Bossuet

Part 4

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Mieux encore, ses quatre lettres à une demoiselle de Metz (Alix Clerginet, probablement), sont palpitantes d’amour divin, de cet amour qui voudrait, «comme un torrent déborder sur toutes les âmes, les entraîner pour s’aller perdre en Jésus-Christ...»

Bossuet, comme saint Augustin et sainte Thérèse, sent, au bord de l’éternel brasier, défaillir tout amour humain: «La créature n’est rien et ne peut pas même recevoir la perte de notre être en elle.» Mais, quand on aime Dieu vraiment, il y a «dans le commencement même de l’amour une profondeur infinie où il faut que le cœur s’épuise».

L’âme est attirée par l’Epoux «à un certain silence qui fait taire toutes choses pour s’occuper des beautés de son bien-aimé, silence qui fait tellement taire toutes choses qu’il fait taire même le saint amour; c’est-à-dire qu’il ne lui permet pas de dire: J’aime ni je désire d’aimer; de peur qu’il ne s’étourdisse lui-même en parlant de lui-même.»

D’abord, l’âme ne peut parler que de l’Epoux, et elle impose silence à tout ce qui ne parle pas de lui: «Après, elle ne peut souffrir qu’on parle de lui, parce que toutes les créatures converties en langues et en voix n’en peuvent parler comme il faut; et il devient insupportable à l’âme d’en parler faiblement. Elle demande donc qu’on se taise, et prie Jésus de parler lui seul de ce qu’il est, et d’en parler hautement dans ce silence de l’âme.»

La foi de cet homme qui était l’éloquence même le haussa par élans jusqu’à ce prodige: ne plus aspirer qu’à se taire en cédant à Dieu la parole.

III

SON GÉNIE

Les bavards sont innombrables; le privilège d’une voix articulée est celui peut-être que le genre humain galvaude le plus. Un je ne sais quoi de _commun_ s’attache au don oratoire; trop souvent il suffit, pour mériter le nom d’orateur, d’avoir une forte poitrine, une langue agile, et d’exprimer devant les autres ce qu’ils veulent entendre, mais sentent confusément. L’orateur, en même temps qu’il parle, jouit du succès de son éloquence; il palpe son prestige; les visages des auditeurs lui renvoient, multipliée, l’exaltation qu’il émet sur eux. Trois heures après, sa harangue s’est perdue dans l’air; ou elle a déterminé un mouvement qui se convertit en acte. S’il l’a écrite, dépouillée des inflexions, des résonnances de sa voix, de toute l’énergie directe qui l’enflammait, elle n’est plus, en général, qu’un souvenir décevant; elle paraît aussi morte qu’un papillon mort épinglé sur le bouchon d’un herbier.

Athènes et Rome--hors de ces deux villes, rien des temps païens n’est sauvé--ont produit des milliers d’orateurs politiques. Deux seulement surnagent; et encore? Dans quelque dix ans, une fois les humanités anéanties, personne chez nous, sauf de rares spécialistes, ne lira Démosthène et Cicéron.

Le Christ a fait une loi à ses disciples de prêcher; sur vingt siècles d’homélies, combien d’entre elles ont survécu? Pour saisir la distance entre le Verbe divin et une parole humaine on n’a qu’à méditer, après l’Evangile, un sermon de saint Chrysostome, de saint Augustin, de saint Grégoire, de saint Léon le Grand. Ceux-là nous viennent en mémoire parce que l’Église en a inséré des fragments dans sa liturgie. Sans quoi, ils dormiraient, comme les autres, sous la poussière de pieuses bibliothèques. Ils ont beau être pétris d’une doctrine essentielle; un verbiage de décadence y dilue la vérité; ces docteurs, afin d’avoir l’oreille de contemporains au goût corrompu, se sont faits déclamateurs; la plupart étaient imbus eux-mêmes d’une fausse rhétorique.

Les sermonnaires du Moyen-Age, saint Bernard excepté et saint Bernardin de Sienne, ne sont plus guère connus que des seuls érudits. A moins d’étudier Henri IV en historien, nul ne se soucierait de lire son éloge par le cardinal du Perron. L’accidentel des circonstances nécessita un discours; difficilement il les dépasse, acquiert cette généralité durable dont Thucydide sut investir la harangue de Périclès célébrant les Athéniens tombés pour la patrie.

Or, les sermons de Bossuet et plusieurs de ses _Oraisons funèbres_ restent un aliment que les plus laïques des maîtres n’osent pas retirer aux générations. La longévité de ces œuvres continuera autant et plus que la langue française. Elles ont eu la fortune de naître en un siècle où, comme dit Bossuet dans son discours de réception à l’Académie, «la langue, sortie des jeux de l’enfance et de l’ardeur d’une jeunesse emportée, formée par l’expérience et par le bon sens, _semble avoir atteint la perfection que donne la consistance_.»

D’autres orateurs cependant, à son époque, ont manié la même langue en sa forte maturité; le public d’alors les portait aux nues; mais ils cherchaient le succès du moment, les tirades brillantes, le bel-esprit, les portraits. Nous ne supportons plus Mascaron, Fléchier, Massillon que dans des morceaux choisis. Certains étaient pourtant des apôtres; tel ce Père Séraphin qui bouleversa la cour; dénués de substance théologique, d’art, de psychologie, ils jetaient aux mondains la secousse d’un éclat de foudre, et ils disparaissaient.

Quant à Fénelon, son sermon pour la fête de l’Epiphanie serait une belle fresque prophétique, s’il ne l’avait chargé de citations, de faux ornements, d’une emphase qui fait penser à l’architecture _baroque_. Ce n’est pas dans la chaire que le vrai Fénelon se révèle, mais dans ses opuscules de critique, si riches en vues ingénieuses, et surtout dans ses lettres où le psychologue intuitif, le directeur de conscience déploie avec une grâce insinuante, noblement simple, ses facultés de pénétration.

Seul, parmi les orateurs de son siècle, Bourdaloue se laisse lire après Bossuet. Celui-ci l’appelait «notre maître à tous». Sa logique est d’une sévérité presque implacable; la justesse de ses analyses, serrée comme les anneaux d’une chaîne qui s’entrelacent. Entre la raison et l’expérience, sa morale chemine sur une chaussée rigide; elle brandit, pareils à des fouets, des textes de l’Ecriture, forts et accablants. Elle pourchasse les vices jusque dans les recoins les plus ténébreux. L’onction lui manque, l’imprévu de l’inspiration; rares sont chez lui les mouvements dramatiques, comme, dans le sermon sur l’impureté, le soliloque du fornicateur: «Cette passion finira..., elle finira sans moi et malgré moi, avant que de finir en moi..., elle ne subsistera dans moi que pour me rendre la vie insupportable, et pour me faire goûter par avance, toutes les horreurs de la mort.» Malgré ses multiples allusions à des cas scandaleux, il ne suggère point le contact immédiat des choses réelles; son style demeure abstrait, sans cette vibration ardente et fluide par quoi Bossuet s’empare de l’homme tout entier.

La Bruyère assimilait l’évêque de Meaux à Démosthène et Bourdaloue à Cicéron. Un de ces rapprochements factices que les humanistes d’alors choyaient comme des trouvailles. Il aurait dû, au moins, en renverser les termes: Bourdaloue, dans la nudité nerveuse de ses analyses, est plus près de Démosthène; Bossuet, avec son ampleur synthétique, de Cicéron.

Le génie de Bossuet, si nous le prenons à sa source, rappelle ces eaux des montagnes qui, avant de surgir à la lumière, ont capté les sels et les sucs de terrains successifs. Mais, toute l’abondance des apports, il l’a filtrée; il n’en a retenu que la part nutritive; il les a recomposés et fondus par l’énergie transformante de son flot jaillissant.

Cicéron attribuait à l’orateur idéal, au degré suprême, cette puissance d’absorption. L’orateur ne logera pas dans son cerveau une lourde somme de connaissances; mais son entendement doit être capable de s’adapter aux matières les plus différentes; son imagination, de se figurer toutes les conditions humaines; son cœur, d’être transporté par tous les sujets dignes de l’émouvoir.

L’intelligence, en Bossuet, a d’abord une magnifique netteté d’appréhension. «L’entendement, définit-il, est la lumière que Dieu nous a donnée pour nous conduire. Il n’y a donc rien que l’homme doive plus cultiver que son entendement qui le rend semblable à son auteur... (Or), plus un objet est clair et intelligible, plus il est certain, plus il est connu comme vrai, et plus il contente l’entendement, plus il le fortifie.»

Il a cultivé les clartés natives de son intelligence, parce qu’il voyait dans les opérations intellectuelles «un principe et un exercice de vie éternellement heureuse.» Les moments de parfait bonheur sont, pour l’âme, «ceux où elle n’est possédée que de l’intelligence de la vérité.»

Voir nettement, c’est, avant tout, discerner les limites et les qualités des objets. Bossuet, par une méthode persévérante, accrut son aptitude à les établir chacun où il doit être, à le bien distinguer des autres. «Il ne faut pas se mettre la tête en quatre», affirmait-il devant Ledieu, un jour où plusieurs travaux le sollicitaient à la fois. Comme il réservait à chaque affaire importante un de ses grands portefeuilles, son esprit distribuait en catégories successives les principes, les faits, les autorités doctrinales. Il savait, en même temps, d’une intuition fulgurante, atteindre les points vitaux, les traits décisifs d’un être ou d’une idée.

Sa clarté de pénétration passait d’elle-même dans les termes. Il était clair par tempérament; par système aussi. Il observe que beaucoup de querelles s’apaiseraient si l’on s’entendait sur les mots. Il pouvait déclarer hardiment au jeune duc d’Albret: «J’écris ce qui me vient sans donner repos à ma plume. Je n’ai pas même le loisir de relire.» Le texte de ses sermons est barbouillé de ratures. Mais, quelque sujet qu’il traite, l’expression juste lui vient. Cette propriété dans le vocabulaire lui est commune avec la plupart des classiques; elle mériterait à peine d’être louée si elle ne s’étendait aux sujets les plus dissemblables. Il expose l’anatomie du corps humain comme le mystère du libre arbitre, comme les règles d’un bon gouvernement.

Une extrême lucidité d’analyse enferme ce double péril: trop diviser et tomber dans la sécheresse. Témoin Montesquieu, Voltaire, et tous ceux qui, au XVIIIe siècle, continuèrent à raisonner selon Descartes. Bossuet, dans ses ouvrages de controverse, n’a pas esquivé le premier défaut: il morcelle, il amenuise ses réflexions; il mène son lecteur par une file de courts chapitres, comme, dans une ville, par un lacis de petites rues. Mais les petites rues empêchent de voir la ville; il y a toujours, chez Bossuet, un point d’horizon d’où l’on domine la complexité des faits. Sa foi les ordonne dans une vue d’ensemble, reliés à de vastes principes. D’autre part, la sécheresse des esprits négateurs ne pouvait avoir sur le sien aucune prise: une conviction véhémente le presse; s’il écrit, c’est pour donner à d’autres la lumière dont il est comblé.

De la sorte, ses facultés se pondèrent, sans se diminuer entre elles; chacune, en s’élevant à sa plénitude, augmente l’harmonie de leur tout.

La raison discursive, en lui, n’appauvrit pas l’imagination. «Le bon usage de l’imagination, déclarait-il, est de s’en servir seulement pour rendre l’esprit attentif. Le mauvais est de la laisser décider.» Heureusement, il s’en est servi à des fins plus larges que de «rendre l’esprit attentif». En vain se tenait-il, vis-à-vis de cette maîtresse d’erreur, dans une disposition méfiante. Car «nous devrions considérer que ce qui est dans la matière n’a qu’une ombre d’être qui se dissipe, que rien ne subsiste véritablement que ce qui est dégagé de ce principe de mort». Il était forcé de s’en rendre compte: «Ce qui ne se connaît que par l’esprit nous paraît un songe. Nous voulons voir, nous voulons sentir, nous voulons toucher.» Grossière ou non, la loi de notre sensibilité contraint l’orateur, s’il veut émouvoir, à colorer les choses qu’il exprime. Et Bossuet n’a pas éteint le don que Dieu lui avait opulemment départi.

Son éloquence est celle d’un grand créateur d’images, pour qui toute idée tend à se dresser en formes plastiques. Relisez, après le sermon de Bourdaloue sur l’impénitence finale, celui de Bossuet sur la même matière: les considérations, dans les deux, sont presque pareilles. Mais Bourdaloue ne sort pas d’une vue logique de l’impénitence; Bossuet trace le tableau frémissant, orageux d’une vie qui s’achève sous la loi des passions.

Moraliste, il ne se contente jamais de les définir; il les peint, il les dramatise. Ecoutez-le, quand il se représente, dans un cœur amoureux, les progrès d’une inclination coupable:

«Ah! ce ne sera, dit-il, qu’un regard; après, tout au plus qu’une complaisance et qu’un agrément innocent.--Prenez garde, le serpent s’avance; vous le laissez faire, il va mordre. Un feu passe de veine en veine et se répand dans tout le corps...»

Fiction dialoguée, toute populaire, dont il use spontanément. De même, il éclaircit par des comparaisons, s’il le faut, triviales, les mystères divins. Il reprend avec une hardiesse réaliste certaines images évangéliques:

«Quand on entend les cris d’une femme en travail, qui sont médiocres et languissants, on dit: Elle n’accouche pas encore; mais quand un cri qui perce les oreilles les déchire, pour ainsi dire, et pénètre jusqu’au cœur, alors on se réjouit et on dit: Elle est délivrée; et on apprend un peu après l’heureuse nouvelle qu’elle a mis un homme au monde; et on la voit consolée de son travail, qui auparavant lui était insupportable.»

Une naïveté parfois charmante amène devant ses yeux la réminiscence de spectacles entrevus par une fenêtre, sur le pas d’une porte:

«Comme une bonne mère, qui tient son cher enfant entre ses bras, porte différemment ses caresses sur diverses parties de son corps, alors que son affection la pousse... Ce n’est toutefois que le même amour qui l’anime..., de même le Père éternel, sans diviser cet amour qu’il doit en commun à son Fils et à ses membres, saura bien lui donner la prééminence du chef.»

Les mots crus et violents n’effrayent guère sa rudesse. Pourquoi Dieu, si indulgent, est-il cependant rigoureux pour nos fautes? «Il quitte libéralement cent millions d’or, et _il fait le sévère pour cinq sous_!»

Il gourmande les femmes de tenir à leurs cheveux, alors que la nature jette les cheveux sur la tête comme un _excrément_ superflu. «Il parle du Lazare déjà _puant_.»

Il honnit le luxurieux avec le dégoût du chaste pour les faiblesses charnelles:

«Tu es enflammé de _sales_ désirs, et tu crois qu’on les favorise, quand on te laisse le moyen de les satisfaire.»

En figurant, d’après Josèphe, les horreurs de la famine dans Jérusalem assiégée, il ne craint pas d’évoquer les plus répugnantes des nourritures; il les nommerait même si «le respect de la chaire» ne l’arrêtait.

D’autre part, il habille de comparaisons somptueuses d’assez maigres lieux-communs:

«De même que si un roi était contraint par quelque accident de loger en une cabane, on tâcherait de l’orner, et l’on y verrait quelque petit rayon de la magnificence royale; mais c’est toujours une maison de village, à qui cet honneur passager, dont elle serait bientôt dépouillée, ne fait point perdre sa qualité. Ainsi cette ordure de notre corps est revêtue de quelque éclat, en faveur de l’âme qui doit y habiter quelque temps; mais c’est toujours de l’ordure.»

Ou bien l’impression d’un _phénomène_ extérieur lui sert à mettre en son lustre une vérité morale:

«Comme on voit quelquefois, dans un grand orage, le ciel qui semble s’éclater et fondre tout entier sur la terre; mais, en même temps qu’il se décharge, il s’éclaircit peu à peu, jusqu’à ce qu’il reprenne enfin sa première sérénité, calme et apaisé, si je puis parler de la sorte, par sa propre indignation.»

Le danger, pour un orateur abondant, serait de céder à sa faconde comme une eau qui déborde, entraînée par sa masse. Rien de plus commun qu’une disproportion entre la substance d’un discours et son étendue. Bossuet échappe à cette faiblesse parce qu’il enclôt ses développements dans une sévère dialectique, parce qu’il tient d’une bonne discipline le sens de la mesure, et qu’il interdit aux mots de submerger les choses.

Ses sermons, ses panégyriques, ses oraisons funèbres regorgent de vues solides sur les dogmes, sur la conduite de la vie, sur les personnages divins dont il exalte le modèle. On peut en extraire, avec toutes sortes de maximes, une variété de croquis--il se garde bien des portraits--étonnamment riche, où sont fixés dans leur bouffissure, leur malice, leur turpitude et même leur ridicule, les visages contemporains des éternelles passions.

La morgue des parvenus, la folie des grandeurs, le luxe, la fureur du jeu, l’hypocrisie perverse, les égarements sensuels, le libertinage, la vanité des gens de lettres, le pédantisme des femmes, tout est stigmatisé. Observateur du monde, Bossuet se montre souvent plus acéré, plus profond que La Bruyère. Il n’a point souci de l’être en artiste, mais veut qu’il y ait dans le discours «quelque chose de tranchant qui aille mettre la main sur notre blessure et aille trouver, à point nommé, dans le fond du cœur, ce péché que nous dérobons».

Les auditeurs sont trop enclins à chercher un christianisme commode et prétendent «coudre à cette pourpre royale un lambeau de mondanité». Bossuet leur impose dans un miroir sans flatterie la figure véridique de leurs vices. Nulle vérité «fardée, diminuée»; du moins il s’y efforce.

Il aurait pu se divertir aux raffinements de l’analyse. Il procède aussi bien par touches délicates que par traits abrupts. Il savait sonder jusqu’en leurs derniers replis «ces crimes cachés qui ne se distinguent point par les objets, qui ne dépendent que d’un secret mouvement du cœur et d’un attachement presque imperceptible». Mais il dédaigne les jeux d’esprit; c’est de plus haut qu’il considère les hommes; il vise «à les faire trembler sous les jugements de Dieu». Des régions où il se place, Ninive dépravée et pénitente lui semble aussi près que Paris; et, à la manière de Jonas adjurant les Ninivites, il clame cette supplication plus vraie encore aujourd’hui que de son temps:

«O ville utilement renversée! Paris dont on ne peut abaisser l’orgueil, dont la vanité se soutient toujours malgré tant de choses qui la doivent déprimer, quand te verrai-je renversée? Quand est-ce que j’entendrai cette bienheureuse nouvelle: Le règne du péché est renversé de fond en comble; ses femmes ne s’arment plus contre la pudeur, ses enfants ne soupirent plus après les plaisirs mortels et ne livrent plus en proie leur âme à leurs yeux; cette impétuosité, ces emportements, ce hennissement des cœurs lascifs est supprimé; ceux qui ont attenté sur la couche de leur prochain, etc...?»

Dans la rigueur de ses apostrophes, on doit évidemment faire la part de l’exagération oratoire. Il a, comme Bourdaloue, des sévérités presque jansénistes et décourageantes. Dites à des mondains que des péchés véniels peuvent, en se multipliant, devenir mortels, s’ils partent d’un excès d’attachement même à des choses permises; ils répondront _in petto_: A quoi bon nous contraindre, puisque, de toutes façons, notre perte est assurée? La conversion exige un miracle; que Dieu le fasse. En attendant, suivons la pente de nos appétits. Car, vous-même, vous le confessez: «Nous n’avons en notre pouvoir ni le commencement de l’inclination ni la fin de l’habitude». A quoi Bossuet leur eût répliqué: Si je vous effraye, c’est afin que vous soyiez plus vigilants contre vous-mêmes. Fuir la tentation est toujours possible; et, après la chute, la pénitence. Le repentir ne doit pas désespérer de la miséricorde. «Celui qui nous a donné son Fils, que pourra-t-il nous refuser?»

Mais, la force convaincante de son éloquence, il ne la tire pas surtout des peintures de mœurs, ni des arguments dogmatiques. Il sent vivre les vérités de la foi, il les anime dans la vision des scènes dont il se fait le témoin. En méditant l’histoire de Jésus, de sa mère, de saint Joseph, de toutes les figures mêlées à l’Evangile, il est devenu, avec une foi candide, comme un spectateur de leur vie; et il transporte dans la chaire ces contemplations brûlantes. Le voici qui tente de s’imaginer les béatitudes promises à la Vierge, épouse du Saint-Esprit:

«Vous qui le verrez sortir de vos bénites entrailles, vous qui le contemplerez sommeillant entre vos bras ou attaché à vos chastes mamelles, comment n’en serez-vous point transportée? En suçant votre lait virginal, ne coulera-t-il pas en votre âme l’ambroisie de votre saint amour? Et, quand il commencera de vous appeler sa mère d’une parole encore bégayante..., et quand vous le verrez, dans le particulier de votre maison, souple et obéissant à vos ordres, combien grandes seront vos ardeurs!»

Mieux qu’un peintre rêvant d’une Vierge idéale, «de ses grâces pudiques, de ses chastes et immortelles beautés», Bossuet voudrait «copier d’après l’Évangile» la figure de Marie, telle qu’elle fut. Il est un réaliste amoureux de la vérité, certain que nulle idée n’en approche.

C’est pourquoi il se représente, sans l’embellir d’une fausse noblesse, saint Joseph, «pauvre artisan qui n’a point d’héritage que ses mains, point de fonds que sa boutique, point de ressources que son travail, qui donne d’une main ce qu’il vient de recevoir de l’autre, et se voit tous les jours au bout de son fonds; obligé néanmoins à de grands voyages qui lui ôtent toutes ses pratiques.»

Même bonhomie, mais une violence dramatique à la fois poignante et glorieuse, chaque fois qu’il prêche sur la Passion. Il fait penser à certaines tapisseries flamandes ou à des peintres italiens tels que le Carrache. Le spectacle de la douleur divine, au lieu d’accabler son âme, en dilate les puissances. Dans le mouvement des épisodes terribles, il sent une allégresse; une volonté de triomphe y palpite pour son âme.

Comme Louis XIV, comme la France, durant les années heureuses du règne, il tourne à une idée de victoire toutes ses impressions. La force de son élan possède une telle ampleur qu’il semble pouvoir s’assujettir et s’incorporer les formes innombrables du monde réel. Mais voici où il atteste l’immense avantage de sa foi surnaturaliste. Tandis que l’écrivain naturaliste--ainsi Rabelais,--s’il est doué d’une vaste compréhension, accueille dans son œuvre, pêle-mêle, les images grossières de la vie et les sublimes, ou de préférence, les grossières, Bossuet, sans éliminer ce qui est animal ou instable, le met à son rang, et le soumet au spirituel investi d’éternité. Il ordonne, il hiérarchise; il tend à la beauté par le choix. L’ordre qu’il conçoit n’est ni mécanique ni frigide. Il l’entend, au sens de Dante, comme une certaine ressemblance avec Dieu. Or, Dieu ne propose-t-il pas comme la perfection le mouvement dans l’ordre? L’éloquence de Bossuet, selon la mesure de toute œuvre humaine, correspond à cette éternelle symphonie.

* * * * *

La grandeur d’un homme réside en ce qu’il voulait faire, beaucoup moins en ce qu’il a fait. Le génie de Bossuet avoue ses limites et ses insuffisances.

Théologien, il a soutenu des thèses, dans la suite, périmées. Il croyait hérétique d’admettre que les enfants morts sans baptême puissent jouir d’un bonheur même simplement naturel. Aujourd’hui, c’est l’opinion du cardinal Sfondrate, dégagée de ses outrances, qui a prévalu. La doctrine de saint Augustin, celle de Bossuet, paraîtrait inhumaine, sinon monstrueuse.