Part 6
Alors même qu’il exagère, la vigueur de ses attaques est belle par son mouvement. Nous rectifions sans peine ses injustices à l’endroit de la comédie; et nous nous disons qu’aucun Père de l’Église n’a frappé le théâtre d’un anathème aussi bien raisonné ni aussi fort dans les termes. Devant l’éternité, Bossuet se trompait-il? Tout divertissement, comme le pensait Pascal, «est dangereux pour la vie chrétienne». Mais on ne fera jamais du monde un cloître; puisque le divertissement semble nécessaire au commun des hommes, le théâtre pourrait être un des plus nobles. Il le fut dans les solennités des tragédies grecques, dans les jeux des Mystères. _Polyeucte_ et _Athalie_ lui avaient rendu sa grandeur liturgique; le _Misanthrope_ et les _Femmes savantes_ servaient à leur manière la vérité, comme Bossuet dans ses sermons. Il l’aurait discerné, s’il n’avait, à son insu, ressenti la contagion de ce mal janséniste: la phobie du péché. Il oublie sa prudence expérimentale, ce principe de sagesse qu’ici-bas les choses bonnes et les mauvaises sont difficiles à séparer. Néanmoins la rigueur de son jugement est la condition de sa verve. Les esprits trop mesurés sont incapables d’éloquence. Bossuet a dompté le plus souvent ses promptitudes d’humeur. On peut regretter qu’elles se soient débridées, plus d’une fois, en saillies excessives, pour accabler Molière ou comparer Fénelon à Montan le fanatique et Mme Guyon à Priscilla.
En tout cas, on ne saurait accuser d’un manque de pondération sa _Politique tirée de l’Ecriture sainte_. Je me demande si son élève ne fut point excédé, quand il dut lire ces alignements uniformes de propositions générales et d’exemples bibliques. Mais nous, nous sentons mieux que ses contemporains la valeur des principes qu’il pose. Depuis que les peuples les ont enfreints, trop malaisément ils se défendent contre l’anarchie ou les tyrannies occultes. La fiction d’une souveraineté collective ébranlée par lui dans ce livre et surtout dans sa magnifique réponse à Jurieu n’a su enfanter que le chaos et la servitude, la domination de l’État, c’est-à-dire d’une secte ou d’un parti, sous le couvert hypocrite du mot liberté.
La _Politique_ de Bossuet, c’est un bain de santé offert aux nations malades; elles en ont toutes besoin, et la France plus que beaucoup d’autres, infestée plus avant par le catéchisme des droits de l’homme et l’accoutumance de la démagogie.
Bossuet lui-même, soumis aux préjugés de son temps, donne dans quelques illusions. Il estime le droit de propriété fondé sur la permission «du souverain magistrat». Il admet que, si le gouvernement est arbitraire, «l’innocence» des particuliers doit être leur seul recours contre l’iniquité du prince.
Il paraît supposer qu’à l’origine chacun était indépendant, n’obéissait qu’aux conseils de sa force. «Mais la force est transportée au magistrat souverain; chacun l’affermit au préjudice de la sienne. On y gagne; car on retrouve, en la personne même du suprême magistrat, plus de force qu’on n’en a quitté pour l’autorité, puisqu’on y retrouve toute la force de la nation réunie ensemble pour nous secourir.»
Au lieu du «suprême magistrat», c’est-à-dire du roi, mettez la nation elle-même déléguant à des fonctionnaires sa puissance anonyme, la théorie du _Contrat social_ sera prête à surgir avec ses oppressions.
Bossuet les évite--là réside le support de sa doctrine--, parce qu’il attribue à l’autorité du prince comme à l’obéissance des sujets le même fondement: l’amour de Dieu.
Voilà une vérité première qu’il rappelle aux politiques de tous les siècles: impossible d’asseoir une société stable sans la religion. L’amour de Dieu, fin commune de tous les hommes, détermine l’obligation de s’aimer les uns les autres, de vivre en société pour un motif supérieur à l’intérêt.
La société humaine, il ne la restreint ni à des castes, ni à des patries; tous les hommes sont frères; nul homme n’est étranger à un autre homme, «fût-il d’une nation autant haïe dans la nôtre que les Samaritains l’étaient des Juifs.» La division des hommes en peuples ne doit pas altérer la société générale du genre humain. Mais, si l’on doit aimer tous les hommes, à plus forte raison ses concitoyens; «tout l’amour qu’on a pour soi-même, pour sa famille et pour ses amis, se réunit dans l’amour qu’on a pour sa patrie où notre bonheur et celui de notre famille et de nos amis est renfermé.» Jésus a versé son sang «avec un regard particulier pour sa nation». L’Empire n’eut pas de soldats meilleurs que les soldats chrétiens.
Maximes en accord avec les faits, d’une actualité tonifiante au moment où des chrétiens à l’esprit confus et chimérique ne savent plus si, voulant aimer tous les hommes, ils peuvent encore aimer leur pays.
Ces vues internationales, ou plutôt universelles, ne forment qu’un préambule. Bossuet considère davantage les règles d’un gouvernement positif, à l’intérieur de chaque nation. Né dans un état monarchique, monarchiste jusqu’aux entrailles, il rapporte à la monarchie tout l’essentiel de son code moral. Il conçoit comme possibles d’autres régimes. Une seule chose lui fait horreur: l’anarchie. Il n’avait pas besoin d’avoir lu Hobbes pour savoir que les hommes, selon leurs instincts, sont des loups à l’égard des hommes. Il avait vu de près le gâchis de la Fronde. Il entend que le peuple «se tienne en repos» sous l’autorité du roi.
Il ne vise pas à créer une notion de l’autorité royale; il la définit telle que le roi l’exerce devant ses yeux. Elle est bonne en tant qu’elle veut le bien commun des sujets et du prince. Absolue, car le prince ne doit rendre compte à personne de ce qu’il ordonne; et nulle force coactive ne prévaut contre ses décisions. Mais absolu n’est pas arbitraire. Le prince craindra Dieu d’autant plus qu’il ne craindra que lui. Il se regardera comme une sentinelle établie pour garder son État. L’autorité royale est soumise à la raison; elle sera ferme avant tout; mais la fermeté véritable est le fruit de l’intelligence. Que le prince sache se connaître lui-même; qu’il connaisse ce qui se passe au dedans et au dehors de son royaume. Le prince doit pratiquer la justice et les trois vertus qui l’accompagnent: la constance, la prudence et la clémence.
Il peut se voir contraint à faire justement la guerre. Mais toute conquête ambitieuse, la gloire des armes, la douceur de la victoire sont d’injustes motifs de guerre. L’argument de Bossuet contre la guerre injuste est d’ordre mystique, le plus haut et le plus fort qu’on puisse articuler: «Que si ravir à un seul homme le présent divin de la vie, c’est attenter contre Dieu qui a mis sur l’homme l’empreinte de son visage, combien plus sont détestables à ses yeux ceux qui sacrifient tant de millions d’hommes et tant d’enfants innocents à leur ambition!» Dieu n’aime pas la guerre et préfère les pacifiques aux guerriers.
Il n’en admire pas moins les vertus militaires, tout ce que l’esprit guerrier exige d’intelligence vigilante, d’ordre, d’intrépidité.
Mais il s’arrête plus complaisamment sur la prospérité d’un royaume en temps de paix. Il voit la royauté _secourue_ par les richesses du pays. Or, les véritables richesses, c’est la terre; ce sont les pâturages et les troupeaux; et, plus encore, les hommes.
Si M. de Meaux, après un sommeil de deux cent vingt-quatre ans, revenait en cette France qu’il avait laissée aux mains du grand roi, on imagine sa consternation. De la royauté sainte, plus un vestige. Au lieu d’un monarque père de ses sujets, père absolu et qui peut dilapider son bien de famille, mais responsable devant Dieu et transmettant à ses fils, naturellement, la conduite de son royaume, il retrouverait une nation sans tête, la duperie onéreuse du régime parlementaire, toutes les forces de l’État oscillant entre la servitude et l’anarchie.
Lui qui déclarait inconcevable et «chimérique» un régime où l’autorité subsisterait sans aucune religion; car, disait-il, les «peuples où il n’y a point de religion sont en même temps sans police, sans véritable subordination et entièrement sauvages», il verrait, sous le nom de laïcité, l’athéisme érigé en principe intangible. Il se demanderait comment peut se tenir debout un pays qui a renversé les lois de la sagesse politique.
Mais, ces lois, il ne les renierait point comme périmées ou démenties par l’expérience. Il leur donnerait d’autant plus raison: si la France n’est pas morte, c’est que les maximes de conservation, les mêmes qu’il inculquait au Dauphin, prolongent quelques restes de leur efficacité. Les réserves d’énergie transmises par les siècles soutiennent le présent. Il y a des familles saines, des paroisses croyantes, des paysans attachés à la terre, des citoyens amoureux du bien public, des soldats prêts à partir. Mais ces bons éléments, dissociés, déchirés entre eux, sans chef ni volonté unanime, sont amoindris chaque jour par le travail acharné, méthodique des puissances de destruction. Et l’évêque de Meaux, avant de rentrer dans la paix majestueuse des morts, conclurait:
«Si vous voulez vivre, écoutez encore ma voix. Transposez à votre usage mes conseils; appliquez-les.»
* * * * *
Parmi les charges du Roi, il mentionnait le soin qu’il devait prendre des pauvres et des faibles. Il ne faisait aucune place aux artistes, sinon pour contribuer aux dépenses de splendeur et de dignité qu’il justifiait. Quant aux poètes, sans doute le Roi les pensionnait. Mais l’art et la poésie ne comptent guère dans son plan de la cité. L’eût-on offensé en l’appelant un artiste et un grand poète? Il le fut sans y songer. Il ne comprenait pas qu’un homme sérieux pût écrire un livre patiemment pour la seule volupté de bien écrire. L’amour-propre des beaux esprits, comme des femmes savantes, lui semblait une futilité misérable. Pourtant il indiquait, en vue de la prédication, deux préceptes à suivre: former le style et apprendre _les choses_.
Il se préoccupa moins du premier que de l’autre, plus essentiel. Les seuls ouvrages français, propres à former le style, étaient, selon lui, les lettres de Balzac, les écrits de Messieurs de Port-Royal, les _Lettres provinciales_, les tragédies de Corneille et de Racine. Les auteurs latins lui suffisaient, aidés, plus tard des grecs; avec la Bible, il aurait pu s’en passer.
La poésie procède chez lui du mouvement intérieur, de la forte certitude et de l’émotion directe. «Il pense, il sent, et la parole suit.» Dans son _Traité de la concupiscence_, l’admirable morceau: «Je me suis levé pendant la nuit» exemple, sans analogue en son siècle, d’une description symbolique, nous livre d’abord les impressions profondes de ses extases, aux heures de contemplation nocturne où méditant, priant, étudiant, il a vu, contre ses fenêtres, finir une nuit splendide et l’aube commencer. Le croissant, «d’un argent si beau et si vif» a charmé ses yeux; puis il a regardé «la pâle et débile lumière», à mesure que s’avançait le soleil, se perdre dans celle du grand astre. Mais cette jouissance limpide ne suffisait pas à son âme. De ce pur spectacle, il s’élançait à Dieu. C’est pourquoi, dépassant les formes sensibles, il atteint une interprétation de la nature, digne des Sages primitifs:
«Elle semblait vouloir _honorer_ le _soleil_ en paraissant claire et lumineuse par le côté qu’elle tournait vers lui; tout le reste était obscur et ténébreux, et un petit demi-cercle recevait seulement, dans cet endroit-là, un ravissant éclat par les rayons du soleil comme _du père de la lumière_.»
Large comme un fleuve, la phrase de Bossuet semble se conformer au mouvement du paysage céleste; elle expire avec lui dans le sein de l’universelle clarté. Empédocle ou les poètes de l’Inde auraient aussi appelé le soleil «père de la lumière». Bossuet monte plus haut qu’eux; il va jusqu’à la source des choses; il adore dans les créatures le signe de beauté qui est le sceau du Verbe. Oui, il aime la beauté du monde; il pousserait volontiers, en face d’elle, des cris de joie. Cependant, la présence divine qu’il perçoit n’est pas une circulation de vie diffuse; il va des sens à l’esprit, et de l’esprit créé à l’Incréé. Son œuvre constitue à sa manière un poème aussi vaste et sublime que celui de Dante, par endroits le plus sublime de tous, si la Bible n’existait pas; mais, sans elle, qu’eût été le sien?
IV
SON CŒUR
J’ai, plus d’une fois, entendu, à propos de Bossuet, des lettrés et surtout des femmes émettre ce motif de l’aimer peu: «Je l’admire, mais, que voulez-vous? Il est trop raisonnable.» Chez lui, en effet, le cœur, comme les facultés imaginatives, reste soumis à la raison. Sa vie mentale se conforme à l’état d’un corps sain où les vertèbres et les muscles soutiennent les nerfs. «On reconnaît, dit-il dans _la Connaissance de Dieu et de soi-même_, le cœur pour un muscle à qui _les esprits venus du cerveau_ causent son battement.» Les frénésies et les déliquescences de la sensibilité ne lui étaient pas inconnues; il savait quels raffinements peut suggérer «l’amour des plaisirs», mais il n’y voyait qu’une déchéance, une crise de folie charnelle, et non, comme les modernes, une acquisition désirable.
La sensibilité de Bossuet fut certes moins exquise que celle de Fénelon, maladif, qui s’auscultait sans cesse, passait de l’abattement à des gaîtés délirantes, éprouvait pour ses amis des tendresses et des angoisses jamais apaisées. Nous l’avons vu pourtant sangloter, s’évanouir deux fois au chevet d’Henriette moribonde. Ledieu, remémorant sa jeunesse, dépeint son attrait: «_ses tendres yeux_, son air accueillant, sa voix douce, son geste modeste et naturel, sa noblesse et sa dignité, tout parlait, _tout était passionné_.»
Le sens humain de l’amour, nous le savons, lui était inné avec ses formes délicates. Il le trahit là même où il le corrige: «L’attention véritable est celle qui considère l’objet tout entier. C’est n’être qu’à demi attentif à un objet comme on serait à une femme tendrement aimée de n’y considérer que le plaisir dont on est flatté en l’aimant, sans songer aux suites honteuses d’un tel engagement.» Mais sa tendresse native, il l’ordonna en bonté et en charité.
Il avait eu, par complexion, la bonté d’un homme bien portant et vivant, comme il disait à Mme Cornuau, dans cet «embonpoint qui vient de la dispensation d’une sage nourriture». Tout ce qui l’approchait se colorait en beau. Il avait la bonté des forts; riche de ses dons, il se plaisait à les répandre sur autrui.
Plusieurs causes pouvaient le tourner inconsciemment à des façons d’être égoïstes.
D’abord, sa passion de l’étude. Un autre eût estimé que, son œuvre de prédicateur et d’écrivain étant un ministère sacré, il s’y devait donner sans réserve. Il se défendit contre cette absorption exclusive. Il en prévenait le reproche par ce mot touchant: «On croit que je ne pense qu’à mes livres; mais voyez si ce que j’ai fait pour celui-ci ou celui-là n’est pas convenable.»
Ensuite, sa dignité d’évêque. Un prélat, proche d’un grand seigneur, était exposé à mettre les devoirs envers son importante personne avant ce qu’il devait à son entourage. M. de Meaux se tint aussi près que possible de la simplicité d’un père de famille. Il réunissait, matin et soir, ses domestiques, faisait la prière avec eux, les bénissait de sa main. Dès sept heures du matin, sa porte était ouverte; il accordait audience aux plus humbles gens. D’accès facile et affable, mais conservant presque toujours la tenue qu’exigeait son rang. Mme Cornuau narre un petit fait qui marque bien les nuances de sa familiarité.
M. de Meaux, à Germigny, un jour d’été, se promenait avec ses hôtes, des prêtres pour la plupart. Une grosse ondée survint. Tout le monde se mit à courir pour gagner la maison, et on lui dit en passant: «Eh! quoi! Monseigneur! Vous n’allez pas plus vite!» Il répondit avec un air très sérieux: «Il n’est pas de la gravité d’un prélat de courir.» La pluie donnait cependant avec force, et il s’aperçut que Mme Cornuau était inquiète de le voir tout mouillé; mais il lui dit avec un air content: «Ma fille, ne vous inquiétez point; celui qui a envoyé cette pluie saura bien me garantir de toute incommodité»; et il ne laissait pas, pendant ce temps, de lui parler avec autant d’attention que s’il eût été très à son aise, et il revint trouver la compagnie avec un air de joie qui était charmant, en disant: «Nous avons été un peu plus mouillés que vous; mais nous ne sommes pas si las, car nous n’avons pas couru.»
Il se peut que Mme Cornuau ait arrangé le style du prélat, comme elle arrangeait un peu ses lettres. Elle sous-entend un détail qui ajoute à la sérénité de Bossuet sous l’averse une attention indulgente. La pauvre veuve était boiteuse; le grand évêque, s’il avait allongé le pas, la laissait en arrière; il couvrit d’un motif de «gravité», vrai d’ailleurs, sa compassion. Mais, à l’inquiétude de Mme Cornuau, il ne répond point: «Ma fille, ce qui m’inquiète, c’est de vous voir mouillée vous-même»; il exprime simplement une religieuse confiance pour sa santé personnelle.
Nous aurions peine à définir dans quelle proportion la charité amplifia la bonté naturelle de Bossuet. Bien des traits relèvent de celle-ci plutôt que de celle-là. Voici, d’une part, une lettre naïve, exquise à son ami Huet (1676), qui semble partir d’une prévoyance affectueuse, sans qu’il y mêlât, d’une façon directe, l’amour de Dieu.
«... Il est venu chez moi, par une aventure qu’il serait trop long de vous expliquer, un petit garçon qui a dit à mes gens des choses sur le sujet d’Honoré, qui sont très fâcheuses (Honoré était un valet au service de Huet). J’ai été longtemps sans les savoir; aussitôt que je les ai sues, j’ai fait venir le petit garçon, qui dit qu’étant à l’âge de six ou sept ans, il accompagnait des voleurs de grand chemin, parmi lesquels était Honoré, à qui il a vu faire des actions exécrables et plusieurs fois réitérées. Cela m’a fait horreur, et j’ai eu peine à le croire. Mais la manière dont le petit drôle rapporte les choses, la connaissance avec laquelle il les rapporte et les circonstances précises qu’il marque, font qu’après avoir fait plus d’une réflexion, je crois être obligé de vous en donner avis.
«Je ne veux pas, sur la simple dénonciation de ce petit homme, ruiner dans votre esprit un valet dont d’ailleurs vous me paraissez content, et qui peut en être innocent ou s’être corrigé; mais la chose vaut bien d’y penser.
«Cependant gardez le secret. J’ai donné ordre de ma part que la chose en demeurât là et qu’il ne s’en parlât plus dans ma maison. Je suis fâché de vous donner ce déplaisir dans votre mal (Huet était alors sérieusement malade); mais l’importance de la chose me met en inquiétude, et je me reproche à moi-même d’avoir tant tardé à vous le dire. Si ce n’est rien, tant mieux. Si c’est quelque chose, il faut y pourvoir.
«Je suis avec vous de tout mon cœur et je prie pour votre santé.»
Le «petit drôle», apparemment, avait inventé ou grossi les faits; car Huet, après s’en être enquis, garda Honoré, lequel était encore à son service, quand Bossuet mourut. Ici, la délicatesse d’un cœur chrétien se borne à insinuer son onction dans les mouvements d’une amitié honnête et prudente. Au contraire, sa lettre à Charles de Veil, après son apostasie, procède d’une charité pure, de celle qui veut croire, espérer le bien, même si l’évidence du mal est criante. Bossuet avait converti, en 1656, ce fils d’un rabbin; il le baptisa dans la cathédrale de Metz; il le fit admettre chez les Génovéfains; ordonné prêtre, Veil suivit les cours de l’université d’Angers; il y devint professeur de théologie; mais, ayant fait publiquement l’éloge d’Arnaud et de Port-Royal, il dut se retirer. Il passa en Angleterre, où on le retrouve pasteur anglican; il se maria, fut ensuite ministre anabaptiste, nomade en religion selon la pente commune de l’éternel Juif errant. A la nouvelle de sa désertion (1677), Bossuet, au lieu de le traiter durement, lui adressa une admonition toute paternelle, comme à une brebis égarée que sa tendresse se flattait de «rappeler» au bercail.
«Quelle nouvelle pour moi que celle de votre sortie hors de l’Église! Dieu m’a voulu humilier; car, après ce que vous aviez écrit dans votre dernier ouvrage (_commentarius in Joël prophetam_), je croyais que vous deviendriez un des plus grands défenseurs de notre sainte Croyance, et je vous en vois ennemi? Mais j’espère que je ne serai pas frustré de mon attente. Dieu a voulu vous humilier aussi bien que moi par votre chute, pour vous rendre à son Église plus docile, plus soumis et par là plus éclairé. Je vis dans cette espérance; et cependant, en quelque moment que Dieu vous touche le cœur, venez à moi sans rien craindre; vous y trouverez un appui très sûr pour toutes choses, un ami, un frère, un père qui ne vous oubliera jamais et jamais ne cessera de vous rappeler à l’Église par les cris qu’il fera à Dieu... Je ne veux point disputer et j’aime mieux finir en vous embrassant de tout mon cœur.»
Le cœur de Bossuet, pour qui sait l’ouvrir, laisse reconnaître toutes les espèces de bonté. Mais celle qu’il eut pour les siens n’a imprimé dans son œuvre que des vestiges intermittents. De sa correspondance, beaucoup de lettres intimes ont disparu. Jamais il ne nomme ni son père, ni sa mère, ni sa sœur Marguerite, la Dominicaine, morte, il est vrai, à vingt-quatre ans, dans un couvent lorrain; rarement sa sœur Madeleine, bien qu’il l’ait recueillie sous son toit. Même il ne fait aucune allusion à sa mort. Du seul Antoine nous savons la mort par lui (en février 1699), dans une lettre très affligée au fils du défunt, l’abbé Bossuet:
«Je me vis séparé d’un frère, d’un ami, d’un tout pour moi dans la vie. Baissons la tête et humilions-nous... Ma santé est meilleure que ma douleur ne le devrait permettre. Je me conserverai le mieux qu’il me sera possible, pour le reste de la famille qui a perdu sa consolation et son soutien sur la terre.»
Qu’on ne s’étonne pas si quelques lignes suffisent pour ce cruel événement. Il attendait alors la décision romaine entre Fénelon et lui. Il avait mis entre les mains de son neveu la conduite de la grosse partie qu’il jouait. Loin de l’attendrir par des effusions plaintives, il l’exhorte au courage et à l’action:
«Consolez-vous en servant l’Église dans une affaire d’une si haute importance où il (Dieu) vous a rendu nécessaire.»
Pour ce neveu la bonté de Bossuet tournait à l’aveuglement. Sans entrer ici dans la suite de leurs relations, un seul détail accuse trop bien cet excès de confiance. Par son testament, il se reposa sur lui du soin de récompenser les deux valets de chambre qui, durant sa dernière maladie, s’étaient exténués en veilles et en soins. L’abbé Bossuet, comme son frère, n’eut à leur endroit qu’une sèche ingratitude; et l’un des deux, Saint-Martin, mourut de fatigue et de désespoir; l’autre, un nommé Lassalle, qui avait épousé une nouvelle convertie, partit plus tard en Suisse, se fit calviniste.
Faut-il appeler bonté ou faiblesse ce que Bossuet tolérait à l’évêché de Meaux, les violons et les bals qu’y multipliait la frivole Mme Bossuet?
Quand son intercession sauva de la potence un berger condamné à mort pour avoir tué dans une querelle son agresseur, il suivait sans doute l’élan de sa pitié, en même temps qu’il remplissait son devoir d’évêque, protecteur des faibles.
Quand il obtint à de pauvres Ecossais, étudiants ou prêtres, réfugiés à Paris, une pension de deux mille francs, il voulait peut-être se rendre agréable à la reine d’Angleterre, mais aussi, par simple bienveillance, protéger dans leur infortune des catholiques en exil.