Part 12
La doctrine de Molinos se reliait aux vieilles aberrations des manichéens et des averroistes. Par cet espagnol du Sud, une fois de plus, l’Inde et l’Arabie tentaient d’infondre en l’Occident le goût de la torpeur, de l’anéantissement, avec l’illusion de s’absorber dans l’essence divine. Les petites églises quiétistes étaient comme des fumeries d’opium qui visaient à s’installer au cœur des couvents d’Europe, des maisons d’éducation, des Universités, même à la cour des rois. Sur les soixante-huit propositions extraites de la _Guide spirituelle_ et stigmatisées par la bulle d’Innocent XI, beaucoup ressemblent à ces proverbes insidieux que l’anglais Blake a sculptés dans son _Mariage du ciel et de l’enfer_:
I.--Il faut que l’homme anéantisse ses puissances: c’est la voie intérieure.
II.--Vouloir faire une action, c’est offenser Dieu, qui veut être seul agent; c’est pourquoi il faut s’abandonner totalement à lui, et demeurer ensuite comme un corps sans âme.
V.--L’âme s’anéantit par l’inaction, retourne à son principe et à son origine qui est l’essence de Dieu où elle demeure transformée et divinisée; et Dieu alors demeure en lui-même parce qu’il n’y a plus deux choses unies, mais une seulement; et par là Dieu vit et règne en nous...
VI.--La voie intérieure est celle où l’on ne connaît ni lumière ni amour, ni résignation; et il ne faut pas même connaître Dieu.
VII.--L’âme ne doit penser à la récompense, ni à la punition, ni au paradis, ni à l’enfer, ni à l’éternité.
IX.--L’âme ne doit se souvenir ni d’elle-même, ni de Dieu, ni d’aucune chose. Dans la voie intérieure, toute réflexion est nuisible, même la réflexion sur ses actes humains et ses défauts propres.
XII.--De même que l’âme ne doit faire à Dieu aucune demande, elle ne doit pas lui rendre grâce, parce que l’un et l’autre sont des actes de propre volonté.
XVII.--Le libre arbitre étant remis à Dieu, il ne faut plus avoir aucune peine des tentations, ni se soucier d’y faire aucune résistance, sinon négative.
XVIII.--Celui qui, dans l’oraison, se sert d’images, de figures, d’idées ou de ses propres conceptions, n’adore point Dieu en esprit et en vérité.
XXIII.--La distinction des trois voies est absurde.
XXXI.--Aucun contemplatif ne pratique de vraies vertus intérieures, parce qu’elles ne se doivent pas connaître par les sens; il faut donc _perdre_ les vertus.
XXXVIII.--La croix _volontaire_ des mortifications est un poids lourd et infructueux; il faut donc s’en décharger.
XLVII.--Quand le démon fait violence à nos corps et le pousse à des actions mauvaises (même entre personnes des deux sexes), il faut le laisser agir.
LXIV.--Un théologien a moins d’aptitude qu’un ignorant à la contemplation.
LXV.--Il ne faut obéir aux supérieurs que dans les choses extérieures; on n’est pas obligé de découvrir son intérieur au for externe des supérieurs.
Assurément, plus d’un mystique orthodoxe, en voulant représenter par des mots des états incommunicables, aventura des expressions proches des formules condamnées chez Molinos. Mais, là, elles étaient sauvées par l’ensemble d’une doctrine exacte. Le molinosiste, au contraire, glisse d’une sentence équivoque à une sentence immorale; la logique de son système l’induit aux pires énormités; si la perfection se réduit à vivre passivement, la volonté abandonne tout empire sur les sens; leur désordre devient un mérite, quand l’âme s’y résigne, comme à une épreuve où la résistance active serait de l’insoumission. Les actes les plus honteux, n’atteignant point la partie supérieure d’elle-même, lui restent indifférents.
En France, avant Mme Guyon, des manuels molinosistes circulaient sous le manteau; et la morale n’y gagnait point: on retenait principalement du système la licence de tout se permettre sans offenser Dieu. Philibert Robert, le curé de Seurre, s’autorisait de Molinos pour couvrir ses débordements; il insinuait à ses pénitentes l’indifférence quiétiste. Le Parlement de Dijon l’avait condamné à être brûlé vif; mais il s’était enfui à Rome; il y vivait encore caché au moment où le Saint-Office examinait les _Maximes des Saints_. A Dijon même, Quillot, prêtre de la paroisse Saint-Pierre, prêchait la nouvelle oraison. Mme Guyon l’avait endoctriné. Elle eut pour directeur, à Montmartre, un prêtre nommé Bertot, quiétiste notoire. Ces mouvements épars et timides, elle se crut appelée à les manifester au monde. Elle deviendrait «la mère d’un grand peuple», la prophétesse du pur amour, la femme, prédite par l’Apocalypse, que le Dragon pourchasse dans le désert. Ses disciples, les Michelins, avec l’assistance de Saint-Michel, domineraient les Christophlets, les dévots fidèles aux vaines pratiques, à la prière vocale, au désir grossier du salut.
Mme Guyon est une des figures les plus étranges de son siècle; la magie trouble émanée de sa personne nous demeure sensible à travers ses livres et ses lettres; je m’explique l’envoûtement qui fit de Fénelon son esclave spirituel et causa les malheurs de ce bel esprit.
Sa vie racontée par elle-même a l’air d’un roman plutôt que d’une histoire véridique. Elle s’avoue d’ailleurs affamée de littérature romanesque. Jeune, elle lisait des romans jour et nuit; elle n’en dormait plus; quand on l’arrêta, on saisit chez elle des piles de romans populaires; elle transposait les fictions galantes en songes mystiques, comme elle composait des opéras mystiques. Elle avait une imagination déréglée, elle simulait avec une facilité si convaincante qu’en la suivant on a d’abord l’envie de tout croire; puis on soupçonne les trois-quarts des faits d’être inventés: des maladies presque à chaque page, des tribulations et des catastrophes innombrables. Elle s’attribue des épisodes qu’elle a lus dans une biographie de saint François de Sales ou de sainte Chantal. Certains récits,--entre tous, la rencontre admirable avec le mystérieux mendiant qui l’accompagna jusqu’à Notre-Dame--semblent extraits d’anciennes légendes.
Elle confesse sa coquetterie, son orgueil, «sa promptitude», son goût du mensonge; d’une finesse exquise; perspicace autant que chimérique. Nullement sensuelle, et Fénelon saura la comparer à «un bassin de glace»; mais, par l’imagination, encline à confondre les appétits charnels avec le vol de l’esprit. Faut-il admettre que sa froideur, pour mieux s’éprouver indifférente, se prêtait négligemment à de scabreuses licences? M. Hébert accueille dans ses Mémoires une anecdote suspecte qui put être fabriquée par des langues hostiles. Mais les aveux du P. La Combe sur leur intimité sont-ils dénués de tout fondement? Il n’était pas encore fou à cette époque-là.
L’onction de la parole, chez Mme Guyon, détenait un enchantement; elle trouve des images charmantes: «Entre mon âme et Dieu l’entre-deux me paraissait plus délié qu’une toile d’araignée... Je devins _souple comme une feuille_ dans votre main tout adorable, ô mon Dieu.» Elle se voit, perdue dans la volonté divine, «semblable à un petit poisson qui va toujours s’abîmant dans une mer infinie.» Mais ces métaphores enveloppent-elles autre chose que des illusions? Si nous ne pouvons contrôler ses états intérieurs, l’exagération ou l’extravagance de ses jugements est trop palpable. Le P. La Combe, d’après ses lettres, se trahit assez pauvre homme, ridicule en son idolâtrie pour Mme Guyon, dirigé par elle bien plus qu’elle ne lui obéissait, incapable de discerner le vrai du faux, un doux fanatique prédestiné à mourir dément. Or, voici de quels termes elle osait le parer: «Notre-Seigneur me fit voir qu’il n’y avait aucun homme sur la terre pour lors sur lequel il eût jeté comme sur lui des regards de complaisance... Après que Notre-Seigneur nous eut bien fait souffrir, le P. La Combe et moi, dans notre union, afin de l’épurer entièrement, elle devint si parfaite que ce n’était plus qu’une entière unité; et cela de manière que _je ne puis plus le distinguer de Dieu_.»
Elle opère des guérisons miraculeuses, elle possède une autorité sur les démons. Elle verse, en vue de se mortifier, du plomb fondu sur sa chair, et elle n’en éprouve aucun mal. Dupe de ses fictions et furieusement attachée à leurs mirages, bien qu’elle se croie détachée d’elle-même, insensible comme un cadavre à tout ce qui lui vient du dehors.
La mission qu’elle s’attribuait réclamait pourtant des aides extérieures. Elle sentait bien que le P. La Combe ne suffirait pas. Dans un songe elle vit «quantité d’oiseaux que tous poursuivaient à la chasse. Ils venaient tous se donner à moi, sans que je fisse aucun effort pour les avoir... Il y en eut un, d’une beauté extraordinaire, et qui surpassait de beaucoup tous les autres... Après s’être enfui de tous et de moi aussi bien que des autres, il se vint donner à moi lorsque je ne l’attendais plus.»
L’oiseau merveilleux du songe allait être l’abbé de Fénelon qu’elle connut seulement en 1689.
Au début, il se méfia d’elle; il savait ses voyages romanesques en compagnie du P. La Combe, leur arrestation à Paris; l’_Analysis_ du Barnabite venait d’être condamnée par l’Inquisition romaine; le _Moyen court_ ne tarderait pas à l’être aussi. On en avait brûlé publiquement des centaines d’exemplaires en divers lieux. Lorsqu’il la rencontra chez la duchesse de Charost, à Beynes, il sentit pour elle peu d’attrait. Afin de l’apprivoiser, on les mit au retour seuls ensemble, dans le même carrosse jusqu’à Paris. Il se défendait contre l’ensorceleuse; et comme elle voulait savoir si sa doctrine entrait aisément dans sa tête: «Cela entre, répondit-il, par la porte cochère.»
Elle, cependant, attirée avec violence, se persuada qu’il lui était donné comme son fils spirituel et que «son âme était collée pour toujours à la sienne.» Ils se revirent; elle souffrit durement huit jours, tant qu’il lui résista; après quoi elle se trouva unie à lui «d’une manière pure et ineffable», et, désormais, d’elle à lui, «il se faisait un écoulement continuel de Dieu.»
Il la considéra comme une sainte; il savoura dans son amitié le secret de la quiétude. «Précautionneux» il la voyait en cachette à de longs intervalles. Elle lui disait: «Vous n’avez pas besoin d’un autre maître que l’expérience; il me semble que mon âme vous en dit plus que tous les écrits.» Si on lui parlait des voies intérieures, il allait répétant: «Mme Guyon peut être crue sur cela; elle en a l’expérience.» Ils aimaient à se taire ensemble, à communiquer en silence avec Dieu. Nulle sensualité ne troublait leur commerce. Fénelon déclarait qu’il avait «la chair en horreur.» Ce qu’il éprouvait pour elle, «c’était un attachement froid et sec», une tendresse plus intellectuelle que sentimentale. Il souffrait d’une aridité persistante dans la prière et dans tout. Maladif, nerveux, dyspeptique, inquiet, mécontent de lui-même, il fuyait les émotions, comme certain d’être brisé. Il reçut de Mme Guyon, hors des sens, le don de _s’abandonner_. Elle ouvrait à son âme anxieuse l’idylle d’un paradis innocent, à la fois sublime et enfantin. Illusion qu’elle exaltait par son lyrisme. Elle se voyait en songe avec l’ami, assise parmi des fleurs sur le haut d’une vallée; tous deux se tenaient enlacés et se disaient l’un l’autre: «Il n’y a rien de plus doux au monde.» Ou bien elle s’éveillait avant l’aube «avec une suave et douce occupation de lui en Dieu.» Elle caressait les fibres subtiles de sa vanité, l’appelait «l’unique.» L’Ordre des Michelins, secte occulte fondée par elle, était pourvu d’un «général»; ce fut lui. Des puérilités les ravissaient; ils se donnaient des surnoms, et le pieux abbé ne s’offensait point d’être nommé «Bibi» par «maman Téton». Elle se comparait, en effet, à une mère, à une nourrice «qui crève de lait.» Vivre en Dieu, auprès d’elle, suffisait pour avoir part à son regorgement. Comme toute passion profonde, leur intimité ignorait le ridicule. Ce qu’ils échangeaient dans leurs lettres était, d’ailleurs, le plus souvent, d’une élévation paisible et grave; leurs propos font penser à quelque dialogue de Platon, nourri par des réminiscences «du bienheureux» Jean de la Croix, dont ils se croyaient les disciples.
La doctrine de l’indifférence contentait à la fois, chez Fénelon, l’apathie et l’excessive sensibilité, le goût du simple et la pente au clair-obscur. Il écrivait par exemple: «Mon esprit chercherait à se prendre à quelque chose pour se soutenir... Mais je sens la main de Dieu qui rompt toutes les branches sur lesquelles mon esprit cherche à se raccrocher, et qui me replonge dans l’abîme obscur du pur abandon... Il n’y a qu’à ne rien voir, qu’à demeurer en suspens comme si j’étais en l’air, et qu’à se mettre non plus en peine de ce qui se passe au dedans, que de ce qui arrivera au dehors!»
Si l’ambition le sollicitait sourdement (son amie lui prédisait qu’il serait le précepteur des petits-fils du roi), quelle délivrance de _se laisser aller_! Le quiétisme lui tint lieu d’abord d’une cure morale, comme d’une saison à des eaux calmantes. Dans la suite, il prétendit qu’il conservait de l’estime pour la personne de Mme Guyon, mais ne s’était point attaché à son système. En réalité, sa dilection confondait le système et l’amie qui le prônait. Aristocrate, homme de cénacle, il s’appropriait une doctrine destinée à des âmes très choisies; et, comme il répugnait «à toute contention de tête», il était charmé du _Moyen_ «court et facile pour faire oraison.» Le _Moyen court_ propose une religion agréable et commode, réminiscence de l’_Introduction à la vie dévote_; rien de plus simple que d’être parfait. L’oraison est accessible à tous, tandis que très peu sont en état de méditer. Mais c’est «l’oraison du cœur» qu’il faut pratiquer, une oraison que nulle occupation ne doive interrompre. Les curés devraient apprendre à faire oraison comme ils apprennent le catéchisme. «Ils apprennent à leurs paroissiens la fin pour laquelle ils ont été créés, et pas assez à _jouir de la fin_.» Donc, peu de prières vocales. Un seul _Pater_ sera d’un très grand fruit:
«Le seul exercice que l’âme doit faire avec la grâce, c’est de se faire effort pour se tourner et ramasser au dedans.» La présence de Dieu lui devient si aisée qu’elle ne pourrait pas ne la point avoir; elle lui est donnée par habitude, ainsi que l’oraison.
Rusbroek et d’autres mystiques avaient énoncé des vues semblables d’après leur expérience de parfaits contemplatifs. Mais on se représente le danger, pour une dévote vulgaire, d’être haussée à la présomption d’une présence habituelle si facilement obtenue. Plus d’examen de conscience (c’est Dieu qui le fait en nous); plus de vaines austérités; inutile d’implorer la grâce; plus de contrition: «les âmes qui marchent dans cette voie sont souvent étonnées lorsqu’elles commencent à dire leurs péchés; au lieu d’un regret et d’un acte de contrition, un amour doux et tranquille s’empare de leur cœur.» Si la prière n’est «qu’une effusion du cœur en présence de Dieu,» l’intelligence et la volonté n’ont plus qu’à se taire; «on ne passe en Dieu que par l’_anéantissement_ qui est la véritable prière.» Si l’on doit évacuer de sa mémoire tous les objets sensibles, on pourrait en induire que les sacrements, les symboles, les cérémonies sont inutiles. Que fait-on du Christ médiateur, de la conformité au modèle divinement humain? Si l’âme ne participe au repos de Dieu qu’en cessant d’être active, si, pour abolir en son fond l’esprit de propriété, elle doit _perdre_ les vertus, perdre la conscience du Moi, la perfection sera de ne penser à rien. Mais, comme l’exprime avec esprit la pénitente dans le deuxième dialogue de la Bruyère sur le quiétisme: «Les femmes surtout souffrent beaucoup dans ce pénible exercice que vous appelez une suspension de toutes les facultés, et un total anéantissement; elles sont vives et inquiètes; il faut qu’elles pensent à quelque chose; si vous leur défendez les bonnes pensées, elles en auront de mauvaises plutôt que de n’en avoir aucune.»
Le quiétisme devait pourtant plaire à beaucoup parce que c’était une nouveauté. Aux terreurs jansénistes, à l’excès du raisonnement et de l’analyse scrupuleuse il opposait l’oreiller délectable de l’abandon. Pour les cœurs anxieux, usés ou las, l’indifférence ouvrira toujours l’attrait d’un refuge, la volupté d’un suicide par inanition. En même temps, la doctrine semblait maintenir des points d’union avec celle des grands contemplatifs, assez pour tromper des docteurs avertis.
Fénelon, comme d’ailleurs Bossuet, connaissait mal la littérature mystique; il s’y enfonça quand il eut besoin de justifier Mme Guyon. On peut être surpris qu’il n’ait pas reconnu les effets vicieux de ses tendances; mais, engoué, il jugeait, à la manière des femmes, par sentiment. Avec une sèche acuité d’intelligence, il voyait faux. Sans quoi, il eût aussitôt blâmé les erreurs du _Moyen court_; et, bien davantage, dans l’_Explication du cantique des cantiques_, les équivoques amoureuses, ou, dans les _Torrents_, des formules d’indifférence outrées jusqu’à la folie. Car Mme Guyon n’hésitait devant rien d’absurde: «(Pour les âmes indifférentes), affirmait-elle, il n’y a point de malignité en quoi que ce soit; à cause de l’unité essentielle qu’elles ont avec Dieu, qui, en concourant avec les pécheurs, ne contracte rien de leur malice, à cause de sa pureté essentielle.» Ou mieux encore: «Cette âme serait aussi indifférente d’être toute une éternité avec les démons qu’avec les anges. _Les démons lui sont Dieu comme le reste_, et il ne lui est plus possible de voir un être créé hors de l’ordre incréé, étant tout et en tout Dieu, aussi bien dans un diable que dans un saint, quoique différemment.»
Fénelon ne voulait point voir clair; il se laissait flatter d’ambitieuses espérances trop bien faites pour entretenir son aveuglement. Mme Guyon l’imaginait devenu «père d’un grand peuple»; une fois précepteur des princes de France, il put envisager un avenir où le roi, son entourage, le royaume et, peut-être la chrétienté seraient acquis à la _nouvelle oraison_. Une estampe montrait le duc de Bourgogne en berger, une houlette à la main, entouré d’animaux de toute espèce qui représentaient les passions assujetties au pur amour. Le duc de Berry, entre les bras d’une nourrice--c’était Mme Guyon--épanchait _les torrents_ de grâce qu’elle recevait de l’oraison; dans un angle un enfant nu, le duc d’Anjou, tirait de son trou un serpent, symbole des ennemis du pur amour. Cette allégorie était distribuée dans le secret aux Michelins avec une image de saint Michel abattant le dragon. Par son disciple Mme Guyon fut donc en passe de gouverner elle-même un grand peuple. Sa cousine, Mme de la Maisonfort, avait convaincu Mme de Maintenon que l’amie du P. La Combe était une belle âme, une innocente persécutée. Mme de Maintenon avait pris sa défense auprès du Roi; et, remise en liberté, Mme Guyon avait su faire sa cour à Mme de Maintenon qui goûta ses entretiens. La spiritualité du _Moyen court_ prospérait parmi les demoiselles de Saint-Cyr: elles y découvraient la voie de la perfection offerte à bon marché, sans les vertus qui la préparent. Les personnages les plus édifiants de la cour, les ducs de Chevreuse et de Beauvillier, propageaient «l’oraison de simple regard» et «l’union essentielle.»
Le duc de Chevreuse, au dire de Mme Guyon, convia chez lui Bossuet à une entrevue secrète avec elle. M. de Meaux aurait déclaré qu’il trouvait fort bons le _Moyen court_ et même _le cantique des cantiques_. Sur les _Torrents_, il aurait émis des réserves.
En réalité, il ne connaissait pas encore les ouvrages de Mme Guyon; et ce n’est pas lui qui donna l’alerte. Un petit incident allait déjouer les espoirs de la secte. Une élève de Saint-Cyr avait remis à l’évêque de Chartres, Godet, un livre relié où elle avait noté des réflexions spirituelles; il y surprit les feuillets clandestins d’un écrit de Mme Guyon. La doctrine le scandalisa. Il avertit Mme de Maintenon. Avec son bon sens, elle discerna la gravité des suites. Faut-il penser qu’une jalousie obscure éperonna son zèle? Si Fénelon se perdit à ses yeux, est-ce qu’elle lui fit un crime d’être attaché à Mme Guyon plus qu’à elle-même? Dessous d’intentions difficiles à vérifier. Elle l’avait eu pour directeur; il avait écrit à son usage des Réflexions spirituelles qu’elle avait mises dans ses «petits livres secrets». Mais il mortifia son orgueil et Godet, l’autre directeur, l’inquiéta sur sa doctrine. En tout cas, elle ne lui retira pas aussitôt son estime et son appui. Néanmoins il entrevit quel danger menaçait Mme Guyon et les principes qu’il faisait siens. Il pensa prévenir tout éclat en remettant à Bossuet lui-même l’examen des livres suspects. Une amitié profonde l’unissait à lui; il avait confiance en son jugement comme en celui d’un père et d’un grand docteur; et il était sûr qu’une telle démarche le flatterait. M. de Meaux accepta en effet d’examiner les imprimés et les manuscrits de Mme Guyon: «sa vie qu’elle avait écrite dans un gros volume, des commentaires sur Moïse, sur Josué, sur les Juges, sur l’Evangile, sur les Epîtres de saint Paul, sur l’Apocalypse et sur beaucoup d’autres livres de l’Ecriture.» Il les lut avec attention, en fit d’amples extraits, «et, dit-il, durant l’espace de quatre ou cinq mois, je me mis en état de prononcer le jugement qu’on me demandait.» Cette entrée en scène de Bossuet, au lieu de sauver le quiétisme, allait faire éclater la foudre.
* * * * *
On aurait tort de supposer que Bossuet ignorait le _pur amour_ ou qu’il repoussait tout entière cette doctrine. Témoin le discours sur l’_Abandon à Dieu_, telle phrase de ses lettres, et, dans l’oraison funèbre de la _Palatine_, le curieux passage: «Ce qui la désespérait surtout (quand elle se croyait damnée), c’était l’idée de ne voir jamais Dieu, d’être éternellement avec ses ennemis, éternellement sans l’aimer, éternellement haïe de lui. «Je sentais tendrement ce déplaisir, je le sentais même, comme je crois, _entièrement détaché des autres peines de l’enfer_.» Le voilà, ce pur amour que Dieu lui-même répand dans les cœurs avec toute sa délicatesse et dans toute sa vérité.»
Mais son tempérament, comme sa théologie, l’éloignait des tendances guyoniennes. Son mouvement spontané, en tout, était d’agir. «Marchez, avancez, sortez de vous-même, ordonnait-il à Mme Cornuau, et Dieu s’avancera vers vous.» Il aimait les notions clairement définies; il opposait, au lieu de les confondre, le charnel et le spirituel; il considérait comme des chimères ou des monstruosités l’exclusion, dans l’amour, de la volonté agissante, l’indifférence à l’égard du salut. «Un amour sans délectation, c’est un amour sans amour.»
Il apercevait dans les simagrées mystiques de Mme Guyon un ridicule, par instants, formidable. «Dieu lui donnait (_Relation sur le quiétisme_) une abondance de grâces dont elle crevait au pied de la lettre; il la fallait délacer; elle n’oublie pas qu’une duchesse avait une fois fait cet office; en cet état on la mettait souvent sur son lit. Souvent on se contentait de demeurer assis auprès d’elle; on venait recevoir la grâce dont elle était pleine, et c’était là le seul moyen de la soulager. Au reste, elle disait très expressément que ces grâces n’étaient point pour elle; qu’elle n’en avait aucun besoin, étant pleine par ailleurs, et que cette surabondance était pour les autres.»
Le corps (le corsage) de Mme Guyon crevant de deux côtés, le songe qu’elle lui confia où elle s’était vue introduite dans la chambre de l’Epoux l’auraient fait rire (une anecdote veut même qu’il ait ri d’un rire gaulois), si l’orgueil, l’impureté de ces divagations ne «lui eût soulevé le cœur.» Il oubliait que Mme Cornuau lui avait communiqué le récit d’un songe analogue.