Part 7
Au moment où Fénelon fut nommé précepteur du duc de Bourgogne et des princes ses frères, Ledieu rapporte (dans un fragment inédit publié par E. Griselle) que Bossuet lui abandonna son résumé latin de l’histoire de France et d’autres travaux rédigés par lui à l’usage du Dauphin. Cette marque de cordialité exigea-t-elle de sa part un effort de désintéressement? Bossuet tenait peu à ses ouvrages. Il trouva tout naturel de passer à un confrère des notes utilisables dans une pédagogie laborieuse.
Après la condamnation, lorsqu’il fit savoir à M. de Cambrai son désir de se réconcilier, était-ce un mouvement de générosité--ses ennemis auraient dit d’habile politique--ou de la charité pure, ou les deux à la fois?
Au cours d’un sermon sur la charité fraternelle, il dardait cette maxime tranchante: «Si on n’aime pas Dieu, on n’aime que soi-même.» En un sens, il exagérait. Un homme tout à fait sans bonté n’existe pas. Nul cœur humain, si affreux qu’il semble, ne peut éteindre en soi l’inclination à aimer hors de soi quelqu’un ou quelque chose; et Bossuet l’a dit avec magnificence: «Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l’homme, il y mit premièrement la bonté comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons.»
Par contre, il est encore plus malaisé de concevoir un sentiment, un geste d’où l’amour-propre soit aboli. La hauteur d’âme est bien moins dans les actes que dans les aspirations. Tel croit servir Dieu purement et satisfait des passions latentes qui enferment peu de charité. On a blâmé Bossuet de ses véhémences parfois très dures contre Fénelon. Il s’était persuadé que, s’il ne mettait hors de combat son adversaire, l’Église courait à un désastre. En fait, il poussait âprement ses avantages comme s’il eût cherché la victoire pour l’honneur de vaincre. Il s’exaltait en pleine bataille, enivré du plaisir d’un beau combat. Le sublime, le surhumain eût été de conserver, même là, son humeur paisible. Mais peut-on exiger de Bossuet une sérénité que saint Jérôme, saint Augustin ne soutinrent pas en de moindres polémiques?
Dans la vie commune, il eut peut-être moins de mérite que d’autres à demeurer bon. La bonté même lui était commode; son esprit de concorde, la puissance qui émanait de sa parole, de toute sa personne lui assuraient la soumission des cœurs; en sorte que ses bienfaits y pénétraient sans lutte. La charité lui rendait plus aisé encore l’exercice de sa bonté.
«Croyez, écrivait-il aux religieuses de Faremoutiers, qu’il n’y a jamais de divisions irrémédiables, là où la charité domine au fond.»
Mais une vertu facile n’en est pas moins une vertu. Les petites choses intimes, mieux que les témoignages publics, démontrent une bonté vraie. Il fit preuve d’une rare patience avec sa fille spirituelle Mme d’Albert qui le tourmentait de ses «peines» et de ses scrupules. Quelquefois il la prévenait que, si elle continuait, il ne lirait plus ses lettres. Mais, trois semaines après, elle recommençait, il la lisait encore et se reprenait à la fortifier contre ses anxiétés incurables. Au fond, il la traitait comme une malade, mais une malade dont il acceptait le tendre attachement. «Ne croyez pas, lui redisait-il, que vous me fatiguerez jamais; toute ma peine est pour vous.» D’elle à lui s’échangeait une affection pieuse, d’une pureté profonde. Elle et Mme Cornuau se demandaient pourtant si elles n’aimaient pas trop le directeur de leur âme; elles lui confessaient leur inquiétude; il les rassurait d’un ton de superbe tranquillité.
Mme Cornuau étant pauvre, il avait à son égard de particulières délicatesses. Il voulait qu’elle lui écrivît sans façon, qu’elle commençât au haut des pages pour ne point perdre de papier, qu’elle supprimât «le nom de Grandeur qui ne convient pas à un père».
Dans ces amitiés, toutes saintes qu’elles étaient, les inclinations naturelles trouvaient un contentement. Mais, lorsque M. de Meaux écoutait, _trois heures durant_, la confession d’une pénitente, parce qu’elle se faisait comprendre avec peine, il faut admirer davantage son indulgence charitable. D’une façon générale, s’il pratique et recommande la patience, la douceur, ce n’est pas seulement pour se conformer à l’Évangile; c’est qu’elles réussissent là où la dureté manque de prise. La bonté lui plaît aussi en tant qu’elle est un mode supérieur de l’intelligence.
«On se plaint à la Ferté, observe-t-il le 3 novembre 1687, que les sœurs mettent des bâillons et des cornes aux petites filles; ces châtiments sont bons quelquefois pour leur éviter le fouet; mais le bâillon paraît un peu rude. La douceur et la patience sont _le seul moyen qui nous reste_.» (Auprès des nouvelles converties.)
Toute bonté féconde a deux fondements nécessaires: l’humilité du cœur et l’amour de Dieu. Celui-là seul aime vraiment les autres qui se compte pour rien et sacrifie à leurs âmes son intérêt, sinon sa vie.
Bossuet ne perdit aucune occasion de se prouver modeste. Il détestait les compliments comme «une grimace». En apprenant qu’on parlait de lui pour l’archevêché de Paris (août 1695), il put écrire sans mensonge à Mme d’Albert: «Il y a toute apparence, ou, pour mieux dire, toute certitude que Dieu, par miséricorde autant que par justice, me laissera dans ma place.» Il expliquait son besoin d’être méthodique parce qu’autrement un homme «de sa médiocrité» n’aurait pas suffi à tant de travaux; l’enflure de l’orgueil semble l’avoir peu atteint: il voyait trop clair en sa propre indigence; chaque fois qu’il s’élançait à des vues généreuses, il sentait «le poids des cupidités opposées» qui l’entraînait. Il reconnaissait la faiblesse de sa raison devant les mystères que la foi révèle. Ce noble esprit faisait bon marché de la sagesse humaine. Il savait que la gloire des plus beaux dons se dissipe dans la mort, comme une fumée.
Mais, pour être humble, ce n’est pas assez de comprendre son néant. Bossuet aperçoit par où son _rien_ se donne au tout, sert des volontés éternelles. Il sait la correspondance de son élan avec les mérites du Christ rédempteur; c’est en Lui qu’il aime ses frères et s’évertue à les sauver. L’aliment indéfectible de ses énergies fut l’amour divin, cet amour «dont une étincelle est capable de soutenir un cœur durant toute l’éternité». Ce qu’il suggérait à Mme Cornuau, il le pensait: «Je voudrais que chaque respiration, chaque battement de mon cœur fût un acte d’amour.»
Ni le désir de savoir, ni l’appétit d’une domination terrestre n’auraient porté si haut la flamme de ses enthousiasmes. «L’amour ne s’apprend que par l’amour.» L’amour de Dieu et l’amour humain peuvent être différents, même contraires dans leur objet; l’un et l’autre sort de l’homme tout entier. Bossuet avait reçu du ciel une merveilleuse puissance d’aimer; en la restituant là d’où elle lui venait, il l’accrut, il la magnifia. S’il avait été pleinement un Saint, elle se fût agrandie presque sans limites. Comme il resta, en bien des choses, «un honnête homme», elle se borna dans ses effets.
Cependant la valeur d’une telle vie est difficile à mesurer. Avant qu’il fût évêque (lui-même le confiait à Mme d’Albert), «un religieux très saint, très humble et très pénitent, de l’Ordre de saint Dominique, _lui_ dit une fois que Dieu l’avait destiné à avoir part à beaucoup de bien, sans qu’il le sût.»
Il souhaitait, à ceux qu’il aimait, cette manière d’opérer le bien. Il travaillait en humble ouvrier, ne sachant ce que le Maître ferait de son œuvre, mais la faisant de son mieux, avec tout son amour. Voilà ce qui me paraît en lui le plus grand.
V
BOSSUET ET LA FAMILLE ROYALE
Sa vie se découpe à larges rythmes, comme les lignes d’un édifice classique. En cette construction, peu d’imprévu, peu de recoins obscurs; beaucoup d’ampleur et d’unité. Théologien de l’unité, il en a mis dans sa conduite. L’ambition personnelle demeurait à l’arrière-plan de ses desseins. Nous pouvons le croire lorsqu’il s’écrie (deuxième sermon sur les démons), en célébrant la paix des Pyrénées:
«Je ne brigue point de faveur, je ne fais point ma cour dans la chaire: à Dieu ne plaise! Je suis français et chrétien; je sens, je sens le bonheur public, et je décharge mon cœur devant mon Dieu sur le sujet de cette paix bienheureuse.»
_Français_ et _chrétien_; observons l’ordre où il range ses sentiments. Français d’abord, parce que, selon la nature, il l’est avant d’être chrétien, parce que «le bonheur public» lui donne ici l’occasion d’où il s’élève pour «décharger son cœur devant son Dieu».
Il avait dans le sang l’amour de la monarchie. Et ce n’était pas un simple attachement de tradition, une fidélité mystique aux saintes fleurs de lys; il voulait un roi capable d’assurer à son peuple la concorde et _le repos_, d’accroître ainsi le bien de la chrétienté.
Trop d’impressions tragiques lui restaient des temps de guerre ou d’anarchie: son père et son grand-père évoquant les horreurs des luttes civiles, les bienfaits d’Henri IV et «le gémissement universel» qu’avait soulevé sa mort; puis, en 1636, à Dijon, Galas, avec trente mille impériaux, venant saccager jusqu’aux faubourgs et rançonnant les villageois; la prise de Corbie, la panique devant l’invasion; plus tard, au moment de la Fronde, la terreur dans Paris assiégé, affamé; en Bourgogne, les magistrats du Parlement menacés de pillage; à Seurre les factieux brûlant les maisons, assassinant les notables--mais Louis XIV, qui avait quatorze ans à peine, s’était montré sous les murs de la ville; la garnison l’avait acclamé;--ensuite, en Lorraine, des Français guerroyant contre d’autres Français, des gouverneurs livrant à l’Espagne ou à l’Empereur des places fortes; les campagnes dévastées; le peuple mourant de faim.
L’enthousiasme pour un régime est, en partie, fait du dégoût de ce qu’il remplace. Mais Louis XIV correspondit aux espoirs suscités par son avènement; s’il distingua, estima Bossuet dès ses débuts à Paris, Bossuet voua un culte à sa personne, et, sans s’aveugler sur ses faiblesses, devint un de ses plus fermes serviteurs. Louis XIV et Bossuet étaient faits pour se comprendre. Chez Bossuet, le roi devait aimer la régularité, la pondération, la religion droite et rude. En tous deux, la vigueur du tempérament, le sens de la grandeur concordaient. Quelque chose d’essentiel manquerait à l’éclat du règne si l’éloquence de Bossuet n’en avait plusieurs fois orné les cérémonies funèbres. Le Dauphin, avec un autre précepteur que Bossuet, serait une figure encore plus effacée.
Ce préceptorat marque dans sa carrière une période capitale. Peu de tâches plus hautes pouvaient lui être offertes: former l’héritier du royaume, préparer à la France un prince bon, juste et pieux. Bossuet dut à la décision personnelle du roi d’être choisi (Montausier eût préféré Huet ou Ménage). Louis XIV voulait un évêque pour l’éducation de son fils; nul, autant que Bossuet, ne lui paraissait réunir la science, «la profonde doctrine, le zèle», l’ascendant persuasif et la vertu.
Bossuet n’accepta point sans scrupule; même il consulta quatre docteurs en théologie, hésitant à renoncer au diocèse de Condom, sans y avoir jamais résidé. D’ailleurs, l’œuvre qu’il assumerait allait le détourner de la chaire, l’arrêter dans ses travaux de controverse; elle exigerait une adaptation; il lui faudrait, sur bien des points, refaire ses classes avec son élève.
L’élève correspondrait-il à ses soins? Le Fèvre d’Ormesson pouvait alors, dans son _Journal intime_, juger le Dauphin: «C’est l’enfant le plus éveillé qui se puisse voir.» Saint-Simon l’a calomnié en le représentant comme stupide. Sur le portrait où Largillierre l’associe à son précepteur, sa mine est celle d’un garçon fluet, très fin, non sans une pointe de malice. On a conservé de ses thèmes annotés par Bossuet; l’aisance et la correction du tour feraient honte aux latinistes d’aujourd’hui. La fermeté de l’écriture est royale. Bossuet, les premiers temps, fonda sur lui de beaux espoirs; d’un ton naïvement heureux (le 29 juin 1671) il les communiquait à Huet, son suppléant:
«Monseigneur est en parfaite santé. Il tua avant-hier un sanglier. Il commence, depuis quatre ou cinq jours, à écrire lui-même ses thèmes. Il les fait mieux qu’il n’a jamais fait. Il est ravi de cette jolie et divertissante nouveauté.»
Le divertissement ne dura guère. Monseigneur avouait à une dame de son entourage que, pour savoir ce que c’est qu’être malheureux, il faut avoir fait des thèmes. A mesure qu’il grandissait, il devenait plus inappliqué. Sa mère lui avait transmis sa complexion lymphatique; il s’ennuyait parmi les livres; l’étude lui donnait la nausée. Il se trahissait inattentif, même en lisant, debout et découvert, l’Evangile; plus d’une fois, Bossuet, croyant le punir, lui retira des mains le texte sacré.
Ses inattentions, le précepteur optimiste les qualifia d’abord de «rapidités»; l’esprit volage de Monseigneur avait peine à s’arrêter sur un point; il y revenait comme les coqs de clocher, quand ils tournent très vite, repèrent le même horizon. Dans la suite, Bossuet, malgré sa patience infatigable, connut le supplice du tête-à-tête avec quelqu’un d’absent que rien ne captivait. Il en souffrit; ce qu’atteste, au livre V de sa _Politique_, le portrait de l’enfant inappliqué: «Voyez comme l’un est posé; l’autre, pendant qu’on lui parle, jette deçà et delà ses regards inconsidérés; son esprit est loin de vous; il ne vous écoute pas; il n’a rien de suivi, et ses regards égarés font voir combien ses pensées sont vagues.»
Il l’humiliait sous ce mot dur de l’Ecclésiastique: «C’est parler avec un homme endormi que de discourir avec l’insensé qui, à la fin du discours, demande: De quoi parle-t-on?»
Cependant il ne se rebuta jamais. Lui qui méprisait la science du blason, comme étant «moins que rien», il la lui apprenait en jouant avec de petites cartes où étaient peintes les armoiries des souverains et des principales maisons de l’Europe. Sur la table, en guise de tapis, une mappemonde s’étalait où le Dauphin devait chercher et indiquer du doigt les pays soumis au prince dont avait été blasonné l’écu.
Il utilisait de son mieux, pour secouer l’indifférence de l’élève, _les leçons de choses_. Le soir, Monseigneur une fois couché, il s’ingéniait à l’endormir agréablement par des historiettes. Il ne les a pas écrites comme Fénelon, ses fables. On peut douter que ce fussent des fables, car Bossuet répugnait au mensonge des fictions, mais plutôt des anecdotes prises dans les historiens. Il composa pourtant, à la manière de Phèdre, des apologues latins. Ses récits manquaient, c’est à croire, de l’agrément que Fénelon savait glisser dans les siens. Fénelon gardait en son humeur un tour enfantin; il folâtrait, il se mettait à la portée des enfants, il allait leur pas. Bossuet fut un pédagogue admirablement clair, varié, ingénieux. Mais il parlait trop à un adolescent comme à un homme fait; il écrasait cet esprit faible sous la masse de ses idées.
D’autre part, l’entourage contrariait sa méthode. M. de Montausier, le gouverneur, ancien calviniste, vieux militaire maniaque, personnage rigide, morose et bizarre, passait pour «un fagot d’épines qui piquait, de quelque côté qu’on le voulût toucher». Il faisait trembler devant lui le Dauphin. Le roi lui avait enjoint de le corriger à la moindre incartade; les férules mortifiaient les doigts du petit prince, le fouet ne lui était pas épargné. Jamais, sur le visage gourmé du gouverneur, un sourire ni une détente.
Montausier, très érudit, imposait en matière d’enseignement des vues systématiques, absurdes à force de vouloir être raisonnables. Selon lui, Monseigneur devait apprendre quel nom Vaugirard avait eu au temps des Druides. Périgny, précepteur avant Bossuet, sut lui inculquer le rudiment, mais fatigua sa mémoire avec des étymologies ou des noms de lieux dénombrés sans fin.
L’erreur initiale de cette éducation partait d’un bon principe mal appliqué. Louis XIV, ayant fait, dans sa jeunesse, des études décousues et incomplètes, souffrait de son ignorance; à l’entendre, «il n’appréhendait rien tant au monde que d’avoir un Dauphin fainéant, et il préfèrerait de beaucoup qu’il ne lui fût point né de fils». On avait vu grand pour l’instruction de Monseigneur. Les vies des rois les plus exemplaires, de Charlemagne, de Louis IX, de Charles le Sage, de Louis XII, devaient être écrites à son usage. Pour s’initier à la guerre, il eut une petite armée en argent massif: vingt escadrons, dix bataillons d’infanterie mis en marche par un habile mécanisme. Une salle du château, à Saint-Germain, était réservée pour ces déploiements militaires.
Le Dauphin s’y intéressait davantage qu’aux tableaux de l’histoire de France ou aux racines des mots latins. Il aimait la géométrie, les expériences de physique, la chimie. Les leçons d’anatomie de du Verney l’enchantaient au point qu’il sacrifiait, pour elles, des parties de chasse.
Mais toute étude qui requérait un effort importunait sa paresse. On l’avait, au début, dégoûté; l’idée du fouet ne pouvait plus se séparer des versions latines; il se défendait contre ses maîtres par l’inertie.
Bossuet n’eut pas l’autorité de rompre en visière à Montausier. Pourtant il pratiqua la méthode qui, Beauvillier aidant, devait si bien réussir à Fénelon: se faire plutôt aimer que craindre. Il couvrait son élève d’une affection paternelle: «Priez pour _mon enfant_ et pour moi», demandait-il à Bellefonds (9 septembre 1672).
Il s’aidait de la piété pour corriger son indolence; il tâchait aussi d’éveiller son émulation. Les quatre enfants d’honneur venaient, dans la salle d’étude, interpeller Monseigneur en latin. L’un d’eux composa une ode latine en l’honneur de Bossuet; il y célébrait sa physionomie tranquille et «sa bouche rubiconde».
Au coucher du Dauphin, après sa prière, il devait faire assaut avec ses deux pages d’honneur à qui aurait mieux retenu des sentences extraites de quelques auteurs latins; après ce concours, on marquait sur un registre l’ordre de mérite des trois émules. Le tournoi journalier dura dix ans, jamais interrompu un seul soir; car, même les jours de fête, le Dauphin avait des heures d’étude. A la longue, même pour un latiniste studieux, cette régularité implacable serait devenue lourdement insipide. Mais la bonne volonté de Monseigneur se soutint assez longtemps; la troisième année de son préceptorat, Bossuet pouvait déclarer sans mensonge:
«M. le Dauphin s’avance, de jour en jour, en sagesse plus encore qu’en science.»
Le roi se disait content de son application, «de ses progrès dans tous ses exercices». Un docteur en Sorbonne, Gerbais, s’étonnait de trouver un humaniste en cet écolier de treize ans. Jean de Launoi, dans son _histoire du collège royal de Navarre_, vantait «l’irréprochable latinité du Dauphin».
Louis XIV suivait d’ailleurs d’un œil vigilant l’instruction de son fils. Il lui remontrait, dans ses entretiens, la nécessité d’être instruit du passé comme du présent, de connaître l’histoire. Etant aux armées, il se faisait rendre compte de son travail, il lui écrivait; il préparait, à son usage, des instructions, «les leçons éternelles de ce qu’il faut éviter ou suivre». En 1672, lors de l’expédition en Hollande, le jeune prince, à Saint-Germain, suivait sur une carte les progrès de nos armées, les villes prises ou qui résistaient encore; il pleurait de n’avoir pu prendre part à cette campagne. Sa joie éclata, quand on reçut au château, solennellement, trente-quatre drapeaux pris aux Hollandais.
Bossuet n’excitait pas en courtisan ce qu’il appelait «des aiguillons de gloire». Au moment où la Franche-Comté fut reconquise, il accompagna son élève en Bourgogne. Il le conduisit au sanctuaire de Notre-Dame de l’Etang; c’était là que Marguerite Mochet, sa mère, l’avait offert lui-même à Dieu. La reine accompagnait ce pèlerinage. Au retour, ils visitèrent la Chartreuse de Dijon; devant le tombeau de Philippe le Hardi il émit cette remarque: «Monsieur, ce prince était fils de France ainsi que vous; et vous serez un jour comme il est maintenant.»
Plus tard, il le mena voir à Saint-Denis, dans la crypte de la basilique, les tombeaux des rois ses aïeux; il lui fit sentir «comme la mort était prompte à remplir ces places». On imagine la grandeur d’une telle leçon, une oraison funèbre improvisée pour un fils de roi qui mourrait sans régner! Elle ennuya Monseigneur, je le suppose, beaucoup plus qu’elle ne le toucha. Dès qu’un enfant se doute d’une mise en scène destinée à l’émouvoir, il se dérobe ou il se moque.
Une solennité involontaire pesait sur l’ensemble de cette discipline. Le Roi, lorsqu’une députation venait le haranguer, faisait mettre le Dauphin debout à sa droite. Monseigneur apprenait là son métier de figurant, celui qu’il devait tenir, sauf en de rares circonstances, toute sa vie. Son précepteur ne perdait pas une occasion de lui inculquer les meilleurs principes; il répétait sans lassitude les mots: piété, bonté, justice. Il ne lui proposait pas seulement son père en exemple. Dans les thèmes qu’il lui dictait passaient les portraits des rois à imiter ou à ne pas imiter. Il se montrait sévère pour Louis XI, Catherine de Médicis et surtout Charles IX. Bossuet voulut écrire de sa propre main la relation de la Saint-Barthélemy. Elle s’achevait par ces détails légendaires où il suivait des chroniqueurs huguenots:
«La manière dont Charles IX mourut fut étrange. Il eut des convulsions qui causaient de l’horreur, et les pores s’étant ouverts par des mouvements si violents, le sang lui sortait de toutes parts. On ne manqua pas de remarquer que c’était avec justice qu’on voyait nager dans son propre sang un prince qui avait si cruellement répandu celui de ses sujets. Telle fut la fin de Charles IX, à l’âge de vingt-quatre ans.»
Sa lettre au Pape Innocent XI explique fort bien comment il enseignait l’histoire de France, allant lui-même _aux sources_, et tirant des meilleurs historiens «ce qui pouvait le plus servir à _faire comprendre la suite des affaires_. Nous en récitions de vive voix autant qu’il en pouvait facilement retenir; nous le lui faisions répéter; il l’écrivait en français, et puis il le mettait en latin. Le samedi, il relisait tout d’une suite ce qu’il avait composé durant la semaine; et l’ouvrage croissant, nous l’avons divisé par livres, que nous lui faisions relire très souvent.»
Pour la géographie, le Dauphin la voyait «en jouant et comme en faisant voyage; tantôt il suivait le courant des fleuves, tantôt il rasait les côtes de la mer ou cinglait en haute mer; s’il pénétrait dans les villes, «il examinait tout..., recherchant les mœurs, surtout celles de la France», et nous nous arrêtions «dans les plus fameuses villes pour connaître les humeurs opposées de tant de divers peuples qui composent cette nation belliqueuse et remuante: ce qui joint à la vaste étendue d’un royaume si peuplé faisait voir qu’il ne pouvait être conduit qu’avec une profonde sagesse.»
Le plan de Bossuet, dans l’ensemble, tendait à former un prince intelligent, capable de se connaître soi-même et de connaître son peuple, propre à bien conduire son royaume, mais avant tout juste et bon, parce qu’il craindrait Dieu.
La sagesse pratique de sa méthode en égalait-elle les hautes visées? Fénelon la continua, mais en la modifiant avec une souplesse heureuse. Son mémoire sur l’éducation des ducs de Bourgogne, d’Anjou et de Berry complète à merveille la lettre de Bossuet au Pape Innocent XI. Il savait introduire de l’amusement dans les exercices les plus épineux, ôter de l’étude tout ce qui est pénible; il enseignait le latin par l’usage et non par les règles de la grammaire. Il tirait les thèmes des _Métamorphoses_ d’Ovide, et les versions, tantôt d’une comédie de Térence, tantôt d’une ode d’Horace.