, de même qu'il était un excellent ouvrier quand il voulait bien s'en donner la peine. En outre aucune timidité ne le retenait et, lorsque sa conviction était faite, nulle crainte ne l'arrêtait de l'exprimer avec grande franchise. Il regarda M. de Beule bien en face et poursuivit:

--J'ai causé avec tous, m'sieu, et il y en a des bons et des mauvais parmi eux. Pierken demande trop et c'est lui qui excite les autres, Victorine va naturellement de son côté et Fikandouss aussi. Je ne leur ai pas mâché la vérité. Je leur ai dit qu'ils demandaient trop et qu'ils avaient tort. Mais les autres, m'sieu, si les autres obtenaient quelque satisfaction, si peu que ce soit, ils seraient contents et reprendraient le travail.

--Bien; pas un centime! cracha M. de Beule.

--Vous avez tort, m'sieu. Vous avez grandement tort, dit posément Justin.

--Le «Poulet Froid» a laissé mes chevaux sans manger ni boire! cria M. de Beule, rouge de colère.

--Il le regrette, m'sieu, il ne le ferait plus, affirma Justin. Et Komèl répéta d'un ton convaincu:

--Non ... non ... il ne le ferait plus.

--Si vous leur accordiez quelque chose, insista Justin. Par exemple, chaque fois deux gouttes au lieu d'une; et le soir, s'ils pouvaient finir à sept heures et demie au lieu de huit heures. Je crois que tous, ou à peu près, seraient contents. Je réponds de Free, de Pee, d'Ollewaert et de Berzeel. Et je suis presque certain que les autres suivraient.

--Oui ... oui ..., deux gouttes au lieu d'une, répéta Komèl en écho. Et son grand nez bougea dans sa face de suie, comme s'il dégustait déjà le royal cadeau.

--Rien, rien! réitéra durement M. de Beule. Et il quitta l'écurie pour en briser là.

VII

C'était chose curieuse, et personne ne savait ni ne comprenait comment cette rumeur s'était propagée; mais elle courait avec persistance, par tout le village. Les ouvriers, disait-on, se montreraient satisfaits et la grève prendrait fin, si M. de Beule consentait à diminuer la journée de travail d'une demi-heure et à doubler la ration de genièvre.

Sefietje en avait entendu parler, ainsi qu'Eleken, qui, après tout, ne quitterait pas son service à la fin du mois. Mme de Beule et son fils étaient également au courant. Cela flottait dans l'air, et on avait parfois l'impression, à voir les gens sur le pas de leur porte ou par groupes, le nez au vent, aux coins des rues, qu'ils humaient les émanations volatilisées de l'alcool réconciliateur. On était vers la fin de la première semaine de grève et on sentait venir le dimanche comme un jour de crise décisive, où, de deux choses l'une: le conflit serait résolu, ou bien prendrait des proportions inquiétantes.

Ce dimanche-là, de fort bonne heure dans la matinée, on put voir Pierken, l'air soucieux et affairé, passer et repasser dans la rue; et à dix heures, après la grand'messe, des camelots distribuer la petite feuille socialiste. Elle contenait un article où l'on disait violemment leur fait aux faux frères qui oseraient trahir la cause commune et vendre leurs droits les plus sacrés, leur dignité d'hommes libres, pour un immonde verre d'alcool empoisonneur.