Part 13
Cependant Mme Guyon (en 1695), conseillée habilement par son ami, demanda d’être examinée par M. de Meaux dans un couvent de son diocèse. Il y consentit; elle séjourna six mois à la Visitation. La mère Le Picart et les religieuses furent contentes de sa piété, de son humilité. Elle protestait de sa parfaite soumission, se retranchait dans son ignorance, abandonnait les erreurs qu’il lui remontrait. Mais, au fond, elle ne renonçait à rien. Après une conversation où le théologien l’avait réduite à l’impuissance, tellement accablée qu’elle en fut, plusieurs jours, malade d’humiliation, après la longue lettre où, ensuite, il réfuta ses raisons, elle concluait, reprenant l’avantage: «Il n’était arrêté que par la nouveauté de la matière et _par le peu d’usage qu’il avait des voies intérieures, dont on ne peut guère juger que par l’expérience_.»
Comment aurait-elle pu justifier ses livres? Elle écrivait, dit-elle, par inspiration, «et trop vite pour en rendre raison d’une manière dogmatique... Lorsque je dis ou écris les choses, elles me paraissent claires comme le jour; après cela, je les vois comme des choses que je n’ai jamais sues, loin de les avoir écrites.» Le drame s’engageait entre l’imagination intuitive et la raison réfléchie, entre l’expérience visionnaire et la discipline traditionnelle.
Seulement, Mme Guyon n’est pas excusable lorsqu’elle insinue sans preuve que M. de Meaux s’acharnait contre elle par des vues ambitieuses, voulant plaire à Mme de Maintenon, dans l’espérance d’être archevêque de Paris ou cardinal. En voulant le noircir, cette fausse parfaite s’est démasquée. Il fut d’abord sa dupe; il crut en ses dispositions soumises, en sa promesse de ne plus prophétiser ni prêcher. Elle condamna son _Moyen court_, son _Cantique des Cantiques_; elle offrit de brûler ses manuscrits. Il lui donna deux attestations de sa bonne conduite et lui permit de se retirer, dans le silence, où elle voudrait.
Mais sa vigilance déjà se fixait moins sur elle que sur Fénelon. Il le savait ébloui par la nouvelle doctrine. Dans un entretien qu’ils eurent à Versailles (en 1694) il essaya de lui démontrer son erreur; il le sentit obstiné «dans l’admiration d’une femme dont les lumières étaient si courtes, le mérite si léger, les illusions si palpables, et qui faisait la prophétesse...» Il s’effraya de cette opiniâtreté, mais se rassura quand Mme Guyon souhaita que ses principes fussent jugés par plusieurs théologiens, qu’à M. de Meaux on associât, avec l’abbé de Fénelon, M. de Noailles, alors évêque de Châlons, et M. Tronson, supérieur général des Sulpiciens.
Sans tarder, Fénelon se mit à écrire sur la matière. Bossuet pensa qu’il voulait avant tout défendre Mme Guyon; Fénelon soutient (dans sa réponse à la relation sur le quiétisme) qu’étant visé lui-même, il songeait à sa propre apologie et à celle de saint François de Sales, des autres saints qui enseignent le pur amour. Il reprochait à Bossuet «de mettre la source du quiétisme dans la définition de la charité indépendante du motif de la béatitude.» Il semblait néanmoins, atteste Bossuet, ne respirer que l’obéissance «et il s’adressait à moi avec une liberté particulière, par le long usage où nous étions de traiter ensemble les matières théologiques.»
Durant les huit ou dix mois de cet examen, Fénelon écrivit maintes fois à Bossuet; il multipliait les éclaircissements, l’assurance d’un désir vrai d’être éclairé. Il allait même jusqu’à cette déclaration hyperbolique: «(si je suis convaincu d’erreur), j’irai me cacher et faire pénitence le reste de mes jours après avoir abjuré et rétracté publiquement la doctrine égarée qui m’a séduit». Dans la même lettre, il se mettait aux pieds de Bossuet, avec l’accent de la plus humble confiance: «quand vous le voudrez, je vous dirai _comme à un confesseur_ tout ce qui peut être compris dans une confession générale de toute ma vie, et tout ce qui regarde mon intérieur».
Il lui remit, de même qu’à M. Tronson et à M. de Noailles, un écrit où il révélait, on l’a supposé, ses sentiments sur la contrition, sur l’impuissance qu’il éprouvait d’être affligé de ses fautes, de craindre l’enfer ou le purgatoire, de se repentir autrement que par un acte d’amour désintéressé.
Plus tard, dans sa Réponse à la relation sur le quiétisme: «Fallait-il, pour un livre dont on ne devait pas être en peine après ma soumission, violer le secret des lettres missives, et se faire un mérite de se taire, par rapport au quiétisme, _de ma confession générale_?...»
Fénelon jouait sur les mots; il savait bien que Bossuet n’avait jamais voulu l’entendre dans une confession sacramentelle; et Bossuet l’a, d’ailleurs, affirmé en termes péremptoires: «Je n’ai jamais confessé M. de Cambrai.» Les secrets de conscience que lui révéla l’écrit confidentiel, il ne les a pas non plus violés; car il tira tous ses arguments soit des écrits publiés par Fénelon, soit de ses mémoires ou de ses lettres. Un propos des courtisans à Marly, qu’a mentionné M. Hébert, n’autorise pas cette conjecture vraiment atroce: Bossuet aurait trahi le secret de la confession!
Si, par la suite, des indiscrétions, des pressions violentes lui furent imputables--celle d’avoir inséré dans sa _Relation_ des fragments de lettres privées, ou encore d’avoir exigé, sous menace de damnation, que Mme de Maintenon lui remît le mémoire confidentiel où Fénelon exposait les motifs de son attitude--, il usa de ces procédés peu honnêtes pour une fin qu’il jugeait suprême: sauver la doctrine, mettre à la raison, coûte que coûte, M. de Cambrai et sa cabale.
Mais, au moment des conférences d’Issy, la guerre n’était pas encore déclarée. «On agissait en simplicité comme on fait entre des amis». Rien ne transpira de ce qui s’était passé entre lui et les trois docteurs; ils s’accordaient «à ménager sa réputation précieuse», et ils cachaient ses propensions d’autant mieux «qu’il avait moins de ménagement à les leur montrer». Quand il fut nommé archevêque de Cambrai, Bossuet n’avait soufflé mot de ses craintes ni au Roi, ni à Mme de Maintenon, ni à personne d’important. Fénelon fut sacré par lui; deux jours avant cette divine cérémonie, à genoux, et baisant la main qui le devait sacrer, il la prenait à témoin qu’il n’aurait jamais d’autre doctrine que la mienne (Fénelon prétend qu’il n’a jamais fait cette promesse). «J’étais, dans le cœur, continue Bossuet, je l’oserai dire, plus à ses genoux que lui aux miens.» Il avait foi en sa docilité, en sa rectitude. Fénelon se méfiait-il déjà de lui? Une note assez aigre donne à entendre que «M. de Meaux ne laissait pas de parler à ses amis dans un demi secret pire que les déclamations publiques. Je suis très éloigné d’accuser M. de Meaux d’avoir voulu en ce temps-là éclater contre moi; _mais, quand il l’aurait voulu, l’aurait-il pu_? Il n’a eu de quoi l’entreprendre que sur mon livre.»
Quelle différence de ton entre les deux hommes! D’un côté une large rondeur de mouvements, une bienveillance loyale; de l’autre, «des pointilles», des insinuations malicieuses, de la rancune sous un semblant de douceur.
Fénelon signa cependant les trente-quatre articles d’Issy; _quatre_ furent ajoutés sur ses instances, et d’après ses objections. Bossuet interpréta cette signature, tenue d’abord secrète, comme une façon de _se rétracter_. Il mortifia ainsi Fénelon qui portait en son naturel une hauteur, malgré sa souplesse, difficilement ployable.
Mais Bossuet considéra que les articles d’Issy étaient insuffisants. «Il ne faut pas toujours attendre que l’ignorance présomptueuse, qui est la mère de l’obstination, se tourne en secte formée, et dès que le mal commence à se déclarer, la sollicitude pastorale le doit prévenir.»
Après son _Instruction pastorale_ (du 16 avril 1695), il en composa une plus ample, l’_Instruction sur les états d’oraison_. Il y veut exposer «les excès de ceux qui abusent de l’oraison, pour jeter les âmes dans une cessation de plusieurs actes expressément commandés de Dieu et essentiels à la piété.» Il n’admet pas qu’on rapporte tout à l’expérience, comme le veut, à la suite de Molinos, Mme Guyon; et, avec sainte Thérèse--la seule mystique dont il s’accommodait vraiment--il soumet l’expérience à la science.
Les erreurs de Mme Guyon, pour lui, ne sont pas des nouveautés. Il se souvient des béguards et des béguines; il remonte bien plus haut. «L’Église a vu dès son origine des femmes qui se disaient prophétesses... Ceux qui ont réfuté Montan n’ont pas oublié dans leurs écrits ses prophétesses.» (Première version du mot dur qu’il assènera dans _la Relation_, mot trop explicable chez Bossuet qui vivait «au siècle quatrième», presque autant qu’au sien).
A ses yeux, le fond du quiétisme est «l’acte continu et universel qui exclut les actes explicites.» Il vise à démontrer que saint François de Sales et la Mère de Chantal n’enseignèrent pas l’oraison de quiétude, comme le veulent les nouveaux contemplatifs. Le nerf de sa thèse est dans le passage sur les actes réfléchis. Bossuet, très justement, se demande pourquoi ils seraient moins parfaits que les actes indistincts. Il lui semble «qu’un acte vertueux produit avec réflexion et avec une connaissance plus expresse ait plus de bonté.» L’âme qui aime connaît son amour; elle aime d’autant plus qu’elle a conscience d’aimer.
_L’Instruction sur les états d’oraison_ ne me semble pas un des meilleurs livres de Bossuet. Saint-Simon, sans l’avoir lu, l’a loué superbement; mais il faut bien le reconnaître: la suite des idées, trop fragmentaire, amoindrit l’ampleur du sujet. Nulle part le frémissement d’un ressouvenir direct ne rompt l’allure didactique.
Personne n’ignore que cet ouvrage mit le feu aux poudres. Avant de le publier, Bossuet communique le manuscrit à Fénelon; il le fait par loyauté, et aussi pour éprouver sa pleine soumission. M. de Cambrai refuse de l’approuver, l’allusion aux prophétesses l’a ulcéré, il ne peut souscrire à la critique du _Moyen court_; et il déclare le motif avec une chevaleresque imprudence; condamner Mme Guyon lui est impossible; il n’admet pas qu’on lui impute «les excès impies» dont l’accuse M. de Meaux. «Quoi, s’écria Bossuet en recevant cette réponse, c’est pour soutenir Mme Guyon qu’il se désunit d’avec ses confrères? Tout le monde va donc voir qu’il en est le protecteur?... De quels livres veut-il être _le martyr_?...»
Fénelon ne tarda pas à comprendre quels périls il encourait en répondant de Mme Guyon. Il se défendit «d’excuser en rien ses livres, ni même sa personne»; mais, distingue-t-il subtilement, il ne veut pas condamner _ses intentions_, avouer qu’elle a voulu enseigner dans ses livres le comble de l’impiété, «en sorte qu’il parût inexcusable de l’avoir estimée et que M. de Meaux eût tout le mérite de l’avoir ramené d’un si grand égarement.»
Une pique d’amour-propre s’ajoutait à son entêtement doctrinal pour l’amour désintéressé. Sa fidélité publique à Mme Guyon, si elle avait duré, eût donné prise aux plus fâcheuses rumeurs. Aussi la délaissa-t-il, en apparence du moins. «A Rome, on a dit _avec vérité_ qu’après avoir fort estimé Mme Guyon sans la voir fort souvent, je l’ai abandonnée à l’examen de ses supérieurs dès qu’on l’a attaquée. J’ai dit que je ne défends ni n’excuse ses livres...»
C’était lui-même qu’il voulait défendre. C’est pourquoi, gagnant de vitesse M. de Meaux, il écrit et publie avant _l’Instruction_ son _Explication des maximes des saints sur la vie intérieure_ (l’impression fut achevée le 25 janvier 1697). Bossuet avait travaillé sans hâte, ne se doutant de rien. Il s’irrita d’être devancé; et ces procédés clandestins l’indignèrent.
Dans ses _Maximes_, Fénelon répète en les masquant, en les atténuant, les idées de Mme Guyon; ce dont elle fut très mécontente. Mais les livres de son amie suggèrent l’illusion qu’elle a senti parfois l’attouchement du charbon de feu. Le sien est d’une froideur sèche et désolante; nulle part on n’y reconnaît cette «onction du cœur» qu’il cherchait. Il parle, à toutes les pages, de l’_expérience_, comme de la seule certitude, et cette expérience, trop visiblement, lui fait défaut. Il ne semble avoir connu de tous les états contemplatifs que l’aridité passive. Il décrit, avec une vive acuité, en l’exagérant par les mots, ce dédoublement où «la partie supérieure de l’âme se sépare d’avec l’inférieure; les sens et l’imagination n’ont aucune part à la paix et aux grâces que Dieu fait à l’entendement.» Il a raison de mettre la contemplation plus haut que la méditation et la lecture. Mais il se trompe quand il exclut--ou presque--ces actes discursifs, comme fruits de l’amour-propre. De même, quand il déclare impies et insensés (M. de Meaux, sans doute, est du nombre) ceux qui, aux actes directs, «émanations de la pointe de l’esprit», préfèrent les vues abstraites et les actes réfléchis.
L’espérance, à l’en croire, n’est une vertu théologale que si elle est fondée sur le pur amour, si, désirant Dieu, elle le veut pour soi afin de se conformer au bon plaisir de Dieu qui la veut pour elle. Il insiste sur la supposition impossible, chère à Mme Guyon, celle d’une âme qui consentirait à être damnée, si Dieu le voulait ainsi. Il pourchasse l’esprit de propriété même dans le désir du salut. Il exclut de la vie intérieure tout ce qui n’est point le pur amour. Il admet pourtant, lorsqu’il passe en revue les cinq amours, qu’aux âmes communes convient l’amour mélangé. Sait-on d’ailleurs quand on est dans l’un ou l’autre état? Sans cesse un état commence ou finit, issu d’un autre ou le préparant.
Fénelon montre un sens très fin des transitions. Son petit ouvrage reste une curiosité psychologique. Mais, de même que Bossuet avait étudié l’oraison en professeur de mystique, Fénelon la scrute en idéologue; il loge en des casiers distincts, avec de sèches cloisons, les principes qu’il juge faux et ceux qu’il accepte comme vrais. Evalue-t-il les possibilités de l’amour pur? Assurément, il ne réduit pas la créature humaine à l’orgueilleux et morose axiome kantien: suivre le bien pour le bien, en réprouvant comme une bassesse le désir d’une récompense. L’objet de l’amour, dans sa fiction, reste la bonté et plus encore la _beauté_ d’un Dieu vivant et aimant; toutefois il veut que cette bonté et cette beauté soient «prises simplement et absolument en elles-mêmes, _sans aucune idée qui soit relative à nous_». Et, d’autre part, il maintient Jésus-Christ «comme modèle». Est-elle admissible, en présence de l’Homme-Dieu, cette exclusion de toute idée «qui soit relative à nous?»
Imaginons une âme engagée dans la voie parfaite. Plus d’une fois elle se posera la question: «Est-ce que j’aime le Seigneur pour lui ou pour moi?» Elle dira comme Mme d’Albert: «Ce n’est pas la jouissance d’aimer, c’est aimer que je veux». Elle s’évertue à dégager son amour de la crasse et de la rouille d’un appétit égoïste. Effort délicat, sublime, jamais accompli. Mais quelle peine elle aurait à le continuer, si elle attendait simplement la grâce, sans la solliciter, sans être agissante! Le quiétiste exclut la réflexion comme «une cause de doute.» Or, le progrès intérieur est malaisément concevable sans l’examen de conscience, forme vigilante de la réflexion.
En somme, Fénelon fait de la géométrie dans l’espace; et la spiritualité catholique sera toujours attentive aux conditions du possible; ou bien il cherche la paix mystique comme une libération de son Moi; jouissance négative, ataraxie épicurienne, mais, au fond, le contraire de l’amour désintéressé. Il devait s’attendre au soulèvement des gens raisonnables: le scandale du livre fut «prompt et universel». Fénelon s’était passé de toute approbation. «Un évêque, observe-t-il, n’en a pas besoin». L’archevêque de Paris lui donna la sienne «de vive voix». Mais «le cri public» vint aux oreilles du Roi. Bossuet, qui parla _le dernier_, essuya «de justes reproches de la bouche d’un si bon maître, pour ne lui avoir pas découvert» ce qu’il savait.
Fénelon ne se plaignit pourtant que de Bossuet. Du moins celui-ci l’affirme et proteste dans un mouvement d’éloquence cicéronienne, un des plus beaux qu’il ait eus:
«J’avais seul soulevé le monde: quoi! Ma cabale? mes émissaires? l’oserai-je dire? Je le puis avec confiance et à la face du soleil; le plus simple de tous les hommes, je veux dire le plus incapable de toute finesse et de toute dissimulation, qui n’ai jamais trouvé de créance que parce que j’ai toujours marché dans la créance commune: tout à coup j’ai conçu le hardi dessein de perdre par mon seul crédit M. l’archevêque de Cambrai que jusqu’alors j’avais toujours voulu sauver à mes risques. Ce n’est rien: j’ai remué seul, par d’imperceptibles ressorts, d’un coin de mon cabinet, parmi mes papiers et mes livres, toute la cour, tout Paris, tout le royaume: car tout prenait feu: toute l’Europe et Rome même, où l’étonnement universel pour ne rien dire de plus, fut porté aussi vite que les nouvelles publiques: ce que les puissances les plus accréditées, les plus absolues ne sauraient accomplir, et n’oseraient entreprendre, qui est de faire concourir les hommes comme en un instant dans les mêmes pensées, seul je l’ai fait sans me remuer.»
* * * * *
Voilà donc l’affaire déchaînée. Fénelon renouvelle en vain les offres de corrections, les explications sur la charité parfaite, sur la passivité qui laisse l’âme libre et capable de produire des actes, qui n’est pas l’inertie, mais le contraire de l’inquiétude et de la vaine agitation. En vain, il réprouve comme une extravagance l’acte d’amour unique et persistant toute la vie.
Le Roi lui impose de soumettre son livre à une commission d’évêques; il les sent hostiles. Mme de Maintenon s’est déclarée contre lui; elle a chassé de Saint-Cyr trois dames suspectes de faiblesse pour sa doctrine. Il décide de s’en remettre au jugement du Pape; il voudrait porter son livre à Rome, l’y justifier. Le Roi lui en fait défense. Rome accepte de juger, et cette querelle sur quelques termes à définir va prendre les proportions d’un conflit qui intéresse toute la chrétienté, l’univers, comme dirait M. de Meaux.
Car il s’en fallait que tout le monde fût soulevé contre Fénelon. Ses amis lui restaient fidèles. Sa douceur persévérante, qu’elle couvrît ou non des amertumes, lui valait des attendrissements. Sa lettre à Beauvillier (du 26 août 1697) obtenait plus pour sa défense que toutes les apologies de son livre «... Je suis en paix avec une souffrance presque continuelle... On ne m’aigrira point, s’il plaît à Dieu, et on ne me découragera point. On ne me fera point hérétique en disant que je le suis. J’ai plus d’horreur de la nouveauté que ceux qui paraissent si ombrageux; je ne respire, Dieu merci, que sincérité et soumission sans réserve. Après avoir représenté au Pape toutes mes raisons, ma conscience sera déchargée; je n’aurai qu’à me taire et à obéir. On ne me verra point, comme d’autres l’ont fait, chercher des distinctions pour éluder les censures de Rome... Je prie Dieu qu’il me détrompe, si je suis trompé; et si je ne le suis pas, qu’il détrompe ceux qui se sont trop confiés à des personnes passionnées.»
Le ton «plaintif et opprimé», où Bossuet, à tort, verra une comédie, lui était aussi naturel que le ton docile. Tous deux lui réussissaient, et il entretenait son petit troupeau dans l’admiration compatissante que mérite le martyr d’une foi injustement persécutée. Il avait pour lui les Jésuites, les ultramontains, les dévots et les dévotes de tout pays que séduisait la piété guyonnienne. Les docteurs de Louvain inclinaient à l’approuver; il aurait même voulu les induire à censurer la doctrine de Bossuet sur la charité. Ceux de Salamanque s’agitaient en sa faveur. Le Roi ayant pris parti, ses ennemis à l’étranger espéraient dans la victoire de Fénelon une défaite pour le prestige du monarque; la _gazette de Hollande_ insérait des lardons contre M. de Meaux et des caricatures comme celles d’après la révocation, où sa face rebondie, souriante, avec une bouche gourmande, est coiffée d’un tricorne que pare de guingois une fleur de lys.
Mais il avait contre lui les jansénistes, influents même à Rome, Maille entre autres; Rancé; le plus grand nombre des évêques; tous ceux qui voulaient plaire à Mme de Maintenon, au Roi; et Bossuet mène la bataille.
L’ouragan qui fond sur sa tête, l’exil à Cambrai (août 1697), loin de l’abattre, font de cet indolent un prodigieux actif. Après sa lettre au Pape, il publie sa longue _Instruction pastorale_; là, il s’évertue à prouver l’orthodoxie des _Maximes_. Il cite sans fin, à leur appui, des auteurs mystiques. Il veut démontrer subtilement que la charité est un amour de Dieu indépendant du motif de la récompense, bien qu’on désire toujours la récompense dans l’état de charité la plus parfaite.
Bossuet avait réfuté la lettre au Pape par un opuscule anonyme: _Lettre d’un docteur en théologie de la Faculté de Paris à M. l’abbé..., docteur de la même faculté_.
M. de Paris réfute l’_Instruction pastorale_ par la sienne (du 27 octobre 1697), mise au point de la question, limpide et ferme, la meilleure peut-être dans la violence du débat.
Fénelon jette répliques sur répliques; il répand à Cambrai des écrits latins sur son livre; à Paris, ses diatribes sont distribuées, de porte en porte, en paquets cachetés, aux docteurs, aux religieux, aux communautés, aux grands seigneurs. Attaques et contre-attaques se succèdent sans répit. Si le combat ne devait amoindrir les combattants, il faudrait admirer l’alacrité de Fénelon et la vigueur du vieux Bossuet. Ils font penser à la lutte des boxeurs, décrite par Virgile, où l’un des deux champions a les mouvements plus agiles et sa jeunesse pour lui; mais l’autre fait valoir sa membrure et sa masse.
Les ruses de guerre ne coûtent rien à Fénelon; il donne à l’abbé de Chantérac, son grand vicaire, ces instructions prudentes:
«Après ce que j’ai dit si expressément, je ne puis ni ne dois me rendre dénonciateur de M. de Meaux sur ses ouvrages; mais, si l’affaire dure assez pour en donner le temps, vous pourriez lâcher quelque religieux qui fût zélateur de la bonne doctrine et qui la déférât au Saint-Office. Il faudrait qu’il présentât un certain nombre de propositions, extraites des livres de ce prélat _et que la chose se fît de la manière la plus propre à ôter tout soupçon_ que je fusse l’auteur de cette démarche.»
Ou encore:
«Je vous envoie une lettre écrite _comme par un anonyme_... qui ramasse toutes les principales raisons. Je voudrais qu’elle ne parût point en français, parce qu’on connaîtrait peut-être mon style, et que vous la fissiez traduire en latin... Il faudrait que ce fût _du gros latin_, qu’on ne pût la soupçonner de venir de moi».
Bossuet, de son côté, se persuadant chaque jour un peu plus que de l’issue du procès allait dépendre «le tout de l’Église», perd la mesure, sinon la charité, se délecte dans le feu des assauts. Sa lettre à M. de la Loubère, du 1er juin 1698 (il écrivait alors sa _Relation_), confesse jusqu’où l’emportait sa rude jovialité batailleuse:
«Puisqu’il n’y a eu, Monsieur, ni fracture, ni déboîtement, ni contusion, ni blessure, la chute est heureuse; du moins elle ne vous a pas estropié le raisonnement. Vous voyez très bien le faible de celui du pauvre M. de Cambrai qui s’égare dans le grand chemin, et qui a voulu se noyer dans une goutte d’eau. Il fait trop d’efforts d’esprit; et, s’il savait être simple un seul moment, il serait guéri. Si Dieu le veut sauver, il s’humiliera. Quand on veut forcer la nature et Dieu même, pour lui dire en face qu’on ne se soucie pas du bonheur qu’on trouve en lui, il donne des coups de revers terribles à ceux qui osent dire que c’est là l’aimer. _Ah! que je suis en bon train, et que c’est dommage qu’on vienne me quérir pour Vêpres!_ (c’était un dimanche).
«Je vous prie de mander à M. de Mirepoix que j’approuve la comparaison d’Abailard; et que, de toutes les aventures de ce faux philosophe, je ne souhaite à M. de Cambrai que son changement.»