Bossuet

Part 14

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Le mot que lui prête la Palatine: «Je prépare une meule de moulin pour écraser M. de Cambrai», s’il n’est guère dans son style, correspond à son état d’esprit.

Qu’on ne s’étonne pas de ces «promptitudes». Le sang-froid impartial n’est guère possible à l’homme qui se bat depuis longtemps et veut en finir. Tout conflit religieux implique des violences; pour se convaincre qu’ils ont raison, les adversaires se calomnient ou déforment réciproquement la vérité de leur naturel. Bossuet en vient à juger Fénelon «un parfait hypocrite», et Fénelon prête à Bossuet les intentions les plus sinistres. Bossuet, à tout prix, veut vaincre; son honneur personnel est en jeu, et il n’admet pas que «le Saint-Siège se déshonore en couvrant une mauvaise doctrine.» La lutte engagée paraît d’autant plus capitale que l’issue dépend de Rome, cœur du monde. Ce qui s’agite autour de la Curie romaine devient immense par ses effets. Aussi, puisqu’on est en guerre, on emploiera les moyens que la guerre exige. Il faut suivre dans la correspondance de Bossuet, de l’abbé Bossuet, de Phélipeaux, son vicaire général, de Chantérac, et de Fénelon les épisodes quotidiens, les remous, les sursauts, les lenteurs accablantes de ce procès, un des plus dramatiques qui se soient jamais débattus et plaidés.

Rien n’y ressemble à l’attente d’une libre décision. Le Roi presse le nonce, presse à Rome le cardinal de Bouillon qui, ayant partie liée avec les Jésuites, biaise tant qu’il peut, et voudrait éterniser, puis étrangler l’affaire. Il presse le Pape par des lettres réitérées (Bossuet lui en inspira ou dicta plus d’une). On a l’impression nette que, sans ses instances, la cause aurait traîné sans fin ou n’aurait pas eu de conclusion.

Bossuet et ses agents se comportent comme étant _parties_ dans le procès, et non simples témoins. Bossuet appelle même sa _Relation_ «une pièce essentielle du sac». Ils récusent certains examinateurs; tel ce P. Damascène qui passait pour hostile à la France. Ils sollicitent consulteurs et cardinaux. Ils mettent tout en œuvre pour obtenir «une bonne condamnation.»

Cambrésiens et bossuétistes se considèrent comme en pays ennemi, jour et nuit sur le qui-vive contre les pièges tendus. Bossuet invente une correspondance à clef; lui-même y est désigné par l’_aigle_. Les deux partis s’espionnent à qui mieux mieux. Le cardinal de Bouillon achète un employé de la poste qui lui livre les paquets de Chantérac. C’est une manœuvre afin de paraître mieux entrer dans les vues du Roi, dont cette conduite a reçu l’approbation. L’abbé Bossuet tient en méfiance le courrier du cardinal; on ouvre ses paquets et on les referme après avoir pris l’impression du cachet avec de la cire, pour en faire un pareil. Il dissimule une lettre pour son oncle au fond d’une boîte de pommade destinée à la duchesse de Foix.

Chantérac assure qu’il ne fait aucune visite de nuit. Entendons: aucune visite galante. Car Phélipeaux, le 8 décembre 1697, l’a surpris, à une heure du matin, dans le monastère d’Ara Cœli, descendant de la chambre du P. Diaz, espagnol. Chantérac veut faire croire que Fénelon n’a jamais eu de liaison intime avec Mme Guyon. Il diffame de son mieux Bossuet, prétend que la jalousie est tout le ressort des emportements du prélat contre M. de Cambrai. Bossuet, d’autre part, enjoint à son neveu, brouillon et qui parle trop, de bien couvrir son jeu. «Vous avez affaire à des gens si fins!» Quand il tient la déclaration «dans laquelle le P. La Combe avoue des ordures horribles où il a cru être entraîné de Dieu après les actes les plus parfaits de résignation», il brûle de répandre ce honteux papier. L’abbé Bossuet exhibe aux cardinaux la lettre secrète de Fénelon à Mme de Maintenon; et «ces deux pièces, écrit Phélipeaux, firent plus d’impression que vingt démonstrations théologiques ou mathématiques; mais il faut les rendre authentiques.»

Chantérac, de son côté, colporte l’aventure de l’abbé Bossuet assailli, un soir, dans une rue, par les gens du duc Césarini, sous prétexte qu’il aurait courtisé la fille de ce prince romain, Olympia. Bossuet, informé, croit son neveu innocent. Le Roi, après une brève enquête, couvre aussi l’abbé dont la disgrâce atteindrait l’oncle.

En France et à l’étranger, les cabales font rage. Autour de lui Bossuet sent M. de Chartres et M. de Paris prêts à mollir. C’est lui qui soutient tout. _Il va son train._ Même s’il était seul, il éléverait la voix jusqu’à Rome. Le Roi, d’ailleurs, exige que l’hérésie naissante soit étouffée; au besoin, il prendrait des mesures extrêmes; mais il veut terminer «une affaire ecclésiastique par des moyens ecclésiastiques.» Il continue à presser «puissamment» le Nonce et le Pape. «Si l’on fait parler Salamanque, s’écrie Bossuet, nous ferons parler la Sorbonne et les autres Universités du royaume.» On lui fait espérer le chapeau; l’abbé Bossuet travaille dans ce sens à Rome; M. de Meaux l’accepterait: comme son action serait plus efficace! Mais, il le sait, il ne peut «s’aider ici pour le chapeau... M. de Noailles aura toute la cour.»

C’est à Rome que la tragédie se dénouera. Or, les choses y vont _adagio_; rien ne semble avancer. Les moindres événements, au sein des Congrégations, prennent pour l’abbé Bossuet et pour son oncle un sens d’espoir ou d’inquiétude. L’assesseur du Saint-Office vient de mourir subitement; il était favorable aux Cambrésiens. Le Cardinal Nerli a perdu un œil à lire les ouvrages de M. de Cambrai. Le cardinal d’Aguirre a eu plusieurs attaques. «Le pauvre Cardinal Altiéri est mort; il était bien résolu de condamner le livre; et, tout impotent qu’il était, il se faisait porter aux Congrégations.» Le cardinal Casanate est très ferme; mais il est souvent incommodé. Il faut se méfier d’Albani. Le Pape enfin souffre de la goutte qui, des poignets, descend aux genoux. Ses dispositions sont excellentes; seulement il est vieux, tourmenté par des influences contradictoires. Pourvu qu’il ne meure point! Pourvu qu’il ne cède pas à la cabale!

Les lenteurs de l’examen, habituelles aux prudences romaines, s’alourdissent de tous les efforts coalisés pour allonger, embrouiller l’affaire, elles viennent aussi des difficultés mêmes de la question. Les Cardinaux ont besoin, avant de qualifier des erreurs subtiles, d’en bien définir l’essence et les limites. Bossuet tremble qu’on ne se borne à une prohibition de l’ouvrage en général, et qu’on n’empêche «la qualification des propositions.» Il voudrait que la note d’hérésie fût explicite dans la censure.

Cette guerre de tranchées, où les progrès sur l’ennemi restent longtemps insensibles, ne lasse jamais sa constance. Il _tient_ magnifiquement. Parfois il croirait la partie presque perdue; cependant il ne fléchit pas. Il a pour lui le Roi, le Pape et la vérité; il va droit devant soi; il marcherait, s’il le devait, sur des cadavres. Car telle est la condition de la victoire; que pèsent, devant l’avenir de l’Église, l’amour-propre et le renom d’une Mme Guyon, d’un M. de Cambrai?

Après deux ans d’obstination, l’adversaire peu à peu recule, le Pape hâte le jugement; la saine doctrine a gagné sa cause. Bossuet triomphe avec modestie: «Ce n’est pas moi, l’entend-on dire, c’est la vérité qui l’emporte.» Le soir du jour où la nouvelle de la condamnation était attendue, le 22 mars 1699, il se coucha sur les onze heures; il avait défendu qu’on le réveillât, si le courrier arrivait dans la nuit. «On lui remit les lettres de son neveu à son réveil, à huit heures du matin; M. de Meaux les fit passer à l’archevêque de Paris, et resta renfermé chez lui sans même se montrer en public.» Il n’obtenait pas que le mot _hérétique_ fût appliqué aux _Maximes_. Néanmoins, il se déclara content:

«C’est vraiment un coup du ciel que ce qui s’est fait. Les qualifications ne peuvent être plus sages, ni plus fortes. Le cardinal Casanate est vraiment un homme divin. Rien ne fera jamais plus d’honneur à la chaire de saint Pierre que cette décision, ni au Sacré-Collège que de montrer qu’il a de si grands sujets.»

Il regrette que le bref ne soit pas une bulle comme celles qui avaient frappé Jansénius et Molinos. «Mais le parti de M. de Cambrai est bien mort, et il ne faut pas croire qu’il puisse se relever de ce coup, ni qu’il ose seulement souffler.»

Fénelon s’inclina sous la censure; toutefois son mandement n’exprima point de repentir; ayant eu de bonnes intentions, il ne se jugeait pas coupable. Bossuet relève assez âprement cette insuffisance d’humilité. Cependant il lui fit écrire par le duc de Beauvillier qu’il croyait sincère sa soumission. Le vainqueur ne demandait qu’à se réconcilier avec le vaincu. Certaines blessures sont trop profondes; l’amitié ne peut plus renaître. Fénelon répondit à Beauvillier:

«Comment peut-il croire à ma sincérité? A-t-il oublié toutes les duplicités affreuses qu’il m’a imputées à la face de toute l’Église? Quinze jours ne peuvent m’avoir changé en honnête homme. Mais il n’est pas question d’approfondir ses paroles, et j’en laisse l’examen entre Dieu et lui: nous n’avons plus rien à démêler entre lui et moi. Je prie Dieu pour lui de très bon cœur, et je lui souhaite tout ce qu’on peut souhaiter à ceux qu’on aime selon Dieu.»

Pardonna-t-il vraiment? Lorsque Ledieu, après la mort de M. de Meaux, lui rendit visite à Cambrai, Fénelon se contenta de s’enquérir qui l’avait assisté avant sa fin, et n’ajouta pas une parole. Etait-ce dignité de grand seigneur et de prélat offensé? Ou considérait-il comme inexpiés les torts de Bossuet envers lui? Il laissait entendre qu’à l’instant de paraître devant leur juge commun, les injustices de Bossuet avaient dû l’inquiéter d’un remords.

Si l’on ramasse en un coup d’œil les gains et les pertes de cette grande querelle, nous constatons d’abord que, le quiétisme guyonien étant gros d’erreurs, Bossuet a bien fait de l’abattre; et il l’a réellement abattu, parce que la doctrine n’adhérait pas au sol de France par des racines vivaces. L’esprit français--sauf chez quelques précieuses et précieux--répugnera toujours à ce que Bossuet appelle «la mystiquerie outrée.» L’inaction quiétiste ne pouvait convenir qu’à des âmes oisives.

En même temps, la controverse a introduit dans la théologie de l’amour d’utiles définitions. Un bénédictin, Dom Hilarion Monnier, en concluait avec une perspicacité toute raisonnable:

«On ne peut dépouiller l’amour pur d’un désir que Dieu a imprimé dans la moelle de notre nature,... pour aller à lui comme à notre dernière fin... Nous n’aimons que parce que nous désirons en Dieu notre béatitude; ce désir ne peut avoir en ce monde la tranquillité de la jouissance parfaite. Tout amour est inquiet. Il serait absurde de vouloir que l’âme désirât l’amour de Dieu, non en tant qu’il est perfection, mais en tant qu’il est ce que Dieu veut en nous.»

Cependant, il faut tendre à Dieu pour lui-même, et le moins possible pour nous.

D’autre part, Fénelon et Bossuet, dans cette crise, poussèrent leur génie à des essors de passion insoupçonnés. Les lettres de Fénelon révèlent une ardeur pathétique, une flexibilité de sentiments et d’idées souvent admirable, et même--chose surprenante chez l’auteur de _Télémaque_--une force incisive de trait. Bossuet lui-même n’a mis nulle part autant de vigueur âpre que dans sa _Relation_ et ses lettres d’alors. Son style fulgurant annonce, chose imprévue, le meilleur Voltaire. Il a des phrases chiffrées de trois ou quatre mots, terribles, comme celles-ci: «Les Jésuites enragent. Les Jésuites font le plongeon.» Ou, à propos du nonce: «Point de chapeau.»

Mais convenait-il à des gens d’Église de montrer un visage quelquefois exaspéré jusqu’à l’amère grimace? Leur dispute amusait les libertins et leur profitait; elle donnait de leur caractère, de leur charité, de leur loyauté une impression, par moments, douteuse.

Si Fénelon avait aussitôt abandonné son livre, toutes ces laideurs pouvaient être évitées. Et le quiétisme eut un autre tort: il détourna Bossuet de voir suffisamment les dangers du jansénisme. Quand il défendit _les Réflexions morales_ du P. Quesnel, il ne comprit pas que l’erreur janséniste, en tuant l’amour sous la crainte, en éloignant des pratiques sacramentelles, serait le plus sûr fourrier de l’irréligion.

IX

BOSSUET EN FACE DE LA MORT

Il fut de ces hommes si fortement bâtis qu’ils sembleraient pouvoir ne jamais mourir. A soixante-quinze ans, il jouissait d’une santé parfaite, «comme à trente». Et cependant, depuis sa jeunesse, la pensée de la mort était la discipline dont il usait pour se moins attacher à la vie présente.

La Mort a été maintes fois représentée, un fouet à la main. Ce fouet, elle ne l’agite pas simplement pour chasser devant elle, hors de ce monde, les générations; il lui sert à jeter l’homme vers Dieu invisible qui se tait, attendant son jour.

Jacques Bénigne fut prédestiné aux spectacles funèbres; les rencontres de sa vocation lui firent un devoir d’assister des mourants.

Le jour même de sa première venue à Paris, en septembre 1642,--à quinze ans--il vit le retour du cardinal de Richelieu, presque moribond, porté dans un pavillon recouvert de damas rouge. Dix-huit gardes, tête nue, soulevaient cette litière, semblable à un catafalque, si haute qu’on avait dû, en plus d’une ville, pour lui faire passage, démolir une muraille ou une porte. Derrière les chaînes tendues d’une rue, il regarda passer le Maître omnipotent, formidable, en apparence invincible. Trois mois après, le 4 décembre, il le revit mort, exsangue et verdi, sur un lit de parade, soumis à la pourriture, aussi proche du néant que s’il avait été le dernier manant du royaume. A vingt-deux ans, dans l’âge le plus fougueux, il écrivait cette méditation sur la brièveté de la vie, qui nous livre en partie le secret de sa vertu:

«Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus, prenons-en cent: qu’il y a eu de temps où je n’étais pas! qu’il y en a où je ne serai point! Je ne suis rien... Je ne suis venu que pour faire nombre, encore n’avait-on que faire de moi; et la comédie ne se serait pas moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre. Ma partie est bien petite en ce monde, et si peu considérable que, quand je regarde de près, il me semble que c’est un songe de me voir ici, et que tout ce que je vois, ce ne sont que de vains simulacres. _Praeterit figura hujus mundi_...

«Ah! que nous avons bien raison de dire que nous passons notre temps! Nous le passons véritablement et nous passons avec lui. Tout mon être tient à un moment; voilà ce qui me sépare du rien: celui-là s’écoule, j’en prends un autre: ils se passent les uns après les autres; les uns après les autres, je les joins, tâchant de m’assurer; et je ne m’aperçois pas qu’ils m’entraînent insensiblement avec eux, et que je manquerai au temps, non pas le temps à moi. Voilà ce que c’est de ma vie; et, _ce qui est épouvantable_, c’est que cela passe à mon égard; devant Dieu cela demeure; ces choses me regardent.»

L’attitude que prend Bossuet en face de la mort est très loin de celle d’un Pascal enclin par ses souffrances à la saluer comme une libératrice. Pascal, dans une lettre, la définissait: «couronnement de la béatitude pour l’âme, commencement de la béatitude pour le corps.» Bossuet n’aspire pas à cette rigueur mystique. La mort l’étonne comme une rupture de continuité; la vie lui est trop clémente pour qu’il ne l’aime point naturellement; il y voit une chose d’ordre qui ne devrait jamais se démentir. Comment se peut-il qu’elle soit brisée par la dissolution des apparences? C’est l’œuvre du péché. Son cœur s’afflige des douces présences perdues. Il paraît sensible à ce que la mort nous ôte, moins à ce qu’elle nous assure. Sa _préparation à la mort_ confesse l’émoi d’un criminel, d’avance tremblant aux pieds de son Juge, et trop peu l’élan vers la splendeur des Saints. «Oh! que nous ne sommes rien!» s’écriait-il déjà devant le cercueil d’Anne d’Autriche. Et devant celui d’Henriette d’Angleterre il reprendra sur un ton plus large: «O vanité! O néant! O mortels ignorants de leur destinée!»

En annonçant à Rancé deux de ses oraisons funèbres, il les qualifiera: «_deux têtes de mort_ assez touchantes.»

Le plus affreux n’est pas d’être mort, mais de mourir; et il se souvient des agonies où il a réconforté des moribonds.

Pendant l’avent de 1665--il le prêchait à la Cour--, Bossuet apprit que son jeune ami, le duc de Foix, atteint de la variole, était au plus mal. Ce jour-là, un Dimanche, il devait prêcher en présence du Roi. Il lui demanda congé de supprimer le sermon, courut s’enfermer auprès du malade. Le malheureux n’y voyait plus, ayant les paupières collées par l’éruption. Il tendit à Bossuet ses mains suppurantes, et Bossuet les serra entre les siennes. Le prêtre passa la nuit dans cette chambre de pestiféré.

Deux ans plus tard, à Metz, autre coup tragique. Son père, devenu veuf, était entré dans les Ordres; quand lui-même fut nommé doyen du chapitre, il lui résigna sa charge de grand archidiacre. Le jour de l’Assomption, Bossuet allait monter en chaire. Tout d’un coup on le prévint qu’une attaque d’apoplexie avait terrassé le vieillard, qu’on l’avait porté râlant sur son lit. Il fit avertir les fidèles et s’élança auprès du mourant. Il lui donna l’Onction dernière, il reçut sa bénédiction. Il le vit trépasser doucement entre ses bras. Mais, cette fois encore, la mort surgissait au tournant de sa route, renversant une tête chère à l’improviste, et il frémissait comme s’il ne l’avait pas encore croisée.

Trois ans après, le 29 juin 1670, c’est la catastrophe d’Henriette; puis, en 1675, le boulet qui coupe en deux Turenne, et la nouvelle de cette mort le saisit tellement qu’il perd connaissance. Dans l’année 1684, trois de ses principaux amis meurent en quinze jours «par des accidents divers.»

«Le plus surprenant, écrivait-il à Rancé, c’est celui qui a emporté l’abbé de Saint-Luc, qu’un cheval a jeté par terre si rudement qu’il en est mort une heure après, à trente-quatre ans.»

La mort de Condé le toucha comme une admonition personnelle; et, dans la péroraison, il avoue pour la première fois, à soixante ans, une lassitude, un besoin de replier son activité, en réservant «au troupeau qu’il doit nourrir de la parole de vie les restes d’une voix qui tombe et d’une ardeur qui s’éteint.»

Sa voix était loin de tomber et son ardeur de s’éteindre. Cependant il ne prêcha plus qu’à Meaux; et même là, au bout de quelque temps, son éloquence n’avait plus le don d’attirer un bel auditoire.

Chaque année, le 21 septembre, jour anniversaire de sa consécration épiscopale, il voulait que la fête de Saint-Mathieu fût célébrée par une cérémonie imposante où il officiait. A partir de 1695, il ordonna que cette cérémonie devînt, après sa mort, un obit, un service funèbre. La fin subite et lamentable de M. de Harlai, archevêque de Paris, l’avait beaucoup frappé. Le 21 septembre, il écrivait à son neveu, aussitôt après la Messe pontificale: «Je viens de célébrer solennellement mes obsèques avec un grand concours. M. le théologal a fait un beau sermon.» Quatre mille francs dont il disposait sur une coupe de bois lui permirent de changer le service en une fondation de Messe perpétuelle qui serait chantée pour le repos de son âme, le jour anniversaire de sa mort.

Il prit ces dispositions très simplement, sans nul souci de la mise en scène. Fénelon lui avait reproché dans une note acerbe: «M. de Meaux prodigue les grandes figures pour les plus minces sujets.» Vis-à-vis de la mort, Bossuet garde au contraire une simplicité de chrétien modeste, d’évêque des âges primitifs.

Depuis quelques mois, il souffrait de vives douleurs dans la vessie. Comme tous ceux qui n’ont presque jamais été malades il s’alarma de ces symptômes; il pressentit sa fin prochaine. Au synode de 1702, le dernier qu’il présida, après une exhortation, «il se leva tout à coup de son fauteuil; tenant de la main droite son bonnet carré, il porta la main gauche à ses cheveux et il articula d’une voix forte cette déclaration touchante:

«Mes très chers frères, ces cheveux blancs m’avertissent que bientôt je dois aller rendre compte à Dieu de mon ministère et que ce sera bientôt la dernière fois que je vous parlerai. Je vous en conjure par les entrailles de sa divine miséricorde, ne permettez pas que tout ce que je viens de vous dire devienne inutile dans ma bouche, et que le Seigneur puisse me reprocher, lorsque je paraîtrai devant lui, de n’avoir pas rempli envers vous les obligations de mon ministère.»

Désormais, il renonce aux vastes espoirs terrestres: «à l’âge où je suis, écrivait-il à son fidèle ami Pierre de la Broue, le 29 mars 1703, il faut recevoir la vie et la santé, comme heure à heure et de moment en moment, sans se rien promettre, pour la faire servir à la gloire de Dieu jusqu’au dernier soupir. Cette pensée me fait passer la vie doucement, en attendant qu’il faille en partir. Ce qui, _après tout_, par la grande bonté de Dieu, est le moment le plus désirable.»

Pour se divertir de ses souffrances il traduisait en vers français les Psaumes. Mais elles allaient en s’aggravant; il dut se résigner à voir les médecins les plus en renom, Dodart, Fagon, Tournefort. Il quitta donc Meaux, non sans l’espérance d’y revenir. Une dernière fois on vit passer dans les rues les quatre vieux chevaux noirs tirant le lourd carrosse; le grand évêque penchait vers la vitre sa figure amaigrie, encore souriante; il tendait ses doigts pour bénir.

A Paris, le dimanche des Rameaux, 1er avril 1703, sa Messe dite où il avait souffert beaucoup en lisant la Passion, il consentit à se faire sonder. Maréchal «reconnut la présence de la pierre», mais n’osa le lui déclarer. Le Jeudi Saint seulement, l’abbé Bossuet avertit son oncle et parla d’une opération. A cette idée, Bossuet se troubla. Il commença un billet destiné à son confesseur, le P. Damascène, Trinitaire de Meaux:

«J’ai un extrême besoin, mon Révérend Père, que vous veniez ici au plus tôt pour me déterminer à la taille, qu’il me faudra peut-être souffrir au premier jour...»

Le billet demeura inachevé. La sensibilité nerveuse du vieillard paralysa, sur l’heure, sa ferme raison. Il pouvait se souvenir du maréchal de Schomberg qu’il avait assisté dans les tortures du même mal, et qui en était mort. Il appréhendait l’opération comme un supplice au-dessus de sa résistance. Un accès de fièvre l’égara jusqu’au délire; on le saigna, il s’endormit et se réveilla, la tête tout à fait libre.

Les médecins, au lieu de l’opérer, le traitèrent par des calmants. Bien qu’il eût dans la vessie une pierre grosse comme un œuf, sa complexion étonnamment saine le préserva quelque temps de l’infection qui devait, à la longue, l’emporter.

L’abbé Bossuet ne perdait pas son temps auprès de lui, et préparait son avenir. M. de Meaux comprenait qu’il ne pourrait plus remplir ses charges épiscopales; son neveu s’offrait pour coadjuteur. Afin d’obtenir l’agrément du Roi, malgré son état, il fit le voyage de Versailles. Le Roi le reçut très honnêtement, mais sans rien promettre, résolu à ne point nommer l’abbé Bossuet. M. de Meaux retraversa les allées du parc où jadis il se promenait épanoui de visage, entraînant à sa suite un groupe de doctes amis. Exténué, voûté, fantôme de lui-même, il se retira parmi les murmures ironiques des courtisans.

Dans la nuit du 24 au 25 août, la fièvre le reprit; sa tête s’embarrassa, on craignit qu’il ne mourût sans avoir pu recevoir les derniers sacrements. Revenu à lui-même, il fit appeler M. Hébert, se confessa, dicta son testament, et, quelques jours plus tard, le matin du 8 septembre, transporté à la chapelle du Grand-Commun, il y communia en rochet et en camail. Il se remit au lit, et, jusqu’au soir, se tint silencieux, quoique ayant toutes ses idées.

De si violentes épreintes le déchiraient par moments, qu’on l’entendait, la nuit, se plaindre comme éperdu: «Où en suis-je? Que ferai-je? Faut-il me lever? Serai-je mieux couché? Qu’il est triste de ne savoir ce qu’on devient!»