Chapter 14
Il se contint, heureusement. Il tendit le poing derrière elles, qui s'empressaient, effarouchées, de rentrer au village. Mais l'affront l'avait blessé jusqu'au fond de l'âme, mille fois plus que l'avanie subie auprès de Fietje et des clients à la _Pomme d'Or_; la vague de colère passée, il se sentait malheureux et humilié au point d'en pleurer. A présent il savait assez ce qu'on pensait de lui au village. Il était perdu, irrémédiablement perdu dans l'estime de tout le monde. «Perdu», gémissait-il plein d'amertume, «perdu, parce que, au fond, je suis resté honnête, parce que je n'ai pas commis la vilenie d'abandonner cette pauvre fille.»
Cette double aventure déposa au fond de son être un ferment d'exaspération et d'aigreur, qui désormais y demeura et de temps à autre remontait, gâtant sa vie. Il était un déclassé dans l'existence, c'était entendu; alors il ne se gênerait plus. Peu importait, dès lors, ce qu'on dirait ou penserait de lui. Peu importait ce que feraient ses parents. Il n'avait plus que Sidonie; maintenant il y allait presque chaque jour, à leur pauvre maisonnette d'ouvriers, comme vers le seul asile qui lui restât au monde. Il y trouvait un accueil invariablement cordial, amical. Il en fit son véritable chez lui. Il s'y installa comme au café, où il n'allait plus jamais. Il y fit venir vin, liqueurs, cigares, conserves; il y régalait toute la famille et leur voisin, le petit teilleur. Comme tout cela coûtait gros, bien plus qu'il ne lui était alloué à la maison, il fit des dettes par-ci par-là, qui seraient réglées plus tard, intérêts compris.
Il s'en fichait. Tout lui était devenu indifférent. A présent les choses étaient ainsi et n'allaient plus autrement. Advienne que pourra, était désormais sa devise. A la maison, le visage furieux de son père, les soupirs attristés de sa mère tyrannisée, et, comme accompagnement, le mutisme renfrognée de Sefietje et l'inquiet coup de vent des jupes d'Eleken; là, chez ces gens pauvres, de l'humanité cordiale, au moins, une franche et fraîche jeunesse qui vous réconfortait. Il y oubliait sa misère morale et ses soucis rongeurs. Il ne savait s'il se déciderait jamais à épouser Sidonie. Peut-être oui, peut-être non. Mais cela pouvait durer ainsi: il n'était pas le seul à vivre de cette manière et s'en accommodait. Aux choses à s'arranger d'elles-mêmes.
Du reste, Sidonie, ses parents, son frère et ses soeurs s'en contentaient aussi et ne parlaient plus de rien. Seule, la mère continuait à exercer une surveillance vigilante et répétait à l'occasion: «Très bien, tout ça, mais qu'il n'en vienne pas un second!» Et M. Triphon et Sidonie veillaient. Quant au «premier» il grandissait et se développait à souhait, au grand bonheur de la maman et des soeurs. Mais, comme il commençait à devenir fort bruyant et gênant, ordinairement on le fourrait au lit avant l'arrivée de M. Triphon, afin de ne pas gâter sa bonne soirée.
TROISIÈME PARTIE
I
A la fabrique, pourtant, il y avait quelque chose de changé. On y sentait fermenter un sourd mécontentement, grandir comme une oppression. Il était rare que Leo fît encore entendre son mugissant «Oooo ... uuuuu ... iiiii ...» et Feelken son agaçant «Fikandouss-Fikandouss». C'était un événement rare, quand Ollewaert demandait à M. Triphon une goutte aux puces de Kaboul, ou que le malicieux Free se payait la tête de cette espèce de veau qu'était Miel. Leo et Feelken montraient souvent des visages renfrognés et sombres; de même que Berzeel qui n'oubliait pas, certes, de se saouler chaque dimanche, mais, en reparaissant le lundi matin à la fabrique, montrait moins souvent un visage ensanglanté ou tuméfié. Les autres aussi étaient devenus plus silencieux et renfermés. Et Justin-la-Craque avait bien moins de succès que jadis lorsqu'il venait maintenant, suivi de Komèl, débiter, avec une obstination d'ivrogne, son sinistre _O Pépita_.
Dans la «fosse aux femmes» le phénomène était à peu près analogue. On n'y entendait plus que rarement leurs voix nasillardes et traînantes égrener les airs mélancoliques par quoi elles essayaient de tromper les heures interminables de leur fastidieux travail; et c'était plutôt à voix basse qu'elles s'entretenaient, et de sujets qui paraissaient toujours sérieux et graves. On chuchotait, et même on soupirait beaucoup, depuis quelque temps dans la «fosse aux femmes»; et lorsque Sefietje venait à dix heures et à six, avec sa bouteille de genièvre, il était bien rare qu'elle s'assît quelques instants pour bavarder, comme elle faisait jadis.
Sefietje et sa bouteille étaient pourtant le seul événement qui parvînt encore à tirer les ouvriers de leur humeur morose, les femmes aussi bien que les hommes. Lorsqu'elle avait passé, les conversations se faisaient plus animées et il arrivait même qu'on entendît un bout de chanson; mais cela durait bien peu. La tristesse renfrognée reprenait le dessus; surtout vers le soir, lorsque la rouge lueur du couchant pénétrait en larges barres d'or dans les ateliers sombres, l'accablement et la fatigue descendaient sur les hommes et les femmes comme une grande douleur silencieuse, désespérante.
La cause de ce changement, c'était Pierken, parmi les hommes; et Victorine, sa fiancée, parmi les femmes.
Pierken, avec son petit journal socialiste qu'il lisait chaque jour, de la première ligne à la dernière, n'avait pas encore digéré ni oublié le meeting manqué de l'automne précédent devant la porte de _La Belle Promenade_. Cette réunion avait raté, parce que insuffisamment préparée; mais elle pouvait réussir une seconde fois. D'ailleurs, même si on n'organisait pas un second meeting au village, on pouvait tenter autre chose, une action circonscrite et directe, parmi les ouvriers de la fabrique. C'était à quoi pensait Pierken, jour et nuit; et il estimait que le moment d'agir était venu.
A diverses reprises, à la suite du fameux meeting, il s'était rendu en ville et entretenu avec les chefs du parti. Il avait visité leurs grandioses installations; il avait compris et admiré ce que peuvent l'union et la coopération. De plus en plus il était devenu un travailleur informé, conscient des droits, de la force, la dignité de la classe ouvrière. Un jour, il y avait rencontré le grand chef du Parti Ouvrier, qui s'était entretenu pendant quelques instants avec lui. Le chef l'avait questionné sur la situation du prolétariat des campagnes et avait prêté une attention soutenue à ses explications. C'était un petit homme au visage pâle et aux traits énergiques. Lorsqu'il parlait, il semblait mordre ses mots, durs comme acier; et ses poings se crispaient machinalement, comme s'il pressait et pétrissait continuellement quelque chose.
--Ce sont des conditions telles qu'au moyen-âge; il faut que ça change! répondit-il d'un ton cassant aux renseignements fournis par Pierken.
Il se recueillit un instant, les poings serrés et les sourcils froncés; puis il dit:
--Nous reviendrons l'un de ces jours dans votre village et nous dicterons nos conditions.
Pierken, hésitant, doutait du succès.
--Quelles conditions, monsieur? demanda-t-il timidement.
--Pas de «monsieur»! Nous sommes tous camarades! reprit le chef avec rudesse.
Et, d'un ton catégorique:
--Journée de huit heures; assurance contre les accidents; retraites ouvrières; et, d'abord et avant tout, sérieuse augmentation de salaire et participation aux bénéfices.
Pierken sentait la tête qui lui tournait. Il était ébloui. Tant de choses à la fois! C'était trop. Ça n'irait pas.
--Ça doit aller et ça ira! dit le chef en frappant du poing sur la table.
Mais il n'avait pas le temps aujourd'hui de traiter plus longuement ce sujet d'ordre secondaire; et, en quelques mots hachés, il traça à Pierken sa ligne de conduite.
--Retournez à votre village. Convoquez tous les ouvriers de la fabrique. Arrêtez vos conditions. Communiquez-les à votre exploiteur et venez m'apporter sa réponse. Nous nous chargeons du reste.
Rapidement, il serra la main de Pierken et disparut, appelé ailleurs.
II
Depuis ce jour, Pierken ne songeait plus à autre chose. Il y avait des semaines que les ouvriers se réunissaient en conciliabule deux fois par jour, aux repos de huit heures et de quatre heures, et ils n'avaient plus d'autre conversation.
Tous vibraient d'émotion passionnée devant l'image du bonheur entrevue, mais ils n'étaient nullement d'accord sur la possibilité et les moyens de l'atteindre. Une chose dont ils étaient tous convaincus, c'était l'impossibilité absolue de faire accepter les conditions telles que les avait posées pour eux le grand chef. Cela pouvait peut-être réussir dans les gros centres industriels avec leurs puissantes organisations de travailleurs; ici, au village, où personne n'avait l'esprit préparé, il n'y fallait même pas songer. Mais on pourrait peut-être, c'était assez probable, obtenir «quelque chose». La grande question était à présent de savoir et de décider en quoi cela consisterait.
Après bien des palabres, Pierken présenta un programme concret. L'assurance contre les accidents, les retraites et la participation aux bénéfices, c'étaient des points du programme qu'il fallait mettre de côté, provisoirement. Le prolétariat rural n'était pas mûr pour ces conquêtes. Mais on pouvait exiger une augmentation de salaire et une diminution des heures de travail. Pierken proposa qu'une députation composée de trois ouvriers, deux hommes et une femme, se rendît auprès de M. de Beule, afin d'obtenir que la journée de travail fût limitée à dix heures au lieu de douze, avec une augmentation de salaire de cinquante centimes par jour pour les hommes et de vingt-cinq centimes pour les femmes. Si M. de Beule refusait, alors c'était la grève. Qu'est-ce que les camarades en pensaient?
--Que nous ne l'obtiendrons pas, dit Free avec un petit sourire désenchanté.
--Évidemment, nous ne l'obtiendrons pas, dit à son tour Ollewaert.
Leo et Poeteken se montraient tout aussi pessimistes. Pee, le meunier, Bruun, le chauffeur, et les deux «cabris» ne disaient rien. Les femmes, pareillement, restaient muettes, hormis Victorine, qui protesta violemment: ce serait une honte si on n'obtenait pas ça. Feelken, qui était devenu très sombre et renfermé ces derniers temps, hocha la tête en soupirant. On ne savait quelle dépression, quelle tristesse semblait détruire leurs illusions.
--Des foutaises, tout ça! De la m..... de chien! Rien du tout! lança brusquement Berzeel avec des yeux furieux.
--Et alors? Quoi? Tu es content de ton sort! s'écria Pierken indigné.
--Contents ou non, nous n'avons pas le choix, dit Berzeel d'un ton indifférent. Tout ce que je demande, c'est du genièvre de meilleure qualité et des verres plus grands. Pour le reste, je m'en fous!
--Ivrogne! lui jeta Pierken, trépignant de colère.
Mais les paroles de Berzeel avaient trouvé un écho chez plusieurs autres. Quelques visages s'animèrent, les yeux brillants.
--Haaa!... Si c'était possible! dit Free, qui s'en pourléchait les lèvres avec gourmandise.
--Mais oui, nom de nom, dit à son tour Ollewaert. Oui; demandons ça! Miel, espèce de veau, qu'est-ce que tu en penses?
--Ha!... je ne pense rien, répondit Miel ahuri.
Tous éclatèrent de rire, sauf Pierken, qui se leva, outré. Il se carra, en imitant sans le savoir le grand chef socialiste de la ville; et, comme lui, il dit, en paroles brèves et mordantes, en promenant des regards étincelants autour de lui:
--Bon. Si c'est là tout ce que vous désirez, vous n'avez plus besoin de moi. Adieu. Arrangez-vous avec le patron. Moi, j'ai autre chose à faire.
Il voulait partir et tous eurent peur qu'il ne les laissât en plan. Quelques mains se tendirent comme pour le retenir et à nouveau une ombre de mélancolie envahit les visages. «Attends une minute, Pierken; pas si vite», dit Leo. Et il demanda encore une fois à Pierken ce qu'il voulait exactement.
--Comme j'ai dit, répéta Pierken d'un ton bref et décidé: envoyer une députation au patron; moins d'heures de travail et salaire supérieur; s'il refuse, la grève!
Les ouvriers redevinrent graves.
--Nous serons fichus à la porte. Il nous fera tous valser, dit Leo craintif.
--Bon. Alors tous en grève.
--Ça va de soi, s'il nous flanque tous à la porte. Il en trouvera d'autres, opposa Leo.
--Non pas! Les socialistes de la ville interviendront, répliqua Pierken.
Les ouvriers hésitaient.
--Qui veut y aller avec moi? demanda Pierken, pour trancher l'affaire.
--Moi! répondit Fikandouss.
Ébahis, tous le regardèrent. Qu'est-ce qui se passait donc chez Fikandouss? On ne le reconnaissait plus! Son regard avait quelque chose de fixe, de fanatique, et toute sa figure montrait une expression de volonté violente et farouche.
--Oui; moi ... moi! répéta-t-il avec une sorte d'énergie jalouse, parce que les autres montraient leur grand étonnement.
--Et moi pour les femmes! s'écria à son tour Victorine, très animée.
Ollewaert eut un geste énergique comme pour protester au nom de l'autorité paternelle, mais le regard ferme et décidé de Pierken le retint. Il retourna sa chique et cracha de colère, sans dire mot.
Pierken se déclara satisfait. Il eût préféré un autre délégué que Feelken, mais il ne fit pas d'observation. Il était satisfait. C'était un jeudi. Il fut décidé qu'on attendrait jusqu'au samedi, au repos de quatre heures. Alors, à eux trois, ils iraient trouver M. de Beule chez lui.
Les ouvriers s'étaient levés pour retourner à leur travail. A ce moment apparut Justin-la-Craque suivi de son aide Komèl, qui portait une barre de fer. Justin était ivre. Il se planta en une attitude raidie devant les hommes et se mit à bourdonner d'une voix sombre: «Ooooooooooo...» Mais pas un ne prit garde à lui et tous lui tournèrent le dos avec mépris.
Des choses autrement sérieuses les occupaient à présent.
III
A quatre heures tapant, sans avoir mangé leur tartine, Pierken, Fikandouss et Victorine se tenaient prêts. Cette question d'importance avait été débattue, s'ils ne feraient pas mieux de manger leur tartine d'abord, vu qu'après ils n'auraient peut-être plus le temps. Pierken, toutefois, l'avait déconseillé, disant que le cerveau était plus lucide avant le repas et, d'ailleurs, on pouvait bien s'imposer une légère privation pour la cause. Vérités qu'il tenait des chefs socialistes en ville. Les autres s'inclinèrent. Dans leur vêtement de travail, ils se firent aussi propres que possible, pour ne pas faire figure de mendiants devant ces capitalistes; puis ils se dirigèrent à travers le jardin vers la maison. Pierken, malgré sa volonté farouche, se sentait tout de même un peu ému; Fikandouss avait une face contractée et sombre; Victorine riait nerveusement, par petites saccades, répétant sans cesse, avec une insistance superflue qui dénotait son trouble, qu'elle n'avait pas peur le moins du monde. Sefietje, du seuil de son arrière-cuisine, les vit venir de loin. Aussitôt elle disparut dans la maison; mais, lorsque les sabots des trois ouvriers clapotèrent sur les dalles de la cour, elle reparut sur le seuil et demanda, surprise et méfiante:
--Qu'est-ce qu'il y a?
--Nous voudrions parler à monsieur, répondit Pierken d'un ton aussi calme que possible.
--Parler à monsieur! répéta Sefietje machinalement, les yeux épouvantés, comme en présence d'une chose inouïe. Pourquoi voulez-vous parler à monsieur?
--Peu importe, dit Pierken, légèrement, impatienté. Est-ce que monsieur est chez lui?
--Je vais aller voir, répondit Sefietje.
Et, les pommettes rouges, elle disparut en hâte.
--Est-ce moi qu'il vous faut? demanda tout à coup une voix dure derrière les ouvriers qui attendaient.
C'était M. de Beule, qui revenait de faire un tour dans son jardin.
Un instant, tous trois perdirent contenance devant ce brusque face à face inattendu. Mais Pierken se remit bien vite et dit:
--Oui, monsieur, nous voudrions vous parler un moment.
--Pourquoi? demanda-t-il, méfiant, comme Sefietje.
--Nous vous le dirons, monsieur. Pourrions-nous avoir quelques minutes d'entretien chez vous?
--Vous pouvez parler ici, répondit sèchement M. de Beule.
--Ça n'est pas bien facile, monsieur, dit Pierken hésitant et déçu.
Brusquement, M. de Beule se fâcha.
--Vous ne prétendez pourtant pas me dicter la loi dans ma maison! s'écria-t-il.
--Il n'est pas question de dicter la loi; il ne s'agit que de causer un peu sérieusement, répondit Pierken qui se contenait.
--Je n'ai pas à causer avec vous, absolument pas! Mais pas du tout! cria M. de Beule s'empourprant de colère.
--Eh bien, monsieur, répondit Pierken, perdant patience à son tour et enflant la voix, si vous n'avez pas à causer avec nous, nous avons à causer avec vous! Nous venons vous demander, au nom de tous les ouvriers et de toutes les ouvrières de la fabrique, si vous êtes d'accord avec nous pour ramener notre journée de travail de douze heures à dix, et augmenter nos salaires de cinquante centimes par jour pour les hommes et de vingt-cinq centimes pour les femmes. Voilà, monsieur, ce que nous avions à vous dire!
Et, sans peur, les bras croisés, Pierken regarda son terrible patron en plein dans les yeux.
M. de Beule sursauta, puis regarda de tous côtés, comme s'il cherchait un objet, une arme quelconque qui lui eût permis d'assommer l'audacieux trio. Il eut un geste de fureur désespérée et presque comique; puis, relevant la tête, il aperçut sur le seuil de l'arrière-cuisine sa femme et son fils, accourus au bruit des éclats de voix, visages inquiets.
--As-tu entendu ce qu'ils viennent d'exiger? cria-t-il à sa femme. Deux heures de travail en moins et cinquante centimes d'augmentation par jour!
--Pour les hommes ... et vingt-cinq centimes pour les femmes, corrigea Pierken d'une voix posée mais résolue.
--Seigneur Dieu! s'écria Mme de Beule en levant les mains au ciel.
M. Triphon ne disait rien. Le regard à terre, il tortillait sa courte moustache. Kaboul et Muche, qui s'étaient rencontrés il n'y avait pas cinq minutes, se flairaient, tournaient, procédaient à un minutieux examen l'un de l'autre, comme s'ils se voyaient pour la première fois. Derrière un des carreaux de la cuisine, on apercevait confusément les figures consternées de Sefietje et d'Eleken.
--Seigneur Dieu, répéta Mme de Beule au comble de l'angoisse.
Brusquement, M. de Beule fut pris comme d'une attaque de folie furieuse.
--Voyous! Mendiants! Canailles! hurlait-il hors de lui, en toisant les trois ouvriers à tour de rôle de ses yeux flamboyants. «Crève-la-faim!» rugit-il comme suprême insulte, les poings serrés. «Hors d'ici, nom de Dieu! sinon....»
Il n'acheva pas, bondit vers eux, comme s'il allait les assommer.
--Prenez garde, monsieur! dit Pierken extraordinairement calme. «Prenez garde, vous pourriez le regretter!» Mais tout à coup, s'animant, la voix stridente et des deux poings se frappant la poitrine: «Des crève-la-faim! Oui, nous sommes des crève-la-faim. Et c'est parce que nous ne voulons pas rester des crève-la-faim, que nous venons réclamer un sort meilleur. Nous voulons devenir des êtres humains, monsieur, non plus des bêtes de somme. Oui, des êtres humains, madame!» jeta Pierken en se tournant vers Mme de Beule ... «des êtres humains, M. Triphon, vous qui savez comme nous peinons, du matin au soir, pour vous et vos parents! Dites-nous donc, M. Triphon, ce que vous pensez de nos revendications! Dites-nous ce que vous feriez si....»
--Hors d'ici, propre-à-rien! Vagabond! hurla soudain M. de Beule, au paroxysme de la fureur, en se tournant vers son fils, comme si celui-ci eût été la cause de tout.
--Qu'est-ce que ça veut dire, nom de Dieu! s'écria M. Triphon colère et ahuri, pendant que sa mère avait une crise de larmes.
--Je le tuerai ... je le tuerai ..., gueulait M. de Beule se démenant comme un fou.
Et, ne sachant plus ce qu'il faisait, il alla donner des coups de pied contre un tronc d'arbre.
Un brusque silence tomba. Les ouvriers, stupéfaits, ne comprenaient plus. Ils se regardaient entre eux, absolument déconcertés. M. Triphon était parti, en grommelant et jurant, humilié jusqu'au fond de l'âme de cet affront subi devant leurs ouvriers. Mme de Beule n'était que gémissements, pleurs et supplications. Sefietje et Eleken avaient complètement disparu derrière les carreaux de la cuisine.
--Donc, monsieur, vous refusez? conclut, au bout d'un instant, Pierken redevenu très calme.
--Je fermerais plutôt boutique mille fois! clama M. de Beule avec un juron retentissant.
--Vous n'en aurez pas la peine; nous nous en chargeons, répondit Pierken en regardant son maître bien en face. «Venez les amis», dit-il en se tournant vers ses camarades. «Nous n'avons plus rien à faire ici. Allons manger notre tartine».
Sans un mot, ils s'en retournèrent tous les trois, à travers le jardin, comme ils étaient venus.
IV
Vive et amère fut l'impression sur les ouvriers de l'affront brutal fait à leurs délégués. Ils le ressentaient chacun comme une insulte personnelle. Longtemps ils avaient hésité avant de demander la moindre chose; mais à présent, ils étaient armés de volonté, ils exigeaient.
Jusqu'aux plus serviles d'entre eux, ils se révoltaient à la fin, prêts à une farouche résistance. L'injustice subie pendant toute leur existence remontait et bouillonnait en eux. Pierken, dont ils s'étaient tant de fois moqués, était maintenant leur plus ferme soutien, leur guide incontesté, leur grand homme, celui qu'ils voulaient suivre et dont ils attendaient le salut. Ils ne demandaient qu'à obéir à ses ordres. Plus personne--les femmes pas plus que les hommes--ne craignait les fureurs du patron. Et lorsque Pierken eût décrété que la grève commencerait le lundi suivant, pas une seule voix d'opposition ne se fit entendre. Au contraire: ce fut une sensation de délivrance; un poids qu'on leur enlevait du coeur, une joie de l'acte enfin accompli. Ils se concertèrent un moment sur la question de savoir si on communiquerait la décision au patron. Oui, disait Pierken. Il trouvait cela mieux, plus digne, plus fort; il fallait y mettre des formes. Mais tous les autres, du coup plus agressifs et plus intolérants que leur chef, estimaient que ce serait politesse absolument superflue. Il (il, c'était M. de Beule) s'apercevrait bien qu'il y avait grève, lorsqu'il ne verrait aucun de ses ouvriers à la fabrique, le lundi matin. Pierken n'insista point. Au fond, cela lui était bien égal. L'important, c'était que l'on fît grève.
Le dimanche, au cours de l'après-midi, le village offrit un spectacle insolite. Sefietje, par hasard, fut la première à le remarquer. Attachée aux de Beule par plus de quarante années de servage, Sefietje considérait les intérêts de cette famille comme les siens. De plus elle possédait un instinct spécial, qui lui faisait pressentir les dangers menaçant ses maîtres. Donc Sefietje, qui regardait machinalement par la fenêtre donnant sur la rue, vit avec la plus grande stupéfaction passer Berzeel. Elle n'en revenait pas. Jamais Berzeel ne passait son dimanche au village où il travaillait: il le consacrait invariablement à se saouler et se battre dans son village à lui. Aujourd'hui, du reste, il était aussi saoul que les autres dimanches; en plus de sa patte folle, il titubait et parlait fort et faisait de grands gestes en compagnie d'Ollewaert, le petit bossu, qui semblait également fort éméché. A eux deux, le bossu et le bancal, ils formaient un couple peu ordinaire.
--Qu'est-ce que ça veut dire? s'écria Sefietje s'adressant à Eleken.
L'anormal n'était pas que Berzeel fût saoul, mais qu'il se fût saoulé ici, et non là-bas, dans son village. Une lueur de fièvre colora brusquement ses pommettes osseuses. Eleken non plus n'y comprenait rien. Mais Eleken ne disait jamais grand'chose; elle préférait ne pas être mêlée à ces histoires. Servante en second, elle se trouvait, vis-à-vis de la servante en chef, dans la même situation que celle-ci; Sefietje vivait sous la férule de la famille de Beule, personnifiée surtout en monsieur, tandis qu'Eleken subissait la tyrannie de Sefietje, parfois fort acariâtre.