Bossuet

Part 5

Chapter 53,640 wordsPublic domain

Il s’animait contre un jésuite, le P. Le Comte, coupable d’avoir estimé que les Chinois ont «conservé près de deux mille ans la connaissance du vrai Dieu». Tout au plus accordait-il aux païens la possibilité d’une préparation lointaine à recevoir la grâce de la foi. Les théologiens actuels étendent plus souplement «l’âme de l’Église». Peut-être sont-ils dominés par la hantise du nombre. Mais, en fait, le Christ veut que «tous soient sauvés»; la Rédemption est-elle seulement applicable aux peuples qui ont connu l’Évangile ou à tous les hommes de volonté droite? Il est difficile de ne pas incliner à une hypothèse optimiste. Bossuet, néanmoins, discernait le parti qu’allaient tirer les esprits forts d’une doctrine aussi large. Si la volonté droite suffit pour le salut, qu’importe le bienfait d’une Église, des dogmes, des sacrements? Toutes les religions sont bonnes; autant dire qu’elles sont indifférentes.

La position qu’il prend sur la plupart des problèmes est celle de la prudence, une position traditionnelle, la même, ou peu s’en faut, qu’aurait tenue un disciple immédiat de saint Augustin. Il reste, à bien des égards, un théologien du Ve siècle, bien qu’il ait fréquenté saint Thomas. Il a lu les modernes; mais c’est pour les combattre.

Il repoussait comme une opinion pernicieuse l’infaillibilité personnelle du Pape. Par esprit gallican d’abord; et davantage par l’effet de ses colloques avec les protestants. Il savait qu’un tel dogme opposait un obstacle à l’abjuration de beaucoup d’entre eux; il pensait que les scandales pontificaux et les fautes politiques des Papes avaient contribué à déchaîner la Réforme. Supposons-le, deux siècles plus tard, appelé au concile du Vatican; il aurait, après de longues résistances, sans nul doute, salué dans le Docteur universel infaillible la consommation de l’unité où il voyait la force et la beauté de l’Église.

Exégète, en dépit de son attrait pour les textes originaux, il n’a pu les étudier comme un critique; il réprouve la critique, instrument du doute. Son commentaire de l’Apocalypse laisse une déception: à la suite de saint Augustin, il croit toutes les prophéties du livre accomplies par les invasions des Barbares et la chute de l’Empire. Il voulait ôter aux réformés le prétexte de reconnaître dans la Babylone de saint Jean la Rome papale.

Philosophe, il néglige trop les énigmes métaphysiques, attentif, en bon pédagogue, à cela seul que son élève devait apprendre.

Historien, il reçoit comme intangible la chronologie biblique, bien qu’il confesse, à propos de Cyrus, «la difficulté de concilier l’histoire profane avec l’histoire sainte».

En son éloquence elle-même, des inégalités sont palpables. Le morceau justement fameux du panégyrique de saint Paul: «Il ira, cet ignorant», écrase de sa splendeur le reste du discours. Certains sujets lui appartenaient par droit de naissance ou se prêtaient mieux à des coups d’aile pathétiques. Les _Oraisons funèbres_ d’Henriette d’Angleterre, de la Palatine, de Condé gardent une chaleur persuasive plus immédiate que celles d’Henriette de France et de Marie-Thérèse. Les personnages y sont pour beaucoup; rien de faux comme l’axiome naturaliste: Il n’y a ni petits ni grands sujets. L’orateur, plus encore que l’écrivain, obéit à l’inspiration du moment; et des faits grandioses, des tragédies bouleversantes préparent en lui cet état de grâce où il donne la mesure de ses facultés.

Quant aux sermons de Bossuet, nous n’en jugeons beaucoup que sur des fragments; si, sont carapaçonnés d’exordes qu’embarrasse une dialectique d’école avec des symétries, des antithèses balancées, et sentant le rhéteur. Dans ceux de sa jeunesse et les premiers panégyriques, on a trop facilement relevé des fautes de goût, du pédantisme, l’apostrophe au pied de saint Victor et les détails sur le supplice de saint Gorgon, sur «ces exhalaisons infectes qui sortaient de la graisse de son corps rôti».

Mais l’improvisation fait passer bien des choses que la lecture trahit choquantes. Les auditeurs de 1661, au cours du sermon d’ailleurs très beau sur _la réconciliation_, remarquèrent-ils ce rapprochement forcé: «_Catilina donne du sang à ses convives_; que si ce sang a lié entre eux une société de meurtres et de perfidie, le sang innocent du pacifique Jésus ne pourra-t-il pas lier parmi nous une sainte et véritable concorde?»

Enfin, le génie oratoire porte en soi une rançon: il gonfle souvent les objets par d’inconscientes hyperboles; il les déforme en beau ou en laid. Bossuet, comme tous les lyriques, cède à la duperie de ce grossissement. C’est plus grave pour lui que pour un poète; car il aime la vérité et il veut l’énoncer avec exactitude. Il blâme les mystiques d’être «de grands exagérateurs». Il exagère aussi en avocat passionné. Dans son réquisitoire contre la comédie, il va jusqu’à fausser, pour mieux imposer sa thèse, les rapports vrais des sensations: «_Si des nudités causent ce qu’elles expriment, combien plus_, au théâtre, des personnages vivants, de vrais yeux ou ardents ou tendres... de vraies larmes, de vrais mouvements qui _mettent en feu_ tout le parterre et toutes les loges?» Après la révocation de l’édit de Nantes, lui, si mesuré à l’endroit des hérétiques, il écrivait à Pierre Nicole, le 7 décembre 1691: «Je ne veux point raisonner sur tout ce qui s’est passé en politique raffiné; j’adore avec vous les desseins de Dieu qui a voulu révéler par la dispersion de nos protestants le mystère d’iniquité _et purger la France de ces monstres_.»

Mais il faut le prendre tel qu’il est. Ses défauts ne sont que les résonnances harmoniques, trop exubérantes, de ses qualités; ou l’abandon d’un point de vue qu’il jugeait accessoire au profit d’un autre, à ses yeux, capital. Et, les ayant reconnus, nous sommes plus à l’aise pour admirer tout ce qu’il détient d’admirable.

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Certes, il demeure un des hommes qui ont le plus divinement exercé la puissance de la parole. Quand je relis une de ses _Oraisons funèbres_, celle de Condé, par exemple, j’ai d’abord l’impression de revivre un des plus beaux moments du plus grand des siècles modernes. Une vie princière épanouie dans la victoire, et qui pouvait aboutir au chaos de la rébellion, grâce à l’ordre national uni à l’ordre chrétien, s’est disciplinée, s’est conclue dans une sérénité glorieuse. Ce tableau de la France et de la civilisation à son apogée, du génie guerrier s’apaisant par la culture des lettres et des nobles jardins, Bossuet le développe avec une immortelle justesse. Cherchez où vous voudrez un récit de bataille comparable à celui de Rocroi; et une péroraison évoquant, comme celle-ci, la pompe d’une cérémonie royale, l’inanité des magnificences, et, pour finir, l’orateur célébrant les obsèques de son génie. Entre ces points culminants, le discours se soutient dans une perfection continue. C’est la fermeté mariée à la souplesse, la concision à l’abondance, la logique à la ferveur; non une beauté froide, comme l’ont trop de monuments classiques, mais une aisance radieuse, insouciante, cette légèreté d’exécution, signe des vrais chefs-d’œuvre, où l’art humain reçoit en ses pauvres formes un rayon de la face de Dieu.

Le sermon sur la mort, pour nous arrêter à l’un de ceux dont tout lettré se souvient, nous émerveille par le même accord de qualités distantes. Bossuet pose au fronton de sa bâtisse oratoire un texte bref et déchirant: Seigneur, venez et voyez. (Le choix des textes, chez lui, est souvent d’un grand artiste). Il se demande s’il va oser, devant la cour, ouvrir un tombeau. Des chrétiens pourtant refuseront-ils «d’assister à ce spectacle avec Jésus-Christ?» Délicatesse et audace réaliste, comme tout son art est bien là!

Les assises de son raisonnement tiennent en quelques formules décisives. Le plan est d’une clarté exemplaire, clair même à l’excès; il semble trop simple d’envisager dans la mort l’âme d’une part, le corps de l’autre; de voir «quelle partie de notre être tombe sous ses coups, et quelle autre se conserve dans cette ruine», pour conclure aussitôt: «Alors, nous aurons compris ce que c’est que l’homme.» Bossuet, par la tranquillité intellectuelle de son espérance, abolit presque le mystère. Il n’approfondit point cette sensation terrible de mourir et de voir mourir que le récit de l’Evangile l’autorisait à scruter. Il entraîne son auditoire vers la zone sereine des idées. Mais ce ne sont pas des vues de rhéteur qu’il apporte. Il incorpore au sermon une méditation sur la brièveté de la vie qu’il avait écrite à vingt-deux ans, pour lui-même, afin de se détacher des apparences, n’ayant que trop de pente à les aimer.

Ici, d’une main virile, nous l’en voyons arracher le rideau. Comme Shakespeare menant son Hamlet devant des fosses ouvertes, il nous accule au bord du néant. Rien ne passera dans la dure vérité de ses images:

«Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu’ils croissent et qu’ils s’avancent, semblent nous pousser de l’épaule, et nous dire: Retirez-vous, c’est maintenant notre tour... O Dieu! encore une fois, qu’est-ce que de nous? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas! Si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus! Et que j’occupe peu de place dans cet abîme immense du temps! Je ne suis rien; un si petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant; on ne m’a envoyé que pour faire nombre: encore n’avait-on que faire de moi, et la pièce n’en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre.»

Mais l’antithèse dont la foi chrétienne a fait une certitude: l’homme, rien selon la terre, être immortel selon l’éternité, domine ce discours, en équilibre les deux points. Bossuet prend un plaisir plus manifeste à relever la créature qu’à la confondre. Il admire la beauté de l’industrie humaine acquérant aujourd’hui par l’effort d’hier, soumettant à son adresse les éléments et «faisant faire _des miracles_ aux plus intraitables». Des auditeurs d’à présent, mieux encore que ses contemporains, accueilleraient ce panégyrique. «Quoi plus! il est monté jusqu’aux cieux» ne serait plus, au XXe siècle, une figure. Il admire davantage «les règles immuables des mœurs», et s’étonne de voir l’homme si borné en tout, concevoir l’éternel, l’absolu. S’il reconnaît dans l’âme «des grossièretés incompréhensibles qui la forcent presque à douter de ce qu’elle est», il n’est pas surpris de cette discordance, il tient le mot de l’énigme. L’homme est l’ouvrage des doigts divins; c’est le péché qui change en une masure ce magnifique édifice.

Maints autres sermons de Bossuet révèlent plus de profondeur, d’imprévu, d’élan. Celui-ci paraît accomplir le modèle d’une bâtisse parfaite, d’une œuvre qui, au dedans comme au dehors, ne laisse rien à désirer, pas même des coins de pénombre d’où le soliloque de l’éphémère s’élève comme une supplication vers l’Immuable: «O Dieu! encore une fois, qu’est-ce que de nous?»

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Son génie d’orateur est le fond de ses aptitudes. Leur étendue dépasse les possibilités normales. Quoiqu’en disent nos compilateurs de références, il eut l’étoffe d’un historien, d’un politique. Théologien et philosophe, il porta sur la physiologie humaine un regard intuitif. Ce prédicateur fut aussi un polémiste; ce moraliste, un poète.

Sans doute une prévoyance positive, avec une intention apologétique, le conduisit à l’histoire. Il considérait le passé comme un flambeau propre à refouler, sur nos voies incertaines, la densité des ténèbres. Le premier et le dernier objet qu’il se propose, c’est de rendre témoignage à l’inamovible Sagesse qui gouverne la suite des événements. Toutes choses, il le sent, roulent dans un rythme divin dont nous ne percevons que des parcelles. En un mot, il donne à ses observations pour armature un système. Nul historien n’a fait autrement. La science historique, si elle n’avait d’autre fin qu’elle-même, serait aussi vaine que le jeu de bilboquet; à quoi bon enfiler des faits au bout d’autres faits, si l’on s’interdit d’en jamais rien tirer qui soit au-dessus d’eux? Cette interdiction est, à sa manière, un système, le plus morne et le plus stérile. Celui de Bossuet possède une grandeur et une flexibilité dont est dépourvue la philosophie d’un Thucydide ou d’un Taine.

Sans doute, il suit d’un œil un peu simpliste les desseins de l’éternel Cocher guidant ou maîtrisant l’attelage mal docile. Mais il discerne que l’attelage est conduit, «qu’une suite et une proportion» existent dans les affaires de ce monde, qu’elles vont, au travers d’un chaos apparent, à des fins ordonnées, donc justes et bonnes.

Néanmoins, il se garde d’une conception toute mystique de l’histoire: «Sauf certains coups extraordinaires, tout grand changement a ses causes dans les siècles précédents... La vraie science... est de remarquer dans chaque temps ces secrètes dispositions qui ont fait les grands changements et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver... Bien que la fortune semble seule décider l’établissement et la ruine des empires, à tout prendre il en arrive à peu près comme dans le jeu où le plus habile l’emporte à la longue.»

Les faits historiques ne peuvent être un simple spectacle; l’homme qui les apprend ou les lit les interprète, il opine à leur propos; il extrait de ces hiéroglyphes un sens et une conclusion. Pour Bossuet qui n’a rien d’un fataliste, la leçon des événements est un conseil de sagesse patiente, de volonté. Il aperçoit dans la politique une science, et des plus difficiles. Ce sont les grands hommes qui font la force d’un empire, mais le gouvernement du pays aide ou étouffe leur formation.

Le plan du _Discours sur l’histoire universelle_ part d’une audace qui semblerait aujourd’hui impossible. Un motif de pédagogie la justifiait; il voulait mettre sous les yeux de son élève comme «une carte générale à l’égard des cartes particulières». Son génie de synthèse s’ouvrit avec cet ouvrage un champ d’une surface prodigieuse. D’ordinaire, un tableau synoptique est fastidieux, parce que la série des faits généraux enlève tout relief aux épisodes. Bossuet, de ses lectures énormes, de la masse aride qu’il eut à remuer, sut animer une fresque dont les parties essentielles ne vieilliront jamais.

Mettons à part les antiques dates où il s’embrouille, des vues démodées sur les temps primitifs, des naïvetés de cette sorte: «Je ne compterai pas ici parmi les grands empires celui de Bacchus, ni celui d’Hercule, ces célèbres vainqueurs des Indes et de l’Orient.»

Un historien d’aujourd’hui, même croyant, éliminerait d’un ouvrage d’histoire les morceaux théologiques. Bossuet ose insérer dans le sien des pages sur la Sainte Trinité et le mystère du Verbe; là, il fait encore de l’histoire; car il veut établir un fait d’ordre historique: «La mission de Jésus-Christ est relevée infiniment au-dessus de celle de Moïse.»

L’idée de la béatitude promise par la Rédemption exalte même, passagèrement, son lyrisme: «Après un si grand bienfait il n’y a plus que des cris de joie qui puissent exprimer nos reconnaissances.» Pourquoi d’ailleurs interdirait-on à l’historien d’être parfois un lyrique et un prophète? On le tolère chez Edgar Quinet et Michelet, parce qu’ils ont appliqué à la Révolution leur enthousiasme. L’histoire et l’éloquence ne doivent pas se confondre. Mais les transports de Bossuet sont explicables, quand il embrasse, à la façon de saint Augustin _dans la Cité de Dieu_, d’un regard, le plan de l’histoire humaine. Et, devant lui, elle ne s’arrête pas aux faits visibles; elle commence et se termine ailleurs; elle reçoit d’en haut ses impulsions.

A n’envisager que l’humain des vues, son livre condense des immensités par des raccourcis uniques. L’évocation de l’ancienne Egypte est une merveille. Plus d’un passage descriptif annonce le _Saint Antoine_ de Flaubert, avec cette différence que Flaubert sculpte mieux les formes, mais entre beaucoup moins dans les âmes.

Si les chapitres sur la Grèce déçoivent, trop sommaires esquisses, ce que Bossuet a dit des Romains subsiste comme un arc de triomphe dressé «à la gloire de ce grand empire qui a englouti tous les empires de l’univers, d’où sont sortis les plus grands royaumes du monde que nous habitons». Il trouve plus d’allégresse à exprimer les aspects stables, la force de Rome que ses changements et sa ruine. Il analyse puissamment la belle constitution de l’armée romaine, sa tactique, les principes qui la faisaient invincible. La politique du Sénat le satisfait par sa prudence et sa continuité, comme une forme de gouvernement proche de la monarchie.

L’originalité la plus haute--au reste, involontaire--du _Discours_, c’est d’avoir compris que le peuple juif a été l’axe de l’histoire, que tous les royaumes d’Orient eurent pour mission de le conserver ou de le châtier. Tout préparait la venue du Christ; et l’unité de l’empire romain servit la diffusion de la foi nouvelle. En somme, Bossuet a bien établi cette vérité: les plus importants des faits historiques sont les faits religieux. La démonstration eût été encore plus facile, s’il avait poussé, comme il le voulait, son œuvre jusqu’aux temps modernes.

Cependant il n’a point prévu la revanche prochaine d’Israël. Lorsqu’il croisait, dans les rues de Metz, les juifs avec leur chapeau jaune, risée des passants, il ne pouvait se les représenter rois de la terre. Il parle sur un ton d’ironie de cet imposteur qui s’était dit le Christ en Orient: «Tous les juifs commençaient à s’attrouper autour de lui; nous les avons vus en Italie, en Hollande, en Allemagne et à Metz, se préparer à tout vendre et à tout quitter pour le suivre. Ils s’imaginaient déjà qu’ils allaient devenir les maîtres du monde, quand ils apprirent que leur Christ s’était fait turc et avait abandonné la loi de Moïse.»

Bossuet fut un _prophète du passé_, fort peu un Voyant des choses futures. Çà et là, néanmoins, il émet des intuitions que l’avenir devait ratifier. Il a démêlé que les anglicans reviendraient à l’unité romaine. Son espérance de voir un prince catholique reprendre le trône d’Angleterre l’abusa sur la promptitude de cette conversion. De même il prophétise (dans l’_Oraison funèbre_ de Marie-Thérèse) la conquête d’Alger. Il a senti le péril de l’Islam, bien qu’à son époque on le crût communément écarté et que la mode commençât des turqueries sympathiques. Il s’est douté, par intervalles, que les querelles religieuses entre croyants aboutiraient au scepticisme et au triomphe des esprits forts. L’indifférence socinienne, fruit de la Réforme, et le libertinage mondain ne tarderaient pas à faire leur conjonction, dans un siècle affreusement négatif. Optimiste, il a vu ce terme comme une simple possibilité. Les apostrophes aux libertins sont éparses dans ses discours; mais sa logique remontait aux origines. La nourrice de la libre-pensée, il la connaissait de vieille date: du moment que chacun se fait l’arbitre de sa croyance, les sectes se multiplient sans fin, et l’embarras de choisir entre des opinions contradictoires mène à l’incroyance absolue. Détruire l’erreur protestante lui semblait donc l’œuvre capitale. C’est pourquoi il entreprit dans une pensée apologétique _l’Histoire des variations_.

Rien ne prouve comme cet ouvrage la misère du préjugé qui veut défendre à l’historien toute intention étrangère ou supérieure aux faits. Bossuet devint l’historien perspicace et véridique de la Réforme, en suivant le dessein avoué de faire comprendre aux protestants «avec quelle inconstance leurs confessions de foi ont été dressées; comment ils se sont séparés premièrement de nous, et puis entre eux... par combien de subtilités, de détours et d’équivoques ils ont tâché de réparer leurs divisions».

Ces confessions, il les reconnaît si nombreuses qu’il n’a pu toutes les découvrir. Mais, assure-t-il, «je ne dirai rien qui ne soit authentique et incontestable. Au reste, pour le fond des choses, on sait bien de quel avis je suis... Après cela, d’aller faire le neutre ou l’indifférent à cause que j’écris une histoire, ou de dissimuler ce que je suis, quand tout le monde le sait ou que j’en fais gloire, ce serait faire au lecteur une illusion trop grossière».

C’est une thèse qu’il soutient; et il déploie la même méthode que dans son _Exposition de la foi catholique_ et ses controverses directes avec Claude ou Jurieu: tirer des textes protestants eux-mêmes les raisons de ses jugements; prouver qu’on a travesti, par un malentendu volontaire, le dogme et la piété catholiques; le malentendu dissipé, Bossuet croit prochaine la fin de l’erreur protestante. Cette confiance accroît sa modération; et la sérénité de sa critique se maintient inébranlable, même là où il relate les emportements blasphématoires de Luther, ses furies contre la chasteté.

Aucun livre de Bossuet ne garde, à mon sens, pour nous, autant de vie concrète et d’attrait pathétique. Il débrouille d’un coup d’œil aigu la confusion des doctrines, leurs progrès, leurs antinomies, leurs conflits. Il explique d’une façon étonnamment sûre par quelles étapes Luther passa d’une dispute dogmatique à la révolte armée. Il ne dissimule point, sur l’hérésiarque, que les violences de ses adversaires le fixaient, l’enfonçaient davantage dans l’hérésie. Jamais il n’élude les aspects brutaux de ses personnages; et pourtant il grave leur silhouette morale comme avec la pointe fine d’un burin. Lorsqu’il a dépeint les adieux forcenés de Luther et de Carlostadt: «Puissé-je te voir sur la roue!--Puisses-tu te rompre le col avant de sortir de la ville!», quelques mots lui suffisent pour les juger: «Voilà le nouvel Evangile! Voilà les actes des nouveaux apôtres!»

Les acteurs de la réforme se présentent dans son récit comme s’il les découvrait, sur l’heure, naïvement. Au lieu de portraits classiques, semblables à celui de Cromwell (dans l’Oraison funèbre d’Henriette de France) il les exprime par touches successives; leurs figures émergent, se complètent, s’amplifient, se colorent, à mesure qu’il les a mieux pénétrés.

Le comique n’est pas exclu, ni l’ironie délicate. L’histoire du landgrave de Hesse, Philippe, obtenant par dispense la permission d’avoir deux femmes à la fois, est un beau plat de tartufferies. Mais surtout le déchirement affreux d’une âme vertueuse, comme celle de Mélanchthon, les calculs retors d’un Cranmer, les impulsions presque fatales qui poussaient Luther à des extravagances de plus en plus frénétiques, tous ces drames de conscience sont étreints au nœud poignant de leur complexité.

Si étranger qu’il reste à «l’esprit de vertige» des réformateurs, il laisse percevoir ce qu’il y eut d’irrésistible dans ces folies d’illuminés. Il néglige seulement l’exaltation nationale dont s’attisait le fanatisme mystique.

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En suivant les phases de son activité, nous élargirons l’idée de son multiple génie. Disons-le dès maintenant: Bossuet, polémiste, est incomparable. Il met dans le noir de la cible; il vise droit au cœur les opinions fausses qu’il veut abattre. Sa dialectique ne laisse à l’adversaire aucune issue pour se dérober; et il garde une dignité souveraine; ses coups tombent de haut. Sans orgueil, mais avec l’assurance d’une conviction victorieuse, il secoue l’erreur, il la disloque, il l’écrase. Fénelon l’a spirituellement défini dans sa phrase fameuse:

«Je crois vous voir en calotte à oreilles, tenant M. du Pin comme un aigle tient dans ses serres un faible épervier.»