Part 15
Mais son esprit conservait une lucidité attentive aux mystères dont la révélation pleine approchait pour lui. Il se faisait lire et relire les Evangiles, celui de saint Jean surtout, parce que c’est le plus intellectuellement lumineux.
Quelques bonnes journées le décidèrent à regagner Paris le jeudi 20 septembre. Pour ce dernier voyage il eut le plus beau temps du monde. «De Versailles à Sèvres, dit Ledieu, il a été porté par six porteurs dans sa chaise, et de Sèvres il a été à Paris dans un bateau sur la rivière; il est heureusement arrivé entre quatre et cinq heures du soir, se trouvant fort bien de son voyage, et a mangé en arrivant de bon appétit. Il a été fort gai toute la soirée et s’est couché dans cette disposition».
Il allait de mieux en mieux; il se promenait tous les jours après dîner. Il recevait des visites dans sa promenade au jardin de l’hôtel de Coislin; le soir, «il y avait, quelquefois, symphonie chez lui», et il dormait ensuite à merveille.
L’amour de la vie revenait dans ses propos; Ledieu s’étonne que la méditation continuelle de l’Evangile ne lui ôte pas ce sentiment. Il paraphrasait le Psaume XXI, le psaume des angoisses et de la divine agonie. Cependant il se flattait de cette illusion: «Je vois bien que Dieu veut me conserver». Il se remettait à ses ouvrages; il se faisait relire ses _Elévations sur les mystères_ et son _Histoire universelle_, pour mieux se pénétrer des vérités qu’il avait magnifiées par son éloquence. Il voulait terminer un écrit sur le jansénisme et l’explication d’une prophétie.
Le 11 décembre, une reprise de fièvre le jeta dans un assoupissement et une grande faiblesse. Ledieu l’entendait dire à chaque instant: «Je ne sais plus où j’en suis; qu’est ceci, ô mon Dieu?» Il se démit alors de son évêché dont l’abbé Bossuet croyait toujours s’assurer la succession.
Les douleurs cuisantes ne recommencèrent que le 25 février 1704. Il ne pouvait plus dormir; ce qui n’empêcha point, le 2 mars, la jeune Mme Bossuet de donner dans la maison un festin gras et maigre (en plein carême); le bruit des convives et des plats entrechoqués arrivait jusqu’à l’antichambre du malade.
Il n’émit aucune plainte. Sa liberté d’esprit demeurait entière, il disait aux médecins: «Au moins, Messieurs, vous êtes sages; vous m’avertirez quand il faudra recevoir les sacrements». Agissant jusqu’au bout, combattant pour vivre comme il avait combattu pour sa foi, il employait tout son courage à se lever dans l’après-midi; et, traînant les pieds, porté sous les bras par ses deux valets de chambre, il atteignait un fauteuil au coin du feu. L’explication d’un passage de l’Evangile le préoccupait: _Hic positus est in ruinam_...
Le 18 mars, il se sentit mieux: «Il avait le visage fort bon, l’œil gai et bon appétit». Il mangea une aile et les blancs d’un poulet rôti, but trois coups de vin avec joie. Le Vendredi Saint, il mangea encore de bon appétit une aile et quelques blancs de poulet.
Mais, le 28 mars, Ledieu observe qu’il n’avait plus la force de tenir la tête droite en prenant son potage; elle retombait, malgré lui, sur l’épaule gauche. L’abattement, le dégoût, les nausées s’ajoutaient aux épreintes; il paraissait «tellement fondu que ce n’était plus qu’un squelette».
Le mardi 8 avril, à six heures du matin, on lui apporta de la paroisse le saint viatique et l’extrême onction. «M. de Meaux a reçu d’abord l’extrême onction et ensuite le viatique, répondant à tout avec fermeté, résolution et édification, sans parler, sans ostentation, docile comme une humble brebis du troupeau commun de l’Église. La sainte hostie a bien passé avec un peu de vin...»
Le 9, il eut à midi la visite du Cardinal de Noailles. «M. l’abbé Bossuet lui a demandé sa bénédiction pour M. de Meaux, M. le Cardinal a répondu qu’il la voulait recevoir de M. de Meaux et la lui a donnée en même temps».
Le 11, après une nuit très mauvaise, comme Ledieu le priait de se souvenir de quelques-uns de ses amis, si intéressés à sa personne et à sa gloire, «Cessez ce discours, dit-il, demandons pardon à Dieu de nos péchés». C’est alors qu’il chargea Ledieu «d’assurer Mlle de Mauléon de son souvenir jusqu’à la fin» et de lui amener M. Hébert. Celui-ci vint promptement; le malade n’eut pas la force de lui parler. Il souffrait de plus en plus; il étouffait, ne pouvait rien supporter ni sur sa poitrine, ni sur ses bras, ni sur ses mains. «Ah! je n’en puis plus!» redisait-il, et il murmurait les mots du _Pater_: _Adveniat regnum tuum. Fiat voluntas tua._ Un peu de râle commençait dans sa gorge; il expira sans longue agonie, le lendemain matin, 12 avril, à quatre heures un quart.
Sa mort, sans avoir la grandeur d’une mort de saint, est la digne consommation de sa vie; ferme et raisonnable, vaillante, soumise aux éternelles volontés.
Il reçut le don de souffrir suffisamment pour se dégager des choses que le liaient à la terre, mais ne dépassant point dans la souffrance cette mesure qu’il se plaisait à garder en tout.
Et pourtant, lorsqu’on ouvrit son cercueil, le 14 novembre 1854, son visage intact apparut extraordinairement douloureux. Une lithographie de Charles Maillot en a fixé la révélation presque terrible. Entouré du suaire comme d’un capuchon de moine, avec l’incision de l’embaumement sur le front, le grand nez pincé comme dans l’agonie, la bouche ouverte et distendue où les dents du haut semblent voraces, le défunt a l’air de vouloir jeter un cri d’outre-tombe, un cri noir qui s’éternise et ne peut résonner jusqu’aux vivants. C’est l’apôtre dans la fournaise du purgatoire, essayant d’émettre certaines paroles qu’il aurait dû dire et qu’il n’a pas dites ici-bas. Mais tout cela n’est qu’un jeu des apparences: la bouche n’étant pas liée par un bandeau, les muscles s’écartèrent; d’où cette mine de supplicié, d’inassouvi.
Il vaut mieux évoquer deux devises qu’à Seurre, dans l’ancienne maison des Bossuet, on a pu relever sur les carrelages: _Tout droit_ et _Joie sans fin_.
En remplissant l’une, Jacques Bénigne mérita de goûter la plénitude de l’autre.
* * * * *
L’automne dernier, à Meaux, j’ai voulu chercher quelques vestiges de sa présence. J’ai vu la belle salle du synode où il assemblait, tous les ans, son clergé, et la place de son trône disparu. Ni ses meubles, ni sa bibliothèque n’ont été conservés; ses héritiers ont tout dispersé ou vendu; ils ont vendu même l’émeraude que lui avait léguée Henriette d’Angleterre. La vaste chambre qui fut la sienne retient l’attention par deux concordances tragiques: Marie-Antoinette y coucha au retour de Varenne, et Napoléon, la veille du combat de Montereau; deux puissances déchues passant là où avait respiré, parlé, celui qui prophétisait aux puissances humaines leur néant.
Je descendis dans le jardin, redevenu tel ou à peu près qu’au temps de M. de Meaux. Les demi-lunes qui échancrent les bordures, le dessin flexible des parterres en allègent la régularité. Des roses, des giroflées l’égayaient encore. Un faible jet d’eau murmurait. Un soleil doux faisait des deux allées de tilleuls, à droite et à gauche, comme deux somptueuses tapisseries tendues pour une procession. Le recueillement automnal était exquis dans ce jardin.
Il s’appuie, vers le fond, à une terrasse suspendue sur les vieux remparts de la ville. Des arbres jaunissants la couronnaient d’un dais de brocart ensoleillé. Je suivis l’allée d’ifs à l’odeur funèbre, étroite et sombre, presque janséniste; il s’y promenait en disant son bréviaire, en méditant. Tout près, voici la maisonnette, le cabinet de travail qu’il s’était fait aménager pour travailler loin des bruits de la maison. La porte en est close; le cabinet est vide.
Je suis revenu à la cathédrale, svelte, blanche, aérienne, si bien faite pour ses hauts essors. Une simple dalle noire, dans le chœur, à droite, couvre ses restes. C’est tout ce que j’ai retrouvé de lui.
On a logé fort mal, dans une nef, un monument gigantesque, officiel et froid, où Bossuet debout domine avec emphase des personnages qu’il a connus; Turenne entre autres et Louise de La Vallière. Nous aurions mieux aimé un tombeau modeste, un Bossuet sculpté à genoux devant un Evangile ouvert où son doigt se fût posé; et, au-dessous, en simple bas-relief, deux figures, les deux sœurs immortelles, la Raison et la Foi, unissant leurs mains pour lui tresser la juste couronne, celle qu’entrevoyait dans les cieux l’apôtre Paul célébré par lui, la couronne réservée à l’athlète vainqueur, au terme de ses travaux.
1927-1928.
TABLE
Pages AVANT-PROPOS 9 LE CARACTÈRE DE BOSSUET 13 SA FOI 49 SON GÉNIE 79 SON CŒUR 134 BOSSUET ET LA FAMILLE ROYALE 152 BOSSUET ÉVÊQUE ET DIRECTEUR DE CONSCIENCE 183 BOSSUET ET LES HÉRÉTIQUES 217 LA BATAILLE DU QUIÉTISME 257 BOSSUET EN FACE DE LA MORT 315
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 30 OCTOBRE 1929 PAR L’IMPRIMERIE FLOCH, A MAYENNE (FRANCE).
EXTRAIT DU CATALOGUE
Claude Anet.--Mayerling 15 » Alexandre Arnoux.--Une âme et pas de violon... Tristan Corbière 15 » Émile Baumann.--Abel et Caïn 15 » Victor Bérard.--Le Drame épique 15 » Paul Brulat.--Lumières et grandes ombres 15 » André Chamson.--Tyrol 15 » Jacques Chardonne.--Eva ou le Journal interrompu 15 » -- L’Epithalame (_1 vol._) 18 » Jean Cocteau.--Les Enfants Terribles 15 » F. de Croisset.--Nous avons fait un beau voyage 15 » Joseph Delteil.--Don Juan 15 » Jean Desbordes.--Les Tragédiens 12 » H. Dubreuil.--Standards 18 » Lucas Dubreton.--La Manière forte. Casimir Périer et la Révolution de 1830 15 » Henri Duvernois.--Les Sœurs Hortensias 15 » Waldo Frank.--Nouvelle découverte de l’Amérique 15 » Louis Gillet.--Shakespeare 15 » Jean Giono.--Un de Baumugnes 15 » Jean Giraudoux.--Amphitryon 38 15 » Louis Guilloux.--Dossier confidentiel 15 » Daniel Halévy.--La fin des Notables 15 » Jacques de Lacretelle.--Le Demi-Dieu 15 » Alfred Fabre-luce.--A quoi rêve le monde 15 » François Mauriac.--Ce qui était perdu 15 » André Maurois.--Tourguéniev 15 » Paul Morand.--Papiers d’identité 15 » I. Némirovsky.--David Golder 15 » Édouard Peisson.--Hans le Marin 15 » P.-J. Proudhon.--Lettres (_recueillies et annotées par D. Halévy et L. Guilloux_) 15 » C.-F. Ramuz.--Jean Luc persécuté 15 » André de Richaud.--La Douleur 15 » Sacco et Vanzetti.--Lettres 15 » F. Sieburg.--Dieu est-il français (_Suivi d’une lettre de Bernard Grasset_) 15 » André Thérive.--Noir et Or 15 »
BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
IMP. GROU-RADENEZ, 11, RUE DE SÈVRES, PARIS. 44895--7-23