Chapter 13
M. Triphon se sentait tout à fait déprimé, accablé. Il pressentait l'orage qui allait infailliblement s'amonceler sur sa tête. Il ne doutait pas qu'une explosion nouvelle ne fût imminente. Et alors? Et ensuite? Renvoyé de la maison, sans moyens d'existence, à vau les chemins? Il ne savait. Tout était possible et il craignait le pis. Tout était sombre, triste, incertain. L'avenir devant lui se dressait sous l'apparence d'un mur noir. Découragé, il se déshabilla et se mit au lit. Il entendit son père et sa mère monter pesamment l'escalier. M. de Beule parlait d'une voix chagrine de la besogne du lendemain; et elle lui répondait en quelques mots vagues, sans signification. Peu après, il entendit monter Sefietje et Eleken. Sefietje toussait nerveusement, ce qui, chez elle, de même que les pommettes rouges, était toujours un signe d'agitation intérieure; et les jupes de la femme de chambre avaient un bruissement de fuite précipitée. La chambre où elles couchaient l'une et l'autre se trouvait au-dessus de celle de M. Triphon; pendant très longtemps, il perçut une rumeur assourdie de conversation ininterrompue. Sans aucun doute, se dit M. Triphon, elles savent ... tout au moins ont vent de quelque chose....
Enfin il s'endormit, mais d'un sommeil inquiet, peuplé de cauchemars angoissants. En rêve il revoyait Sidonie dans son lit et elle était si pâle et si douce et si triste, avec ses beaux cheveux noirs épars autour d'elle sur la blancheur de l'oreiller. N'eût-on pas dit une morte ... une belle et bonne et tendre morte ... morte pour lui et par sa faute! Oh! le désespoir et le remords martyrisaient son coeur si vivement! Il était un assassin, un misérable! Lui seul l'avait tuée!... Et pourtant non, elle n'était point morte: elle souriait avec tendresse et tendait vers lui, avec une sorte de ferveur enthousiasmée, un tout petit être qu'elle lui disait de caresser et d'embrasser. Et cet attouchement, qui lui inspirait d'abord une invincible répugnance, était de nouveau d'une telle douceur veloutée, que dans son rêve il murmurait des paroles d'amour et qu'il étendait passionnément les bras, pour toucher et sentir encore. Cela dura ainsi quelques secondes de pure félicité. Puis, brusquement, il se voyait en présence de ses parents. Son père était pourpre de colère et l'insultait et le menaçait. Sa mère pleurait.... D'un geste comminatoire et sans pardon, M. de Beule lui montrait la porte; et, du coup, il se trouvait quelque part en plein champ, dans le noir, à peine vêtu et la faim au ventre, sans un sou dans sa poche. Et, comme il ne savait que faire ni où aller, il entendait soudain un rire méprisant et moqueur; il se trouvait dans la «fosse aux huiliers», au milieu du vacarme rebondissant des pilons. Tous les ouvriers étaient à leur place habituelle. Berzeel avait un oeil poché, dans un visage tuméfié; Pierken lisait avec une concentration farouche sa petite feuille socialiste; la joue d'Ollewaert se bossuait d'une énorme chique; Feelken jetait son «Fikandouss»; Leo poussait son terrible «Oooo ... uuuu ... iiii....; Bruun épiait par une porte entr'ouverte; Free s'approchait de Miel avec un sourire narquois et lui lançait en pleine figure un «espèce de veau!» auquel Miel répondait d'un air idiot que c'était lui Free, le veau.
De nouveau la scène changeait comme par enchantement, et à toute vitesse il courait vers la chaumière du père Neirynck et y entrait en coup de vent. Toute la famille était rassemblée autour de lui, attendant avec angoisse ses paroles; et il leur criait ce qu'il avait à leur dire, avec dureté et colère; cela ne pouvait durer ainsi, tout était fini, jamais plus il ne remettrait les pieds chez eux. Ils pâlissaient, leurs yeux s'écarquillaient d'horreur; Sidonie serrait en pleurant son enfant contre son coeur; Lisatje et Marie se lamentaient; la mère ouvrait la bouche comme pour crier et n'articulait aucun son; le père et Maurice s'affaissaient sur leurs chaises et le bon sourire du petit teilleur, qui était là aussi, se changeait en un rictus de souffrance et de déception. Il parlait ainsi et, ayant fini, il s'en allait sans un mot de regret ni un regard de consolation, les laissant tous dans une consternation profonde. Mais à peine se retrouvait-il seul dans la nuit, qu'il criait tout haut son remords et sa douleur; et il rentrait chez eux, il éclatait en sanglots, il embrassait Sidonie et les tendres joues du petit être, il suppliait qu'elle lui pardonnât et jurait que jamais il ne la quitterait, jamais, tant qu'il aurait un souffle de vie et quoiqu'il arrivât.
Avec un cri perçant il s'éveilla. Il ouvrit les yeux et vit avec terreur une forme blanche, spectrale, à côté de son lit.
--Maman! Est-ce vous? s'écria-t-il.
--Oui, c'est moi, répondit, très inquiète, Mme de Beule. Qu'est-ce qui se passe, mon garçon? Qu'as-tu? Pourquoi as-tu crié si fort?
--Est-ce que j'ai crié? demanda-t-il avec un tremblement.
--Oh! horriblement! Je suis étonnée que papa ne l'ait pas entendu.
Les doigts tremblants, elle alluma sa bougie et le regarda. Il avait le visage baigné de larmes.
--Tu as pleuré! dit-elle, émue.
Il eut un geste de désespoir. La réalité de ce qu'il avait rêvé le reprit avec une violence irrésistible et ses larmes coulèrent encore.
--Qu'as-tu? Qu'as-tu? demanda-t-elle, angoissée.
--Je voudrais être mort! sanglota-t-il.
--Pourquoi? Pour qui? demanda-t-elle d'une voix sourde.
Il ne répondit pas; il sanglotait dans son mouchoir.
--Est-ce pour ... pour cette fille perdue? dit-elle avec dégoût.
--Ce n'est pas une fille perdue, répondit-il en hochant la tête.
Mme de Beule serra les lèvres, droite, raidie, muette de désespoir.
--Mais, Triphon ..., mais, Triphon! dit-elle enfin. Tu ne vas plus penser à cette malheureuse histoire! Une femme qui a roulé avec tout le monde!
--Ça n'est pas vrai!... C'est une honnête fille! cria-t-il tout haut, avec véhémence.
--Sst, sst... Papa pourrait entendre, dit Mme de Beule terrifiée.
Et, d'une voix plus douce, mais que le désespoir et la douleur faisaient trembler:
--Tu ne songes tout de même pas à l'épouser!
--Je voudrais l'épouser, affirma-t-il d'un air sombre. Mme de Beule leva les mains au ciel et les larmes roulèrent sur ses joues.
--Oh! mon garçon, mon garçon, gémit-elle. J'aimerais mieux te voir porter en terre.
Il ne répliqua pas, buté, farouche, toujours sombre.
--Promets-moi que tu ne le feras pas, Triphon.
--Je ne promets rien et je vous dis que je ne l'abandonnerai pas.
--Il n'est pas question que tu l'abandonnes, reprit Mme de Beule, faible et conciliante, mais ne l'épouse pas, je t'en supplie, ne l'épouse pas.
Il ne dit rien. Le silence était pénible.
--Promets-le moi, veux-tu? insista-t-elle en soupirant.
Il fit un effort violent sur lui-même et répondit enfin, d'un ton hargneux:
--Comment voudriez-vous que je l'épouse? Je ne possède rien!
Elle le remercia avec effusion; elle lui prit les deux mains et les serra convulsivement, comme s'il venait de dire quelque chose d'immensément bon et consolant. De la chambre au-dessus, où dormaient Sefietje et Eleken, parvenait une vague rumeur. Évidemment, les servantes s'étaient réveillées au bruit et elles entendaient.
--Taisons-nous, taisons-nous ..., murmura Mme de Beule. Vite, mon garçon, rendors-toi. Tout s'arrangera, tu verras.
Sur la pointe des pieds elle se glissa hors de la chambre, ferma la porte avec précaution, disparut sur le palier, qui craqua un instant.
Avec un profond soupir, M. Triphon remit la tête sur l'oreiller et s'endormit.
XX
M. de Beule n'apprit la chose que trois jours plus tard. Comment, et par qui, M. Triphon ne savait; mais il s'en aperçut tout de suite, pendant le repas, rien qu'à voir le visage congestionné et féroce de son père, qui soufflait littéralement de fureur concentrée. Les traits consternés de sa mère disaient d'ailleurs abondamment qu'une scène avait déjà eu lieu et qu'elle ne devait pas avoir été tendre. A table, M. de Beule ne prononça pas le moindre mot et n'eut pas même un regard pour son fils; mais à la fin du dîner, au moment où il se levait de table, sur une question de Mme de Beule, sans rapport d'ailleurs avec l'histoire, il fit une réponse oblique: il faudrait tordre le cou, déclara-t-il d'une façon sommaire, aux gens qui se conduisent comme des crapules et qui sont la honte de leur famille. M. Triphon comprit aisément l'allusion, mais ne fit semblant de rien; et, comme d'habitude, Mme de Beule rentra dans sa coquille, sans souffler mot.
M. Triphon estimait ce courroux paternel tout à fait illogique et exagéré. Qu'il n'y eût pas lieu de se réjouir, il le comprenait fort bien; mais, puisqu'il était entendu qu'un enfant devait naître, rien de plus naturel qu'il vînt au monde. M. Triphon se demandait en quoi ce résultat prévu, inévitable pouvait aggraver sa culpabilité. Ou bien, la rage de M. de Beule venait-elle de ce qu'il avait appris la visite de son fils chez Sidonie? Il sonda sa mère à ce sujet, car il lui parlait désormais plus librement de l'histoire. Non, son père l'ignorait encore. Tout ce qu'il savait, c'était que l'enfant était né et qu'il portait le prénom de Triphon. De là sa grande colère.
M. Triphon aurait presque mieux aimé que son père en sût davantage. Comme il ne manquerait pas de l'apprendre un jour, que serait-ce alors? Le jetterait-il à la rue, comme il l'en avait menacé? M. Triphon était prêt à tout; il s'attendait au pire. Mais, quoiqu'il arrivât, jamais il ne quitterait Sidonie, parce qu'il sentait bien, maintenant, qu'il n'était plus capable de la quitter. Il avait froidement envisagé et arrangé son avenir. Après bien des combats intérieurs et des larmes il avait enfin promis à sa mère qu'il n'épouserait pas Sidonie, mais, par contre, il s'était réservé le droit d'aller la voir de temps en temps; la faible et malheureuse Mme de Beule s'y était résignée. Désormais il y allait régulièrement trois fois par semaine, le soir. Il était redevenu l'habitué fidèle, presque un membre de la famille. Sa place l'y attendait, comme dans un cercle ou au café. Il y trouvait un repos et une sorte de bien-être, qui lui manquaient extrêmement à la maison. Sous le manteau de la cheminée sa longue pipe pendait entre deux clous, son pot à tabac se trouvait dans une armoire, tenu bien au frais par Sidonie et sa mère. Sidonie était complètement remise; elle nourrissait son enfant et devenait fraîche comme une rose. L'enfant en lui-même n'intéressait plus autant M. Triphon. Il était rare qu'il ressentît cet émoi paternel de la première fois. Un petit être uniquement occupé à téter et à dormir, cela l'effarait comme quelque chose de monstrueux. Par contre, toutes ces femmes empressées autour du petit animal qu'était son fils l'amusaient et l'animaient. Sidonie montrait à le choyer la tendresse protectrice d'une mère poule, Lisatje et Marie étaient jalouses l'une de l'autre et se querellaient parfois à qui le dorloterait. Seule, la mère gardait son sang-froid. Elle surveillait de très près M. Triphon et sa fille en répétant à toute occasion: «Faites bien attention au moins qu'il n'en vienne pas un second». Mais M. Triphon et Sidonie en avaient aussi peur qu'elle. On y veille, mère Neirynck.
XXI
A la fabrique, c'était singulier de voir comment la nouvelle fut accueillie. M. Triphon s'était attendu au pire certainement, à des ricanements mauvais, à peine déguisés, peut-être à de l'hostilité ouverte, brutale. Il n'en fut rien, Leo, il est vrai, ne manquait pas de lancer son formidable «Oooo ... uuuu ... iiii ...» dès qu'il l'apercevait, de même que Feelken «fikandoussait» sans se gêner, mais cela n'atteignait pas les proportions d'une offense et ne durait jamais longtemps. Au contraire. Ils le faisaient plutôt par habitude, et M. Triphon remarqua même chez eux une sorte de déférence respectueuse à laquelle il n'était pas du tout habitué. Il était surtout frappé de l'attitude de Pierken, qui, nourri de son journal socialiste, ne pouvait voir en M. Triphon, aussi bien qu'en M. de Beule et tous les autres patrons, que les suppôts de l'odieux Capitalisme. Il y avait parfois une réelle bienveillance dans le regard que Pierken dirigeait vers le fils du patron. Et un jour, au repos de quatre heures, M. Triphon surprit un bout de conversation qui roulait sur lui et l'intéressait au plus haut point.
Accroupis en ligne contre le mur dans la cour, les ouvriers mastiquaient leur tartine, lorsque M. Triphon, en sortant de l'huilerie, entendit prononcer son nom. Du coup il s'arrêta et se tint caché derrière une porte. On parlait de la fameuse histoire et Pierken disait, d'un ton tranchant et doctoral:
--Je trouve ça bien. Je trouve bien qu'il continue à s'occuper de Sidonie. Il pourrait faire mieux, sans doute. Son devoir serait de l'épouser. Mais ce qu'il fait pour l'instant est tout de même bien et, en tout cas, mieux que ce que j'aurais attendu de lui. C'est un commencement de justice sociale. M. Triphon et ses parents ont vécu toute leur vie du travail de leurs ouvriers et, aujourd'hui, il restitue en la personne de Sidonie une faible partie de l'argent volé à la classe ouvrière. Il l'entretient, elle et sa famille, autant qu'il peut; et, très probablement, il continuera à l'entretenir, car il ne peut pas s'en décoller. Bon ça! Comme revanche, c'est tapé.
Les ouvriers n'étaient pas tous de cet avis. Il y eut quelque rumeur dans le groupe et Free déclara avec cynisme:
--Eh ben, moi, à sa place, je ne le ferais pas. Je m'en ficherais.
--Vous seriez une franche fripouille! s'indigna Victorine, la bonne amie de Pierken.
--Fripouille ou pas, je m'en ficherais! reprit Free avec conviction.
Pierken se fâcha tout rouge.
--Les individus de ta sorte sont les pires ennemis de la classe ouvrière, gronda-t-il.
Free eut un sourire et demeura très calme.
--Et toi, Ollewaert, tu le ferais? demanda-t-il en se tournant vers le petit bossu.
Ollewaert se gratta l'oreille et regarda sa fille, dont la présence semblait le gêner pour dire exactement ce qu'il pensait.
--Faut voir, dit-il enfin. C'est aux femmes à faire attention.
--Vous voyez bien! s'écria Free triomphant.
--Naturellement les hommes se soutiennent entre eux. Ils se valent! dit une ouvrière.
Les hommes protestèrent avec véhémence; mais il semblait bien qu'une vérité venait d'être dite, car aucun d'eux, sauf Pierken, ne s'éleva contre l'opinion de Free.
Le coeur de M. Triphon battait à grands coups. Il était en proie aux sentiments les plus contradictoires, et volontiers il en eût appris davantage. Mais à cet endroit on pouvait le surprendre à chaque instant et il avait beaucoup de peine à retenir Kaboul, qui s'impatientait. Il le lâcha enfin et le petit chien fut d'un bond dans la cour, où aussitôt des «sst» avertisseurs se firent entendre. Du coup, la conversation tomba. M. Triphon allait suivre son compagnon lorsque, en franchissant le seuil et tournant machinalement la tête, qu'aperçut-il.... Bruun qui l'épiait de loin, par la porte entr'ouverte de la chambre des machines!... «Sacredieu!» gronda M. Triphon d'une voix sourde. Le rouge de la honte lui monta aux joues, et il eut un mouvement instinctif pour sauter sur le mouchard. Mais déjà Bruun avait tout doucement refermé la porte.
Dans la cour les ouvriers s'étaient levés, prêts à retourner au travail. Les femmes se dirigeaient, les jambes raides, vers leur «fosse»; et sous la porte charretière apparut Justin-la-Craque, suivi de son aide Komèl, qui portait une barre de fer. Justin était visiblement dans les vignes. Il se dirigea tout droit vers M. Triphon, qu'il n'avait pas vu depuis l'histoire, et se mit à fredonner en mineur, les yeux fixés sur le jeune homme, ses yeux aqueux d'ivrogne:
--Ooooooooooo...
--Pepita... Pepita..., dit Leo en riant.
--Ooooooooooo... répéta Justin avec entêtement en se tournant vers Leo.
--Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! glapit Feelken.
--Ooooooooooo... persista Justin en se tournant, cette fois, vers Feelken.
Et, tout à coup d'une voix de tête, suraiguë:
--Peeeeee ... pepepepeeeee ... pepitapepitapepita!
Les hommes se tordaient et là-bas les femmes s'étaient arrêtées, immobiles, devant leur «fosse», pour ne rien perdre de la comédie.
Avec un beau geste de ses deux mains noires étendues, Justin-la-Craque refaisait face à M. Triphon.
--Oooo ... monsieur Triphon, pourquoi n'avez-vous pas suivi mon conseil? grogna-t-il.
--Suivi votre conseil? Quel conseil? demanda M. Triphon étonné.
--Ooooooooo ... réitéra Justin d'un air sombre.
Puis, brusquement, changeant complètement de ton, avec une familiarité d'ivrogne:
--Dites donc, monsieur Triphon, payez-nous un verre. Un jour comme aujourd'hui, ça en vaut la peine.
Toute l'équipe partit d'un énorme éclat de rire et M. Triphon, très gêné, ne savait que répondre, quand soudain Muche parut dans la cour, immédiatement suivi de M. de Beule, comme un tonnerre tombant au beau milieu de la joie. Il ne s'enquit même pas de ce qui se passait; il était cramoisi de fureur et se mit à «partir» de tous côtés, comme un dément. Les hommes se précipitèrent dans l'huilerie et les femmes dans leur «fosse». Écumant, M. de Beule se tourna vers Justin-la-Craque et Komèl, avec un coup de gueule:
--Justin, si je t'attrape encore une fois à amuser les ouvriers pendant les heures de travail, je te flanque à la porte et tu ne remettras plus les pieds ici!
--Mais m'sieu, mais m'sieu! Je viens rapporter cette barre de fer qui était à réparer, dit Justin déconfit et du coup dégrisé.
--Tu m'as compris, hein? clama M. de Beule trépignant de rage.
--Mais oui, m'sieu, mais oui, répétait humblement Justin. Mais voilà, m'sieu, la réparation est faite.
Et, comme preuve, il désignait la barre de fer, que portait Komèl.
M. de Beule ne daigna point ajouter un mot. Passant, tout bouillant, devant M. Triphon, il disparut dans la «fosse aux huiliers». On l'entendit hurler quelque chose dans le vacarme trépidant des pilons. Il en ressortit, les épaules gonflées, traversa la cour, fonça sur la porte de la «fosse aux femmes», où les malheureuses tremblaient, penchées sur leur ouvrage. L'une après l'autre il les regarda, les yeux flamboyants, prêt à éclater: mais pas moyen de trouver le motif. Elles en avaient la respiration presque coupée, comme anéanties. La vieille Natse était tellement bouleversée qu'elle ne pleurait même pas. Il souffla fort et repartit en faisant claquer la porte. Il faillit se heurter à M. Triphon, qui se dirigeait vers la remise. Avec un regard en éclair, bref et fulminant, sur son fils, il passa sans rien dire. Kaboul et Muche s'entreflairèrent un instant comme des étrangers, puis chacun d'eux suivit son maître. Au bout de quelques instants s'éleva de la «fosse aux huiliers» un «Oooo ... uuuu ... iiiii» mugissant et prolongé; M. Triphon comprit que son père était retourné à la maison.
D'un pas hésitant, il rentra dans l'huilerie. Il y régnait une atmosphère d'émeute. Les pilons dansaient, bondissaient et, dans l'infernal tumulte, les ouvriers échangeaient à tue-tête des colloques saccadés. Feelken «fikandoussait», Leo rugissait, Berzeel et Poeteken se tordaient à cause de Justin-la-Craque, qui malgré tout s'était risqué dans l'huilerie et fredonnait en mineur un _O Pepita_ obstiné devant ce veau de Miel, immobile et bouche bée à l'écouter; tandis que, par la porte entr'ouverte de la chambre des machines, Bruun, son père, était aux aguets. Il valait mieux ne pas trop s'attarder ici en ce moment, se dit M. Triphon, et il comprit aussi que le prestige de son père était tombé à zéro. Il soufflait un véritable esprit de révolte. Pierken, en apparence le plus calme de tous, lui cria néanmoins en passant, d'une voix où tremblait la colère, que les ouvriers en avaient assez: ils étaient las de se voir insulter et mener comme un vil bétail.
XXII
Ce qui intéressait aussi M. Triphon c'était de voir, en dehors de la fabrique, quel accueil on lui ferait, dans le village, à la suite de l'histoire. Depuis des semaines, et surtout depuis qu'il passait la plupart de ses soirées auprès de Sidonie, il n'avait plus revu ses camarades d'estaminet, ni remis les pieds à la _Pomme d'Or_.
Un soir, il y retourna. La jolie Fietje, que jadis il aimait tant à embrasser en cachette, à l'occasion, trônait comme de coutume, appétissante et tout sourire derrière son comptoir; une dizaine d'habitués s'éparpillaient en divers groupes autour des petites tables. Le fils du notaire y était, le fils du receveur, d'autres fils de notables. L'entrée de M. Triphon fut saluée d'un concert de cris et d'exclamations; Fietje, l'air d'une fleur entre les verres et les bouteilles de son comptoir, fut prise d'un rire roucoulant et inextinguible.
--Eh! mon vieux, d'où viens-tu? On te croyait mort et enterré! Est-ce possible... c'est bien toi? crièrent-ils tous ensemble.
Et l'un d'eux, le fils du brasseur, quitta sa chaise et se mit à tourner autour de M. Triphon en le considérant avec attention.
--Mais oui, c'est lui, s'écria-t-il. Parole d'honneur! Aussi vrai que je suis ici!
M. Triphon était visiblement ennuyé. Il essayait de plaisanter et de rire avec les autres, mais il riait jaune.
--On s'amuse, à ce que je vois, fit-il avec une grimace. Qu'est-ce qu'il y a donc?
--Ce qu'il y a! s'écrièrent-ils en choeur avec de gros rires. Mais, que nous sommes heureux de te revoir, parbleu! Hé, Fietje, offre à monsieur Triphon une chope ou une goutte.
--Je n'ai pas besoin qu'on paye mes consommations, dit M. Triphon d'un ton plutôt acide.
Tout le monde le regarda, sans rien dire, de l'air le plus étonné.
--Quoi! Tu n'acceptes pas un verre de nous! s'exclama le fils du notaire au bout d'un instant.
--Pourquoi voulez-vous m'offrir un verre? demanda M. Triphon, agressif.
--Pourquoi?... mais pour rien! Pour le plaisir de te revoir! fut l'agaçante réponse.
--Très bien; régalez-moi donc, dit M. Triphon. Et puisque vous voulez me régaler, permettez que je vous rende la politesse. Fietje, demande donc à ces messieurs ce qu'ils désirent.
Et il les regarda tous d'un air presque provocant. Fietje, debout derrière son comptoir, riait toujours. On l'eût dit chatouillée par quelque chose de follement amusant. Elle redressait son joli buste et les larmes lui coulaient des yeux. M. Triphon la regardait avec une colère grandissante.
--Est-ce de moi que tu ris, Fietje, dit-il brusquement d'une voix dure.
Elle cessa de rire, le regarda d'un air sérieux, distant et digne.
--J'ai pourtant bien le droit de rire, si ça me plaît, dit-elle.
--Je te demande si c'est de moi que tu ris? insista M. Triphon d'une voix mordante.
Et, comme Fietje, pour toute réponse, se reprenait à rire et roucouler, il se leva d'un bond et, avec un juron, sortit de la salle de café.
Un vacarme sauvage salua son départ. Du dehors il l'entendit. «Sacré nom d'un tonnerre!» ragea-t-il dans le noir de la rue. Et les poings serrés, il se jura d'en tirer vengeance.
Une autre rencontre, toute aussi déplaisante fut celle qu'il eut, quelque temps après, avec les trois demoiselles Dufour.
En promenade avec Kaboul dans les champs il s'en retournait sans joie vers la fabrique lorsque soudain, à un détour du sentier qu'il suivait entre les blés, il vit venir dans sa direction les trois vierges rêches. Aucun moyen de les éviter; il était forcé de les rencontrer, presque les frôler. Déjà, une rougeur aux joues, il se composait une attitude, lorsque soudain, d'un mouvement identique, comme entraînées par une plaque tournante, toutes trois firent demi-tour et rebroussèrent chemin. Ce fut un acte d'hostilité tellement inattendu et flagrant que M. Triphon d'abord en resta cloué et ne comprit qu'au bout d'un instant le sens de leur geste. «Nom de Dieu de bigotes! Biques à bon Dieu!» cria-t-il, si haut qu'elles durent certainement l'entendre. La fureur lui montait à la tête en un flot empourpré. Et il eut un geste machinal pour les suivre et leur demander des explications.