Chapter 16
A onze heures Justin-la-Craque vint sonner à la porte de M. de Beule. Il était légèrement éméché, avec des yeux aqueux et fixes, prêt à fredonner l'_O Pepita_. Il n'en fit rien pourtant, mais insista pour avoir un moment d'entretien avec M. de Beule; et lorsque celui-ci, averti par Sefietje, parut enfin, non sans une répugnance marquée:
--Puis-je, monsieur? Puis-je? demanda Justin, sans plus de précision.
--Quoi? dit M. de Beule, bourru et méfiant.
--Leur dire qu'ils auront double ration et pourront finir à sept heures et demie?...
--Pour l'amour de Dieu, accepte! supplia Mme de Beule, intervenant dans la conversation.
--Mais ne te mêle donc pas de ces affaires-là! dit M. de Beule, se retournant agacé.
Avec un soupir Mme de Beule s'éloigna. Fixement, de ses yeux vitreux d'alcoolique Justin regardait M. de Beule. Il crut sentir qu'il hésitait, fléchissait.
--Je vais le leur dire! Je vais le leur dire! s'écria-t-il brusquement dans un transport d'enthousiasme, en faisant un mouvement vers la porte.
--A tes risques et périls, Justin! Ça vient de toi! cria M. de Beule d'un ton sévère.
--Oui ... oui ... ça vient de moi! cria Justin.
Et d'un saut il fut dans la rue.
--Ils vont revenir! jubila Mme de Beule avec un soupir de soulagement.
Mais M. de Beule la toisa d'un regard courroucé et répliqua:
--Qu'en sais-tu? Et d'ailleurs, qui te dit que je les laisserai rentrer?
Mme de Beule préféra ne rien répondre. Et elle se rendit à la cuisine auprès de Sefietje, pour parler du dîner.
VIII
Le dimanche s'écoula, exceptionnellement tranquille. Ce calme absolu donnait au village un air morne; on l'eût dit abandonné. M. Triphon, en rentrant vers cinq heures, apporta cette étrange nouvelle: il avait rencontré Berzeel dans la rue, et il n'était pas ivre.
--Il n'était pas ivre! s'écria Sefietje, stupéfaite et presque alarmée.
--Non; absolument pas! Aussi frais que je suis! affirma M. Triphon.
Sefietje n'en revenait pas. Ses pommettes se colorèrent du rouge des grandes agitations intérieures.
--Est-ce qu'il y a du nouveau? demanda Mme de Beule en s'approchant, l'air inquiet.
--Non, maman, sauf que Berzeel se promène dans le village et qu'il n'est pas ivre, répéta M. Triphon.
--Oh! ça, c'est bien! dit Mme de Beule satisfaite.
M. de Beule, occupé à écrire dans son bureau, parut également au bruit des voix et, d'un air rogue, demanda ce qui se passait. Mme de Beule lui communiqua l'étonnante nouvelle, ajoutant que cela lui semblait de très bon augure.
--Était-il seul? demanda M. de Beule à sa femme, évitant, selon sa hargneuse habitude, d'adresser directement la parole à son fils.
--Tout seul, répondit M. Triphon d'un ton mat, affectant, de son côté, de ne pas regarder son père.
--Ça peut encore venir. Il n'est pas trop tard pour se saouler, ricana M. de Beule.
Tout de même, il n'était pas de trop méchante humeur, ce jour-là. Au contraire. On aurait presque pu lui trouver un soupçon d'air enjoué, si le mot n'eût juré avec son caractère. Il ralluma un bout de cigare, ce qui était généralement bon signe, et rentra dans son bureau. Kaboul et Muche, qui s'étaient un instant flairés comme deux étrangers, suivirent chacun leur maître.
Lorsque six heures eurent sonné à l'église, M. de Beule ressortit de son bureau et s'en alla, par vieille habitude, faire un tour à la fabrique, suivi de Muche. Arrivé non loin de l'écurie, il vit, à peu de distance, trois hommes en conversation animée. Il reconnut Justin-la-Craque, son aide Komèl et ... non sans une vive émotion ... le «Poulet Froid»! M. de Beule eut un sursaut violent et un mouvement instinctif pour se précipiter sur l'individu qui avait si odieusement négligé ses chevaux. Une seconde impulsion, tout aussi spontanée et machinale, le retint. Le trio lui tournait le dos et on ne l'avait pas vu venir. Il rappela Muche, revint en arrière et se tint caché, derrière un pan de mur. Il lui venait un bruit de voix sans qu'il lui fût possible de comprendre ce qui se disait. Mais il vit le «Poulet Froid» sortir de l'écurie avec le crible pour l'avoine et l'entendit qui secouait le grain, d'où s'envolait dans la cour un petit nuage de fine poussière. Le «Poulet Froid» avait donc repris le travail, sans rien dire. Le «Poulet Froid» ne se considérait plus comme étant en grève.
M. de Beule se retira en douceur et rentra tout droit à la maison. Mme de Beule, qui l'avait vu traverser le jardin d'un pas agité, lui demanda anxieusement ce qu'il y avait.
--Ce qu'il y a! dit M. de Beule haletant. Il y a que je me retiens pour ne pas flanquer des coups de pied à un voyou là-bas!
--Qui donc, mon Dieu! dit Mme de Beule, prise de peur.
--Le «Poulet Froid»! Il est auprès des chevaux!
--Oh! non, non! fit Mme de Beule suppliante.
--Ne l'aurait-il pas mérité, peut-être? ragea M. de Beule.
--Si ... si ... mais pourtant tu ne peux pas!
--Oh!... si je ne me retenais!... gronda M. de Beule menaçant.
--Oh! je t'en conjure! Je t'en conjure! gémit Mme de Beule, les mains jointes.
M. de Beule fit comme si ce n'était pas chose facile de le fléchir, et finit tout de même par acquiescer à contre-coeur. Mais il jura qu'il assommerait le «Poulet Froid» au moindre reproche qu'il aurait à lui faire dans son service à l'avenir.
--Rien ne clochera plus; il a eu une rude leçon; tous ont eu une rude leçon, dit Mme de Beule conciliante.
Et elle l'entraîna doucement vers la salle à manger, Eleken venait de servir le repas. Il y avait du poulet avec de la salade, un plat que M. de Beule aimait beaucoup. Il en mangea goulûment et avec abondance, s'il se repaissait de la chair d'un ennemi.
Après le souper M. Triphon se retira discrètement et se rendit chez Sidonie.
--Mon Dieu! dit en soupirant Mme de Beule à Sefietje, il aurait bien pu rester à la maison un soir comme celui-ci.
--Ah! oui, madame, mais quand on est entre les mains d'une pareille créature!... répondit Sefietje d'un air entendu et peu encourageant.
Sans insister, Mme de Beule rentra dans la salle à manger où elle tâcha de distraire son mari.
Heureusement M. Triphon ne fut pas longtemps absent. A neuf heures et demie, il était de retour avec un renseignement curieux, qui les étonna tous très fort: Pierken, à cette heure-ci, déambulait en état d'ivresse par le village. Parfaitement, Pierken; lui, qui autrement ne buvait jamais, courait maintenant en compagnie de Fikandouss, d'un cabaret à l'autre, en faisant du boucan et cherchant querelle à tout le monde. Berzeel ne le quittait pas d'une semelle. Oui, Berzeel, parfaitement à jeun, absolument maître de lui, veillait sur Pierken comme un père sur son enfant, en faisant tous ses efforts pour le calmer et le ramener à leur logement commun. Ils venaient de quitter la _Bonne Espérance_ et se dirigeaient vers le _Petit Sabot_.
--Mais, mais, mais! s'exclama Mme de Beule en joignant les mains de stupéfaction. M. de Beule eut un petit rire haineux et bref.
--Le monde renversé, quoi! ricana-t-il.
M. Triphon, l'air satisfait de lui-même, se dirigea vers la cuisine. Il y trouva Sefietje inquiète, rouge, et Eleken qui allait et venait, les jupes battantes.
--Bruun, le chauffeur, est venu ici, murmura Sefietje.
--Bruun, le chauffeur! Pour quoi faire? demanda M. Triphon ébahi.
--Pour prendre les clefs.
--Les clefs de la fabrique?
Sefietje fit signe que oui.
--Et tu les lui as données?
--Il les a prises, dit Sefietje.
--Est-ce que tu l'as dit à papa?
--Mais non!
M. Triphon prit sa casquette et se hâta, dans l'obscurité, vers la fabrique. Il secoua toutes les portes, qu'il trouva fermées. Dans la chambre au-dessus de l'écurie, il aperçut un mince filet de lumière: le «Poulet Froid» était à son poste. M. Triphon se retira sur la pointe du pied. Avec un sentiment d'espoir mêlé d'incertitude, il retourna à la maison, où il ne dit mot.
IX
Quatre heures du matin: Sefietje était déjà éveillée. Il lui sembla, dans son sommeil léger, avoir entendu des pas feutrés sous sa fenêtre. Les yeux ouverts et fixes dans le crépuscule de l'aube à peine naissante, elle resta immobile sur le dos à écouter et n'entendit plus rien. Mais l'inquiétude couvait en elle; elle se leva, écarta le petit rideau de sa lucarne, regarda dans le jardin, tâchant d'en sonder les profondeurs vagues.
Une exclamation sourde lui échappa. Au-dessus des frondaisons grises et brouillées, la haute cheminée de la fabrique dardait son cierge rose et du bout noirci sortait un mince filet de fumée fauve, qui allait se perdre dans le vide du ciel. Alors Bruun était déjà à ses chaudières, la grève était finie et, tout à l'heure, le travail allait reprendre à la fabrique. Une joie immense emplit son âme ingénue d'esclave ayant fait siens les intérêts de la famille qui l'exploitait depuis près d'un demi-siècle. Elle se précipita vers le lit où dormait Eleken et la secoua.
--Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qui se passe? sursauta la jeune servante apeurée.
--Pscht! La cheminée de la fabrique qui fume! Elle fume! Elle fume! répétait Sefietje jubilante.
--Ah!... dit Eleken, dont la tête lourde de sommeil retomba sur l'oreiller.
A six heures très exactement, Sefietje, qui attendait depuis trois quarts d'heure, en une agitation croissante, dans sa cuisine déserte, entendit un bourdonnement bien connu sortir de la fabrique. Quelques instants après, les pilons se mirent à rebondir, comme en un pas de danse joyeuse. Aussitôt M. et Mme de Beule, ainsi que M. Triphon, quittèrent leurs chambres et descendirent. La joie du triomphe illuminait leur visage et M. de Beule s'exclama:
--Haha!... Ils reconnaissent donc qu'ils ne sont pas les plus forts, les petits bonshommes!
--Les femmes sont-elles aussi rentrées? demanda Mme de Beule.
Eleken fut dépêchée à la fabrique. Elle revint au bout de trois minutes et dit:
--Toutes les femmes sont à leur ouvrage, excepté Victorine.
--Celle-là n'a pas à revenir ... Je ne veux plus la voir à la fabrique! cria M. de Beule en un accès de colère subite.
Pendant le déjeuner on tint conseil sur l'attitude à prendre.
--Il faudrait d'abord y aller voir, opina M. Triphon.
M. de Beule eut un geste d'impatience. Il persistait hargneusement à ne pas vouloir adresser la parole à son fils. Se tournant vers sa femme il dit:
--Si j'y vais, je les flanquerai tous dehors à coups de pied. Il vaudrait peut-être mieux que tu....
--J'irai, j'irai! s'empressa d'approuver Mme de Beule.
--Mais dis-leur surtout, insista M. de Beule, reprenant du coup tout son aplomb, que s'ils recommencent jamais ou si j'ai à me plaindre d'eux le moindrement à l'avenir, c'est la porte, immédiatement.
Mme de Beule ne dit mot. Elle se hâta de finir son déjeuner et, se levant:
--Est-ce que tu m'accompagnes? demanda-t-elle, hésitante, à son fils.
Elle craignait que son mari ne s'y opposât: mais il ne dit rien. Bien que M. Triphon n'existât plus pour lui, il ne trouvait pas mauvais qu'il se chargeât à sa place de cette corvée. La mère et le fils quittèrent la salle à manger et gagnèrent le jardin en fleurs. La matinée d'été était merveilleuse. L'herbe se couvrait comme d'un transparent argenté et l'air semblait une chose qu'on pouvait boire, une source pure qui vous revivifiait tout entier. Les grands arbres achevaient leur calme rêve de la nuit. Leurs cimes vaporeuses fumaient, à peine traversées par les flèches d'or du soleil levant. On croyait humer du bonheur.
Ils arrivèrent devant la chambre des machines et ouvrirent la porte sans brusquerie. La gueule rouge de la fournaise était toute large ouverte et Bruun y jetait à grandes pelletées du menu charbon mouillé. Son visage en sueur se cuivrait aux reflets de la flamme et les poils frisottants de sa barbe noire semblaient du fil métallique incandescent. Il se rangea très vite lorsqu'il vit entrer Mme de Beule avec son fils et salua, poliment, à la façon habituelle, comme si rien d'extraordinaire n'était arrivé:
--Bonjour, madame. Bonjour, Monsieur Triphon.
--Bonjour, Bruun, répondirent-ils tous deux.
Un bref silence. Bruun s'était remis à activer ses feux, mais Mme de Beule, sentant bien que l'on ne pouvait en rester là et qu'il fallait dire quelque chose, rassembla tout son courage.
--Alors, Bruun, commença-t-elle, qu'est-ce qui vous a donc pris à tous de nous laisser en plan comme ça?
Bruun toussa. Il cherchait à répondre, semblait-il, mais les paroles ne venaient pas. Il toussa encore et regarda dans son feu avec une attention extrême, comme si la réponse, vraiment, devait sortir de là.
--Il ne faudrait pas que ça se répète, poursuivit Mme de Beule avec calme. Cette fois-ci monsieur ferme les yeux, mais à la prochaine occasion, il n'en serait plus de même, soyez sûr.
Bruun cessa d'activer son foyer et regarda un instant Mme de Beule bien en face. Décidément, il voulait dire quelque chose et commençait déjà à émettre des sons. Mais ça ne sortait encore pas. Il semblait ne pas pouvoir trouver les mots pour exprimer ses sentiments. Du reste, Mme de Beule n'insista point. Elle lui avait dit ce qu'elle voulait lui dire et, accompagnée de M. Triphon, passa dans la «fosse aux huiliers» où les pilons menaient leur danse infernale.
Il y avait deux places vides aux établis. M. Triphon le remarqua du premier coup d'oeil: celle de Pierken et celle de Fikandouss. Il s'empressa de le glisser à l'oreille de sa mère, avant qu'elle et lui passent lentement devant la rangée des ouvriers, en répondant d'un mouvement de tête à leur salut silencieux. Tous les autres étaient à leur poste. Berzeel y était, parfaitement de sang-froid, sérieux et même grave, comme s'il sentait peser sur lui une responsabilité inhabituelle. Leo y était, Free y était, Poeteken y était, et Ollewaert aussi, tous à l'envi posés et graves, absorbés dans leur travail, comme s'il n'existait nul autre intérêt au monde. Pee était déjà tout blanc, tel un bonhomme de neige, à côté de ses moulins rageurs, et Miel, cette espèce de veau, avec l'autre «cabri» se démenait autour des énormes meules verticales. Miel resta une minute bouche bée lorsqu'il vit paraître Mme de Beule avec M. Triphon et ses épais sourcils rejoignirent presque ses cheveux, faisant disparaître le doigt de front qu'il possédait. Visiblement, il n'avait rien compris à tout ce qui s'était passé et attendait encore la solution de l'énigme.
Les hommes semblaient de plus en plus absorbés dans leur travail et les pilons tapaient avec une telle furie que Mme de Beule et son fils se sentaient dans l'impossibilité matérielle d'entamer le moindre colloque. D'ailleurs, il n'y avait rien d'autre à dire que ce qu'ils venaient de signifier à Bruun, qui, certes, ne manquerait pas de leur en faire part; mais ils auraient bien voulu savoir pourquoi Pierken et Fikandouss n'étaient pas revenus et ce qu'ils avaient l'intention de faire. M. Triphon, profitant d'une brève accalmie dans l'ouragan des pilons, s'approcha de Berzeel et lui demanda:
--Est-ce que Pierken ne revient plus?
--Mais si, mais si, m'sieu; seulement il est un peu malade; il a un fort mal de tête, répondit Berzeel.
--Et Fikandouss?
--Ça, je ne sais pas, m'sieu, dit Berzeel de son air grave et absorbé.
Les pilons recommençaient à bondir, les hommes s'affairaient autour des presses. Sans s'attarder davantage, Mme de Beule et M. Triphon quittèrent la «fosse aux huiliers» pour se diriger vers la «fosse aux femmes». Au moment de sortir de l'huilerie, comme ils se retournaient sans penser à mal, ils aperçurent de loin Bruun, le chauffeur, qui épiait leur départ, par la porte entr'ouverte de la chambre des machines.
Dans la «fosse aux femmes», plus rien qui les empêchât de dire tout ce qu'ils voulaient. Là aussi tout le monde était à son poste, hormis Victorine. Dès que Mme de Beule et son fils eurent fait leur entrée, Mietje, Lotje et «La Blanche» firent une sortie violente contre Pierken et Victorine qui, disaient-elles, avaient entraîné à la grève tous les autres, contre leur gré. La vieille Natse pleurait comme une Madeleine; et elles étaient unanimes à jurer leurs grands dieux que jamais plus pareille chose n'arriverait et qu'elles chasseraient Victorine à coups de pied quelque part, si elle osait reparaître dans leur atelier.
--Mais comment avez-vous pu vous laisser monter la tête ainsi? s'exclama Mme de Beule, levant les bras d'indignation.
--Eh oui, bien notre bêtise, notre folie! s'écria Lotje.
Et, à son tour, brusquement elle éclata en larmes.
--Ah! mon Dieu, madame, quelle affaire! Quelle terrible affaire! geignit Natse, les mains jointes.
--Qu'ils essayent donc d'y revenir! Je mordrais, je grifferais! glapit «La Blanche» hors d'elle.
Cette violence unanime des femmes rendait les reproches superflus. Aussi Mme de Beule se borna-t-elle à leur donner de bons conseils pour l'avenir, en les avertissant une fois pour toutes qu'une récidive équivaudrait au renvoi général et sans rémission.
--N'ayez pas peur, madame! firent-elles à l'unisson.
Et Mietje Compostello, de sa voix caverneuse, ajouta:
--S'il fallait me traîner à genoux d'ici jusqu'à l'église, je le ferais volontiers pour que ça ne soit pas arrivé.
Mme de Beule et son fils s'en allèrent. Dans la «fosse aux femmes» il n'avait pas prononcé un mot. A la maison, M. de Beule, triomphant, fielleux, ricanait d'aise en écoutant sa femme narrer la lamentable histoire.
X
A dix heures, le moment venu de faire sa tournée avec la bouteille de genièvre, une agitation violente s'empara de Sefietje. Que faire? Verser deux gouttes ou seulement une? Le rouge aux pommettes, elle vint demander à Mme de Beule quels étaient les ordres.
Mme de Beule n'en savait rien. Il n'y avait pas eu d'accord positif. Tout s'était manigancé par l'entremise de Justin-la-Craque, qui avait pris la responsabilité sur lui. Elle alla consulter son mari.
--Ils ne le méritent pas du tout, répondit M. de Beule sur un ton chagrin.
Comme il arrivait souvent chez lui, son humeur, l'instant d'avant victorieuse et fanfaronne, était brusquement redevenue, sans aucune cause apparente, morose et sombre. Écarlate, gonflé de colère et de rancune, il était assis au milieu des paperasses à son bureau.
--Si on leur en donnait tout de même deux pour avoir la paix, proposa timidement Mme de Beule.
Il refusa de se prononcer.
--Tu vois comme je suis surchargé de besogne... On ne peut donc pas me laisser une minute tranquille! grommela-t-il.
Mme de Beule s'en retourna auprès de Sefietje qui attendait, sa bouteille pleine sur le bras.
--Il ne veut pas se prononcer! soupira-t-elle.
--Mais que dois-je faire? soupira Sefietje à son tour.
--Donnez-leur en deux, dit Mme de Beule après une brève hésitation.
Sefietje partit, commença par la chambre des machines, s'approcha de Bruun. Ils échangèrent un salut banal, comme si rien ne s'était passé et Sefietje remplit le verre. Bruun le lampa d'un trait, garda le verre à la main, regarda Sefietje.
--Encore? demanda-t-elle d'une voix blanche.
Sur un signe que oui, elle remplit à nouveau le verre qu'il vida comme si c'était de l'eau, et le rendit à la servante. Sans un mot, elle passa dans la «fosse aux huiliers».
Berzeel était le premier à servir. Avec la figure toujours grave de quelqu'un qui sent tout le poids de sa responsabilité, il regarda vivement et à la dérobée la bouteille, comme s'il en jaugeait d'un seul coup d'oeil le contenu. Sefietje remplit le petit verre. Il le vida d'un trait, comme Bruun. Alors il hésita. Ses doigts tremblaient légèrement; il semblait vouloir donner et prendre à la fois. Sefietje ne comprit pas très bien; elle crut d'abord qu'il n'en désirait pas davantage. Le petit verre et la bouteille eurent chacun un mouvement de oui et non, d'abord l'un vers l'autre puis en sens inverse, jusqu'à ce que Sefietje eût enfin compris très clairement et versât une seconde rasade. Berzeel eut un rictus de satisfaction, avec un sourire de ses petits yeux vifs. «Merci», dit-il en rendant le verre vide.
Tous les autres avaient suivi la petite scène avec une curiosité tendue à l'extrême, arrêtant une minute leurs pilons pour n'en pas perdre un détail. Free et Leo sourirent comme Berzeel et se pourléchèrent machinalement les lèvres. Le petit Poeteken couvait le verre de ses yeux rayonnants et candides, pareil à un ange qui assiste à une révélation. Ollewaert eut un grand soupir de soulagement, comme brusquement délivré d'un poids énorme. Il enleva sa chique et la posa sur l'établi, pour la reprendre après qu'il aurait bu. Pee, tout blanc de farine, quitta ses moulins, et la figure de Miel, cette espèce de veau, s'épanouit en un large rire muet et figé. Il semblait enfin comprendre quelque chose à tout ce qui s'était passé et ce quelque chose le bouleversait de joie. Ils burent avec des grognements de plaisir et, du coup, Leo lança, sur un ton encore un peu timide, son «Ooooo ... uuuu ... iiii ...» qu'on n'avait plus entendu depuis des semaines. Sefietje, bouche close, sans prononcer un mot, s'acquittait machinalement de sa tâche, le visage renfrogné, murée dans une hostilité sourde. Elle y mettait toute la diligence possible; dès qu'elle en eut fini avec les «huiliers», elle se hâta vers l'atelier des femmes. Mais avant qu'elle eût eu le temps de disparaître Justin-la-Craque vint se planter devant elle, suivi de Komèl qui portait une barre de fer, et lui demanda d'un air triomphant ce qu'elle pensait de la façon dont il avait mis fin à la grève.
--Ce que j'en pense?... Que vous êtes tous de fameux ivrognes! s'écria Sefietje indignée.
--Mais, Sefie! Mais, Sefie! Comment peux-tu dire!... protesta Justin avec force.
A vrai dire, il avait déjà une jolie pointe; ses yeux étaient vitreux et fixes; et il se mit à fredonner en mode mineur: «Ooooooooooo...»
--Va-t'en! Laisse-moi passer! gronda Sefietje.
--Pepita...--peeeeee ... pepepepepita ... pepita-pepita! poursuivit Justin avec un entêtement d'ivrogne. Mais, brusquement, changeant de ton: «Sefie, donne-nous aussi une goutte.»
--Il me semble que vous en avez déjà assez, grommela Sefietje.
--Nous! s'exclama Justin, feignant l'indignation la plus profonde. Rien qu'un bol de café froid; pas vrai, Komèl?
Komèl affirma que pas une goutte d'alcool n'avait encore humecté leurs lèvres; et, malgré elle, Sefietje, des larmes de rage aux yeux, fut forcée de leur remplir deux fois le verre, tout comme aux ouvriers de la fabrique.
Dans la «fosse aux femmes», lorsque Sefietje y entra, régnait encore la plus vive effervescence. Aussitôt qu'elle aperçut la servante, Natse eut une nouvelle crise de larmes; Lotje et «La Blanche», d'habitude si douces et si timides, ne décoléraient pas, en calculant âprement ce que cette grève idiote leur faisait perdre d'argent. Et, avec Sefietje, de nouveau elles éclatèrent violemment sur le compte de Pierken et surtout de Victorine, qui, d'après leurs dires, valait encore moins cher que lui. Leur exaltation était telle que Sefietje en oubliait de leur servir la goutte.
--Eh bien, Sefie, et la ration, qu'est-ce que ça devient? demanda enfin la noire Mietje avec un drôle de sourire mystérieux.
--Deux gouttes au lieu d'une, répondit Sefietje.
Et elle se mit en devoir de verser. Tout de suite, une transformation s'opéra dans l'atelier.
--On a tout de même obtenu quelque chose, dit Lotje en sirotant son petit verre.
Elle le vida à menus coups brefs, mais le deuxième ne glissa pas aussi facilement. Elle eut des petits frissons et fit la grimace.
--L'un sur l'autre comme ça, c'est un peu court, mais bon tout de même, dit-elle, en passant le verre à «La Blanche».
Du reste, toutes prirent, comme Lotje, leurs deux petits verres, moins parce qu'elles en avaient envie que parce qu'elles y avaient droit. Et, seule, la vielle Natse eut un hoquet devant le deuxième verre et fit mine de le refuser. Les autres trouvèrent cela très mal. M. de Beule pourrait en déduire que pour les femmes un seul verre suffisait. Elles forcèrent la vieille à boire et celle-ci se reprit aussitôt à gémir et pleurer: toutes ces révolutions lui coûteraient la vie, geignait-elle d'un air tragique.